‹ Choses du Nord et du MidiChapitre 15 sur 53 · EXCURSIONS · texte numérisé non relu

EXCURSIONS

EN

VILLÉGIATURE EN LYONNAIS. — LES CHATEAUX DE LA FLA- GHÈRE ET DE MONMELAS. — LE CARDINAL DE TOURNON. — TARARE. — VILLEFRANCHE. — ARS *.

Reprenant ces excursions à travers la France, interrompues par la maladie, au point même où je les avais laissées il y a plus d'une année, je veux continuer à chercher sur le sol de notre pays ce qui reste encore de vivant parmi les témoignages du passé, non pour en accabler le présent, mais pour lui donner au contraire des motifs de confiance et d'espoir. Vous rappelez-vous ce petit conte de Voltaire dont les personnages élèvent un temple au dieu Temps avec cette inscription : A celui qui console? Cette inscription est vraie en plus d'un

1. Les chapitres divers qui suivent étaient le commencement d'un voyage en Auvergne et en Velay, que nous nous proposions de donner pour suite à nos voyages en Bourgogne et en Bourbonnais, mais dont certains obstacles de nature insurmontable empêchèrent l'exécution, à notre profond désespoir.

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sens, car ce n'est pas seulement parce qu'il efface et fait oublier, c'est aussi parce qu'il conserve et force à se souvenir que le temps est consolateur. Oh oui ! sans doute, l'histoire est pesante et la tradition lourde aux nations dans leurs moments de prospérité et de gloire; alors du passé on ne sent que la chaîne, des longs siècles on ne sent que l'écrasement. Volontiers il semble qu'ils ne se sont prolongés jusqu'à nous que pour faire obstacle à la généreuse activité du présent et le frustrer du résultat de ses efforts. Viennent cependant les jours de tristesse et d'épreuve, et il se trouvera que ce tyran, le passé, possède aussi ses baumes pour no? blessures, ses cordiaux pour nos découragements, surtout ses calmants pour nos irritations. Combien la fortune a de retours dans les récits qu'il nous fait! combien le génie humain y montre de ressources! combien la nature y opère de lentes guérisons et combien la Providence y crée de soudains miracles 1 A tout le moins il est une consolation qu'il réussit toujours à nous donner, c'est de nous sauver du désespoir en nous montrant combien de fois les nations ont été désespérées, et ont eu raison de l'être en apparence. Pourquoi faut-il que la réciproque ne soit jamais vraie, et qu'il ne nous enseigne pas aussi sûrement la défiance, en nous montrant combien de fois les nations ont été confiantes et ont dû se repentir de l'avoir été?

Au moment de quitter Lyon pour prendre le chemin de l'Auvergne, d'aimables amis m'enlevant, malgré ma résistance, me conduisirent au château de La Fiachère, propriété de M. le comte de Ghaponay, où je reçus la plus généreuse des hospitalités, et où j'eus le plaisir de dormir sous des rideaux d'une très belle perse parsemée de coqs fantastiques, amusante traduction emblématique du nom du propriétaire, perse

oxpressément fabriquée pour lui sur les dessins qu'il on a donnés ! . Le château de La Flachère', situé sur une éminence sans raideur ni escarpements, h quelque distance du gros bourg de Bois-d'Oingt, n'a rien à démêler avec le passé, si ce n'est pour les formes de son architecture, car il est de construction toute récente. Malheureusement inachevé encore, il n'en est pas moins une des plus jolies créations de M. Viollet-le-Duc, qui a su y fondre avec un goût parfait les plus charmantes des architectures du xvi* siècle et de l'époque Louis XIII. Une élégante diversité règne dans cette construction soignée où l'on a accès par les quatre côtés, et qui présente ainsi comme quatre façades dont la moins belle est la principale ; mais que la façade de derrière est donc jolie, avec son pont-levis en miniature aboutissant à une étroite entrée noyée dans l'ombre de deux gracieuses tourelles qui ont l'air de la refouler doucement, et que les deux rampes des escaliers des façades latérales sont d'un dessin heureux! Aucun éclectisme dans cette diversité, c'est-àdire aucune marqueterie, aucune juxtaposition de styles différents; c'est comme un exquis consommé architectural où les formes variées dont l'artiste s'est souvenu ont disparu en se fondant les unes dans les autres et ne se révèlent que par leur saveur.

Les motifs d'excursion abondent aux environs du château de La Flachère. Ce château deBagnols, encore en assez bon état de conservation, quoiqu'il soit passablement délabré, appartint jadis au maréchal de Saint-

1. Ce blason parlant, s'il en fut, s'il traduit littéralement la forme moderne du nom, est loin d'en faire apparaître le sens étymologique et la provenance historique. Ce n'est pas un coq, c'est une source jaillissant de terre qu'il faudrait pour traduire la signification réelle de ce nom, Chaponay, Caput aquœ, le chef, la tête de;l'eau.

André, et fut honoré un siècle plus tard de la visite de Mme de Se vigne. Là-bas se présente modestement une maison que nul ne songerait à remarquer, si on ne prenait le soin de vous la désigner : ce fut la maison de campagne de Roland de La Platrière, le ministre girondin de Louis XVI, mari d'une femme plus grande que lui, mais, je le crains bien, moins foncièrement honnête. Ailleurs, sur une éminence qui domine la verdoyante vallée de l'Azergue, le château de Châtillon dresse fièrement ses restes superbes. Des différentes familles nobles qui ont possédé ce château, une seule, celle de Balzac, a laissé ici un souvenir. La pierre tombale qui recouvrit les restes de celui des Balzac qui fut serviteur de Charles VIII est encore scellée dans le pavé d'une ravissante chapelle entièrement restaurée dans ces dernières années. Hippolyte Flandrin a eu le temps d'en orner l'autel de peintures représentant les apôtres, dont il a ingénieusement changé les types arrêtés par la tradition, c'est-à-dire qu'au lieu de représenter des hommes dans toute la plénitude de la maturité et portant les marques de la vie, il a donné à ses saints personnages le même âge qu'avait leur maître lorsqu'il se sépara d'eux, bien légère hardiesse, mais que l'orthodoxie si connue d'Hippolyte Flandrin ne permet point de ne pas remarquer, et qui ne laisse pas que de produire une impression quelque peu bizarre, tant l'imagination, habituée aux types consacrés, a de peine à se figurer un saint Paul sans fortes rides et sans sévérité d'aspect, et un saint Pierre autrement que chauve. Ces édifices et ces ruines sont encadrés dans un paysage qui vaut la peine d'être remarqué, car il a son originalité propre parmi tous les autres paysages des régions montagneuses. Il ne faut chercher ici ni les éminences isolées du Forez, qui semblent avoir jailli du sol tout

exprès pour rompre la monotonie de la plaine, ni les enchaînements des forteresses naturelles de l'Auvergne, ni les élévations modérées et alternant sagement, pour ainsi dire, avec la plaine, du Limousin et de la Marche, ni les cirques, les gorges profondes, et les entonnoirs au vert sombre des campagnes du Velay. Le Lyonnais, surtout dans la région où nous voici, présente un sol bosselé sur toute sa superficie d'éminences singulièrement inégales, presque sans alternances de plaines. Contemplée d'en haut, cette campagne ressemble à un interminable entassement de taupinières énormes étroitement serrées les unes contre les autres, ou mieux encore à une succession de ces gigantesques monuments funèbres connus sous le nom de tumuli et composés de terre et de gazon que les peuples barbares élevaient jadis à leurs chefs et à leurs guerriers fameux. Un Grec des vieux âges y aurait vu sans trop d'efforts d'imagination un antique champ de bataille où quelque peuple de titans avait trouvé sa sépulture après y avoir sans doute trouvé la défaite. De cette quantité et de cette inégalité d'éminences qui se superposent les unes aux autres sans cependant se dominer, il résulte une illusion qui, à certaines heures et surtout vers le soir, a sa grandeur et sa beauté. Ces élévations ne formant nulle part aucune de ces formidables murailles aux fortes arêtes qui le circonscrivent despotiquement, l'horizon reste fluide, et l'œil plonge, pour ainsi dire, dans une mer de montagnes non seulement aussi bleue et aussi brumeuse, mais aussi mouvante et moutonnante que la mer véritable. C'est une illusion bien connue, mais je doute qu'il se rencontre beaucoup de régions où elle soit à ce point identique à la réalité.

La ville toute moderne et tout industrielle de Tarare n'a rien qui puisse attirer fortement le curieux

des choses de l'esprit, si ce n'est son nom singulier et pimpant qui rappelle le titre d'un conte d'Hamilton dont le héros n'a qu'à le prononcer pour qu'il lui arrive aussitôt les aventures les plus merveilleuses. Ne fût-ce qu'en souvenir de ce nom à l'influence malicieusement magique, nous aurions payé notre visite à cette ville, qui se trouvait d'ailleurs à nos portes. Dans les villages que nous traversons, chemin faisant, retentit partout le bruit, disons mieux, le heurt sec des métiers à tisser, et je retire de la conversation de mes hôtes quelques renseignements sur la vie et les habitudes des populations ouvrières du Lyonnais. Ici, me dit-on, il y a presque autant de tisseurs qu'il y a de couteliers à Thiers, ou de dentellières au Puy et dans les campagnes du Velay. L'ouvrier travaille isolément ou en famille; les fabriques sont rares, et celui qui viendrait à Lyon par exemple pour y étudier les diverses opérations du tissage des étoffes de soie, courrait risque de s'en retourner déçu, s'il ne s'adressait pas à ces intérieurs. Les moralistes de l'économie politique se plaisent à attribuer une influence corruptrice à la vie en commun des manufactures; cependant si le peuple de Lyon est aussi perverti qu'on le dit par les doctrines pernicieuses, l'influence des manufactures n'y est certainement pour rien. Une particularité assez curieuse résultant de la nécessité du logement pour tant d'ouvriers exerçant tous la même industrie semblerait, il est vrai, compenser cette absence de manufactures. Les faubourgs de Lyon, en effet, se composent en grande partie de hautes maisons presque exclusivement occupées par des ménages d'ouvriers tisseurs ; mais ce rapprochement ne produit aucun travail en commun; autant d'étages, autant de métiers isolés. On pourrait croire ces maisons bien préparées, s'il en fut, pour être des

phalanstères en miniature, et pour être acquises et régies selon les principes de l'association et de la solidarité : eh bien! elles sont, au contraire, acquises et régies selon les lois de la propriété la plus stricte et les principes de l'individualisme le plus marqué, car il arrive fréquemment qu'elles sont possédées par dix ou quinze propriétaires à la fois, chaque habitant s 1 étant rendu acquéreur d'un étage ou d'une moitié d'étage. Voilà des immeubles qui doivent être assez difficiles à vendre et sur lesquels il doit être malaisé d'emprunter par hypothèque.

Tarare est une petite ville neuve, propre, presque jolie, presque élégamment assise au pied de sa montagne, et qui porte sans trop de désavantage son nom coquet et tapageur comme un commencement de fanfare. Nous n'y avons trouvé que ce qu'il faut y chercher, des mousselines ; mais plusieurs des apprêts de ces légères étoffes nous ont réellement intéressé. Savez-vous, par exemple, en quoi consiste l'opération du flambage? Lorsque la mousseline est tissée, elle présente sur toute son étendue une multitude de petits points de duvet dont on chercherait vainement à la débarrasser par d'autres moyens que celui du feu. Une machine met en mouvement deux rouleaux, dont l'un cède progressivement la mousseline et dont l'autre la reçoit et l'enroule progressivement aussi. Pour aller de l'un à l'autre, la mousseline passe au-dessus d'une rampe de becs de gaz qui flambent l'étoffe sans la roussir ni la brûler, opération bien simple, mais qui ne laisse pas que de causer un certain étonnement, à cause de l'extrême légèreté de l'étoffe, et aussi parce que le mouvement qui la déroule est loin d'être rapide. L'apprêt qui consiste à appliquer sur l'étoffe les broderies qui forment les dessins de fleurs ou d'autres prnements est aussi fort amusant» Un papier huilé

sur lequel est pointillé le dessin qu'on veut imprimer est appliqué sur la mousseline ; sur le revers de ce papier, on passe un rouleau chargé d'une sorte d'encre grasse qui marque le dessin que des ouvrières exécutent en quelques instants en cousant tout le long des lignes des bandes d'étroits lacets qui font sur l'étoffe si peu de saillie qu'ils ont souvent l'air d'avoir été tissés avec elle. Vient ensuite l'opération la plus délicate, celle des jours ou grilles qu'il faut ouvrir pour marquer le calice d'une fleur, la séparation des pétales, les nervures des feuilles, etc. Deux ou trois coups d'aiguille pour déchirer l'étoffe et croiser les fils, et le tour est exécuté par nos ouvrières de Tarare avec une rapidité et une adresse qui dépassent de beaucoup la rapidité et l'adresse, déjà si grandes d'ordinaire, des mains féminines. Autant d'opérations diverses, autant d'industries et d'ateliers ; Tarare ne possède véritablement qu'une seule grande fabrique, celle de M. Martin, et celle-là n'a pas pour objet la fabrication de la mousseline, mais celle du velours et de la peluche. M. Martin, qui a gardé reconnaissance à la Bévue des Deux-Mondes des mentions fréquentes dont son établissement a été l'objet, nous fit visiter avec l'obligeance la plus empressée ses ateliers et très particulièrement l'orphelinat qui leur est adjoint, et où 400 ou 500 jeunes filles font leur apprentissage en payant pour tous frais d'éducation, de logement, de nourriture, le mince salaire qui peut récompenser un travail encore inhabile ou d'exécution facile, comme le moulinage et le dévidage de la soie, qui sont ceux auxquels elles sont pour la plupart occupées. Tous comptes faits, les dépenses de l'orphelinat excèdent, me dit-on, chaque année d'environ 50,000 francs le produit du travail novice de ces jeunes filles. Nous n'avons rien à ajouter à l'éloquence de ce chiffre ; tout éloge d'un tel emploi

de la fortune serait superflu, il suffit de le mentionner.

Après l'excursion à Tarare, mes hôtes de La Fiachère voulurent me conduire au château de Monmelas, appartenant à M. le comte Philippe de Tournon, qui nous y reçut avec une courtoisie dont il serait difficile de perdre le souvenir. Parmi les choses précieuses que possède le château, on me montra divers objets qui conservent la mémoire du cardinal François de Tournon. Abbé de la Chaise-Dieu en Auvergne, évêque d'Embrun, puis de Bourges, puis archevêque de Lyon, puis cardinal, négociateur de François I er et de Henri II auprès de l'Espagne et du saint-siège, président du décevant colloque de Poissy, il fut même un instant désigné pour la papauté à la mort du pape Caraffa, et faillit renouveler ainsi au profit de l'influence française l'histoire d'Adrien d'Utrecht, le précepteur de Charles- Quint. C'est un des hommes les plus illustres de sa maison et l'un des personnages les plus considérables du xvi e siècle. Un vieux tableau conservé à la galerie du château de Monmelas le représente présidant le colloque de Poissy ; mais, si nous voulons savoir dans quel esprit il exerça cette fonction et quelle fut la vraie nature de ses opinions, adressons-nous plutôt à ce rituel manuscrit et orné d'enluminures, expressément copié pour lui par un moine relevant de son autorité. Ce manuscrit est contemporain du concile de Trente, dont les doctrines n'eurent pas de plus zélé partisan que le cardinal de Tournon. N'est-ce pas, en effet, la préoccupation de ces doctrines qui se laisse apercevoir dans ce symbole eucharistique choisi pour blason ecclésiastique par le cardinal, un calice sur lequel pleut la manne céleste avec cette devise : non qux super terrant? C'est ce blason de sa foi qui forme le frontispice même du manuscrit de Monmelas. Que ce

petit détail dit de choses pour celui qui se souvient du rôle du cardinal de Tournon dans nos troubles civils et religieux, et, par exemple, comme il éclaire avec vivacité la scène fameuse de la première séance du colloque de Poissy, quand Théodore de Bèze, arrivant, dans son exposé de la doctrine protestante, à la question de la transsubstantiation, déclara audacieusement que Jésus-Christ est aussi éloigné de V eucharistie que le ciel F est de la terre! Alors, disent unanimement tous les contemporains, le cardinal, se levant en grand courroux, s'écria que l'orateur avait blasphémé et insulté par ses paroles à. la présence de leurs majestés, puis il demanda le renvoi de la réponse à une autre séance. L'homme qui avait choisi un tel blason ecclésiastique pouvait difficilement, en effet, entendre sans frémir un pareil langage, car c'était plus qu'une négation de sa foi que Théodore de Bèze avait proféré, c'était une insulte à, ses armes et comme une sorte d'injure personnelle. Grâce à ce frontispice, l'imagination pénètre dans la vie secrète de cette scène, elle entre dans l'âme même de l'un des principaux personnages et en touche en quelque sorte un des ressorts importants. Tel est, en histoire, le rôle de ces choses de l'art; rarement elles apportent des documents nouveaux, elles ne disent que ce que l'on sait, mais elles le disent avec un accent de poésie ou de passion qui le fait comprendre avec intimité et ne permet plus de l'oublier. Continuons, pour mieux nous en convaincre, de feuilleter le manuscrit du château de Monmelas.

Voici les vignettes qui entourent les prières des morts à la fin du volume : qu'elles sont lugubres! tout le mobilier du trépas, la bière, les flambeaux funèbres, la pioche, la bêche, le linceul, la tête de mort, forme autour de la page manuscrite la plus affreuse des

guirlandes : on dirait véritablement la chanson du fossoyeur d'Hamlet traduite par l'enluminure :

Une pioche et une bêche, une bêche, Et un linceul pour vêtement, Oh! et une fosse d'argile, C'est tout ce qu'il faut à un tel hôte.

Ces vignettes sont mieux que des enjolivements ; elles marquent une date importante dans les transformations du sentiment religieux. C'est certainement une des premières expressions de ce tour lugubre d'imagination que le catholicisme issu du concile de Trente sut imprimer aux âmes religieuses ; on y surprend tout près de sa source encore ce sentiment simple et fort de la mort matérielle nécessaire pour parler à des âmes déjà remplies de doute et que ne toucheraient plus suffisamment les craintes et les espérances d'outre-tombe. Pour celui qui douterait, ou n'aurait souci de son éternité heureuse ou malheureuse, voici le cadavre et son dernier logement avec tous les outils qui servent à le construire. Voilà un fait au moins indéniable ; que le bel esprit douteur essaye de bien rire en contemplant cet avenir qui est le sien ! En dépit de la vogue des danses macabres dans les deux derniers siècles du moyen âge, on ne trouverait certainement rien d'analogue aux vignettes dont je viens de parler dans les manuscrits des époques antérieures. Nous venons de rappeler la chanson du fossoyeur ÛHamlet; le violent mauvais goût de ces images annonce en effet comme vaguement l'approche de Shakspeare et de ses contemporains ; elles se ressentent aussi de l'approche ou plutôt de la présence de l'imagination espagnole, volontiers amie du funèbre, qui vient d'apparaître dans la religion avec Ignace de Loyola et ses compagnons. Les compagnons de Loyola! ils n'eurent pas de plus

chaud protecteur que le cardinal de Tournon. Il semble avoir été parmi ceux qui comprirent des premiers le mécanisme et le but de cet ordre, car on le voit étendre dès l'origine sa faveur sur eux en toute circonstance. Pendant qu'il était archevêque de Lyon, deux disciples de Loyola, dont l'un, Alphonse Salmeron, si célèbre par les doctrines sur l'infaillibilité papale qu'il vint porter avec Lainez au concile de Trente, arrivèrent dans cette ville et furent aussitôt après leur arrivée mis en prison comme sujets de l'empereur, avec qui la France était alors en guerre. Le cardinal de Tournon en fut instruit et les fît rendre à la liberté. C'est lui plus que personne qui les introduisit en France, et, aussitôt introduits, il leur donna la direction du collège de Tournon, qu'il avait fondé. En vérité, si Ton voulait définir d'un trait net et rapide le caractère du cardinal, il suffirait de dire que, parmi les grands personnages du xvi e siècle, aucun ne représenta au même degré le type du conservateur. D'autres mêlèrent à leur conservatisme des visées ambitieuses ou des vues personnelles, lui ne semble avoir eu d'autre but que le maintien des doctrines ; mais ce but, il le poursuivit en toute circonstance avec une opiniâtreté, un acharnement et un esprit de suite des phis remarquables. Les mémoires du xvi e siècle nous le montrent poursuivant l'hérésie avec une vigilance qui ne laissait échapper aucune occasion. Au plus fort de la nouveauté de la réforme, alors que la lutte n'était pas encore engagée et que bien des esprits parmi les puissants étaient incertains ou marquaient une tendance à écouter les nouvelles doctrines, François I er , gagné par sa sœur, la reine Marguerite de Navarre, avait consenti à recevoir Mélanchthon et à converser avec lui. Le cardinal de Tournon apprit le fait et alla se placer dans l'antichambre du roi, le livre

de saint Irénée contre les hérétiques à la main, afin d'avoir un point de départ tout trouvé pour dissuader François I er d'exécuter la promesse qu'il avait donnée h sa sœur. Il réussit, et peut par conséquent être regardé comme un des premiers auteurs de la longue lutte qui commença peu de temps après, comme un des magiciens qui firent tourner le vent et changèrent en tempête la brise favorable qui poussa un moment vers la réforme notre monde lettré et élégant d'alors. Bien des années après cette circonstance, la seconde Marguerite nous montre dans l'intérieur de Catherine de Médicis les mêmes tiraillements que nous venons de voir à la cour de François I er . Son frère Anjou, le futur Henri III, avait dans sa première jeunesse des vivacités protestantes qui se traduisaient par une sorte de persécution contre Marguerite, dont il brûlait les livres d'heures qu'il remplaçait par les psaumes huguenots. « Mais, dit la princesse, Mme de Curton, ma gouvernante, me menait souvent chez le bonhomme, M. le cardinal de Tournon, qui me conseillait et fortifiait à souffrir toutes choses pour maintenir ma religion, et me redonnait des heures et des chapelets au lieu de ceux que m'avait brûlés mon frère Anjou. » Nous avons vu son rôle au colloque de Poissy ; il nous faut ajouter que ce fut à peu près lui qui fit échouer cette entreprise par la manière violente dont il leva la séance dès le début de cette assemblée, conduisant ainsi à une rupture ouverte une tentative conçue dans une pensée de compromis. L'image physique du cardinal est loin de démentir le portrait moral que nous venons d'en tracer. Pendant que nous écrivons ces lignes, nous avons sous les yeux le fac-similé d'une médaille qui le représente et qui fut frappée en son honneur au Puy-en-Velay lors d'un de ses passages dans cette ville. C'est un visage mâle et fort, ayant

quelque ressemblance avec celui de Rabelais, pour la fermeté seulement, cela va sans dire, car la physionomie est empreinte d'une véritable austérité — en résumé ne présentant aucun caractère d'idéalité, ce qui est la marque irrécusable du conservateur-né et par nature.

La reine Marguerite, lorsqu'elle fut arrivée en âge de défendre elle-même ses livres d'heures et ses chapelets, parmi ses dames d'honneur en compta une du nom de Tournon, proche parente du cardinal, laquelle eut une fille dont la charmante reine nous a racontr la touchante et tragique histoire. Elle était aimée, elle aimait ; ce génie du malentendu dont les anciens ont oublié de faire une divinité et qui méritait cependant d'être divinisé pour son pouvoir de malfaisance — car il est presque aussi puissant que l'amour, dont il accompagne chacun des pas pour séparer ceux que le premier veut unir, — profitant d'une absence forcée, souffla dans l'âme de l'amant quelque fausse interprétation de cette absence, d'où à la première entrevue silence glacial, froideur imméritée, adieux méprisants, et toutes les autres cruelles vengeances que Famour courroucé sait tirer de ceux qu'il veut punir. Mlle de Tournon fut tellement frappée au cœur par ce revirement inattendu qu'elle en mourut presque sur-lechamp. Cependant, à peine éloigné, son amant est saisi de repentir ; il se met en route en se répétant ce proverbe italien : la forza d'amore non risguarda al delitto, et arrive à Namur, où il compte obtenir son pardon. A peine entré dans la ville, un obstacle imprévu lui barre le passage ; il s'enquiert, apprend que cet obstacle est le cortège funèbre de sa bien-aimée, et tombe évanoui de son cheval. N'est-ce pas que voilà une histoire que la première reine de Navarre aurait aimé h raconter et qui aurait fait belle figure dans

le recueil de Boccace, surtout dans celui de Bandello ? Quelle bonne fortune c'eût été pour nous, si, parmi les curiosités du château de Monmelas, nous avions pu rencontrer quelque relique de cette touchante personne ! Mais son souvenir ne vit plus qu'à demi effacé dans le récit de Marguerite de Valois, où notre visite à Monmelas nous a rappelé que nous le trouverions. Par compensation, nous avons fait connaissance à Monmelas avec l'image d'une autre héroïne d'amour, mais d'un siècle moins passionné et d'une destinée moins tragique, une très belle personne qui fut une des unités de ce chiffre effrayant de maîtresses que Mme Gampan attribue au roi Louis XV, et qui bat la fameuse liste de don Juan. Un beau portrait, qui rappelle ceux de Nattier pour la composition et ceux de Largillière pour le coloris, la représente debout et s'occupant à couper avec des ciseaux les ailes de l'amour, qui se laisse faire sans trop de résistance et qui se blottit contre les jupes de sa Dalila à moitié par complaisance sensuelle, à moitié par effroi. Cette allégorie facétieusement anacréontique, comme les aimaient les artistes du xvni e siècle, ne laisse pas que de faire rêver. C'est sans doute pour le fixer qu'elle lui coupe les ailes, mais qui peut comprendre cependant l'amour sans ailes? Si par hasard, en voulant le forcer à la fidélité, elle lui faisait du coup perdre sa beauté? Serait-ce encore l'amour, cet enfant qui, morose et maussade, se traînerait lourdement à terre, impuissant à s'envoler comme un oiseau déplumé? Peut-être en le fixant va-t-elle le dénaturer, peut-être en lui imposant la contrainte de la constance va-t-elle le rendre moins enviable, et alors est-il bien sûr qu'elle ne trouve pas que la constance qu'elle a exigée est pour ellemême un poids trop lourd? Il y a aussi bien des manières de couper les ailes de l'amour, et la plus

sûre est souvent l'amour lui-même. Quoi qu'il en soit, la dame possède toutes les grâces requises pour faire tourner à bien cette délicate expérience, et Ton conçoit sans effort que l'amour se fixe auprès d'elle sans trop regretter ses ailes. Le visage est rond et mignon, la physionomie subtile et enjouée, les yeux vifs et malicieux ; il y a là tout ce qu'il faut de mutinerie pour réussir dans l'entreprise que nous lui voyons commencer, car ce sont, dit-on, les caractères faits de mutinerie et d'enjouement qui réussissent le plus sûrement à fixer l'amour quand il n'est pas entièrement noble. Un buste charmant d'Houdon, conservé aussi à Monmelas, nous présente une variante de la même personne, moins mutine et plus langoureuse, le regard mourant, les lèvres voluptueuses et éclairées d'un sourire légèrement enivré. Le buste et le portrait se complètent l'un l'autre sans contradiction et nous donnent également l'impression d'une personne enjouée, espiègle, douce et un peu sensuelle. Un très beau portrait du grand dauphin, fils de Louis XV, en uniforme des gardes-françaises, mérite aussi l'attention, bien que le ton en soit un peu terne et que la coiffure militaire, dont la tête du prince est enlaidie, soit du plus désagréable effet. La physionomie est froide et trahit, dirait-on, une certaine fatigue ou une certaine faiblesse d'âme. Quelques-uns des traits sont beaux et rappellent ceux de son père, Louis XV, moins la grâce et l'attrait cependant, mais la plupart rappellent ceux de sa mère Marie Leckzinska ; la ressemblance est fort naturelle, mais jamais elle ne nous avait paru aussi étroite que dans ce portrait. Enfin, avant de nous éloigner de ce château de Monmelas, où nous avons trouvé tant de choses intéressantes, contemplons encore une fois et saluons ce portrait de la comtesse de Tournon, du temps de l'empire, qui

est pour nous une ancienne connaissance. Avez-vous vu ce portrait à l'exposition générale des œuvres d'Ingres, et vous le rappelez-vous? Le maître était bien jeune encore quand il le peignit; il n'avait pas encore raffiné sur les procédés de son art, il n'avait pas encore acquis toutes les ressources et toutes les ruses de son savoir-faire, s'est-il jamais approché davantage de la vie? car c'est la vie que cette adorable laide déjà vieillissante, somptueusement fagotée d'une lourde robe de velours vert, avec sa chevelure ébouriffée, d'un très beau noir, ses yeux pétillants de malice, son nez trop court pour les expressions de l'orgueil, mais non pour celles du dédain, sa bouche pincée et moqueuse, son visage rond et resplendissant de bonne humeur. Et qu'il y a de liberté et d'indépendance d'esprit sous cette malice et cette bonne humeur! Gomme on devine facilement la parfaite insouciance du qu'en-dira-t-on, Thabitude de penser et d'agir sans contrainte, l'absence de toute hypocrisie de tenue et de propos, la haine des méchants, le mépris des sots et l'impatience des ennuyeux! Depuis Riquet à la houppe, jamais laideur, si laideur il y a, ne fut plus séduisante.

La petite ville de Villefranche est à une heure à peine du château de Monmelas *. Nous lui devons une visite, car elle a joué un rôle sous les ducs de Bourbon, notamment sous Pierre de Beaujeu, qui en fit une de ses résidences préférées, et c'est Villefranche qui détermina, vers la fin du xiv e siècle, le changement de la maison féodale souveraine par l'émotion populaire qui suivit l'histoire de la demoiselle de La Bassée.

1. M. le comte de Tournon profitait à cette époque de cette proximité pour aller chaque semaine pendant les vacances faire des conférences aux ouvriers de la ville, afin de les initier au mécanisme des grandes institutions modernes de crédit et de commerce.

Vous ne connaissez pas la demoiselle de La Bassée? C'était la fille d'un bourgeois important de Villefranche, qu'Edouard, dernier comte de l'ancienne maison du Beaujolais, eut ridée, fâcheuse pour la morale et malencontreuse pour ses intérêts, de mettre à mal. En parcourant les livres et les albums étalés sur les tables des salons de Monmelas, je rencontre justement le fac-similé d'une peinture sur verre de la fin du xrv° siècle, représentant Edouard jouant aux échec* avec ladite demoiselle ; mais ce que la peinture ne dil pas, c'est qu'il perdit la partie, malgré sa puissance. Ces sortes de libertés ne plaisaient pas plus alors qu'elles ne plairaient aujourd'hui, elles plaisaient même d'autant moins TpV elles acquéraient plus de gravité par l'inégalité des conditions, et, quoiqu'on fût encore en pleine féodalité, les hommes de ce temps croyaient qu'il existait certaine chose qui s'appelle la justice, et savaient au besoin l'exiger sans avoir la prétention de l'avoir inventée. Plainte fut portée au roi par le père de la jeune fille, et Edouard, pour éviter la confiscation de son fief, fut obligé de le céder au duc de Bourbon. Ce n'est pas tout à fait d'un passé aussi ancien que parle la Villefranche d'aujourd'hui; cependant, si elle ne porte plus de marques du xiv e siècle, elle en porte de bien nombreuses encore de la fin du xv e . Les vieilles demeures abondent, et la grande rue particulièrement offre sur toute son étendue une foule de maisons qui ont conservé tous leurs caractères d'autrefois, façades sculptées, rampes h vis, loggie ou galeries à jour, à cintres bas, d'aspect lourd, établies à chaque étage et parcourant l'édifice sur toute sa longueur, portes intérieures décorées de blasons seigneuriaux où dominent les cerfs ailés des anciens ducs de Bourbon/ La plus remarquable de ces maisons est celle où habita, dit-on, Pierre de Beaujeu; elle

présente encore intacte sa charmante façade ornée de feuillages et de guirlandes du gothique de la tout à fait dernière période. C'est, du reste, le style qui prévaut à Villefranche dans tous ces témoins du passé, constructions particulières ou édifices religieux. Là où ce gothique fleuri s'épanouit dans tout son luxe et on peut dire dans toute son extravagance, c'est à l'église de Notre-Dame. Ce ne sont que festons, guirlandes et ornements; si ce n'est ni très beau ni même très joli, c'est au moins très paré et, au demeurant, d'aspect très gai. L'intérieur a de l'élégance et plus de simplicité que la façade; je n'y ai rencontré rien de bien remarquable, si ce n'est un autel sculpté par M. Fabisch avec cette délicatesse et cette distinction qui lui sont* propres, représentant les scènes principales de la vie de Jésus après la résurrection. Pendant que je visite cette église, un jeune habitant de Villefranche, qui a bien voulu me diriger dans ma promenade, me signale, en me montrant une porte latérale, une amusante locution populaire, née de la corruption du vieux mot kuys. Cette porte, me dit-il, s'appelle le petit étui, en sorte qu'on dit : je reviendrai de la messe par le petit étui, j'irai à vêpres par le petit étui. Cette transformation est à placer à côté de celle qui, de saint Théofred, a tiré saint Chaffre, et de celle qui, du nom vulgaire d'un vieil échevin de Paris, a tiré le nom à tournure sentimentale de la rue Gît-le-Cœur.

Ma dernière excursion en Lyonnais a été consacrée au bourg d'Ars, rendu fameux par un de ses curés, M. Vianney, que le monde catholique actuel vénère déjà comme un candidat à la canonisation. Ars est donc un but de pèlerinage et voit affluer de tous les départements voisins de nombreux visiteurs; aussi, pour mettre cette localité à la hauteur de ses nouvelles destinées religieuses, on y a élevé un temple

somptueux et bizarre qui, à l'extérieur, ressemble quelque peu et une mosquée, et dont à l'intérieur le chœur seulement est achevé. Le curé cTArs a beaucoup édifié par la parole, et de ses dires recueillis de toutes parts on a composé un petit livre qui s'appelle r Esprit du curé d'Ars. On y trouve des pensées excellentes sans grand relief, des sentiments fins enveloppés dans des images justes sans grande nouveauté, et une expression souvent exquise de la volupté du bien, mais, faut-il le dire? il est évident que ces pensées et ces sentiments ne sont plus sur le froid papier ce qu'ils furent s'échappant de lèvres vivantes, et que. jiour en bien juger, il faudrait leur redonner l'accent, le geste et l'onction du curé d'Ars. Cependant, si nous ne pouvons juger de son esprit en toute compétence, nous aurons la hardiesse de juger de ses vertus, et nous osons jurer qu'elles furent vraies et profondes, car nous avons visité la chambre où il habita et le lit où il reposa pendant la plus grande partie de son pèlerinage terrestre. C'est la chambre et le lit d'un paysan, et d'un paysan médiocrement favorisé de la fortune encore. Le curé d'Ars passe pour avoir opéré nombre de conversions autour de lui ; mais la vertu est comme le génie, même en faisant beaucoup, elle fait encore bien peu, jugez-en par la preuve que voici. Pendant que nous allions visiter la maison du curé, laissant notre voiture sous la garde de notre cocher, lequel est un domestique de confiance, une main adroite et agile est venue choisir et enlever, en plein jour, en pleine place publique, le plus beau, le plus élégant et le plus neuf de nos paletots. Voilà, j'imagine, qui prouve l'impuissance de la vertu en ce monde, ne pus-je me défendre de m'écrier, lorsqu'à notre retour nous eûmes découvert le larcin. Valait-il vraiment bien la peine que le bon curé passât sa vie à édifier

EXCURSIONS EN LYONNAIS Et EN AUVERGNE 338

et à prêcher ses ouailles pour laisser après lui parmi

ses paroissiens une telle graine de truand ? Notez bien

que le vol, outre qu'il était un délit, était encore une

insulte impie envers la mémoire du bon curé, car il

n'a pas échappé au malfaiteur que ce que nous venions

chercher à Ars c'était le souvenir d'un homme de

bien, et par conséquent la pensée de cet homme dont

il connaît la vie a été présente à son esprit pendant

qu'il commettait son méfait, en sorte que son larcin

équivalait à peu près à nous dire : Vous voyez comme

le vieux niais m'a bien converti et quel cas je fais de

ses sermons. Oh non ! il n'est pas vrai, comme le

disait en se donnant la mort le héros stoïque, que la

vertu ne soit qu'un nom; seulement, étant données

les conditions de notre monde sublunaire, il faut lui

souhaiter d'avoir le plus souvent possible la force pour

compagne ou pour servante.

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