‹ Choses du Nord et du MidiChapitre 16 sur 53 · RIOM. — L'ABBAYE DE MOZAT · texte numérisé non relu

RIOM. — L'ABBAYE DE MOZAT

Trois villes en Auvergne situées côte à côte, pour ainsi dire se touchant du coude, se partageaient autrefois toute la société auvergnate : Riom, Montferrand et Clermont. A Glermont appartenaient la bourgeoisie et le commerce. A Montferrand, qui n'est en quelque sorte qu'un faubourg de Clermont, résidait la noblesse: quant à Riom, il avait tiré un tel lustre de sa population savante et lettrée de magistrats et de parlementaires qu'il lui prenait de temps à autre la fatuité de se proclamer la vraie capitale de l'Auvergne, et le désir de réclamer ce titre, ce qui, ainsi que nous l'apprend Fléchier, établissait entre cette ville et Clermont une sorte de rivalité qui se traduisait par des quolibets et des chansons malicieuses. Les trois villes conservent encore leur aspect, sinon leurs hôtes d'autrefois.

C'est la première ville d'Auvergne que l'on rencontre en entrant dans la province par le Bourbonnais, et c'en est aussi la plus jolie ; je partage entièrement à cet égard l'avis de Fléchier, bien que des personnes dont le goût a le droit d'être difficile et dédaigneux m'eussent assuré avant mon départ que

5 la trouverais intolérablement maussade. Bien loin 'être maussade, elle est presque gaie, et elle le serait out à fait, si les tons gris et bruns de la pierre de lave le Volvic dont elle est bâtie tout entière ne lui donnaient un petit aspect de sévérité qui fait un contraste rès souvent heureux avec les ornements gracieux ou àntasques sculptés sur les façades de ses maisons de la flenaissance. De ce mélange de sévérité dans l'aspect général et de grâce dans les ornements résulte une sorte de tenue à la fois sérieuse et souriante qui seyait parfaitement à une ville où l'ancienne magistrature de la province faisait résidence, car cette tenue correspondait avec exactitude au caractère de ses hôtes. Ce qui contribue encore à cet aspect aimable de Riom, c'est la parfaite conservation de toutes ces anciennes demeures. Rien ne donne ici ce sentiment de la ruine et de l'abandon qui d'ordinaire vous saisit si fortement lorsqu'on visite des lieux d'où les habitants légitimes ont disparu sans retour, comme à la petite ville de Montferrand, tout près de là, par exemple, dont les hôtels, vieux bien qu'habités encore, paraissent vides et déserts. On dirait que ces demeures de Riom n'ont pas changé d'habitants, et qu'elles ont passé à des successeurs si légitimes que les anciennes habitudes se sont continuées sans difficulté. En outre de sa sévère gentillesse, Riom possède un autre mérite qui ne pourra manquer d'être apprécié par tout voyageur en Auvergne, son extrême propreté. Pas de ruelles étroites et d'impasses infectes comme à Clermont, rien des odeurs nauséabondes et des ordures de Billom, rien des fanges noires de Besse en Chandesse, mais des rues suffisamment larges, bien balayées et bien arrosées, sans fermentation de matières corrompues, sans parfum asphyxiant d'engrais humain entassé et échauffé, lssoire excepté, nulle autre ville en Auvergne ne se

recommande par une toilette aussi soigneusement faite et un sentiment aussi exact des exigences de Thygiène élémentaire.

Riom, il est vrai, doit en partie sa propreté et sa gaieté à une particularité qui fait défaut à plus d'une ville d'Auvergne, notamment àGlermont, l'abondance de l'eau. On ne peut y faire dix pas sans rencontrer une fontaine, et l'on sait à quel point cet élément de pureté contribue à rendre aimables les lieux qu'il favorise. Ces fontaines méritent aussi une mention, car elles sont au nombre des curiosités de Riom, non certes pour leurs formes et pour leur élégance, mais pour les inscriptions dont elles sont invariablement ornées. Il y en a de françaises, il y en a de latines en plus grand nombre encore; on dirait que cet humble emploi du talent poétique a paru tout particulièrement tentant aux beaux esprits du Riom d'autrefois. Je me suis donné la peine de les relever pour la plupart, h cause de leur abondance même; elles ne sont pas, d'ailleurs, sans nous donner leur atome d'instruction. Celle de la place Saint-Amable. par exemple, nous apprend qu'il y eut en Auvergne au dernier siècle un intendant du nom de Balainvilliers. et qu'il mérita l'admiration et la reconnaissance de ses administrés pour avoir érigé cette fontaine, à une place où l'on n'avait pas cru possible d'attirer l'eau, en appelant à son aide toutes les ressources de l'art hydraulique :

Un prodige de l'art te soumit la nature.

Pour porter jusqu'à nous de son sein Tonde pure, Ta voix, Balainvilliers, sut changer en canaux L'indocile rocher d'où découlent ces eaux.

Indocile rocher, parce que la fontaine fut creusée dans le silex. L'inscription de la fontaine placée près

de la sainte-chapelle nous apprend, de manière à ne pas en douter, qu'il y eut là un couvent ou un hôpital :

Esca fami, morbisque salus, sitientibus unda, Sunt quee dat Christi munera vera domus.

Toutes ces inscriptions ne sont pas composées aussi bien que celle-là, selon les règles classiques du genre. Quelquefois la fantaisie remporte, et le caractère propre du poète trouve moyen d'y percer. Par exemple, ce fut incontestablement un amateur de l'antithèse, des pointes subtiles et du cliquetis de mots qui composa celle de la fontaine de la petite place Saint- Jean :

Hic non Jordanis Nec tamen Joannis.

Unde fluit unda Ore sitient ora.

D'autres encore sont assez obscures. En voici une à l'angle de la rue Sirmond, d'où il semble résulter que la source fut appelée et que la fontaine fut établie par le poète lui-même, et peut-être malgré l'incrédulité de ses concitoyens :

Nunc bibe qui nondum poteras, mihi credere Nymphœ ; Si tibi nulla fides, non mihi nullus amor. 1714.

Mais n'apercevez-vous pas à la lumière de ces inscriptions quelque chose du Riom du dernier siècle? Une petite ville, comme il en exista tant autrefois, pleine de gens de loisir, tout confits en dévotion classique, s' amusant dans leur demi-solitude provinciale à des études innocentes ou désintéressées, non exempts de vanité toutefois et ne dédaignant ni le sourire approbateur de leurs égaux, ni même l'admiration

ébahie de l'ignorance respectueuse, pénétrés enfin de Timportance de la prosodie, et bien persuadés qu'il n'y a pas de meilleur emploi du temps et de meilleure preuve de génie que d'aligner des rimes françaises ou d'estropier sa pensée pour l'enfermer dans des nombres latins. •

Partout dans Riom nous remarquons ce même caractère de propreté. Les églises sont bien balayées et sans la moindre trace de moisissures, les édifices publics tenus avec une netteté irréprochable. La ville possède un petit musée ; c'est un modèle de bon arrangement qui fait honneur au conservateur, M. Mande t, magistrat lettré et auteur d'une intéressante Histoire du Velay qui aurait été meilleure encore qu'elle n'est, si l'écrivain eût été mieux convaincu que l'histoire, pour être poétique, n'a pas besoin d'être présentée dans le style des Mousquetaires d'Alexandre Dumas. Une première salle a été consacrée tout entière aux portraits qu'on a pu réunir des hommes illustres de l'Auvergne, et Dieu sait si la liste en est longue, car l'Auvergne a été à cet égard une des provinces les plus fertiles, et une des choses qui attristent le plus le voyageur qui la parcourt aujourd'hui est de remarquer que de tant de gloire il reste si peu de vestiges. La plupart de ces portraits sont des copies, malheureusement. Cependant, parmi les plus modernes il y en a quelquesuns d'originaux qui ont de l'intérêt. De ce nombre sont un portrait de Chamfort déjà vieillissant et un portrait de Dulaure dans sa jeunesse, qui est tout à, fait charmant. On aime parfois à imaginer une relation entre la personne physique d'un écrivain et ses ouvrages; mais, s'il exista jamais homme dont les écrits soient peu faits pour éveiller F idée de grâce et de charme, c'est bien Dulaure, l'auteur à tendances jacobines de Y Histoire de Paris. Cette beauté physique, Dulaure la

conserva toute sa vie, comme en témoigne un admirable médaillon de David d'Angers que possède le musée de Clermont et qui le présente au déclin ; seulement, à mesure que l'homme avait vieilli, sa beauté s'était dépouillée de sa vivacité et de sa naïveté pour se mouler sur les qualités de l'àme dont elle était le masque inséparable ; ces beaux traits du vieillard ont, comme son talent, solidité et pesanteur, en sorte que le portrait de la vieillesse confirme la vérité de l'opinion que semblait démentir le portrait de la jeunesse. Marilhat le paysagiste est là aussi avec ses traits d'enfant malingre, sa physionomie étonnée, ses yeux rêveurs et comme distraits, donnant l'idée d'une personne fragile à l'excès, peu faite pour supporter la fatigue des longs travaux et qui se brisera au premier choc. En dehors de ces quelques portraits, la seule oeuvre qui m'ait arrêté au petit musée de Riom est une Sainte Famille de provenance hollandaise, probablement une copie, traitée dans le goût habituel des peintures des Pays-Bas. Jordaëns, par exemple, a représenté je ne sais combien de fois ce ménage populaire, le père à son établi, la mère à son rapiéçage, et l'enfant jouant avec les rabots et les scies du charpentier ou s^xerçant à ses travaux d'apprentissage. C'est la même scène, mais avec un sentiment de pureté, de candeur et de vraie piété qui triomphe de l'infériorité relative de l'exécution. Pendant que le saint ménage travaille en plein air dans la cour du charpentier, de petits anges, invisibles sans doute aux personnages, car ceux-ci ne semblent pas les apercevoir, montent et descendent les escaliers de l'humble maison, dont ils paraissent avoir l'habitude autant que du séjour du ciel. Ces anges, qui sont là comme chez eux, c'est le symbole charmant de l'habitude des bonnes pensées et du régime des bon-

nés mœurs. Ces bonnes pensées ne relèvent ni de l'inspiration momentanée, ni de la faveur intermittente de la grâce; ce ne sont pas des visites passagères de l'esprit, c'est l'atmosphère même dont sont enveloppés les personnages qui se lèvent avec elles, préparent avec elles leurs repas, manient l'aiguille ou le rabot avec elles, vaquent avec elles aux soins les plus humbles du ménage, l'atmosphère qu'on peut observer autour des personnes qui ont mené une vie religieuse obscure et tranquille, celle que j'observai moi-même un jour dans la petite ville de Neuwied, sur le Rhin, autour d'une vieille sœur morave que je trouvai ratissant de vulgaires carottes, et dont le visage était tout lumineux de l'empreinte qu'y avait laissée une longue vie mystique. Vous connaissez cet épisode du Wilhelm Meister de Goethe intitulé la Fuite en Egypte, ce ménage de pieux ouvriers rencontré par Wilhelm pendant ses années de voyage, et qui par les âges, les caractères, les attitudes, les similitudes d'aventures et de situation, présente une combinaison de circonstances qui reproduit jusqu'à l'identité la sainte famille traditionnelle? Eh bien! cette petite toile du musée de Riom, c'est la sainte famille de Wilhelm Meister marquée du sceau démocratique du protestantisme des Pays-Bas.

L'église de Saint-Amable est la plus ancienne et la plus importante des églises de Riom, et cependant elle nous occupera peu. C'est aifaire aux archéologues de discuter la date de son origine, et la raison des styles si contraires qui s'y rencontrent. Selon Savaron, elle ne remonterait pas plus haut que le commencement du xn e siècle, et aurait été le résultat d'un vœu d'Etienne, sixième du nom, évêque de Glermont, qui, assiégé dans le château de Riom par le comte d'Auvergne de cette époque et attendant le

secours de Louis le Gros, promit à saint Amable qu'il lui élèverait une superbe église s'il garantissait le château. Selon Mérimée, au contraire, elle devrait remonter au commencement du xi e siècle, bien qu'il ne lui découvre pas d'existence authentique avant 1077, année où elle fut donnée à un collège de chanoines. Peut-être ces dates sont-elles plus conciliables qu'il ne semble, et Saint-Amable est-il le produit de plusieurs époques très rapprochées l'une de l'autre, ce qui expliquerait les différences de style qui se rencontrent dans cet édifice. A l'extérieur, c'est une église byzantine, cintres bas et étroits, absides en forme de four, cordons de mosaïque, rien n'y manque; à l'intérieur, le style ogival domine en partie dans la nef et entièrement dans le chœur; seulement les sculptures des chapiteaux appartiennent au style byzantin, et byzantin de la plus ancienne époque, ce qui rend l'énigme un peu plus difficile à déchiffrer encore. Mais pourquoi la partie extérieure de l'église ne serait-elle pas l'église primitive, et la grande nèfle temple de l'évèque Etienne? Dans cette hypothèse, l'édification prétendue de Saint-Amable par ce prélat aurait consisté dans un remaniement général, ou même dans une reconstruction totale de l'intérieur, ce qui n'a rien d'improbable. Quoi qu'il en soit de cette singularité, et bien que l'église soit nue et sans ornements, elle peut se recommander de son architecture; cela est froid, imposant, sévère, de proportions grandioses, noble sans attrait, élevé sans élancement, en résumé fait pour plaire, surtout aux gens du métier, plutôt que pour parler à l'imagination, et donnant une impression semblable à celle que donnent certaines œuvres superbes de la littérature classique dont on reste étonné sans en avoir été ému.

Notre-Da.me-du-Marthuret (du martyre ou des dou- Ittarg) n'a pas l'importance architecturale de Saint- Amable, mais elle est faite pour plaire davantage au commun des visiteurs. Église de la dernière période du gothique — pour la façade principale au moins, — elle serait tout à fait charmante, si son clocher n'était surmonté d'un affreux dôme à jour, ou, pour être plus exact encore, d'une lourde calotte supportée par de lourds piliers, qui a l'air d'un vilain petit temple latin en rotonde réduit à l'état de pigeonnier. 11 faut croire, du reste, que ce dôme, d'un goût détestable, a paru jadis le comble du beau à quelques personnages importants de Riom, car je le retrouve encore, au déplaisir de mes yeux, coiffant un ravissant beffroi gothique orné de sculptures, parmi lesquelles le collier de coquillages de Tordre de Saint- Michel, qui donne sa date exacte. Sur la façade principale de Notre-Dame-du-Marthuret, au sommet de la porte, se présente une vierge sculptée, fort en honneur dans la contrée, et qui mérite plus encore que la dévotion, cela soit dit sans irrévérence. C'est une œuvre de la renaissance d'un goût très particulier et même un peu bizarre; une vierge distinguée plutôt que belle et originale plutôt que simple. Pourquoi la dévotion du peuple s'est-elle portée sur une image qui précisément n'a rien de populaire, il est assez difficile de le dire, si ce n'est pas pour cette raison même; mais nous avons rencontré bien souvent le même fait, notamment à Rome, où la population entoure de ses faveurs et comble de ses présents certaine madone du Sansovino, œuvre d'un art accompli et conçue dans un sentiment qui est à l'opposé du sentiment populaire. C'est que le peuple n'aime que ceux qui sont très près ou très loin de lui, qui lui ressemblent étroitement ou qui en diffèrent absolument, et qu'à cet égard

nous sommes bien tous un peu comme le peuple. La taille est droite, élancée, un peu maigre, mafë cette maigreur n'a rien d'ascétique, car elle résulte visible* ment d'une préoccupation moins sévère que celle de l'ascétisme, la préoccupation de l'élégance. Le visage, sans beauté sérieuse, est plein de séduction, séduction quelque peu excentrique et compliquée, où il entre dix nuances contraires, de la naïveté et de la subtilité, de la candeur et de la préciosité. La tête un peu inclinée sourit légèrement en regardant l'enfant, et ce sourire rappelle le rictus adorable qui pince les lèvres et allonge les bouches des vierges de Luini. 11 est évident que cette statue, qui ne se rapporte que faiblement aux types généraux et consacrés de la Yierge, est, ou bien un portrait de quelque jeune fille noble du pays, ou bien une œuvre tout individuelle où l'artiste, avec un raffinement studieux, s'est efforcé de reproduire un certain type de grâce et d'élégance qui tourmentait particulièrement son cerveau. Notre époque est volontiers portée à croire que, si nos artistes n'ont pas une force de conception comparable à celle des artistes des siècles passés, ils l'emportent en revanche par le sentiment des nuances ; cependant plus on considère d'œuvres des artistes de la Renaissance, et plus on reste étonné de la variété extraordinaire de leurs pensées sur un même sujet et de la profondeur délicate avec laquelle ils en ont marqué les caractères les plus fugitifs. Si nous n'en sommes pas frappés plus souvent, c'est peut-être tout simplement que les thèmes sur lesquels se portaient leurs méditations habituelles ont cessé de nous être familiers ou ne nous préoccupent plus au même degré.

Cette église du Marthuret va nous fournir une preuve curieuse de l'intimité savante avec laquelle les artistes du xvi e siècle, même les plus petits et les plus

obscurs, même les anonymes, possédaient et pénétraient leurs sujets. Dans une des premières chapelles se trouve une bande de vitraux divisée en trois compartiments représentant la Vierge, saint Jean et saint Jacques, et datée du milieu du xvi e siècle. Nous passerons sur les deux premiers personnages, bien que la Vierge, qui a l'air de n'être que bonté, réponde exactement à cette espérance d'une inépuisable compassion qui porte le fidèle à la prier, bien surtout que le saint Jean soit remarquable par un mélange de candeur et d'enthousiasme qui convient parfaitement à son caractère; mais certes celui qui peignit le saint Jacques avait compris à fond le sens de l'épître qui porte le nom de cet apôtre. Ce saint Jacques, c'est le type même du bon socialiste tel que nous le connaissons par une expérience souvent répétée, pour avoir vécu déjà longtemps dans notre société démocratique, tel aussi que l'orageuse fermentation du xvi e siècle l'avait présenté plus d'une fois sans doute au peintre de ce vitrail : des traits maigres et irréguliers, un visage allongé, le nez mince à sa racine et charnu à son extrémité, un front faible, quelquefois élevé, mais sans domination, des cheveux plats légèrement repoussés vers l'oreille, un air doux et béat, un regard d'où jaillit une bienveillance quelque peu ironique, un ensemble de physionomie où se révèlent une obstination souriante et un pacifique entêtement. Tels sont les traits du saint Jacques de ce vitrail, tels sont encore ceux auxquels vous reconnaîtrez les honnêtes chercheurs de la nouvelle pierre philosophale. Il n'y a pas, en effet, que les familles et les races qui possèdent des types ; avez-vous remarqué que les diverses doctrines morales et les diverses opinions politiques possèdent chacune le leur, tant notre chair est plastique et tant notre âme la modèle à sa propre image? Au temps

du roi Louis-Philippe, un de nos amis prétendait reconnaître à première vue un partisan du National et un lecteur passionné d'Armand Marrast; nous renouvelâmes plusieurs fois cette expérience, elle se vérifia toujours.

La Sainte-Chapelle, le monument le plus renommé de Riom, est un des témoignages de la magnificence de cette première branche de Valois, qui, ainsi que nous l'avons fait remarquer naguère en parlant des ducs de Bourgogne, peut hardiment être comparée pour la prodigalité et le goût des arts à la branche d'Angoulême, et qui ne compta jamais qu'un ladre, le roi Louis XI. Elle fut bâtie vers la fin du xiv° siècle par Jean, duc de Berry, à qui cette partie de l'Auvergne, érigée en duché, fut donnée par surcroît en apanage *. C'était un dur exacteur, disent presque à l'unanimité tous les historiens, et dont les populations du Midi

1. L'Auvergne est une des provinces où il est le plus difficile de se tirer avec clarté de l'inextricable enchevêtrement des successions féodales et des transferts de pouvoir qui en étaient la conséquence. Anciennement, la Haute-Auvergne était divisée en deux comtés, le comté d'Auvergne et le comté de Glermont. Sous le règne de Philippe-Auguste, une querelle armée- de deux frères de la maison de La Tour, Guy, comte d'Auvergne, et Robert, évêque de Clermont, ayant amené une intervention du roi, le comté fut confisqué et donné à Guy de Dampierre, qui le tint en fief de la couronne. Saint Louis, par obéissance au testament de Louis VIII, son père, le donna à son frère Alphonse, qui, à sa mort, le légua au roi Philippe le Hardi, fils de saint Louis, malgré les prétentions de Charles de Valois, le célèbre conquérant de la Sicile. Charles fut débouté de ses prétentions, et le comté d'Auvergne demeura annexé à la couronne jusqu'en 1360, où il fut érigé en duché pour Jean de Berry. Ce dernier, quoiqu'il eût promis que, dans le cas où il mourrait sans héritier mâle, ledit duché reviendrait de nouveau à la couronne, sut profiter de la puissance qu'il s'était acquise pendant la minorité de Charles VI pour le faire passer en dot à sa fille Marie, femme de Jean I* r de Bourbon.

gardèrent longtemps mauvais souvenir; l'image que nous présente de lui sa statue funèbre conservée dans la crypte de la cathédrale de Bourges est donc bien menteuse, car c'est l'expression même de la bonté ; on peut défier hardiment quiconque la verra d'en porter un autre jugement. Toutefois la tyrannie d'une passion dominante produit souvent des résultats analogues à ceux de la méchanceté, et il est probable en conséquence que les prodigalités de Jean eurent maintes fois les mêmes effets qu'aurait eus l'avarice. Comme son frère Charles V, il aima les beaux manuscrits; comme son frère Philippe de Bourgogne, il aima les beaux édifices ; comme son frère Louis d'Anjou, il aima les meubles précieux, les joyaux de prix et les pierres rares richement serties. Sa collection de bagues était si célèbre qu'on venait la voir des quatre points cardinaux et que son neveu Arthur de Richemont — le futur connétable et duc de Bretagne, — ayant eu besoin dans sa jeunesse d'échapper à une surveillance politique trop étroite, prétexta, pour s'évader et respirer un peu plus librement, d'un désir ardent de voir les bagues de son oncle, sans que personne en fût étonné. Il faut croire qu'il porta en Auvergne cette même rage de joyaux et de bagues, car je lis dans Savaron que Martin de Charpaignes, évêque de Clermont et ancien ehancelier de Jean, chargea à sa mort son neveu Guillaume de Charpaignes, évêque de Poitiers, de présenter de sa part à Charles VII le rubis que le duc lui avait donné.

Qu'on blâme ou non ces prodigalités du prince, toujours est-il que Riom lui doit encore aujourd'hui son principal ornement. Ce n'est pas cependant que cette Sainte-Chapelle soit un édifice à faire pâmer d'admiration; c'est un vaisseau nu et sans colonnes, plus haut que large, flanqué de deux chapelles pro-

fondes, se terminant en ovale et fermé sur les côtés et à son extrémité d'immenses verrières qui laissent passer la lumière à flots. Quoique la sobriété soit d'ordinaire une des conditions de l'élégance, on ne peut s'empêcher de trouver qu'ici l'économie d'ornements a été cependant poussée à l'excès. En revanche, les verrières qui sont postérieures à Jean de Berry sont admirables. Au bas de la principale, Jean, très jeune, est agenouillé avec sa femme, Jeanne d'Armagnac, tous deux assistés de leur patron commun Jean- Baptiste; k sa suite, après un intervalle, un autre couple princier se présente, assisté d'un patron qu'on reconnaît aisément pour le roi saint Louis et d'une sainte qui fait hésiter entre sainte Catherine et sainte Marguerite. Quel est ce second couple? Est-ce Jean de Bourbon, le gendre du duc de Berry, qui, pour marquer sa descendance directe de saint Louis, s'est fait représenter assisté du pieux roi? Peu importe d'ailleurs ce détail, car l'intérêt de ces verrières est non pas dans ces groupes princiers, mais dans la manière dont les artistes ont compris les saints personnages qu'ils représentent, et ici encore nous avons une preuve nouvelle — et des plus remarquables — de ce sentiment profond des nuances qui nous a déjà arrêté par deux fois à Notre-Dame-du-Marthuret. Ces personnages se divisent en prophètes. et en apôtres, et rien n'est plus frappant que le contraste intelligent que le peintre a su établir entre les deux groupes. Les prophètes sont pleins de caractère et d'énergie, mais avec une empreinte fortement marquée d'étrangeté. Singulièrement costumés, les traits ravagés par les fatigues de l'inspiration, les yeux saillants et pleins de songes, ce sont de vieux Juifs tout à fait bizarres, et des Juifs véritables, car l'artiste semble s'être inspiré directement des types que pouvaient lui pré-

senter en foule les innombrables ghettos des villes du xv° siècle. J'en vois un surtout, coiffé d'un chapeau baroque et la taille serrée dans un justaucorps vert, qui se retourne, le visage courroucé, comme pour gourmander un incrédule ou un libertin, dont vous avez rencontré certainement le double dans quelque quartier juif de telle ou telle ville européenne. A moitié sorciers, à moitié pontifes, leur aspect parle de quelque chose d'occulte et de secret qui agit par eux et dont ils ne sont pas entièrement les maîtres. Ce sont visiblement gens à chercher à tâtons dans les ténèbres l'issue qui conduit au jour, à lutter dans le silence des solitudes avec les énigmes, à passer rêveusement les heures du jour à interpréter les songes des nuits, à répondre en paroles obscures ou d'un sens incertain. Chez les apôtres au contraire, rien de bizarre, rien d'occulte; des visages aux traits calmes et sévères comme la raison, fermes et réguliers comme la certitude, lumineux comme la clarté et l'évidence. Entre ces prophètes et ces apôtres, il y a, toutes nuances gardées, la même différence qui vous saisirait, si après avoir contemplé une série de portraits de vieux savants de la Renaissance, monstres d'érudition et prodiges d'imagination conjecturale, vous contempliez une série de portraits d'hommes célèbres du xvm e siècle.

A l'extrémité de l'un des faubourgs de Riom se trouve le village de Mozat, dont l'église paroissiale fut celle d'une des plus anciennes abbayes de France. Cette abbaye fut fondée dans la seconde moitié du vii e siècle par un personnage d'origine romaine nommé Calminius et par sa femme Namadia. C'était à peu près dans le même temps où saint Philibert fondait les abbayes de Jumièges et de Noirmoutiers ; on peut comprendre par ce double exemple d'un noble romain

et d'un noble franc concourant avec une ardeur égale à la même œuvre d'édification à quel point le christianisme possédait dans ces temps troubles les âmes capables de civilisation morale. Il était tout pour ces âmes, le refuge contre la barbarie de l'époque, la foi qui ali- t mentait et dirigeait la vie intérieure, le principe et le levier d'action qui dirigeait la vie extérieure et pratique. Galminius ou saint Galmin, comme il est communément appelé, travailla beaucoup dans sa vie, grâce à sa foi chrétienne. Pour savoir ce qu'il fit, adressonsnous à, un de ces documents peints ou sculptés, que dans ces excursions nous aimons à consulter de préférence aux documents écrits; nous en avons un ici qui est de premier ordre, la châsse même du saint, superbe ouvrage du xn e siècle, en cuivre émaillé, qui se voit encore à côté de la châsse de saint Austremoine dans la sacristie de l'église de Mozat. Sur les quatorze panneaux peints qui composent cette châsse, cinq se rapportent au saint, et, sur ces cinq, trois sont consacrés à ses travaux, qui sont tous du même ordre, des constructions de monastères, dont des légendes latines placées au bas des peintures nous donnent les noms. Le premier de ces monastères fut construit dans le diocèse du Puy-en-Velay en l'honneur de saint Théofred; c'est la célèbre abbaye de Saint- Ghaffre, qui a donné naissance à la petite ville du Monastier, une de nos futures étapes dans ces excursions. Le second fut fondé dans le diocèse de Limoges, c'est, dit-on, l'origine de la ville de Tulle ; le troisième fut construit en Auvergne, et c'est l'abbaye qui nous occupe en cet instant. Trois abbayes, dont deux sont devenues les germes de villes ; peu de gens ont travaillé d'une manière plus pratique, non seulement pour leur temps, mais pour la postérité. Après ces fondations, les deux pieux époux avaient réellement droit au

repos, et c'est en effet de ce repos que nous parlent les deux autres panneaux, qui ont rapport à, leur vie. Dans l'un Namadia, et dans l'autre Calminius, nous sont représentés couchés au tombeau, tandis que leurs , âmes montent au ciel portées par des anges sur de belles nappes blanches comme l'âme de Dagobert dans le fameux tombeau de Saint-Denis. Six autres panneaux de cette châsse admirable sont consacrés aux apôtres et aux personnes divines, le Père bénissant le monde, la Vierge et l'Enfant, le Christ en croix; enfin deux autres sont consacrés, l'un à saint Austremoine, fondateur du christianisme en Auvergne, l'autre à l'abbé de Mozat, personnage du nom de Pierre, qui fut le donateur de cet ouvrage, en sorte que la légende de Calmin et de Namadie se trouve enveloppée et comme sertie dans les images de la sainteté la plus auguste, comme une pierre précieuse d'un ordre secondaire qui serait entourée d'une couronne de rubis et # de diamants. C'était la méthode ordinaire du moyen âge pour rehausser les vertus d'une existence individuelle, mais rarement elle fut appliquée d'une manière plus complète et plus riche que dans cette châsse de saint Calmin.

L'église abbatiale telle qu'elle se présente aujourd'hui est le résultat de deux reconstructions, l'une du xu e et l'autre du xv e siècle, c'est assez dire que deux styles y sont réunis : les nefs sont romanes de la dernière époque, le chœur et un bon nombre des. chapelles sont gothiques. La reconstruction du xv e siècle fut très probablement regardée à l'époque où elle se fit comme un progrès sur l'architecture précédente, le gothique étant alors la mode régnante; en réalité, elle ne fut, au contraire, qu'une sorte de barbarie. Combien ce chœur sans profondeur ni liberté, étouffé qu'il est entre ses murailles, paraît étroit et mesquin lorsqu'on

tourne ses regards du côté de la grande nef, et comme il fait regretter le chœur ancien, qui sans doute, comme ceux de toutes les belles églises romanes d'Auvergne, Notre-Dame-du-Port de Glermont, Saint-Nectaire, Saint-Paul d'Issoire, était fermé à jour par une colonnade disposée en cercle ou en ovale arrondi, et entouré d'une allée circulaire donnant accès à une succession de chapelles rayonnantes ! Tout l'intérêt se concentre sur les nefs et principalement sur les chapiteaux des colonnes, qui sont ornées de sculptures de la plus grande beauté. Ces sculptures sont de deux sortes, les bas-reliefs historiés et les simples figures de décoration. Les bas-reliefs historiés, parmi lesquels je reconnais la délivrance de saint Pierre et Jonas avalé, puis vomi par la baleine, ne sont pas exempts de cette raideur automatique et de ces irrégularités de dessin qui caractérisent d'habitude les productions de l'art roman toutes les fois que le groupe humain est appelé à en faire partie. En revanche, les sculptures d'ornements et les figures qui ont un sens symbolique relèvent de l'art le plus consommé et le plus exquis. Ce serait à croire ces sculptures d'une époque bien postérieure à la leur, car la Renaissance n'a rien produit de plus délicat et de plus capricieux : les deux enfants, par exemple, qui, à l'extrémité de l'une des collatérales, présentent deux sortes de boucliers qui peuvent bien être des tables d'armoiries, sont deux figurines voisines de la perfection. La Renaissance n 7 a rien produit de plus capricieux, viens-je d'écrire ; si on veut, en effet, ne prendre ces figures que pour des caprices du ciseau, l'imagination y trouvera encore son compte; mais, nous l'avons déjà remarqué plus d'une fois, le caprice était inconnu à ces vieux artistes, et il n'est pas besoin de contempler longtemps les chapiteaux à figures symboliques de l'église

de Mozat pour deviner le contraste théologique qu'ils veulent insinuer dans l'esprit sans le déclarer ouvertement. Ce contraste, c'est celui de la nature humaine déchue et de la nature humaine rachetée. Les figures qui se répètent avec alternance de chapiteau en chapiteau accusent ce contraste jusqu'à la plus claire évidence. Voici des centaures et voici des hommes montés sur des chèvres; qu'est-ce, sinon les symboles de la force brutale, de la bestialité et de la sensualité? D'autre part, voici un enfant à cheval sur le poisson, emblème de Jésus-Christ; qu'est-ce, sinon le symbole de la nature humaine rendue à son innocence première par les mérites du Rédempteur? Tout près de l'enfant, sur une seconde face du chapiteau, est une figure qui parait être le Bon Pasteur relevant la brebis abattue, allégorie qui fortifie et complète le sens de la première. Ces deux natures ainsi opposées dans des chapiteaux différents sont réunies ou placées souvent côte à côte dans le même chapiteau pour que le contraste soit en quelque sorte mieux accusé. Ici j'aperçois, juxtaposés, un singe et un ange; ailleurs, deux figures qu'on reconnaît, à ne pas s'y méprendre, pour le génie du bien et pour le génie du mal. Il est encore un symbole qui revient fort souvent, celui de la vigne, du raisin, de la coupe, et il n'est pas difficile de reconnaître que, par ces symboles de l'Eucharistie, l'artiste, ou plutôt celui qui guida sa pensée, a voulu indiquer le moyen de rachat toujours présent et toujours efficace par lequel l'âme humaine retirée du vice originel peut s'empêcher d'y retomber. J'insiste sur l'interprétation de ces chapiteaux, parce qu'il se rencontre des connaisseurs d'ailleurs souvent fort judicieux, qui s'obstinent à ne vouloir attribuer qu'à la fantaisie des artistes ces décorations des chapiteaux romans. J'ai eu le regret de trouver que

Mérimée était trop souvent du nombre de ces connaisseurs; il ne lui a pas échappé cependant que la plupart de ces figures sont symboliques, mais ces allégories, dont le sens crève les yeux, il les déclare, qui le croirait? d'une interprétation très difficile aujourd'hui. Il est mieux inspiré lorsqu'il trouve à ces chapiteaux une étroite ressemblance avec ceux de Saint- Julien de Brioude. C'est à croire, en effet, que ce sont les mêmes confréries d'artistes qui ont sculpté les uns et les autres, fait qui n'a, d'ailleurs, rien de fort étonnant lorsqu'on songe h la faible distance qui sépare Mozat de Brioude.

Quelques curiosités sont à noter dans l'église de Mozat. La plus remarquable consiste en deux chapiteaux séparés de leurs colonnes, débris probables de quelque ancienne reconstruction, qu'on a placés aux deux côtés de la porte principale. L'un de ces chapiteaux représente les scènes du tombeau et de la résurrection dans un style entièrement semblable à celui des chapiteaux de Saint-Paul d'Issoire. Le second chapiteau, une chose admirable, représente des figures de fantaisie, purement décoratives, deux par chaque face, à genoux, se tournant le dos et se rejoignant par les pieds, dont ils présentent les plantes en l'air comme deux sortes de supports vides que caressent sur l'une des faces une pomme de pin, sur l'autre une fleur dont le calice s'ouvre en forme de lèvres, sur la troisième une plante à trois pétales, dont Tune les enlace en forme de langue végétale. C'est le plus grand style possible de l'art décoratif que ce chapiteau, qui est à enlever, quelque jour où on aura une minute pour y penser, et à transporter à l'École des Beaux-Arts. Les verrières du chœur, dont quelques parties sont encore fort belles, sont malheureusement aujourd'hui dans un trop grand état de confusion pour mériter long-

temps l'attention; néanmoins, il s'y rapporte un fait qui a son intérêt. C'est à Mozat que fut signé un des traités qui firent poser les armes aux états féodaux de la Ligue du bien public contre Louis XI. Le roi, dont on sait le caractère aussi dévot qu'astucieux, ne pouvait manquer une si belle occasion de faire connaissance avec des reliques nouvelles; aussi s'empressat-il d'adresser les plus humbles prières à monseigneur saint Austremoine, comme nous l'avons vu à Auxerre adresser ses adorations à monseigneur saint Edme. En souvenir de cette visite, le roi Louis XI fut représenté dans les Verrières du chœur, et l'on y voit encore aujourd'hui un fragment de ce témoignage de la reconnaissance monastique. Ce fut, au contraire, tout autre chose que de la reconnaissance que s'attira de la part des moines de Mozat un autre Louis, bien que très pieux aussi, Louis XIII. Certains subsides réclamés par l'abbaye avaient été refusés, paraît-il, et, pour tirer vengeance de ce refus, un moine,, réfecturier de l'abbaye, du nom de Richeroy, fit réparer à ses frais la crypte de l'église, et en fit murer l'entrée d'une pierre gravée de deux inscriptions, l'une latine et l'autre française. Voici cette dernière, qui est une épigramme sous forme de calembour et qui se lit encore à l'entrée du chœur :

Curieux de mon auteur, passant, arrête-toi :

Ce n'est pas un roy riche, mais c'est un Riche-roy.

Cette épigramme, qui est à placer h côté des inscriptions des fontaines de Riom, porterait décidément à croire que l'amour des pointes fut jadis au nombre des faiblesses des beaux esprits de cette région.

Mozat a trouvé son historien dans ces dernières années, un enfant du pays, M. Gomot, dont on ne sau-

rait assez recommander les recherches à tous ceux qui seraient curieux de connaître dans ses plus minutieux épisodes la longue existence de cette abbaye *. Son livre est excellent, et je ne puis lui trouver qu'un seul défaut, qui d'ailleurs est inévitablement celui de tous les bons livres historiques, c'est que l'auteur semble y plaider un peu trop la cause du sujet qu'il a choisi. .Mozat, abbaye secondaire, placée sous l'autorité de Cluny, n'eut jamais d'influence sur le mouvement général des choses, et si elle eut une importance considérable pour la province de l'Auvergne, cela tint peut-être à ce seul fait, que, de toutes les abbayes de ce pays, c'était celle qui contenait les reliques les plus insignes, comme on disait, et les plus vénérables. A cette mention des reliques considérées comme titres d'importance , plus d'un de nos lecteurs sourira peut-être; que voulez-vous! chaque peuple a ses mœurs, dit. Voltaire, et moi j'ajoute : chaque siècle a aussi les siennes. L'histoire de Mozat, dont les moines n'eurent pas toujours une existence en harmonie avec ces pieux souvenirs, ne le prouve que trop.

De toutes les provinces de l'ancienne France, l'Auvergne fut peut-être celle où le clergé, tant séculier que régulier, donna le plus de sujets de plaintes aux deux derniers siècles ; nous avons à cet égard deux autorités irrécusables, l'évêque Fléchier et l'évêque Massillon. Tout le monde a lu les mémoires de Fléchier sur les Grands Jours d'Auvergne, et Massillon fut souvent obligé d'avoir recours à toute son autorité pour maintenir la discipline ecclésiastique dans son diocèse. Il faut lire, dans le livre de M. Gomot, ce qui se pas-

1. Histoire de l'abbaye royale de Mozat, par M. Hippolyte Gomot. Paris, Aubry, 1872.

sait à Tabbaye de Mozàt sous le gouvernement de dom Antoine Rigoulet, prieur souverain, en l'absence de l'abbé François d'Albon ; c'est une suite de scènes où le grotesque et l'odieux se combinent en proportions si égales qu'elle compose la mieux réussie des tragicomédies. Deux moines qui, pour se venger de deux habitants de Mozat, se ruent sur eux, en pleine église, la dague au poing et vêtus en gentilshommes, — un prieur, grand chasseur et grand amateur de fauconnerie, qui, pour punir ce scandale, ne trouve rien de mieux que de tirer l'épée contre les coupables, lesquels soulèvent une révolte et l'assiègent dans sa chambre en lui criant qu'ils vont lui couper les oreilles, — ce même prieur, convaincu de faits scandaleux, déposé solennellement au nom du cardinal Mazarin , abbé de Gluny , en pleine église , cloches sonnantes, cierges éteints, puis revenant deux ans après, audacieusement, reprendre un beau soir possession de son ancienne autorité au mépris de sa destitution et de sa dégradation publiques, voilà quelquesunes des scènes que le livre de M. Gomot fait passer sous nos yeux. Ce sont les scènes mêmes des Grands Jours de Fléchier, et elles auraient pu figurer dans le dossier des célèbres assises, tant elles en sont rapprochées.

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