LES ANNÉES DE JEUNESSE ET LE CARBONARISME
Au sortir du collège, Lorenzo alla continuer ses études au séminaire. Il était alors entré dans l'adolescence, et à l'instinct d'imitation qui lui avait fait copier les républiques grecque et romaine allait succéder un instinct plus noble, mais aussi plus dangereux, c'est-àdire cet enthousiasme vague, indéfini, qui se porte indifféremment sur tous les objets à l'époque où l'expérience ne nous a pas encore enseigné l'existence des poisons et n'a pas éveillé en nous le sens critique et le discernement. Ce n'était plus des hommes de Plutarque et des récits de Tite-Live que se nourrissait sa jeune imagination, mais des histoires des saints et des martyrs, des spectacles ascétiques qu'il avait sous les yeux. Un soir qu'il se promenait à l'heure de Y Ave Maria, il entre dans une église appartenant à l'ordre des capucins ; là, à la lueur incertaine de quelques lampes tremblotantes, il contemple les novices agenouillés sur la pierre et chantant leurs psaumes. De temps à autre, un novice relevant la tête vers l'image du Sauveur découvre ses traits amaigris par le jeûne et la prière. Ce spectacle émeut profondément Lorenzo, qui prend pour une révélation une exaltation momentanée
et une forte impression physique. Une voix intérieure • semblait lui dire : C'est lài ce que tu cherches. Lorenzo sort de l'église tout brûlant de l'enthousiasme du martyre ; il rêve d'aller prêcher l'Évangile en Chine ou au Japon, et il découvre son projet à sa mère, qui le renvoie à l'oncle Jean.
Cet oncle Jean est un des personnages les plus curieux du livre, il est malheureux que l'auteur n'ait pas mis son caractère en pleine lumière et n'en ait fait qu'un comparse. L'oncle Jean est le type du véritable honnête homme tel qu'il peut exister aujourd'hui, bon, affectueux, indulgent, sans enthousiame pour aucune cause, et refusant de prendre parti pour aucune, parce que dans la situation actuelle des choses il se rendrait infailliblement complice d'infamies et de lâchetés ou d'étourderies et de désastres. Il n'aime pas l'ancien régime et il le verrait tomber sans grands regrets, parce qu'il sent bien que tant qu'il ne sera pas renversé, le mal ne fera qu'empirer, et il ne voudrait pas le voir renverser, parce qu'il n'espère rien d'une population qui a été trop longtemps soumise à ce régime. Il désespère des nobles et des prêtres, des bourgeois et du peuple ; l'état des choses est pour lui un dilemme dont on ne peut sortir : ou l'ancien régime continuera ♦ d'exister et le mal ne fera qu'augmenter jusqu'à ce que la mort arrive, ou il sera renversé et la maladie, aggravée subitement par cette crise imprévue, ne fera qu'amener une mort plus rapide. Il se repose donc sur le temps du soin d'arranger les affaires, et se complaît dans la pensée que tout ira pour le mieux malgré les hommes. Cette opinion, qui était celle de l'honnête oncle Jean relativement aux affaires italiennes vers l'an de grâce 1820, commence h se répandre rapidement ailleurs qu'en Italie. Ce n'est pas la plus saine partie de la population qui de nos jours prend fait et
cause h outrance pour tel ou tel principe; les honnêtes gens commencent h se distinguer à ce signe, qu'ils ne voient rien qui vaille la peine d'être aimé. Hélas ! hélas ! Dî avertant omen! Une des conversations de l'oncle Jean expliquera mieux que nos commentaires ses opinions politiques.
« — Vous voyez les choses, me disait-il quelquefois, non comme elles sont, mais telles que votre imagination vous les peint. Presque tout le monde, je vous l'accorde, méprise et déteste le gouvernement, mais il n'en prospère pas moins pour cela. Analysez la société et dites-moi où vous voyez ces vertus viriles, cet esprit de dévouement qui régénère les nations. Regardez nos nobles par exemple : les vieux boudent le gouvernement; croyez-vous que ce soit par amour de la liberté? Allons donc ! ils agissent ainsi parce qu'ils voudraient tenir les rênes eux-mêmes. Les jeunes ne pensent qu'à leurs chevaux et à leurs maîtresses. Les classes moyennes sont rongées par l'égoïsme; -chaque individu est absorbé par son emploi, ou sa maison de banque, ou ses clients, tous en général par la rage de faire de l'argent : le nombre un est leur Dieu.
« — Mais le peuple, mon oncle?
« — J'arrive à lui. Le peuple est ignorant et superstitieux (ce n'est pas sa faute, mais il est ainsi), et par conséquent l'esclave des prêtres, ces ennemis-nés de tout progrès. Le peuple entend la messe le matin et s'enivre le soir, il pense néanmoins qu'il s'est mis en règle avec Dieu et sa conscience. Que reste-t-il donc ? Un certain nombre de jeunes gens bourrés d'histoire grecque et romaine, généreux, enthousiastes, — je ne le nie pas, — mais parfaitement incapables d'autre chose que de se faire pendre. Absence de vertu, mon cher enfant, est synonyme d'impuissance : la masse est pourrie au fond du cœur, je vous le* dis.
Supposez un moment que vous puissiez faire table rase de ce qui existe : que bâtirez-vous avec de tels matériaux ? Un édifice qui repose sur des poutres pourries n'a pas de fondements bien solides et croulera au premier choc. Le mal est à la racine de la société.
« — Eh bien! alors, m'écriai-je avec véhémence, attaquons le mal à sa racine.
« — Êtes-vous fou? disait mon oncle, se levant alarmé et mordant ses ongles. Pensez-vous qu'on puisse retourner la société comme une crêpe ? En vérité, ce garçon est sur la route de l'hôpital des fous.
« — Mais, mon oncle, s'il est inutile de trouver mauvais les fruits de l'arbre et s'il est fou de l'attaquer à la racine, tout progrès est impossible, et tout ce qu'il nous reste à faire, c'est de nous croiser les bras de* désespoir.
« — Ce n'est pas ce que je dis. Le progrès vient de luimême, la Providence le veut ainsi. Il y a dans le monde moral aussi bien que dans le monde physique des principes mystérieux qui se développent d'une manière qui nous est inconnue et même malgré nous. Grâce à ce travail latent, les choses sont en meilleur état qu'il y a cent ans et même cinquante ans, et dans cinquante ans d'ici, vous qui êtes jeune, vous verrez encore de nouveaux progrès. Il faut prendre le mal présent avec patience et laisser le temps faire son œuvre : que chacun dans son humble sphère essaye de devenir meilleur et de rendre meilleurs ceux qui l'entourent ! Là, et là seulement, est la pierre angulaire de notre régénération future. Quant à moi, mon cher ami, lorsque j'entrerai dans une boutique et qu'on voudra bien me demander seulement le juste prix de l'article que je vais acheter, je considérerai que mon pays aura fait une plus importante conquête que s'il s'était donné toutes les institutions de Sparte, et celles d'Athènes par-dessus le marché. »
L'oncle Jean est donc chargé de souffler sur l'enthousiasme religieux de son neveu, et il y réussit à peu de frais. Son bon sens pratique lui a fait reconnaître que les héros, comme les plus vulgaires des hommes, ne doivent pas être trop exposés aux tentations, qu'on est plus sceptique après un bon dîner qu'à jeun, et que dans la jeunesse, à l'époque où le sang domine et où le caractère a trop de mollesse pour résister, les rêves de sensualité peuvent en un moment remplacer les rêves d'héroïsme, et vice versa. Il invite donc son neveu à dîner, refuse de l'écouter avant le dessert, et alors, après avoir rempli les verres de vieux lacrymachristi, il consent à recevoir les ouvertures du jeune homme, impatient de lui confier ses projets de prédication et de martyre. « Mais d'abord laissez-moi vous dire, mon cher enfant, qu'un homme peut faire très bien son salut dans le monde, qui contient assez de fous et de "coquins, d'épreuves et de désappointements pour le fatiguer jusqu'à la mort et en faire un saint. Maintenant, mon cher neveu, pour prêcher les idolâtres, il faut connaître à fond les arguments de la théologie : il vous faut donc préalablement étudier la théologie. Pour prêcher à des Chinois, il faut préalablement savoir le chinois. Commencez donc par ces études indispensables, et dans quelque cinq ou six ans, si votre vocation persiste, vous serez encore assez jeune pour affronter le martyre. » L'enthousiasme de Lorenzo se sent ébranlé en partie par les conseils de son oncle, en partie par une autre influence : « Je ne suis pas sûr que les deux verres de lacryma-christi que j'avais bus n'eussent pas contribué jusqu'à un certain point à ce facile abandon de mes plans monastiques. Ils faisaient sur moi un effet singulier, un effet mondain, si j'ose ainsi parler; ils coloraient toutes choses à mes yeux d'une teinte rosée, qui, par contraste, faisait
paraître la cellule d'un couvent si sombre, si désolée, si froide à mon imagination ! » — D'autres visions ne tardèrent pas à succéder aux visions mystiques, — des visions plus sensuelles, fruits de ses lectures romanesques, et les Mille et une Nuits remplacèrent bientôt pour lui la Légende dorée. Princesses captives, palais enchantés, jardins d'Armide, trésors cachés, diamants mystérieux, talismans, furent à leur tour pour lui des réalités; il conversa avec des ombres, joua avec des chimères, et poursuivit de toute l'ardeur de ses jeunes désirs des vapeurs colorées, comme nous l'avons tous fait.
Cependant l'heure était venue de faire choix d'une profession. Lorenzo décida qu'il suivrait la carrière du barreau, et entra à l'Université pour faire ses études de droit. Qu'était-ce alors qu'une université piémontaise? L'insurrection sarde de 1821 venait d'éclater et avait été réprimée impitoyablement, et plus impitoyablement vengée encore. La jeunesse des universités s'était fait remarquer dans l'insurrection, surtout à Turin, où les étudiants, secondés par une compagnie de soldats, avaient déterminé l'insurrection. Aussitôt que la révolte fut comprimée, le gouvernement ne se contenta pas de sévir contre les étudiants qui y avaient pris part ; il résolut de les frapper en masse, et fit fermer les universités de Turin et de Gênes. Peu de temps après, on les reconstitua sur un nouveau modèle. Pour prévenir désormais l'introduction dans les universités de l'esprit de révolte, le gouvernement imagina des mesures qui semblaient devoir exclure forcément des études libérales de larges catégories de citoyens; il crut pouvoir arriver à ce résultat en créant deux classes d'étudiants : ceux dont les parents pourraient prouver la possession d'une certaine étendue de propriétés foncières, et ceux dont les parents ne le pour-
raient pas. En outre, deux modes distincts d'examen furent créés pour chacune de ces deux catégories, « et le mode d'examen des étudiants de la deuxième catégorie fut entouré, dit Lorenzo, d'une telle complication de difficultés, qu'on put espérer que les plus résolus n'oseraient affronter de telles épreuves. » Toutefois ces espérances furent trompées, et cet arbitraire choquant manqua son effet. Pendant la fermeture des universités, la masse des aspirants aux professions libérales s'était tellement augmentée, que, malgré toutes les mesures restrictives, les inscriptions ne furent jamais plus nombreuses. Les familles riches des classes moyennes avaient employé à acheter des propriétés foncières le capital qu'elles avaient laissé auparavant dans le commerce ou entre les mains des banquiers. Malheureusement toutes les difficultés n'étaient pas surmontées lorsqu'on avait justifié de sa fortune : il fallait encore pouvoir présenter une foule de certificats dont la plupart étaient ridicules, dont quelques-uns étaient odieux. La liste en est longue, curieuse et bonne à citer. Tout étudiant qui se présentait à l'Université devait y déposer les certificats suivants : « — 1° de naissance et de baptême ; — 2° de vaccine ; — 3° un certificat constatant que l'étudiant avait suivi pendant deux ans les cours de philosophie, et qu'il avait passé les examens obligés ; — 4° un certificat de bonne conduite signé par le prêtre de sa paroisse ; — 5° un certificat constatant qu'il s'était rendu à l'église tous les jours de fête pendant les derniers six mois; — 6° un certificat constatant qu'il s'était confessé chaque mois pendant les derniers six mois; — 7° un autre, constatant qu'il s'était confessé et avait communié à Pâques pendant la dernière année ; — 8° un autre encore, constatant que son père et sa mère possédaient une fortune immobilière suffisante pour donner
à chacun de leurs enfants une part égale à la somme déterminée par la loi pour l'admission de l'étudiant à l'Université; — 9° enfin un certificat de police attestant qu'il n'avait pas pris part au mouvement insurrectionnel en 4821. » A propos de ce dernier certificat, Lorenzo ne put s'empêcher de faire en riant l'observation qu'il n'avait que douze ans lorsque le mouvement de 1821 avait éclaté, et qu'il était par conséquent impossible qu'il y eût pris part. Alors le secrétaire chargé de recevoir les inscriptions répondit en prenant un air de dignité que « les règlements étaient faits pour être observés et non pour être discutés ». Lorsqu'on a pris si bien ses mesures, on n'a point à craindre d'admettre aucun anarchiste; mais qu'arrivera-t-il cependant, si tous ces jeunes gens si bien triés, n'étant pas anarchistes avant leur admission, le deviennent après, et à quoi serviront alors toutes ces minutieuses précautions?
Une fois entré à l'Université, les tracasseries, les chicanes, les obstacles irritants, ne cessaient chaque jour d'inquiéter, de harceler et d'arrêter l'étudiant, et d'abord les cours ne se faisaient pas dans l'enceinte de l'Université, mais dans les demeures respectives des professeurs. Il fallait donc courir tout le long du jour d'un bout de la ville à l'autre, heureux lorsqu'on pouvait arriver à temps pour avoir une place dans ces chambres trop petites pour contenir les étudiants, et lorsqu'on n'était pas obligé d'entendre la leçon sur l'escalier. Ces obstacles multipliés auraient dû exciter l'indulgence des professeurs ; ils ne faisaient, au contraire, qu'exciter leur sévérité. Au commencement du cours, le professeur faisait l'appel nominal et inscrivait les noms des absents. Après trois absences, le professeur refusait de signer la carte de l'étudiant, et l'obligeait à perdre ainsi trois mois. Ce qu'on demandait à l'étudiant, ce
n'était pas de l'intelligence et du travail, mais de la soumission et une assiduité mécanique. « La lettre était tout, dit Lorenaso, l'esprit n'était rien. Le but qu'on s'était proposé était de former des machines et non des hommes. L'Université était comme une énorme presse destinée à extirper de la génération présente toute indépendance d'esprit, toute dignité, tout respect de soimême, et lorsque je passe en revue tous les nobles caractères qui ont cependant échappé à ce lit de Procuste, je ne puis m'empêcher de penser avec orgueil combien les éléments moraux de cette nature italienne, dont on parle si légèrement, doivent être forts pour sortir purs et vigoureux d'une atmosphère aussi délétère. » Personne à qui se fier parmi les inférieurs, qui étaient tous des espions et obligés de consentir à l'être pour obtenir et conserver leurs places. Tel est le brillant tableau que trace Lorenzo Benoni de l'université de Gênes pendant les années de la Restauration.
11 n'est pas étonnant que des jeunes gens à tête chaude, perpétuellement agacés par un despotisme aussi provoquant, sentissent s'amasser dans leurs cœurs des trésors de haine et s'agiter dans leur esprit des pensées de vengeance. Ce n'était pas d'ailleurs à l'Université seulement qu'ils rencontraient l'arbitraire; ils le rencontraient partout, dans leurs promenades, au sein de la société, dans leurs réunions, dans les lieux de plaisir. Un jour par exemple, Lorenzo et ses amis se promenaient pendant la nuit sur le pont de Carignano. Au bout de quelques instants, ils s'aperçoivent qu'ils sont suivis de près par deux carabiniers. « Que faites-vous là? leur demanda l'un d'eux. — Nous nous promenons, r— Il est trop tard pour se promener. — Il n'est jamais trop tard pour faire un tour pendant une si belle nuit. — La nuit est faite pour dormir, et vous feriez mieux d'aller
au lit. — Nous n'avons pas somnieil. — Peu importe, vous ferez bien d'aller vous coucher. — Est-ce un ordre que vous nous donnez? — Oui, messieurs. — Et si nous n'obéissons pas? — Nous serons obligés de vous mettre au poste. » Une autre fois la censure ordonna la suppression dans un opéra du mot libertà, et ordonna de le remplacer par le mot lealtà (fidélité). Ce ne sont là d'ailleurs que peccadilles à côté des abus de pouvoir de toute nature que rapporte Lorenzo Benpni, et dont nous lui laissons la responsabilité. Ces faits qui ont depuis remué toute l'Europe, ce sansfaçon de despotisme et d'arbitraire qui a provoqué tant de discours dans le parlement d'Angleterre et fait écrire tant de lettres à M. Gladstone, sont choses de vieille date en Italie; mais — circonstance à noter — ils n'ont commencé à frapper tous les yeux que lorsqu'ils ont été dénoncés officiellement, pour ainsi dire, par une assemblée d'hommes dont la position donnait des garanties de modération et d'exactitude f , et non par une bande de jeunes enthousiastes qui donnaient trop facilement prise aux reproches d'exagération et d'ambition subversive. Parmi les souvenirs de Benoni relatifs à l'administration piémontaise et au clergé, nous choisirons cependant une anecdote qui, à cause de son caractère dramatique, figurerait fort à son avantage dans le terrible roman de Melmoth ou dans tel autre livre de la littérature funèbre et anglicane. Quant au lecteur, il en tirera les conséquences qu'il voudra, selon son goût ou son aversion pour les moines et la vie monastique.
Une habitude assez répandue parmi les populations
• 1. Le parlement d'Angleterre, qui de 1850 à 1855, se donna pour mission de dénoncera l'Europe tous les actes d'arbitraire des gouvernements italiens et tous les agissements de l'Autriche.
italiennes est celle des retraites, exercices religieux bien connus des pays catholiques, et auxquels on assiste pendant le carême. Ces exercices étant obligatoires pour les étudiants, Lorenzo dut s'y rendre. Un soir, pendant qu'il était agenouillé près d'un confessionnal, il entend une voix chuchoter à son oreille : « Ne bougez pas, j'ai besoin de vous parler. Laissez la porte de votre chambre ouverte cette nuit. » Vadoni, celui qui parlait ainsi, était un des anciens camarades de collège de Lorenzo, une des créatures humaines les plus inoffensives qu'on pût voir, une pauvre tête, un tempérament obéissant, et dont tous les lauriers cueillis au collège se résumaient dans les prix de bonne conduite et de sagesse. Vadoni était orphelin et n'avait pour parent qu'un vieil oncle dur, avare, égoïste, bigot, soumis à l'influence ecclésiastique, et toujours en proie aux terreurs de l'enfer, dont ses vices et sa mauvaise nature le rendaient d'ailleurs parfaitement digne. Les moines, dont il faisait généralement sa compagnie, n'eurent pas de peine à prendre bientôt une grande influence sur l'esprit du jeune Vadoni. Ils étaient si doux, si bons, si polis, — son oncle au contraire était si dur et si morose, — leur couvent était] si paisible, si propre, — la
maison avunculaire était si sordide et si ennuyeuse
Bref, sa faible cervelle n'y tint pas. Il se figura qu'il était appelé à la vie monastique, ses religieux amis l'encouragèrent, et son oncle, trop heureux d'être débarrassé de son neveu, n'eut garde de l'en dissuader. Le vieux Vadoni était riche ; si son neveu prononçait définitivement ses vœux, tous les biens dont il devait légalement hériter deviendraient la propriété du couvent. Si on laissait échapper Vadoni, l'héritage s'enfuyait avec lui, et il allait s'enfuir, car au bout de six mois de vie claustrale le pauvre garçon soupirait après la liberté. Il avait reconnu qu'il n'était pas fait pour
la vie monastique. Prières, exhortations, menaces, furent employées pour le retenir, mais en vain ; on eut recours alors à des moyens plus terribles.
« L'époque de la majorité de Vadoni approchait, et par conséquent avec elle l'heure fatale où les vœux devaient être prononcés. Le supérieur fit encore tous ses efforts pour l'amener à cette détermination, mais il échoua de nouveau. Alors le pauvre garçon fut plongé dans une segreta, c'est-à-dire dans un cachot souterrain, éclairé seulement par une petite lampe placée dans une tête de mort. Sa nourriture se composait de pain et d'eau, et il avait pour tout lit une couche de paille. Pendant la nuit, il était fréquemment éveillé par des bruits de chaînes et par des voix mystérieuses qui le menaçaient de l'éternelle damnation. Le malheureux Vadoni ne put soutenir cette épreuve ; il supplia qu'on le retirât de ce séjour de terreur, qui lui était devenu insupportable, et fit toutes les promesses qu'on exigeait de lui. « Dans un mois, dit Vadoni en terminant son récit, je serai majeur et je serai moine ; oui, je sens que toute ma force de résistance est épuisée. Je n'étais pas né pour lutter. Ils m'ont accablé, épuisé, annihilé. Je suis perdu si vous ne me sauvez pas. Je vous aperçus l'autre jour, et un rayon d'espérance illumina mon esprit. Je n'ai dans le monde personne qui puisse me sauver que vous. »
« Hélas! que pouvais-je faire pour lui, moi, pauvre jeune étudiant sans relations, sans influence et sans argent? Vadoni avait arrangé dans sa tête tout un plan romanesque que je devais exécuter : je devais lui procurer un déguisement, une échelle de corde, et un passage à bord de quelque vaisseau partant pour l'Amérique. Je sentis immédiatement que tout cela était impossible, et je le lui déclarai. J'essayai de relever son courage, je l'exhortai à la résistance, mais en vain. Il
n'y avait plus en lui une étincelle d'énergie. « Je suis perdu sans espoir de salut, s'écria-t-il dans un accès de désespoir. J'avais besoin d'être protégé contre ma propre faiblesse. Pourquoi résisterais-je? Une demiheure de cette terrible segreta, je le sens bien, aura raison de toute mon opposition.
« — Je verrai votre oncle si vous voulez, lui dis-je. Ecrivez-lui une lettre, je m'en chargerai; je plaiderai votre cause de toutes mes forces. — Je le veux, répondit Vadoni avec l'accent du découragement. Demain soir à l'église vous aurez ma lettre. Je n'en espère rien ; que Dieu vous bénisse cependant! Vous avez été toujours bon pour moi. Comptez sur mon affection. Je serai certainement un mauvais moine, mais jamais, j'espère, un mauvais ami. » Le lendemain soir il m'apporta sa lettre, et le jour suivant je quittai mon isolement temporaire, Dieu sait avec quels sentiments. »
Lorenzo porte la lettre au vieux Vadoni. Quelques jours se passent sans qu'il puisse obtenir une audience. A la fin cependant il est admis. — « Vous pouvez juger, monsieur, de la pénible surprise que m'a causée la lettre de mon neveu; mais depuis j'ai reçu un nouveau message dans lequel je suis heureux de trouver l'expression des sentiments qui lui sont habituels. » En effet, une nouvelle lettre avait suivi la première, et dans cette épître le pauvre Vadoni exprimait les sentiments du plus profond regret pour ce qu'il avait écrit dans un moment d'aberration, il se déclarait tout prêt à. entrer dans cet état qu'il avait volontairement choisi. « Il était évident, dit Lorenzo, que la segreta avait exercé une influence considérable sur la détermination de mon pauvre ami. » Quelques mois après, il apprit que le novice Vadoni avait prononcé ses vœux.
Nous pourrions multiplier les anecdotes, mais nous devons nous borner. Il en est une cependant que nous
citerons encore, non qu'elle ait un caractère politique, mais parce qu'elle exprime tout un côté sauvage de la nature humaine, ce qu'il y a de plus odieux dans le despotisme des êtres vulgaires, je veux dire l'insulte aux victimes, la plaisanterie devant la mort ou la souffrance, le sarcasme jeté au malheur, cette infâme belle humeur et ces plaisanteries cyniques qui sont le partage de certains instruments de la tyrannie, des Jeffreys et des Fouquier-Tinville. Un prisonnier politique, depuis longtemps détenu dans la forteresse de Mondovi, avait demandé à plusieurs reprises la permission de se faire faire la barbe. Le commandant fit part de cette demande au gouverneur de la province de Guneo, qui accorda l'autorisation par la dépêche suivante, que Lorenzo déclare textuelle : « Le prisonnier aura les mains, les bras et les jambes liés à une chaise ; deux sentinelles seront placées l'une à sa droite, l'autre à sa giauche ; derrière lui se tiendra un soldat ; devant lui se tiendra le commandant, ayant le major de la forteresse d'un côté et son aide de camp de l'autre. Dans cette attitude, nous permettons au prisonnier de se faire raser tout à son aise. »
Il n'est pas étonnant que, témoins de tant d'actes arbitraires qui faisaient l'élément premier des conversations de chaque jour, qui atteignaient tantôt des parents, tantôt des amis, les jeunes citoyens d'une ville qui n'avait jamais supporté qu'impatiemment la domination piémontaise, qui se souvenait de son ancienne grandeur et de son ancienne liberté, fussent entraînés à des rêves de vengeance; mais quelle que soit la haine qu'on éprouve théoriquement pour la tyrannie, il n'est rien de tel pour comprendre l'injustice comme d'être soi-même la victime de l'injustice. Or c'est là ce qui arriva à Lorenzo. Un matin, pendant qu'il était encore au lit, un messager entre dans sa
chambre et lui remet une lettre portant le sceau de l'Université, avec cette suscription : « Au signor Lorenzo Benoni, pour lui être remis en personne. » Il ouvre la lettre et y lit qu'il est exclu de l'Université pour ^une année entière. Quel crime pouvait-il donc avoir commis? Lorenzo fouille dans sa tête et n'y trouve pas le souvenir du plus petit péché véniel. Il court à l'Université, entre dans le cabinet du secrétaire, et, ne le trouvant pas, va l'attendre à la porte, afin de ne pas le manquer. « Quel est mon crime? qu'ai-je fait? lui demanda-t-il dès qu'il l'aperçut. — Vous le savez mieux que personne, » répond le secrétaire. Lorenzo se retire et rencontre un étudiant qui l'informe du délit dont il est accusé. Le dimanche précèdent, à l'heure de l'office divin, une odeur insupportable s'était tout à coup répandue dans la chapelle de l'Université ; plusieurs étudiants avaient été accusés de cette mauvaise plaisanterie, et Lorenzo était du nombre. Or il se trouvait que précisément Lorenzo s'était absenté du service ce dimanche-là, et qu'il avait passé les heures de l'office dans un café de la ville, où il s'était amusé à donner une leçon de billard à un de ses camarades. Prouver un alibi n'était pas chose facile : comment avouer qu'on n'avait pu commettre une faute parce qu'on en avait commis une autre ? Ce qu'il y avait de mieux à faire, c'était de se soumettre en silence à la condamnation qui le frappait. « C'est un dilemme sans issue, lui avait dit un de ses amis. Vous ne pouvez appeler en témoignage un maître de café et deux ou trois de vos condisciples qui, à ce moment, étaient supposés assister à l'office, cela serait absurde et ne servirait à rien. Supportez cet accident avec courage, c'est tout ce que vous pouvez faire. »
Tel ne fut pas l'avis du père de Lorenzo, homme intraitable et tyrannique, comme nous l'avons dit.
Pour se soustraire aux colères et aux sarcasmes de son père, Lorenzo se décide à aller trouver un des chefs de l'administration universitaire, M. Merlini, personnage aigre-doux, mielleux, caressant, dangereusement insinuant, mélange d'inquisiteur et de juge d'instruction. « En quoi puis-je rendre service à M. Farina? dit l'excellent homme en feignant de se tromper de nom dès qu'il aperçoit Lorenzo. — Je vous demande pardon, monsieur, mon nom est Benoni. — Ah ! c'est vrai ; ma mémoire est si faible... Quel service puis-je rendre à M. Benoni? » Lorenzo explique les motifs de sa visite, et alors a lieu la conversation suivante, curieuse en ce qu'elle renferme ce mélange de violence et de souplesse, de terrorisme et de politesse extérieure, d'indulgence apparente et d'inflexibilité réelle qui compose la politique du despotisme :
« Vous avez, dit-il, une façon si claire d'exposer les choses, qu'il me semble maintenant me souvenir tant soit peu de l'affaire que vous avez mentionnée. Vous vous déclarez non coupable, et certes c'est bien votre droit. Quel coupable a jamais été assez fou pour s'avouer tel? Hi! hi! hi! vous me rappelez la dernière cause que j'ai plaidée devant la cour criminelle. Je prononçai un plaidoyer qui, je dois le déclarer, obtint un brillant succès. C'était une affaire de parricide. Les preuves contre nous étaient accablantes. Mon homme avait mis dans sa tête de s'avouer coupable. — Vous ne le ferez pas, dis-je, et il ne le fit pas pour son bonheur, car mon plaidoyer le fît acquitter. — Et M. Merlini se mit à rire de nouveau.
« A la vérité, je n'apercevais pas ce que cette anecdote avait de commun avec l'affaire en question, mais je ne hasardai aucune observation à ce sujet.
« — Vous dites que vous êtes innocent, reprit M. Mer-
lini ; très bien, mais où est la preuve à l'appui de votre assertion?
« — Je vous demande bien pardon, monsieur, mais n'est-ce pas à l'accusateur de prouver la culpabilité ? L'innocence n'a pas besoin d'être prouvée; elle est toujours présumée, n'est-ce pas?
« — Admirable, parfaitement bien dit, très solidement raisonné, mon cher monsieur Benoni. Il est aisé de reconnaître que vous avez du sang d'avocat dans les veines, et je suis tout joyeux de voir les progrès que vous avez faits. Seulement, dans votre affaire, mon cher monsieur, soyez assez bon pour remarquer que le tribunal a prononcé son jugement, et que par conséquent il existe ce que nous appelons res judicata. Hi ! hi ! hi !
« — Mais si le tribunal a condamné sans entendre l'accusé?
« — Cela dépend, mon cher monsieur, de la nature exceptionnelle du tribunal. La commission de l'instruction publique est une sorte de magistrature paternelle qui est présumée ne jamais prévariquer..., et contre les décisions de laquelle il n'y a pas d'appel, ajouta M. Merlini — cette fois avec une grimace.
« — Soit, repris-je, mais la commission d'instruction publique, une fois mieux informée, ne peut-elle pas annuler ses propres décisions?
« — Pour qu'une telle chose arrive, il faut qu'il y ait des motifs sérieux, très sérieux. Maintenant soyons francs, vous m'intéressez, et je désire vous être utile. Pour obtenir l'indulgence de la commission, il faut la mériter, et il n'y a qu'un moyen pour cela : c'est de me dire ici, tout à fait entre nous, en toute confiance, comme en confession, les noms des auteurs du désordre de dimanche dernier.
« — Dénoncer mes camarades ! dis-je en tressaillant. Quand bien même je saurais ce que vous me demandez,
et je ne lé sais pas, rien ne pourrait m'engager à me rendre coupable d'une action aussi vile.
« M. Merlini cessa alors de faire patte de velours, et montra ses griffes. — Vous les connaissez, dit-il, et vous êtes l'un d'eux. Et quand bien même cela ne serait pas, les détestables paroles que vous venez de prononcer font de vous moralement leur complice. Allez, monsieur, vous recevez ce que vous méritez. »
Proscrit temporairement de l'Université, à quoi le jeune Lorenzo pouvait-il passer son temps ? Gomment satisfaire à cette exubérante activité de la jeunesse, lorsqu'on n'est ni chargé d'une tâche régulière, ni amoureux, ni très lancé dans le monde des vanités et de la mode, sinon en s'occupant des affaires du genre humain, en cherchant à mettre ses rêves en pratique? La plupart des folies des jeunes gens proviennent du grand nombre d'heures qu'ils ont à dépenser, et de la nécessité où ils sont de les remplir tant bien que mal. La jeunesse, c'est le travail de Sisyphe roulant éternellement son rocher qui retombe sans cesse, c'est le tonneau des Danaïdes éternellement rempli et éternellement vide : doux supplice, ardent martyre dans lequel s'usent les forces de l'âme et du cœur, qui livre à la vie sérieuse des hommes qui ne sont plus que l'ombre et la moitié d'eux-mêmes, période fatale que la nature, jalouse, dirait-on, de la noblesse, du courage et du génie auxquels pourrait parvenir le genre humain, a voulu placer à l'entrée de la vie active pour user ces forces étonnantes et éteindre ce feu généreux qui pourraient réaliser des prodiges d'héroïsme et d'amour ! C'est là que se perdent inutilement des trésors d'énergie, que vont littéralement au néant les semences d'innombrables vertus; c'est là que se contractent les habitudes et les vices qui dépareront la vie entière : heureux encore si ces fautes et ces
orages ne brisent pas la vie sur sa tige dès le début ! Oh ! si Ton pouvait sauter à pieds joints cette période terrible, le monde serait deux fois plus beau, plus riche, mieux ordonné qu'il ne Test. Le pauvre Lorenzo en fît l'expérience. Dans les loisirs forcés que lui avait faits l'Université, il se nourrit de songes politiques et rêva d'indépendance nationale. Autour de Lorenzo se groupait tout un petit cénacle d'amis aussi jeunes, aussi ardents et aussi oisifs que lui : son frère César Benoni, cœur tout aussi dévoué, mais imagination moins romanesque, esprit plus pratique et plus terre a terre; Sforza, caractère énergique, âme de stoïcien, sobre, frugal, pauvre et supportant légèrement la pauvreté; le prince d'Urbino, chevaleresque et sûr ami, esprit lourd, mais remplaçant la finesse par le dévouement; enfin, avant tous les autres, Fantasio, le mystique rêveur, le remuant, le ténébreux Fantasio, autrement dit Mazzini en personne.
Lorenzo nous donne un portrait de ce bizarre et célèbre révolutionnaire dans sa jeunesse, avant la prison et les longs exils, avant les malheurs et les fautes, au moment où le rôle de conspirateur est charmant comme la jeunesse, au printemps de la révolution italienne, à l'époque de la floraison première des sociétés secrètes :
« Fantasio était mon aîné d'un an. Il avait une belle tête, un front large et proéminent, des yeux noirs comme le jais, qui par moments lançaient des éclairs. Son teint était olive pâle, et ses traits, remarquablement frappants d'ailleurs, étaient comme enchâssés dans une forêt de cheveux noirs et flottants qu'il portait ordinairement longs. L'expression de sa physionomie, qui était grave et presque sévère, était tempérée par un sourire d'une grande douceur mêlée d'une certaine finesse qui trahissait une riche veine
comique. Il parlait bien et abondamment, et lorsqu'il s'échauffait, il y avait dans ses yeux, ses gestes, sa voix, dans toute sa personne une puissance de fascination tout à fait irrésistible. Sa vie était une vie de solitude et d'étude; les amusements habituels aux jeunes gens de son âge n'avaient pas d'attrait pour lui. Sa bibliothèque, son cigare, son café, quelques promenades, mais rarement pendant le jour, plus fréquemment dans la soirée et au clair de lune et toujours dans des lieux solitaires, étaient ses seuls plaisirs. Ses mœurs étaient irréprochables, sa conversation était toujours chaste. Si quelqu'un des jeunes compagnons qui l'entouraient se permettait par hasard quelque plaisanterie égrillarde ou quelque expression à double sens, Fantasio y mettait fin immédiatement par quelque parole qui ne manquait jamais son effet. Telle était l'influence que lui donnaient la pureté de sa vie et son incontestable supériorité.
« Fantasio était très versé dans la connaissance de l'histoire et de la littérature non seulement de son pays, mais des pays étrangers. Shakspeare, Byron, Goethe, Schiller, lui étaient aussi familiers que Dante et Alfieri. D'un corps frêle et maigre, il avait une infatigable activité d'esprit ; il écrivait beaucoup et bien à la fois en vers et en prose, et il y avait à, peine un genre qu'il n'eût pas essayé, essais historiques, critique littéraire, tragédies, etc. Amant passionné de la liberté sous toutes les formes, un indomptable esprit de révolte contre tous les genres de tyrannie et d'oppression respirait dans son âme ardente. Bon, sensible, généreux, il ne refusait jamais ses conseils ni ses services, et sa bibliothèque bien fournie comme sa bourse bien pourvue étaient toujours à, la disposition de ses amis. Peutêtre aimait-il trop à déployer l'éclat de ses talents de discussion aux dépens du bon sens, en soutenant par
moments d'étranges paradoxes ; peut-être y avait-il une légère affectation dans son invariable costume noir, et son horreur pour les cols de chemise apparents était certainement quelque peu exagérée; mais tout compte fait, c'était un noble jeune homme. »
Je ne doute pas que le portrait n'ait été ressemblant k cette époque, et quelques-unes des qualités que Lorenzo prête à Mazzini peuvent très bien expliquer certains actes de sa vie ultérieure. Qui n'a connu quelqu'un de ces jeunes gens prématurément sérieux et qui ont peine à porter la gravité de leurs pensées, dont la nature morale est trop forte pour leur tempérament physique, et dont les aspirations sont un poids trop lourd pour leur caractère? Tel a été, je le crois du moins, le malheur de Mazzini ; il semble qu'il y ait eu une disproportion marquée entre ses ambitions et ses forces, entre le but qu'il s'assignait et les moyens que sa nature pouvait lui fournir. Tout le monde a vu le portrait de ce révolutionnaire célèbre : une belle et intelligente figure, rêveuse et (contradiction frappante!) spirituelle en même temps, un air d'exaltation mêlé à beaucoup de ruse, peu de force et de solidité dans les traits ! Sur l'ensemble général de la physionomie court un rayon d'élévation morale, vague et inquiète, semblable à une mince couche d'huile répandue sur un vase d'eau. Deux réflexions vous saisissent en contemplant cette figure : c'est d'abord l'absence complète de solidité qu'elle révèle, et puis une certaine contradiction dans les diverses expressions qu'on peut y lire. On dirait qu'un masque rêveur, exalté à, la moderne, à l'allemande ou à l'anglaise, a été placé sur le véritable visage spirituel, fin, mobile, tout italien. Lorenzo nous apprend que Mazzini possédait une riche veine comique. Qui s'en serait jamais douté en lisant ses proclamations et ses opuscules politiques ?
Encore cette vieille tragédie d'une nature primitivement bien douée et qui s'est faussée par trop d'ambition et de surexcitation artificielle, en se proposant un but trop lointain, ou en se chargeant de porter un fardeau trop pesant! La fascination que Mazzini exerçait sur ses amis explique très bien et le dévouement avec lequel ils l'ont suivi dans toutes ses entreprises, et l'implacable étourderie avec laquelle il les a compromis ou sacrifiés. Les vertus de sa vie privée lui méritaient-elles la confiance qui l'accompagnait dans la vie publique? Il y a quelquefois une sorte de prestige moral dont abusent aux dépens de leurs amis et de leurs concitoyens des hommes parfaitement honnêtes et vertueux d'ailleurs. On croit à leurs opinions politiques et on ne songe pas à les discuter, parce que leur vie est irréprochable ; certes l'histoire de Mazzini contient plus d'un fait de ce genre-là.
Instruit comme il l'était, actif, plein d'éloquence et de fougue en tous sens, il aurait pu, en restreignant ses ambitions, rendre de grands services à son pays comme publiciste, critique, défenseur des idées modernes. Il était fait pour être un initiateur. La guerre des classiques et des romantiques était alors dans tout son éclat; il avait pris hardiment parti pour les derniers. Il avait défendu Manzoni et Rossini contre leurs détracteurs dans* une série d'articles publiés par un journal florentin dévoué aux idées romantiques. Déjà cependant il roulait dans sa tête le plan fatal qui devait occuper toute sa vie. La révolution grecque avait éclaté et attirait les regards de l'Europe entière. Dans cette lutte héroïque et glorieuse, Mazzini était surtout frappé d'un fait — le rôle important qu'avait joué la société secrète connue sous le nom à'Hétairie. « Ne sommesnous pas, disait-il souvent, vingt-quatre millions d'hommes? Sommes-nous moins intelligents, moins
braves que les Grecs ? Lisez l'histoire de notre temps, et vous verrez de quoi sont capables les Italiens, lorsqu'ils sont bien dirigés et bien commandés ; vous verrez les prodiges de valeur qui ont été accomplis par nos légions italiennes en Espagne, en Russie, partout. Le joug étranger qui pèse sur nous est-il moins lourd, moins dégradant que celui qui écrasait les Grecs? Le supportons-nous avec plus de patience? Qu'est-ce qui nous manque donc pour accomplir ce que les Grecs ont accompli? Rien, si ce n'est de nous entendre les uns les autres. Nous manquons d'une hétairie , voilà tout. » Cette idée favorite d'une grande société secrète faisait souvent le sujet des conversations de Fantasio avec ses jeunes amis, qu'il n'avait pas de peine à convaincre. Dès cette époque, il avait conçu le plan de ce qui fut plus tard la Jeune- Italie. Il l'avait rédigé et proposé à la facile approbation de ses compagnons. Il ne voulait pas restreindre son hétairie à Gênes et au Piémont seulement, et il fit un voyage à Florence, où il avait parmi les jeunes libéraux un grand nombre de connaissances, pour les gagner à son projet et étendre son plan à la Toscane; mais il y avait déjà là une société secrète, les libéraux toscans avaient reçu récemment des ouvertures des carbonari de Bologne, et alors à quoi bon une nouvelle société?
Le carbonarisme, fondé d'abord dans le royaume de Naples contre l'occupation française, encouragé par le roi Ferdinand en personne, n'avait pas tardé à devenir formidable aux souverains italiens. Il était alors dans toute sa floraison, non seulement en Italie, mais dans toute l'Europe. C'était le carbonarisme qui avait soulevé les insurrections de 1821. Le pape Pie VII l'avait excommunié, le roi Ferdinand l'avait persécuté après l'avoir encouragé. « Toutes ces rigueurs, dit ' J
Lorenzo, avaient accru la fascination qu'exerçait cette
secte, au lieu de la diminuer. Une atmosphère de sombre poésie entourait ces êtres étranges que l'imagination populaire se figurait tenant leurs séances dans les bois et les cavernes à. l'heure de minuit, et continuant leur œuvre mystérieuse sans s'inquiéter en rien des foudres du Vatican ou de la perspective de l'échafaud. » Fantasio dut donc se contenter pour le moment de s'affilier à cette toute-puissante société. Il multiplia les voyages et les correspondances. Il essaya d'aller à Bologne sous prétexte de comparer et d'examiner quelques manuscrits très rares de la Divine Comédie, en réalité pour se concerter avec les chefs de la vente de cette ville ; mais le gouvernement lui refusa un passeport. Cependant l'œuvre secrète n'en marchait pas moins rapidement. Deux émissaires toscans s'étaient rendus auprès de Fantasio. Lorenzo, qui les contemplait avec la curiosité passionnée d'un sauvage et d'un enfant, décrit ainsi les impressions qu'il éprouvait à leur aspect :
« Les deux émissaires avaient un message spécial pour la vente suprême de Paris. Paris ! l'inconnu ! l'infini! la vente suprême I un je sais quoi couronné de nuages porteurs de la foudre ! On chuchotait des noms, des noms que je n'avais jamais entendu prononcer, que depuis ma première enfance je n'avais jamais rencontrés dans mes lectures sans un frisson d'admiration respectueuse, des noms qui dans ma pensée représentaient des demi-dieux, Lafayette, Lamarque, Foy ! Mon cœur se gonflait, ma tête se troublait, un désir passionné d'accomplir quelque chose de grand s'emparait de moi. Combien ces jeunes gens étaient heureux ! comme je les admirais! comme je les enviais! deux beaux, nobles, sincères jeunes hommes s'il y en eut jamais, croyant fermement à chacune des paroles qu'ils prononçaient, et prêts à verser leur sang pour témoigner de la vérité
de ces paroles ! Ce n'est que d'hier encore que tombait l'un d'entre eux en combattant les Autrichiens dans un faubourg de Bologne. Honneur à toi, brave Marliani! »
Les souhaits de Lorenzo seront bientôt accomplis ; lui aussi sera carbonaro. Depuis quelque temps il a surpris entre Fantasio et son frère César des conversations mystérieuses qui cessent à son approche. On semble le redouter et se défier de lui. Enfin le secret lui est révélé. « Ayez un peu de patience, lui dit Fantasio; votre âge soulève encore quelques difficultés, mais tout sera bientôt terminé. » En effet, quelques mois après, Lorenzo était initié à la société secrète. La scène dç l'initiation est curieuse et a un caractère tout italien ; elle commence dans un bal masqué et se termine dans l'appartement somptueux d'un riche gentilhomme.
« La foule était grande dans les salles du Ridotto, et le bal extrêmement animé. Il pleuvait et faisait froid dehors : excellente raison pour se réunir dans cette salle agréable, si confortablement chaude! Tout avait un aspect si brillant ! tous paraissaient si heureux et si gais! Les masques étaient nombreux, les travestissements étaient généralement de bon goût, et quelquesuns étaient splendides. Il n'était que onze heures et demie ; j'avais encore une demi-heure pour faire un tour dans la salle du bal; je me mêlai donc au flot joyeux qui allait et venait et se pressait à travers la longue suite des appartements. On dansait dans deux ou trois endroits différents, et je ne pus m'empêcher de sourire en passant auprès des danseurs au souvenir de mon infortuné début dans la gaie science de Terpsichore longtemps auparavant. Un feu croisé de saluts, de bouquets, de plaisanteries, de calembours et d'espiègleries, autorisés par la circonstance, partaient de tous côtés autour de moi comme des pétards.
« Un groupe compact obstrue le chemin : qu'est-ce là? C'est une servante, vrai type génois, avec son spencer en velours, son mezzaro national et ses jupons courts, dialoguant avec un gianduja, type piémontais : le gouvernement et l'opposition face à face ! « Deux écus par mois, crie la servante, deux écus pour une fille comme moi! Allez au diable, allez, impertinent animal. (Rires des assistants.) Ils sont tous les mêmes, ces mangeurs de polenta. Ils viennent affamés et sans le sou, et ils s'engraissent de notre chair. » La majorité de l'assemblée, qui appartient à l'opposition, applaudit cette délicate allusion à un plat favori des Piémontais et à leur pauvreté proverbiale.
« Plus loin, une nourrice en favoris noirs, portant dans ses bras une poupée de bois, persifle un Adonis suranné qu'elle a poussé dans un coin. Cette nourrice, à ce que m'apprennent mes voisins, porte la terreur partout où elle passe. Elle sait le secret de tout le monde. En vain le pauvre homme, que la plaisanterie ne réjouit pas, fait des efforts désespérés pour s'échapper. Son persécuteur sans merci le suit de près et insiste pour avoir l'adresse de la boutique où il a acheté sa perruque de chanvre. Le Lovelace suranné se met sérieusement en colère, ce qui est contre les règles, et la joie des assistants n'en est que plus grande ; mais minuit sonne, et il est temps d'aller rejoindre César.
« Il n'était pas encore dans la salle du rendez-vous ; je m'assis donc, et je regardai la foule bigarrée qui passait devant moi. De temps à autre, un masque m'appelait par mon nom ou dirigeait son doigt vers moi d'une manière menaçante. Deux dominos noirs s'arrêtèrent sur le seuil et regardèrent comme s'ils cherchaient quelqu'un, puis ils se dirigèrent vers moi. Le plus grand des deux m'appela par mon nom : — Que faites- vous là tout seul?
CONFESSIONS D'UN RÉVOLUTIONNAIRE ITALIEN l7l
« — Je contemple des fous, comme vous voyez.
« — "Vous attendez quelqu'un? glapit le petit domino, habillé en femme, mais qui était un homme évidemment.
« — Une dame, je parie, continua le petit domino.
« — Précisément, j'attends quelqu'un.
« — Une dame à favoris noirs en tout cas, répondisse .
« — Une très belle dame; je la connais, ajouta le grand domino.
« — Si vous la connaissez, vous en savez plus long que moi.
« — Je sais son nom et je vous le dirai tout bas. — Le domino s'arrêta et laissa tomber ces mots dans mon oreille : L'heure a sonné.
« Je tressaillis, comme frappé d'une secousse électrique, et je dis en me levant : — Enfin I je suis prêt.
« — Alors, suivez-nous.
« Ils traversèrent les salles encombrées, et me précédèrent sur les escaliers, puis dans la rue. Je les suivais de très près ; enfin nous entrâmes dans une allée obscure , où mes guides s'arrêtèrent. — Je vous demande pardon, dit le plus grand, mais il est indispensable que nous vous bandions les yeux. — Je fis un signe de tête affirmatif, et un mouchoir fut noué autour de mes yeux. Il faisait froid, humide, et nous étions tous enveloppés dans nos manteaux. Mes compagnons me prirent chacun par un bras, et nous marchâmes ainsi en parfait silence, tournant à droite, à gauche, et quelquefois, à ce qu'il me semblait, retournant en arrière. Deux autres personnes, autant que j'en pouvais juger par le bruit des pas, nous suivaient de près. Enfin nous nous arrêtâmes. Je n'avais pas la moindre idée de l'endroit où nous pouvions être. J'en- ^
tendis une clef tourner dans une serrure, nous entrâmes
et montâmes deux étages; on ouvrit une porte, on traversa un corridor : nous avions enfin atteint notre destination.
« On me débanda les yeux, et je me trouvai dans une vaste chambre plutôt richement qu'élégamment meublée. Un grand feu brûlait dans une énorme cheminée, et une lampe pesante recouverte d'un globe d'albâtre répandait une douce et tendre lumière autour de l'appartement. Le plancher était recouvert d'un épais tapis d'un rouge sombre ; une large draperie en damas à, fleurs de même couleur tombait en plis splendides à l'extrémité de la chambre, et cachait probablement une alcôve. Nous étions cinq dans cette pièce — les deux personnes qui m'avaient amené, deux autres également enveloppées dans des dominos noirs, probablement celles qui nous avaient suivis, et moi. Le grand domino noir, qui paraissait être le chef, et que j'appellerai désormais le président, s'assit dans un fauteuil ; les deux derniers s'assirent à ses côtés, et le domino habillé en femme devant lui. Le président m'ordonna de m'avancer, ce que je fis; je me tins debout, regardant les quatre hommes et en face de l'alcôve. Après un court moment de silence, une sorte d'examen commença. Ce fut le grand domino qui parla en me tutoyant.
« Quels étaient mes noms de famille et de baptême et mon âge? — Je les donnai. — Savais-je pourquoi j'étais dans ce lieu? — Je croyais le savoir. — Persistais-je dans mon intention d'entrer dans la Société des bons Cousins? — J'y persistais de tout mon cœur. — M'étaisje formé une idée nette des terribles devoirs que je m'imposais? — Je savais qu'aussitôt que j'aurais prêté ce serment solennel, mon bras, mon intelligence, ma vie, mon être enfin, ne m'appartiendraient plus, mais appartiendraient à l'ordre. — Étais-je prêt à mourir
mille fois plutôt que de révéler les secrets de Tordre? Étais-je prêt à obéir aveuglément et à abdiquer ma volonté devant la volonté des supérieurs de Tordre? — Incontestablement je Tétais. Si Ton m'eût dit d'ouvrir la fenêtre et de me précipiter la tête la première, je n'aurais pas hésité. — Pendant que ces mots sortaient chauds comme la lave du fond de mon âme, je vis ou plutôt il me sembla voir les rideaux de l'alcôve se remuer doucement. Était-ce une illusion, ou bien quelqu'un était-il caché derrière? Je ne m'inquiétai pas longtemps de cette circonstance, car que signifiait un mystère de plus ou de moins dans ce grand mystère?
« L'examen terminé, le président me fit agenouiller et prononça la formule du serment d'une voix haute et distincte, en appuyant avec force sur les phrases les plus significatives. Cela fait, il ajouta : « Prenez une chaise, et asseyez-vous; vous le pouvez maintenant que vous êtes un des nôtres. » J'obéis; on me choisit un nom d'adoption , et on me fit connaître quelques mots, quelques signes mystérieux par lesquels je pourrais me faire reconnaître de mes frères, mais avec l'injonction expresse de ne les employer qu'en cas de nécessité, etc. »
Être carbonaro, pour Lorenzo cela représentait toute une existence de dévouement, de périls, de combats, dont tout ardent jeune homme est friand, si nous pouvons nous servir de cette expression. Il était déjà affilié depuis plusieurs mois, il comptait avoir à, renverser sous peu de jours un gouvernement, et il ne voyait arriver aucun ordre. Il commençait à penser qu'il avait été mystifié, et il avait fait part de ses craintes à Fantasio, lorsqu'un matin ce dernier vint le trouver. — Eh bien! que vous avais-je dit, incrédule? J'ai un ordre pour vous. — Un ordre! A ce mot, je relevai la tête comme un cheval de guerre au son
de la trompette. — Oui, un ordre; nous sommes tous convoqués pour ce soir au pont de Carignano. — Ils s'y rendent, et trouvent au rendez-vous une quinzaine de personnes, toutes revêtues de longs manteaux. Minuit sonne. Alors, avec le premier coup de l'horloge, un grand fantôme, jusqu'alors caché dans un coin et tout semblable à un spectre qui sort de terre, parut et prononça d'une voix creuse les mots suivants : « Priez pour l'àme de X..., de Cadix, condamné à mort par la haute vente pour parjure et trahison de l'ordre; avant que minuit ait achevé de sonner, il aura cessé de vivre. » L'horloge sonnait lentement; l'écho du dernier coup s'élevait encore lorsque la voix ajouta : « Dispersez-vous. » Et chaque groupe se retira.
Cette scène mélodramatique mécontenta fort Lorenzo, qui vit très bien que tout cela n'était qu'un mensonge fait pour intimider des esprits puérils. « Ainsi donc les émotions de cette journée, ce mystère, cet ordre de se tenir armé, tout cela n'avait pour but que . de nous faire assister à, un misérable truc de théâtre. C'était trop mauvais! » Nous sommes de l'avis de Lorenzo, mais nous ferons à sa place deux observations : la première, c'est qu'il est évidemment fort difficile de faire quelque chose d'une armée de conspirateurs lorsqu'on n'a rien à entreprendre, de même qu'il est difficile de faire quelque chose d'une armée de soldats lorsqu'on n'est pas en guerre. Dans le premier cas, on satisfait par des scènes mélodramatiques aux besoins d'imagination dont tout conspirateur doit être travaillé, comme dans le second cas on amuse par des revues l'oisiveté des troupes. La seconde observation, c'est qu'en effet tout cela est bien vide et bien puéril. Est-ce que quelques actes de courage accomplis en plein soleil n'auraient pas mieux valu que tous ces
mystères? La résistance la plus modérée à l'arbitraire, l'exemple de la justice et de l'énergie individuelle donné publiquement n'auraient-ils pas été mille fois plus féconds en résultats que toutes ces momeries ténébreuses et théâtrales? Il y a un certain courage dans la vie du conspirateur, mais c'est un courage secondaire que celui qui a besoin d'être entretenu par des moyens qui ressemblent à des excitants et à des boissons capiteuses.