‹ Choses d'autrefoisChapitre 35 sur 39 · LES DÉCEPTIONS D’UN PARISIEN · texte numérisé non relu

LES DÉCEPTIONS D’UN PARISIEN

J’ai rencontré, il y a trois ou quatre ans, un jeune Français qui était parti de Paris •dans l’unique dessein d’aller faire la chasse au bison. Le long du voyage, à bord du paquebot, il s’était occupé à fourbir sa carabine ; en arrivant à Halifax, il crut entendre des beuglements se mêler au bruit des vagues de la mer, et voir des troupeaux de bœufs sauvages s’enfuir dans la brume.

Une fois débarqué, il apprit qu’il n’était pas encore dans le pays du bison et qu’il lui fallait gagner l’ouest.

Arrivé à Québec, à sept cents milles de Halifax, il demanda à voir (( l’ennemi », mais on lui dit que l’ennemi n’était pas là; qu’il lui fallait d’abord se rendre à Ouinipeg, à dix-

neuf cents milles de distance, puis qu’il aurait encore trois ou quatre cents milles à faire avant d’atteindre les buffles des Prairies.

Après m’avoir raconté son désappointement, le gai Parisien, baissant un peu la voix et du ton le plus comique :

— Dites-le moi franchement, fit-il : le buffalo, ça existe-t-il ? ça a-t-il jamais existé?

— Certainement, lui dis-je; mais il n’y en a jamais eu ici. En revanche, vous pourrez trouver des caribous et des orignaux non loin de Québec. Ea chasse à l’orignal a aussi ses charmes. Les (( jongleurs )) d’il y a trois siècles — passez-moi une réminiscence — promettaient aux sauvages un paradis de leur choix et

« . leur montraient dans la mort une vie

[immortelle

Où leur âme suivrait une chasse éternelle

D’énormes caribous et d’orignaux géants!...»

Mais si vous tenez absolument aux bisons, prenez patience : avant deux mois vous les aurez atteints. Seulement ne les exterminez pas tous ; épargnez-en quelques-uns pour conser-

FEUILLES ÉPARSFS

ver 1 espèce ; contentez-vous d’un chiffre de victimes assez rond pour étonner vos amis de la rue Vivienne.

Car, après tout, étonner ses amis, c’est là l’important. A quoi servirait à un Français de traverser l'océan, si, rendu ici, au milieu d’une société française, comme au point de départ, il ne poussait pas au delà, et se contentait des promenades pleines de sécurité relative de notre terrasse Frontenac pour charmer ses loisirs ? De retour chez lui, qu’aurait-il d’extraordinaire à raconter ? Les choses qui concernent notre existence nationale ne sauraient intéresser que les esprits élevés ; or, les esprits élevés sont toujours le petit nombre. On lui dirait : Ce n’était pas la peine d’aller si loin pour rencontrer des femmes aimables et des hommes qui fument ; pour voir des équipages et des chemins de fer ; des salons meublés à la Louis XV et des rues éclairées au gaz (1) : nous avons tout cela ici.

(1) Les rues des villes canadiennes sont maintenant éclairées à l’électricité.

Décidément, nous sommes, en ce pays, trop européens pour les Européens. Les Parisiens ne nous trouvent guère d’autre cachet que celui de tous les provinciaux ; comme types et comme caractères, le plus hardi pionnier de la Ouiatchouane et le membre le plus zélé de la Société Saint-Jean-Baptiste seraient cotés moins haut à la Bourse (toujours rue Vivienne) que le plus anodin des Peaux-Rouges ou même qu’un simple Bois-Brûlé.

— On me dit, reprit mon jeune voyageur, que la seule province de Québec a un territoire presque aussi étendu que celui de la France, et que le Canada entier a plus de douze fois la superficie de mon pays. Cela est-il exact ?

— J’ai justement sur mon carnet la réponse à votre question. La superficie du Canada — provinces et territoires — est d’environ 3,33°,ooo milles carrés, dont 700,000 milles sont couverts d’eau. La superficie de la province de Québec est de 193,355 milles carrés ; celle de la France est de 211,750 milles carrés. Le Canada entier a donc, en effet, plus de douze fois la superficie de la France ; et je suis

FEUILLES ÉPARSES

heureux de pouvoir vous dire qu’au parlement fédéral, — parlement dont l’action s’étend sur tout cet immense pays, — le français est la langue officielle aussi bien que l’anglais. Les premiers blancs qui ont parcouru les différentes provinces du Canada sont des missionnaires et des pionniers français, et les vastes territoires du Nord-Ouest voient se répéter dans notre siècle, par des Canadiens et par des Français, le grand œuvre des anciennes missions de la Nouvelle-France et du pays des Hurons. Vous allez partir pour l’Ouest et parcourir des centaines et des centaines de lieues ; des missionnaires et des voyageurs français ont fait autrefois ce long voyage, en canot d’écorce et à pied, au milieu d’ennemis aussi rusés que cruels et alors que les vastes régions qu’ils traversaient étaient entièrement inconnues des blancs. Quand vous penserez à cela, vous ne serez pas tenté de vous plaindre de la poussière des chemins de fer.

Le jeune et aimable Parisien, qui rêvait toujours de chasse au buffalo, finit par s’éprendre quelque peu de Québec et des Canadiens

français. Il revint un soir de Levis enchanté du paysage grandiose que l'on découvre de ces hauteurs, d’ou le regard embrasse, d’un seul coup d’œil, le promontoire, la citadelle et la ville de Québec, la rade, couverte de centaines de navires, le confluent du fleuve Saint-Laurent et de la rivière Saint-Charles, l'ile d’Orléans, la chute de Montmorency et la chaîne des Laurentides.

Il me parla des hommes et des choses avec un certain enthousiasme. Il avait eu la bonne fortune de tomber sur un cocher intelligent qui lui avait donné ses opinions, à lui, sur la politique française :

— On a fait une bévue à Versailles, avait dit ce cocher. On n’aurait jamais dû invalider l’élection de M. de Mun. J’espère bien que les électeurs de Pontivy vont le réélire d’emblée (authentique).

Il faut avouer que tous nos cochers ne sont pas de cette force-là. Il n’est rien comme habiter les hauteurs pour voir ce qui se passe au loin.

FEUILEÉS ÉPARSES

Une visite aux Hurons de Lorette laissa notre touriste assez froid, ou plutôt lui fit éprouver une nouvelle déception.

Les Iroquois, les Abénaquis, les Montagnais, les Micmacs et les Maléchites ont conservé leurs langues respectives, tandis que les Hurons ne parlent plus le huron mais chantent seulement dans leur langue des chants qu’ils ne peuvent comprendre.

Mon jeune voyageur, qui avait déjà fait la moue en apprenant que le principal chef huron portait un nom français, fut complètement révolté lorsqu’il entra dans la maison de ce dernier. On le fit passer dans un salon parfaitement meublé. Au lieu de le faire asseoir sur une bûche, comme il s’y attendait, on lut offrit un fauteuil en acajou, couvert en crin, et au lieu de lui faire entendre le chant des « festins à tout manger » avec accompagnement de chichigouane , une jeune fille exécuta pour lui, sur le piano, le (( Miserere» du Trouvère !

La fièvre du buffalo le reprit ; il n’attendit pas la saison de la chasse aux orignaux,

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mais nous dit bientôt adieu en répétant, non sans un grain de coquetterie, et en grasseyant très fort : The Far West for ever!

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