CONSPIRATION ET EXIL
Jusqu'ici , qu'avait rapporté le carbonarisme à Lorenzo?Peu de chose : tout compte fait, il lui avait donné, grâce à un heureux hasard, une maîtresse, et par suite infiniment d'ennuis, plus un duel où il avait failli perdre la vie. Tous les carbonari n'ont pas eu cette chance, et beaucoup ont été plus maltraités.
Cependant 1830 était arrivé, et l'œuvre souterraine du carbonarisme, triomphante en France, semblait devoir triompher également dans toute l'Europe. Un enthousiasme bizarre, qui ne s'est jamais vu depuis, qui ne s'était jamais vu auparavant, s'était emparé de tous les peuples. Les hommes allaient être rendus à leur vraie nature ; toutes les chaînes allaient tomber, et des rois citoyens allaient régir sagement du haut de trônes vermoulus, les mains liées et un bâillon sur la bouche, des populations ivres de liberté, qui s'abandonneraient sans contrôle, en vertu des droits de l'homme, à tous les excès de la licence. Néanmoins, avant de tomber au rang de rois citoyens , les monarques absolus de l'Europe firent un dernier efFort; ils prirent leurs précautions en Italie comme dans le reste de l'Europe, et en Piémont comme dans le reste de l'Italie.
Un matin, l'oncle Jean entre haletant dans la chambre de Lorenzo : — Ah bien! de jolies nouvelles! Fantasio est arrêté, plusieurs autres sont arrêtés, peut-être allez-vous l'être aussi. Pourquoi diable vous ai-je empêché de vous faire capucin? — Lorenzo et son frère César courent au domicile de Fantasio. Il était bien absent. Tout était encore dans le même état que lorsqu'il avait quitté sa chambre. Le volume de Byron était ouvert à la page même qu'il lisait lorsqu'on l'avait arrêté, et près du volume se trouvait une feuille de papier sur laquelle étaient écrites quelques pensées suggérées par la lecture du poète. Huit carbonari avaient été arrêtés avec Fantasio, et dans le nombre se trouvait un des amis de Lorenzo, le brave Sforza. Lorenzo parcourt toute la ville pour connaître les motifs de l'arrestation et savoir s'il n'y aurait pas moyen de faire évader Fantasio. Le premier carbonaro auquel il s'adresse est un certain docteur Peretti, un homme sans âge, qui pouvait avoir de vingt-cinq à cinquante ans, timide et égoïste comme doivent l'être nécessairement des gens aussi bien conservés. Peretti répond à ses questions en murmurant à voix basse que le mot isolement est, pour le quart d'heure, le mot d'ordre de la société. Lorenzo reçoit un meilleur accueil du comte Alberto, le frère de Lilla; mais le comte ne savait rien et ne connaissait aucun des chefs de la société. Ces chefs étaient tous d'ailleurs de vieux conspirateurs, débris de 1821, trop prudents et trop expérimentés, qui avaient une défiance innée des jeunes gens en général et des jeunes carbonari en particulier; il n'y avait donc rien à attendre d'eux.
Heureusement l'oncle Jean, moins fiévreux que son neveu, avait glané un à un tous les détails de l'affaire. Fantasio et ses compagnons étaient purement et simplement accusés d'avoir fait partie d'une société
secrète. Le cas, quoique grave, ne pouvait cependant pas entraîner une condamnation capitale. Une commission nommée par le roi Charles-Félix usa d'indulgence, et déclara qu'il n'y avait pas lieu de poursuivre. Fantasio reçut des passeports et partit pour la France. Lorenzo et son frère l'accompagnèrent jusqu'à la diligence et lui firent leurs adieux. « Ayez bon courage, leur dit-il, conservez le feu sacré et aimez-moi toujours. Vous aurez bientôt de mes nouvelles. » Ils en eurent effectivement bientôt après. Heureux eussentils été s'ils n'en avaient pas reçu !
Un matin que Lorenzo était occupé à fumer dans son étude en attendant des clients qui ne se hâtaient pas d'arriver, on frappe à la porte, et on lui remet une lettre signée Lazzarino. Cette lettre l'informait qu'une compagnie d'assurances établie à, Marseille désirait fonder une maison de correspondance à Gênes, et on priait Lorenzo de vouloir bien se rendre le lendemain dans un quartier qu'on désignait pour traiter de cette affaire. Lorenzo va au rendez-vous et se trouve face à face avec un petit homme bavard, remuant, affairé, plein de mystères et de chuchotements, un de ces dévoués, indiscrets et compromettants conspirateurs dont le silence même est toujours plein de révélations, et dont la prudence est plus dangereuse que les étourderies d'autres personnes. — « Ah! ah! n'ai-je pas bien arrangé toute cette affaire? s'écrie- 1- il dès qu'il aperçoit Lorenzo. — Mais quelle affaire? Soyez assez bon pour m' expliquer... — Bien, bien, tout va bien. Lorsque Lazzarino entreprend un message, ah! ah! Lazzarino est connu, et ce n'est pas à moi d'en dire davantage sur ce sujet (il se frappe la poitrine), on peut s'y fier. Tout est en sûreté là. — Si je comprends bien, vous avez un message à me remettre. — Un message! Donnez-lui ce nom si cela vous fait plaisir;
Fantasio Ta nommé autrement lorsqu'il me Ta confié. — Lazzarino, m'a-t-il dit, voilà une bombe chargée, une bombe avec mèche allumée. Promettez-vous de la remettre intacte à mes amis? — Certes, dis-je. — Faites attention, c'est une affaire de vie ou de mort, et plutôt que de laisser tomber ce message entre d'autres mains que celles auxquelles il est destiné, vous devez le réduire, et vous avec lui, en poussière. Voulez-vous vous en charger? — Certes, dis-je... — Et il est là. (Se frappant de nouveau la poitrine.) Que ditesvous de cela? hein! » Malgré sa vantardise, Lazzarino, comme il le prouva, était un homme à qui Ton pouvait se fier, et Fantasio, avec sa connaissance des conspirateurs, avait bien choisi son émissaire. Un plus prudent aurait moins risqué d'être découvert, mais, une fois pris, il n'aurait pas hésité à livrer le message pour sauver sa vie. Lazzarino était capable de crier à tue-tête qu'il portait avec lui une conspiration ; mais cela une fois annoncé à l'univers, rien n'aurait pu lui arracher son message. « L'homme est un animal divers et ondoyant, » disait Montaigne ; la sagesse n'est pas toujours le partage des courageux ni le courage le partage des sages.
Le message contenait différentes lettres pour Gênes, Turin, etc., avec le plan détaillé et minutieux de cette fameuse société secrète qui fut plus tard connue sous le nom de la Jeune-Italie, et une lettre adressée aux deux frères Benoni, dans laquelle Fantasio leur faisait part de ses idées politiques pour la régénération de l'Italie. Selon Fantasio , l'édifice français de 1830 menaçait ruine et ne tarderait pas à crouler. Il fallait donc être prêt pour le moment où l'Europe serait de nouveau en combustion. Il n'y avait plus rien à faire avec le carbonarisme; sa prudence pédantesque, son dédain pour la jeunesse n'étaient plus de
saison. Les sociétés secrètes formées jusqu'alors, et qui se contentaient de porter pour devise le mot liberté sans autre affirmation plus précise, étaient désormais condamnées h l'impuissance et cesseraient bientôt d'exister. Si la nouvelle société dont il leur confiait la fondation voulait vivre, il fallait qu'elle prît une devise, qu'elle formulât un credo, et ce credo, cette devise, ne pouvaient être que le mot république italienne. Il fallait se défier des erreurs et des illusions du passé. Point n'était besoin dans la nouvelle société de grands noms et de grandes influences. Des jeunes gens dévoués, prêts à mourir à chaque instant sans mot dire, suffiraient à la tâche de la régénération italienne. Puis venait un plan détaillé de la nouvelle société secrète. Elle devait se composer d'un comité central établi à Gênes, qui serait en perpétuelle communication avec le comité directeur de Marseille, de comités provinciaux établis dans toutes les villes principales et subordonnés à l'action du pouvoir central, puis de chefs propagandistes établis dans toutes les villes inférieures, et en communication avec les comités provinciaux. Les adeptes devaient se diviser en deux classes : les simples membres et les propagandistes* Les règlements avaient été tracés avec un soin tout à, fait minutieux ; toutes les précautions avaient été si bien prises, qu'il semblait impossible que la conspiration fût jamais découverte. « Enfin, dit ironiquement Lorenzo, ce plan faisait très bien sur le papier ; restait à savoir comment il supporterait l'épreuve de la pratique. »
Vhétairie italienne est donc enfin fondée, mais dans quelles conditions désastreuses? Une observation nous frappe surtout à la lecture des instructions de Fantasio : c'est que cette fameuse hétairie est bien une société secrète pure et simple, c'est-à-dire une chose
en dehors de la vraie société, une chose que celle-ci doit ignorer, dans laquelle ses représentants ne peuvent entrer, et par conséquent forcément dirigée contre elle. C'est une œuvre souterraine et de ténèbres , dont les dogmes doivent demeurer ignorés du monde et conquérir le monde par surprise, par conséquent à son insu et malgré lui. La recommandation que fait Fantasio d'éviter avec soin les noms célèbres et les influences reconnues est significative et tout à fait caractéristique de ce plan révolutionnaire. Fantasio veut régénérer la société sans s 1 appuyer sur les éléments de cette société. Ambition chimérique! les philosophes discutent encore pour savoir si Dieu luimême a pu tirer la création de nihilo.
Dès le soir même, les amis de Fantasio se rassem-» blèrent, et le plan fut adopté avec enthousiasme. Cinq jeunes gens exaltés et sans expérience furent les premiers fondateurs de l'œuvre souterraine qui devait faire tant de mal à la causé italienne, exciter tant de soulèvements intempestifs, donner lieu à tant de répressions cruelles, ouvrir tant de chemins d'exil et dresser tant d'échafauds. Les larmes viennent aux yeux lorsqu'on pense au sort qui attend tous ces braves enfants, victimes futures des chimères d'un rêveur politique et d'un artiste en conspirations. Vertueux et étourdi Fantasio ! que de choses fatales contient le fameux message remis à Lazzarino ! Fautes politiques irréparables, hécatombes humaines, tombes prématurément ouvertes pour recevoir tes amis d'enfance, espérances italiennes déçues, inutile révolution de Florence, insensée révolution romaine, bataille de Novare, défection et trahison, tout cela est contenu dans ce funeste message, et pourtant quels amis dévoués, dignes sinon d'une meilleure cause, au moins d'un meilleur chef! « Je vous remercie, mes amis, dit
César (le frère de Lorenzo, qui venait d'être nommé chef de la société par acclamation), et maintenant à la besogne ! J'ai le pressentiment que peu d'entre nous verront le résultat final de nos efforts; mais la semence que nous avons lancée germera après nous, et le pain que nous avons jeté sur les vagues surnagera et se retrouvera un jour. » Pauvre César ! Votre prophétie n'est vraie que par un certain côté : peu d'entre vous verront la fin de ces efforts. « Combien de fois, ajoute Lorenzo, je me suis rappelé ces paroles et le sourire mélancolique qui les accompagna! » Puis les amis se séparent comme les apôtres après la mort du Christ, pour aller porter la bonne nouvelle et les lettres de Fantasio aux localités avoisinantes. La société grandit rapidement par l'accession de membres d'autres affiliations qui acceptent sans hésiter le credo de Fantasio. « Une secte se fondant avec un capital de cent membres, tous de bonne famille, bien élevés, intelligents, actifs, une secte ainsi constituée ne pouvait manquer de mener les choses bon train, surtout si nous tenons compte de la richesse du sol sur lequel elle avait à travailler. »
Cette richesse, c'étaient les causes de mécontentement qui existaient en Italie et surtout à Gênes, où dominaient deux sortes de haines, la haine de l'Autriche et la haine du gouvernement piémontais. Malheureusement, cette dernière dominait dans les deux classes les plus nombreuses de la société, la vieille aristocratie et le peuple ; quelques hommes des classes moyennes et quelques jeunes nobles partageaient seuls la première. Cette haine du Piémont, que l'effet du temps et le règne de Charles-Albert ont amortie et à peu près éteinte, était naturellement une raison d'oppression nouvelle et une source d'obstacles sans cesse renaissants pour la nouvelle association. Les Italiens se
trouvaient ainsi se haïr beaucoup plus qu'ils ne haïssaient les étrangers. Néanmoins, en dépit de ces obstacles, les ressentiments étaient assez considérables pour fournir de nombreuses recrues à l'œuvre de Fantasio, et en peu de temps la société se grossit d'hommes appartenant à toutes les classes, nobles, légistes, fonctionnaires du gouvernement, marins, artisans, prêtres et moines. La bannière républicaine fut arborée, et tous la reconnurent comme la leur presque sans objection. Ce fait est assez singulier, et Lorenzo l'explique en disant qu'il n'y avait alors aucun prince italien auquel on pût se fier. Le pape était en dehors de la question. Il ne fallait pas penser aux princes de la maison de Bourbon, le roi de Naples et le prince de Lucques. Le duc de Toscane était un Autrichien, et le duc de Modène également, à peu près par la naissance et les alliances, tout à fait par les sentiments et la politique. Le roi de Sardaigne, Charles-Albert, était alors impopulaire. Il y a une dernière raison que Lorenzo ne donne pas : c'est qu'à cette époque tous les regards étaient tournés vers la France ; on s'attendait à y voir la République triompher avant peu, et les illusions libérales étaient poussées si loin, que le gouvernement constitutionnel lui-même ne semblait plus qu'une variété du despotisme. Ce sentiment, qui fut un moment général dans l'Europe entière, et qui s'est maintenu plus ou moins jusqu'à la révolution de 1848, influa plus peut-être que Lorenzo ne l'avoue sur cette facile acceptation du credo républicain.
Cependant tous les membres de la société n'étaient pas également républicains ; les révélations de Lorenzo à cet égard sont fort curieuses et expliquent les tiraillements qui ont eu lieu dans la politique des révolutionnaires italiens, surtout depuis 1848. « Tous ceux qui faisaient partie de la société n'étaient pas républi-
cains par conviction; beaucoup au contraire, surtout parmi ceux qui se joignirent à elle postérieurement à sa fondation, auraient préféré une monarchie représentative à une République, et s'ils acceptaient la dernière, c'était par sentiment de l'impossibilité pratique où l'on se trouvait de proposer autre chose. D'autres s'inquiétaient surtout de ce grand point principal, l'indépendance de l'Italie, et, pour y atteindre, ils étaient prêts à accéder à toute forme de gouvernement, quelle qu'elle fût. On peut comprendre, cela étant expliqué, comment il arriva que lorsqu'en 1848, Charles-Albert accorda une constitution et rompit ouvertement avec l'Autriche, ce qui restait de l'association se divisa en deux fractions. L'une, qui se composait des deux éléments que nous venons de mentionner, se rallia autour de l'étendard du roi constitutionnel, champion de l'indépendance nationale, tandis que l'autre, le parti républicain, s'abstint de prendre part au mouvement, et même se déclara contre lui, parce qu'il était dû à l'initiative d'un roi et qu'il était commandé par un roi. » Tout marcha bien pendant un temps. Le comitédirecteur de Marseille applaudissait de loin à l'œuvre et l'encourageait activement. Les équipages des vaisseaux marchands de Gênes qui faisaient commerce à Marseille étaient tous soigneusement endoctrinés, et transportaient en Italie des ballots de pamphlets et de brochures politiques que les clubs de la société distribuaient dans l'intérieur du pays. On avait aussi pratiqué des intelligences dans l'armée piémontaise, par l'entremise d'un jeune officier d'artillerie nommé Yittorio, beau garçon de vingt-deux ans, héros taillé en Hercule, chrétien fervent et égaré qui cherchait dans les sociétés secrètes et la République les moyens de réaliser sur la terre les préceptes du Nouveau Testament. La propagande fit naturellement de nombreuses
recrues dans une armée aristocratiquement constituée. Par ce moyen, on était sûr de ne pas manquer d'armes et d'entraîner dans un mouvement révolutionnaire, ayant pour mots d'ordre Italie et indépendance nationale, au moins une partie de l'armée piémontaise ; mais ces succès si rapides avaient bien leurs revers, en attendant les catastrophes sanglantes, et Lorenzo raconte d'une manière assez sceptique, et sur le ton d'un homme quelque peu désabusé, les désagréments de sa vie de conspirateur.
« Avez-vous jamais vu une de ces décorations de théâtre dont l'effet est si frappant à distance, mais qui, de près, n'offrent plus à l'œil que des trous, des pâtés de couleurs difformes, et des coups de pinceau qui semblent avoir été donnés au hasard? Il en est de même jusqu'à un certain point d'une conspiration. Vue à distance et d'ensemble, rien n'est plus frappant et plus poétique que cette puissante réunion de volontés et de forces poussées par une même impulsion et se dirigeant dans les ténèbres, à travers des difficultés et des dangers de tout genre, vers la plus noble et Ja plus légitime des conquêtes, celle de la liberté et de l'indépendance ; mais si de la contemplation de cet ensemble vous descendez aux détails, adieu la poésie et salut à la très plate prose ! Que d'égoïsme et que de petitesses embarrassent les fils de ce mécanisme compliqué !
« Véritablement, je vous l'assure, le sentier d'un conspirateur n'est pas semé de roses, surtout quand il s'agit de conspirateurs placés dans notre situation, c'est-àdire connus de tout le monde et accessibles à un chacun. Je ne connais pas d'existence qui demande une abnégation et une patience plus continuelles. Il faut qu'un conspirateur prête l'oreille à toute sorte de bavardages, caresse toutes les variétés de vanités, discute sérieusement des sottises : malade à n'en pouvoir plus, oppressé
qu'il est par tant de commérages vides de sens, de vanteries ineptes et de vulgarité, il faut qu'il garde un maintien complaisant et placide. Un conspirateur cesse de s'appartenir à lui môme, et devient le jouet de tous ceux qu'il rencontre; il faut qu'il sorte lorsqu'il aimerait mieux rester chez lui, qu'il reste lorsqu'il préférerait sortir, qu'il parle lorsqu'il désirerait garder le silence, et qu'il veille lorsqu'il aimerait à dormir. Véritablement, c'est une misérable vie. Elle a, il est vrai, quelques joies rares, mais douces, les relations occasionnelles avec des esprits élevés et des âmes dévouées, et la conviction que toutes ces peines et tous ces tracas abrègent pied à pied la route qui conduit à une fin
noble et sacrée
« Ceux qui parlent de sociétés secrètes organisées de manière à rendre toute découverte impossible disent des sottises. Les sociétés secrètes impossibles à découvrir n'existent que dans l'imagination de quelques personnes crédules à l'excès. Ces sociétés-là ressemblent aux armées qui n'existent que sur le papier, et qui par conséquent ne courent aucun risque d'être battues. Une association qui comprend un grand nombre de membres et qui s'agite est une mine toujours sur le point de sauter. Dans ses rangs se trouvent des vantards, des fanatiques, des imprudents, qui sont par eux-mêmes un véritable danger, — et telle est la nature humaine, que même parmi les membres les plus disposés à la prudence, l'impunité finit par engendrer une fausse sécurité qui conduit à la ruine. Les conspirateurs peuvent être assimilés aux hommes qui travaillent avec des matériaux inflammables. D'abord ils s'entourent de toutes les précautions possibles ; mais bientôt et par degrés insensibles, ils négligent un jour une bagatelle, un autre jour une autre, jusqu'à ce qu'ils se soient familiarisés avec le danger, et à la longue, voyant que
les matières inflammables n'ont pas encore fait explosion, ils finissent par s'imaginer qu'elles n'éclateront jamais. »
Quel malheur que toutes ces réflexions ne se présentent à l'esprit qu'après expérience faite, et lorsque tout est consommé et irréparable ! fc Au moment même où le comité central de Gènes envoyait des émissaires en Piémont, afin de savoir si tout était mûr pour une insurrection, la bombe éclata. Les comités provinciaux demandaient du temps, les réponses étaient indécises, et le comité directeur en fut réduit à adopter à une faible majorité un ajournement de deux mois; mais le hasard et la fatalité ne s'ajournent pas. Deux sergents du régiment de Vittorio furent arrêtés, et voici à quelle occasion. Une querelle avait eu lieu entre les deux sergents, et Tun d'eux fut blessé. Le coupable avait, dans un moment de fraternité militaire, reçu les confidences de son antagoniste, qui appartenait à la société. Il résolut de révéler ces confidences dans l'espoir de gagner son pardon. Une fois le gouvernement mis sur la voie, il lui fut facile de connaître à fond toute l'affaire. On essaya d'abord d'intimider et de corrompre le sergent dénoncé, qui résista bravement. Alors on eut recours à un stratagème; on lui lut des dépositions fausses par lesquelles il était incriminé : le sergent se laissa prendre au piège, et raconta tout ce qu'il savait. Aussitôt les arrestations se succédèrent ; César, le frère de Lorenzo, Vittorio, Sforza, furent saisis et emprisonnés, et après les arrestations vinrent, comme toujours, les jugements des cours martiales et les condamnations à mort. Plusieurs furent fusillés dans des circonstances horribles et avec des raffinements qui dévoilent un des plus tristes côtés de la nature méridionale, c'est-à-dire la cruauté. Les prisonniers eurent aussi, comme en France pendant la Terreur, une manière de journal du
soir. Parfois on s'écriait sous leurs fenêtres : « Un tel a été fusillé, demain ce sera votre tour. » Passons sur ces scènes pénibles, qui accompagnent trop souvent les répressions nécessaires, de même que l'anarchie accompagne trop souvent la liberté, et qui sont l'éternel déshonneur de la nature humaine. Un seul incident horriblement dramatique nous suffira.
« Un prisonnier condamné à Alexandrie, et qui a survécu à son long emprisonnement dans le fort de Fénestrelle, a laissé dans ses mémoires le passage suivant : « D'abord mes livres, c'est-à-dire une Bible, un recueil de prières et l'histoire des capucins célèbres du Piémont, me furent enlevés ; puis on me mit une chaîne aux pieds, et je fus conduit dans un cachot encore plus sombre, plus humide et plus sordide que celui que j'avais occupé jusqu'alors, percé d'une fenêtre à double rangée de barreaux et fermé par une porte à double serrure. En face de mon cachot était celui du malheureux Vochieri, un autre prisonnier politique. Comme on laissait sa porte ouverte, je pus voir par une fente qui se trouvait dans la mienne ce qui se passait. Vochieri était assis sur un escabeau de bois, une chaîne pesante autour du pied, deux gardes de chaque côté, le sabre nu ; un troisième, le fusil au bras, se tenait devant la porte. Le profond silence qui régnait était terrible. Les soldats semblaient plus consternés que le prisonnier lui-même. De temps à autre, un vieux capucin venait le visiter. C'est ainsi que ce malheureux passa une semaine entière. Son agonie fut vraiment longue et terrible. Enfin il fut exécuté. Le général Galateri, gouverneur d'Alexandrie, persista jusqu'au dernier moment dans ses efforts pour lui arracher des révélations, en lui faisant apercevoir la perspective d'un pardon possible. « Délivrez-moi de votre odieuse présence, c'est tout
ce que je vous demande, » répondit Vochieri. Le gouverneur, furieux, lui donna un violent coup de pied dans le ventre. Vochieri, malgré les chaînes qui le retenaient, lui cracha au visage. Par un raffinement de cruauté presque incroyable , on le fit passer pour aller à la mort sous les fenêtres de sa propre maison, afin que sa femme, sa sœur et ses deux jeunes enfants pussent contempler ce spectacle déchirant. Ce ne furent pas des soldats, mais des gardes-chiourmes que l'on choisit pour l'exécuter. Le gouverneur trouva convenable d'assister à l'exécution en grand uniforme et assis sur un canon. »
Cependant Lorenzo va, lui aussi, être arrêté, s'il ne fait diligence ou s'il n'est pas sauvé par quelque incident imprévu. Sa pauvre mère se précipite aux pieds de la madone : « Mère de miséricorde, s'écrie-i-elle avec une ferveur navrante, oh! épargne-moi, épargne-moi celui-là ! Mais que la volonté de Dieu soit faite maintenant et toujours ! » Les officiers de police entrent, et le commissaire qui les précède donne lecture de l'ordre du gouverneur de Gênes, qui leur enjoint d'arrêter Camillo Benoni, avocat. Camillo est un des frères de Lorenzo, parfaitement innocent de toute participation au complot. Si cette méprise dure encore quelques jours, Lorenzo est sauvé. On fait en secret tous les préparatifs de départ, et le fugitif s'embarque... après quelles scènes! — après les adieux de sa mère, après les adieux de Lilla, qui vient demander son pardon, après les convulsions de désespoir de la pauvre Santina, qui l'avait aimé en silence, naïvement et passionnément. Quel voyage aussi! quelles alarmes ! Passer des nuits entières sans sommeil, se confier avec abandon à des hommes dont on n'est pas sûr, trembler à chaque instant qu'ils ne vous livrent, mieux que cela, qu'ils ne se débarrassent de leur res-
ponsabilité en se débarrassant de votre personne par quelque procédé expéditif ; se cacher dans des tanières comme une bête fauve traquée, passer des journées sous des tas de feuilles comme un reptile, traverser des torrents à la nage, toutes ces aventures et tous ces périls, Lorenzo les connut. La folie, l'insomnie, la faim, le danger de mort imminente, la dureté et l'indifférence des hommes, il eut à faire toutes ces expériences en quelques jours. Après avoir traversé le Var à la nage et avoir été jeté sur ses rives évanoui et sanglant, il arrive à Marseille et va trouver Fantasio. Fantasio l'embrasse et le regarde d'un air sombre. « J'ai été fort inquiet de vous, balbutia-t-il, et... Il s'arrêta et hésitait à parler; enfin je hasardai cette question : — Des nouvelles du pays, mauvaises peutêtre... Fantasio essaya de répondre, mais ne put pas et se détourna.. — Au nom du ciel, m'écriai-je, n'essayez pas de me tromper. Dites-moi ce qui est arrivé ! Qu'est-il arrivé à César? — Fantasio se cacha le visage et sanglota. Je compris tout. Dieu de clémence, César n'était plus ! »
Les confessions de l'auteur s'arrêtent ici, au moment où l'expiation est complète; mais les longues années d'exil, les souffrances, les pensées amères du proscrit, de tout cela l'auteur ne nous dit rien. Nous pouvons en conjecturer quelque chose cependant. L'orage a brisé dans sa fleur cette existence; une brillante carrière a été interrompue dès le début; quelque chose d'irréparable est arrivé, qui fera, bon gré, mal gré, dépendre toute la vie de Lorenzo d'une folie de jeunesse et d'un instant d'enthousiasme justifiable sans doute, mais imprudent. Les choses se sont-elles passées ainsi? Si le contraire est arrivé, félicitons-en Lorenzo et prenons cordialement congé de lui.
Nous n'aurons pas le courage d'exprimer sur ce livre une opinion politique ; nous ne ferons pas un reproche à l'auteur d'avoir suivi le drapeau de la République plutôt que celui du gouvernement constitutionnel, et nous laisserons le gouvernement constitutionnel se défendre tout seul. S'il est une chose que nous n'ayons jamais comprise, ce sont les disputes des Italiens sur les formes de gouvernement; la question italienne n'est pas malheureusement une affaire de forme politique, c'est surtout et avant tout une question de vie ou de mort, d'être ou de n'être pas ; aussi peut-on demeurer fort indifférent à tous les systèmes politiques qui ont été proposés, et par suite assez indulgent pour toutes les fautes qui ont été commises. Celui qui est soumis à l'oppression ne raisonne pas toujours d'une manière bien saine, et il serait d'ailleurs assez ridicule de prêcher la modération à l'homme qu'on accable de coups. Il y a des faits historiques devant lesquels il faut suspendre son jugement, parce qu'il y a des circonstances, pour les nations comme pour les individus, qu'on ne peut bien comprendre qu'après les avoir traversées soi-même. Lorsque j'entends parler des fautes commises par les nations malheureuses, et que j'en entends parler avec une sévérité pédantesque, je me demande involontairement ce que nous ferions si nous avions à supporter les mêmes épreuves. Vous êtes-vous jamais vu forcé, après avoir longtemps lutté pour rester calme, de vous soulever contre quelque personnalité tyrannique ou seulement déplaisante? Et pourtant ce n'était là qu'un incident momentané. Savezvous à quel état d'esprit vous arriveriez si cet incident durait toujours, si votre vie tout entière y était liée indissolublement? Le duc de Brunswick adressa an peuple français une proclamation menaçante; vous connaissez la sanglante tragédie, longue de trois jours
et de trois nuits, qui en fut la suite. Nous qui avons supporté deux invasions — avec quels ressentiments et quelle amertume ! — nous savons combien nos cicatrices ont été longues à guérir. Encore aujourd'hui, à certains courants de l'atmosphère politique, ces plaies se rouvrent et saignent. Qu'eût-ce été si l'invasion se fût prolongée, si ce fait momentané qui troubla notre existence nationale était devenu désormais la règle de notre vie? Lorsque nous sommes enclins à trop de sévérité par intérêt, par esprit de parti, ou par mauvaise humeur politique, pensons à ce que nous ferions si nous étions placés dans les mêmes circonstances, et la réflexion nous donnera toute l'indulgence que la passion ne nous donne pas. Nous n'avons pas besoin de dire à quel parti nous voudrions voir confiés les intérêts de l'Italie, mais ce ne sont là pour nous que des opinions théoriques et froides : ceux qui ont enduré des souffrances pratiques ont des opinions un peu plus exagérées, et nous n'avons naturellement pas la naïveté de nous étonner du fait.
Peut-être d'ailleurs sommes-nous porté à l'indulgence par un goût particulier pour l'Italie. De toutes les nations malheureuses, c'est celle que nous aimons le mieux et pour laquelle nous faisons les vœux les plus ardents, et c'est celle au contraire pour laquelle le public européen a toujours montré le moins de sympathie. Le sort des Irlandais arrache des larmes d'attendrissement à toutes les bonnes âmes dévotes et pieuses, et ce sort est véritablement digne de pitié. Toute une nation en haillons, et quels haillons! c'est là certainement un spectacle peu gai. Nous connaissons toutes les vives et charmantes qualités du peuple irlandais, mais nous ne pouvons nous dissimuler que ce n'est là après tout qu'une peuplade à demi sauvage, brillamment douée, qui n'a jamais rien fait pour l'hu-
manité; dès lors, la destinée de ces frères celtiques doit nous toucher beaucoup moins. Tous les partis ont déploré le sort de la Pologne, et il est certain qu'on l'a, injustement et cruellement traitée, que les Polonais sont un noble peuple, capable de fournir de vaillants soldats, de se battre bravement et étourdiment, et qu'ils ont produit plusieurs héros; mais je sais aussi qu'en plein xvm e siècle leurs grands seigneurs propriétaires de serfs menaient encore la vie féodale, et je ne puis plus m'étonner de la chute lamentable de cette nation. Les Espagnols ont été aussi héroïques qu'il est possible de l'être, mais je sais que leur héroïsme avait un but mauvais, qu'il était menaçant pour la liberté des autres peuples, et je dois, en gémissant, reconnaître que leur décadence est une expiation. Comme le génie de l'Italie est différent de tous ceux-là! Jamais elle n'a vu le flambeau de la civilisation s'éteindre chez elle. Elle a été la première des nations modernes, elle a fait l'éducation de toutes les autres, et elle brillait du plus magnifique éclat lorsque toute l'Europe était encore plongée dans les ténèbres. Nous avons généralement dans la tête un faux type d'Italien qui nous cache le véritable caractère de ce peuple, l'Italien lazzarone, paresseux, gourmand, mangeur de macaroni et dilettante sensuel, l'Italien du théâtre et des mascarades ! Nul peuple au contraire n'a été plus sérieux et plus ardent dans les choses sérieuses. La foi morale, l'intrépidité intellectuelle, la passion portée dans la science, nul n'a eu toutes ces qualités, nous dirions presque ces vertus, autant que le peuple italien. Leurs spéculations ne sont pas froides comme l'intelligence, mais chaudes comme la vie qui les inspira et le climat sous lequel elles se produisirent. En vérité, la placidité, la sérénité de Leibnitz et de Newton me semblent glaciales, comparées
à, la fougue scientifique et au génie brûlant de Galilée. Les ingénieuses dissertations de Montesquieu sont admirables de pénétration judicieuse; mais il est probable que V Esprit des Lois ne fera jamais éprouver de bien fortes émotions à personne, tandis qu'il est impossible de lire Machiavel sans se sentir déchiré, affligé, troublé comme à la représentation d'un drame. Albuquerque, Vasco de Gama, l'infant don Henri, furent des héros, mais jamais ils ne le furent au même degré que le génois Christophe Colomb, l'âme la plus religieuse et la plus naïvement dévouée aux œuvres de Dieu qui ait jamais été. Le sublime Milton paraît presque pédantesque, compassé, mesquin à côté de Dante. Les peintres espagnols et hollandais sont de grands artistes qui expriment admirablement, les premiers le fanatisme catholique, les seconds la trivialité de la vie bourgeoise ; mais les peintres italiens ne sont pas seulement des artistes : ce sont de très grands hommes ayant des conceptions, des conceptions qui ne sont pas le reflet de préjugés populaires ou la copie exacte des trivialités de la vie de chaque jour, qui sont éternelles comme le monde idéal et moral dont elles nous reproduisent les personnages.
Voilà pourquoi j'aime l'Italie et le peuple italien; c'est le peuple qui a été le plus ardemment sérieux, et aucun autre ne l'a remplacé sous ce rapport. Depuis les Italiens des xv e et xvi e siècles, l'humanité a eu encore de très grands hommes, mais elle a eu une note de moins, la plus puissante, la plus grave de toutes. Cette ardeur sérieuse n'est pas cependant éteinte; vous la retrouvez encore chez les Italiens, mais exagérée et pervertie comme leur peinture après les Carrache, vous la retrouvez, mais envenimée, enfiellée, pleine de rages impuissantes, de blasphèmes, de colère et de tristesse sombre et fiévreuse chez un Alfieri et un
Foscolo. L'étincelle est recouverte sous d'épaisses couches de cendres, mais elle n'est pas morte ; elle brillera de nouveau aux regards pour allumer, nous l'espérons, non pas un incendie, mais un flambeau bienfaisant.
Octobre 1854.