CLERMONT-FERRAND
Peu de villes ont un aspect aussi ouvert, aussi riant, et je dirai presque aussi lumineux que Glermont, abordée par la Limagne. Aperçue à distance en venant de Riom, c'est un enchantement : un vaste espace à découvert entouré de hautes montagnes, et, dans cet espace, Glermont, précédée de la petite ville de Montferrand comme une reine de ses massiers, déployée à. l'aise dans une pose pittoresquement inclinée. L'enchantement se dissipe quelque peu après l'arrivée. La ville, à quelques quartiers près, est montueuse à faire le désespoir d'un asthmatique, mais, en revanche, se prête admirablement à l'apprentissage du touriste pour ses courses dans les montagnes des environs. Les rues, presque toujours de longues ruelles, sont avarement étroites, sans tortuosités pittoresques ni replis curieux; ce n'est pas ici que le dilettante romantique trouvera matière h ses rêveries, pas plus que le romancier de cape et d'épée n'y trouvera un théâtre pour ses fictions. Les places qui, à la seule exception de celle qui s'étend derrière la cathédrale, se trouvent en bas de la ville, mal coupées, trop inclinées, ne sont disposées ni pour être des buts agréables de promenade, ni pour
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être des lieux commodes de rendez-vous. Enfin les demeures, bâties presque toutes de cette pierre de Volvic, de couleur noir-clair, dont l'aspect est si lugubre, semblent y porter le deuil de la beauté qu'elles n'ont pas. Ajoutez deux inconvénients notables : le premier, c'est que Clermont est relativement privée d'eau, et que, n'était l'admirable fontaine que l'évêque Jacques d'Amboise y fit élever au commencement du xvi° siècle à l'imitation des belles fontaines de la Renaissance d'Anjou et de Touraine, on n'apercevrait nulle part dans la ville la présence de cet élément de fraîcheur et de gaieté. Peut-être est-ce en partie à cette rareté de l'eau qu'il faut attribuer le second inconvénient de Clermont, l'infection de ses ruelles et de ses quartiers populaires, infection qui est telle qu'elle dépasse non seulement tout ce que les nerfs olfactifs ont pu sentir, mais encore tout ce que l'imagination peut supposer ou combiner de mauvaises odeurs. Imaginez, par exemple, une combinaison des émanations des fosses de tannerie et des émanations de l'engrais humain accumulé et échauffé avec l'écœurante fadeur des moisissures dans les lieux humides; ajoutez-y pour dernier arôme l'odeur heureusement disparue aujourd'hui des anciennes fritures du Pontau-Change, et vous n'approcherez pas encore de la réalité. On demeure effrayé lorsqu'en traversant ces ruelles d'un pied qui ne s'attarde pas, on aperçoit des êtres humains qui vous regardent passer, ou qui vont et viennent à leurs occupations de métier ou de boutique sans manifester la moindre intention de s'enfuir. On me dit que l'opinion générale, dans le Puy de-Dôme, est favorable au progrès; il me semble que, si j'avais l'honneur d'être Glermontois, tout progrès et même toute politique se résumeraient dans le désir de mettre iin à cette épouvantable infection, car avant de savoir
si Ton vivra en république ou en monarchie, et lequel de ces deux gouvernements est préférable, il faut savoir si l'on pourra vivre sans avoir à redouter le typhus ou la peste. Si jamais ville eut besoin d'être assainie, c'est bien l'ancienne capitale de l'Auvergne, et si M. le baron Haussmann ne parvient pas à rentrer dans la vie publique, il n'a qu'à se rendre à Clermont, il y trouvera ample besogne pour sa robuste volonté et son active initiative.
Si la ville est sans caractère, en revanche, le pays environnant est admirable, en sorte qu'on peut dire de Clermont que c'est une scène médiocre encadrée dans un magnifique théâtre. Ce ne sont que montagnes; cependant nul panorama ne présente plus de variété et de contrastes. Ici, en montant du cimetière, des montagnes agrestes et sauvages, revêtues d'un vert pâle, faites à souhait pour les descriptions d'une poésie idyllique qui serait vraiment rustique; là, au contraire, en suivant la route qui conduit à Gergovie, des montagnes riches de culture, touffues de forêts, parées de blanches maisons de campagne ressuscitent aux yeux le spectacle qu'elles présentèrent à l'époque romaine lorsqu'elles étaient chargées de villas somptueuses et de temples. Allez maintenant place de Jaude, en face de la longue rue qui mène à Chamalières et à Royat, quel admirable décor d'opéra ! Les montagnes s'avancent sur la ville comme si elles voulaient en fermer l'accès soit pour la défendre, soit pour la tenir captive. De quelque côté enfin que l'on tourne les regards, le puy de Dôme apparaît avec sa masse imposante, son épaule arrondie et sa crête altière, beau de sa force et de son volume, majestueux et réellement seigneurial d'aspect, véritable souverain du pays et faisant, où qu'on se place, reconnaître sa domination, toujours debout et présent pendant que
les autres géants qu'il semble commander ou pousser en avant diminuent dans l'éloignement ou disparaissent sous les plis du terrain.
La plus ancienne église de Clermont est Notre- Dame-du-Port, qui doit son nom à un ancien marché dont elle occupe remplacement. Un saint la bâtit au VI e siècle, saint Avit; les Normands l'incendièrent, et un second saint, saint Sigon, la reconstruisit à la fin du IX e siècle. C'est une des plus belles églises romanes de l'Auvergne, où il y en a tant de remarquables. Il n'y faut chercher cependant ni la perfection accomplie de Saint-Paul d'Issoire, ni l'ampleur majestueuse de Saint-Julien de Brioude, ni la pittoresque situation de l'église de Saint-Nectaire. Étouffée entre les pâtés de maisons dans lesquels elle est engagée, et qui interdisent le recul aux curieux, défigurée à l'intérieur par un badigeon jaunâtre du plus maussade effet, Notre- Dame-du-Port se présente mal, et n'a, pour se faire valoir, aucun des avantages de ses rivales; cependant elle a sur elles toutes une supériorité incontestable, c'est qu'elle a été leur prototype et leur modèle. Elle en a une seconde plus considérable encore, c'est la grandeur des souvenirs. A cet égard, Notre-Dame-du- Port peut défier toutes les églises de la chrétienté, car c'est l'église de la première croisade, l'église où Adhémar de Monteil est venu s'agenouiller après avoir pris la croix, où les chevaliers sont venus prier et demander le corps du Christ pour consacrer leur vœu. La vaste place inclinée qui s'étend tout auprès, c'est la place où le pape Urbain II fit cette fameuse prédication à laquelle tous les assistants répondirent par le cri de Dieu le veut i !
1. Voulez-vous savoir à quel point la médiocrité de date récente ronge la grandeur plus ancienne, cette place peut
Un autre souvenir, de taille bien plus petite, mais très particulièrement intéressant pour nous et peutêtre aussi pour quelques-uns des lecteurs qui nous ont suivi dans ces excursions, se rapporte encore à cette église. Comme la plupart des églises d'Auvergne, Notre-Dame-du-Port a été fortifiée au moyen âge : or, elle a eu à soutenir un siège quelques années précisément après la croisade, par suite de démêlés qui s'élevèrent entre l'évêque de Glermont et le comte d'Auvergne d'alors, et qui nécessitèrent une expédition du roi Louis le Gros, expédition où nous avons vu naguères le roi accompagné d'un personnage du nom de Wulphe, lequel, au retour, s'arrêta en route et se fixa dans le Forez, à la frontière même des lieux où il était venu guerroyer. C'est le premier des d'Urfé par date certaine, et Notre-Dame-du-Port a été, selon toute apparence, le témoin de ses faits d'armes *.
Notre-Dame-du-Port, de dimensions fort resserrées, se développe pour ainsi dire toute en longueur ; elle y gagne en élégance ce qu'elle y perd en majesté. La nef principale, belle et étroite avenue formée par des colonnes d'une élévation remarquable, aboutit harmonieusement à un chœur étroit aussi et allongé en ovale, dont l'effet est des plus gracieux et le dessin des plus purs. Comme dans la plupart des églises romanes, le chœur, exhaussé de plusieurs marches au-dessus du pavé de la nef, surmonte une église souterraine, et est entouré par une galerie circulaire flanquée de cha-
vous en offrir un bel exemple. Il semblerait naturel et logique qu'elle s'appelât Place de la Croisade, elle s'appelle Place Delille par un choix inconcevable de l'édilité clermontoise, qui a préféré au plus grand souvenir du moyen âge le nom d'un rimeur de talent, sans doute parce qu'il est plus rapproché de nous.
i. Voyez le chapitre sur les d'Urfé dans notre volume En Bourbonnais et en Forez,
pelles rayonnantes qui, se renflant à l'extérieur en forme de cul-de-four, se détachent ainsi de l'édifice principal et donnent parfois l'impression d'une nichée de petites églises qui semblent vouloir se blottir sous la protection de la mère qui les a couvées. Seulement ici il n'y en a que quatre, l'abside centrale manque, peut-être parce que, selon l'observation de Mérimée, l'église étant tout entière consacrée à la Vierge, on a jugé inutile cette chapelle, qui, d'ordinaire, lui est réservée. Ici comme à Brioude, comme à Issoire, on peut observer cet élancement singulier des colonnes et des voûtes qui, sans égaler le vol des églises gothiques, s'en rapproche tellement qu'on peut dire qu'il l'annonce, le prépare, et en présente un premier essai ; en sorte que l'art roman des derniers siècles est beaucoup plus à l'égard de l'art gothique un précurseur qu'un vaincu, et que cette sublimité dont on aime à glorifier l'art gothique, n'est, à tout prendre, qu'un legs que l'art roman lui a laissé à augmenter. C'est dans cet élancement que consiste la beauté principale de cette église y dont on peut dire que le corps en vaut mieux que les ornements. Les chapiteaux historiés sont en très grand nombre, mais ils n'offrent pas en général l'intérêt que nous leur avons trouvé ailleurs. Gomme travail d'art, ils sont bien loin de la perfection de ceux de Mozat et de Saint- Julien de Brioude, et comme naïveté populaire ils ne valent pas ceux de Saint-Nectaire et d'Issoire. Selon notre habitude, nous avons essayé de les rapprocher pour en interpréter le sens et en découvrir la doctrine. Leur symbolisme singulièrement obscur et cependant sans profondeur ne dépasse pas le domaine de l'allégorie purement morale, telle qu'elle devint à la mo.de deux siècles plus tard avec le Roman de la Rose; leurs personnages sont, pour la plupart, des vertus et des vices personnifiés sous la forme de che-
valiers. Deux de ces chevaliers, figurant la Sagesse et la Charité, percent de leurs lances des démons terrassés; deux autres, représentant, l'un la Charité, l'autre l'Avarice, se livrent un furieux combat. Le lien synthétique qui rattache ces scènes les unes aux autres n'est pas fort aisé à déterminer avec certitude ; je crois cependant qu'il faut le chercher dans une glorification de la Vierge, à qui l'église est consacrée. Tous ceux de ces chapiteaux, en effet, qui n'offrent pas un sens allégorique racontent simplement divers épisodes de la vie de la Vierge — l'annonciation, la visite à Elisabeth, la promesse faite par l'ange à Zacharie de l'enfant qui sera le précurseur du fils de Marie, — à l'exception d'un seul, qui représente la désobéissance d'Adam et d'Eve, et leur expulsion du paradis terrestre. N'est-ce pas l'antithèse théologique ordinaire entre le péché originel et la rédemption, entre le serpent qui souffle à Eve le conseil du mal et le dragon dont Marie est destinée à écraser la tête? Dans ce cas, les combats allégoriques dont nous venons de parler ne seraient autre chose que la défaite des vices de la vieille humanité mise en déroute et précipités dans l'abîme par les vertus de la nouvelle humanité engendrée de Marie. Les sculptures de la porte méridionale méritent aussi l'attention, surtout pour la partie du tympan qui représente Jésus flanqué de deux chérubins d'une grande sveltesse, entièrement recouverts de leurs ailes comme d'une armure et dont on dirait presque que le sculpteur a pris les modèles chez quelques-uns des jeunes chevaliers que lui présentait son observation journalière, tant ces longues ailes, strictement adhérentes au corps qu'elles dessinent en le dissimulant, paraissent les pièces principales d'une armure, et tant il semble qu'elles rendraient le bruit du fer si elles s'agitaient.
La crypte, très belle et très ornée, sert de sanctuaire à une de ces vierges noires si abondantes en Auvergne qu'il n'est presque pas une église qui n'ait la sienne. Ghamalières, à deux pas de Clermont, en possède une; Orcival, près de Rochefort, une autre; Besse-en- Chandesse et Vassivière s'en partagent une troisième. Celle de Notre-Dame est fort honorée, quoiqu'elle ne soit pas entourée de la même faveur populaire que celles d'Orcival et de Vassivière. Il est arrivé k cette Vierge une fort singulière aventure. Un beau soir du mois de janvier 1864, elle disparut, enlevée par une main restée inconnue, et, pendant de longues années, on ne put en savoir de nouvelles. Enfin, dans ces derniers temps, les fidèles ont eu la joie de la retrouver à son ancienne place, de retour de son mystérieux voyage. N'est-ce pas le vieil humoriste anglais, sir Thomas Browne, qui déclarait qu'il aurait aimé à connaître Judas Iscariote? J'oserai dire que le larron de cette statue m'inspirerait presque une curiosité semblable. Nous aimerions à connaître les mobiles de son action et les phases diverses de sa vie morale entre le vol et la restitution. Est-ce un loustic mécréant qui a cru faire une plaisanterie et qui n'a voulu que rire? En ce cas, son accès de trop hardie bonne humeur une fois passé, vous voyez d'ici les inquiétudes qui ont dû tourbillonner sous son crâne et les heures variées d'angoisse qu'il s'est préparées. Quels soins pour cacher son vol ! Quelles transes d'être découvert! Si une main étrangère ouvrait par hasard la porte qui cache mon larcin et le reconnaissait, quelles en seraient les conséquences? La lapidation peut-être, la police correctionnelle certainement. Peut-être, agité par ces agréables perspectives, a-t-il songé à reporter la statue où il l'avait prise; mais l'occasion, qui avait été favorable pour le vol, ne l'a plus été au même point
pour la restitution. Peut-être a-t-il pensé' à la détruire, niais au moment d'accomplir son dessein, un reste de vénération s'est éveillé en lui et a été plus fort que la prudence; le vol commis était déjà un sacrilège, allait-il le rendre irréparable en en commettant un second qui serait une manière de déicide ! Si c'est, au contraire, un dévot, quelle a pu être sa pensée? S'est-il dit que, si cette image, au lieu d'entendre les prières sans nombre qui lui sont adressées, n'entendait que celles d'une seule personne, celles-là, auraient plus de certitude d'être exaucées, et a-t-il voulu accaparer pour lui seul une protection aussi puissante? Dans ce cas, qu'est-ce qui a pu le pousser à la restitution? Peutêtre un jour a-t-il été pris de remords et a-t-il pensé qu'il était injuste à lui de retenir égoïstement ce qui était lé bien commun de tous les fidèles; peut-être les événements de sa vie arrivés durant ces années ont-ils été de telle nature qu'il a dû croire que la Vierge ne prenait pas son action en bonne part, puisque ses prières n'étaient pas exaucées. Nous en sommes réduits aux conjectures, et c'est grand dommage, car, si la vie de ce plaisant malfaiteur, impie ou dévot, était connue, elle présenterait certainement la matière d'un beau chapitre de psychologie qui ajouterait à la connaissance que l'âme humaine a déjà d'elle-même.
Pour n'être pas originaire d'Auvergne et pour n'y avoir fleuri que tard, l'architecture gothique n'a pas laissé d'enrichir cette province de quelques-uns de ses plus beaux ouvrages. Telle est la cathédrale de Clermont, qui occupe l'emplacement d'une plus ancienne église bâtie par le vieil évêque saint Namace. C'est un édifice de la plus noble et de la plus élégante beauté, qui vaut les meilleures œuvres du nord de la France. Bâtie en pierres de lave, dont l'emploi, paraît-il, a commencé tard en Auvergne, car Notre-Dame-du-Port
a été bâtie de granit, elle présente bien l'aspect le plus agréablement enfumé que j'aie jamais vu à aucune église, à l'exception toutefois de la cathédrale de Saint-Jean à Lyon. Tout, à l'extérieur, nous dit bien que nous sommes en Auvergne, et nous laisse bien dans cette province, et la noire pierre de lave dont l'église est construite, et son aspect austère, et la jolie et fluette tourelle qui, partant du pied du portail septentrional, s'élance jusqu'à la toiture, sœur des tourelles de l'église d'Aigueperse et de Sainte-Croix de Gannat. Entrez maintenant dans l'intérieur, et soudain, oubliant l'Auvergne, vous vous sentirez en pleine Ile-de France ou en pleine Picardie. Cette église, c'est l'admirable chœur de Beauvais qui a été enlevé intact et apporté à Clermont : même élévation, même légèreté, même gracieux renflement au chevet, même réunion des nervures en plis de coquillages à la naissance de la voûte, même apparence de vaisseau renversé. Pour que la ressemblance fût plus frappante, le hasard a voulu que cette cathédrale n'eût que trois travées de nef, seulement ces travées sont de dispositions beaucoup plus heureuses que celles de l'église de Beauvais, car elles suffisent pour donner l'impression d'une nef entière, ce qu'on ne pourrait dire de sa rivale dont la nef commencée a été interrompue si bizarrement que les tronçons qui en ont été construits la font ressembler à un invalide dont les jambes auraient été amputées au-dessus du genou. Même date, même histoire, même destinée. Commencée au milieu du xm e siècle, faiblement continuée parmi les préoccupations cruelles du xiv c , elle fut ensuite complètement abandonnée lorsque l'âge du gothique fut passé, et ce n'est qu'aujourd'hui même qu'on s'est occupé d'en achever quelques-unes des parties. Enfin, pour compléter l'illusion d'une église du nord, de beaux
vitraux du xni" siècle, touffus de sujets que la lumière fait apparaître ou disparaître, selon qu'elle les frappe ou s'en éloigne, éclaire la cathédrale de ce crépuscule aux couleurs si variées et si passagères qu'un observateur ingénieux pourrait en composer une sorte d'horloge en notant l'heure précise où chacune des nuances prédomine. Les verrières des fenêtres de la nef sont moins belles que celles du chœur, étanl, comme toutes celles qui sont postérieures au xm 6 siècle, moins avares de lumière ; cependant la rosace du portail méridional compose bien le plus admirable châle de l'Inde que femme puisse rêver : c'est la même harmonie obtenue par des nuances sans éclat, noir, brun-clair, jaune-foncé, c'est le même dessin de figures qui semblent empruntées aux images du kaléidoscope, et d'arabesques qui semblent reproduire les caractères en paraphes des écritures orientales.
Certaines curiosités sont à remarquer dans la cathédrale de Clermont : de ce nombre sont quelques restes de peintures du xm c siècle encore assez bien conservées sur une partie du mur du chevet. Autant que nous avons pu le reconnaître, elles représentaient les scènes du jugement dernier, transformées en scènes de la justice féodale par les artistes de cette époque, fait qui n'a rien de bien extraordinaire, puisque la justice féodale était celle dont ils avaient le spectacle quotidien, mais qui a précisément aujourd'hui le mérite de nous montrer ce spectacle. Ces vieux artistes copiaient la réalité alin de se faire plus clairement comprendre de leurs naïfs contemporain cette réalité parle maintenant à notre imaginât: l'égal d'une vision de poète. C'est, ou plutôt c'éti même travestissement dont on peut voir les dera traces sur les murailles de plus d'une église, exemple dans ce qui reste de l'église de Saint-Me
à Chinon, en Touraine, ou dans la chapelle de Saint- Michel à Brioude, les anges transformés en hommes d'armes, précipitant les damnés ou les démons à grands coups des croix d'archevêque dont ils sont munis, ou saint Michel transformé en huissier de la salle d'audience de Dieu, posté contre une des barrières pour en défendre l'entrée aux spectateurs, et se servant du pied de sa croix pour repousser les curieux qui tentent de violer la consigne. Une autre curiosité, celle-là bien entière, est une horloge bizarre, trophée de victoire remportée par les habitants de Glermont sur ceux d'Issoire pendant les guerres de religion. C'est, on le voit, un trophée du même genre que le jacquemard enlevé aux habitants de Gourtray par Philippe le Hardi, mais moins naïf et beaucoup plus laid. Cette horloge se compose de trois figures qui frappent alternativement les heures : le Temps, armé de sa faux au sommet, Mars et le dieu Faune sur chacun des côtés. Enluminés, grimaçants, vulgaires, les trois personnages sont aussi vilains en effigie qu'ils le sont en fait ; néanmoins il y a dans ces figures une brutalité barbare d'où ressort une leçon de morale assez franche dans sa crudité. Le Temps, ridé, chauve, austère, triste, apparaît entre ses deux acolytes comme un exécuteur au milieu de ses aides ; voilà le bourreau de nos existences assisté de ses valets, Faune pour la besogne journalière, Mars pour les jours d'exception. La sensualité et l'antagonisme d'où naît la guerre, connaissez-vous de meilleurs auxiliaires du temps, et n'est-ce pas le résumé de toutes nos passions, de celles qui précipitent l'homme contre l'homme, et de celles qui soutirent subtilement et goutte à goutte l'existence de chacun de nous ?
Gomme Notre-Dame-du-Port, la cathédrale de Glermont est dédiée à la Vierge, dont une statue colossale
sortant de l'arbre généalogique qui prend sa racine dans Jessé, orne la toiture. Cette statue en remplace une plus ancienne nommée Noire-Dame du bon retour parce qu'elle était proche d'un campanile dont la cloche servait h annoncer aux chanoines les heures de la rentrée au chœur, et qui, brisée pendant la Révolution, n'avait pas été remplacée depuis, bien qu'elle fût dans le pays en grande vénération. Un sentiment de patriotisme local a ressuscité cette ancienne dévotion. Pendant la guerre de 1870, les dames de Glermont, émues d'effroi au spectacle de la marche toujours croissante des armées ennemies, firent vœu de remplacer la Vierge détruite si l'Auvergne était préservée de l'invasion. On sait comment cette province échappa au fléau de la guerre; en conséquence de ce vœu, la statue de la Vierge, qui put cette fois s'appeler à meilleur droit que jadis Notre-Dame du retour, est remontée à son ancienne place.
J'étais justement à Glermont au moment des fêtes de l'inauguration de cette statue; j'ai assisté à la procession qui parcourut la ville à cette occasion, et j'ai été frappé du changement qui s'était opéré dans ces cérémonies religieuses si populaires dans ces régions de la France centrale. Non seulement elles n'ont plus leur caractère d'autrefois, mais on oserait presque dire qu'elles ne s'adressent plus aux mêmes facultés. Dans mon enfance, elles avaient essentiellement un caractère imaginatif, et s'adressaient uniquement à l'imagination* Tout y était pour la pompe, le décor, le spectacle, tout y parlait un langage pittoresque et figuré. Je les vois encore se dérouler, en tête les enfants trouvés de l'hôpital, vêtus d'un triste costume de laine grise et portant à la main des cierges allumés, tout semblables à de pauvres petites âmes du purgatoire menées en troupe aux exercices de la pénitence réparatrice, puis
les innombrables compagnies de pénitents, blancs, bleus, rouges, gris, noirs, feuille-morte, psalmodiant d'une voix lugubre et presque effrayante sous leurs cagoules percées de deux trous à hauteur des yeux; puis les enfants et les adolescents travestis en personnages delà Passion, puis les haltes sans fin aux innombrables reposoirs, blanches et fragiles architectures de mousseline et de tulle, de fleurs et de mousse, tout cela traversant des rues où il n'était si pauvre maison qui n'eût sorti sa plus belle paire de draps pour masquer son humble façade. Dirai-je maintenant l'effet que ces cérémonies m'ont produit tant à Glermont qu'au Puy en Velay, où j'ai vu la procession de la Fête-Dieu, c'est-à-dire la procession par excellence dans toutes les contrées catholiques? Eh bien! elles ont pris un caractère, pour ainsi dire positif, utilitaire, bien d'accord avec ce temps de fêtes industrielles. Ce que le cortège recommandait au souvenir du spectateur à mesure qu'il se déroulait, c'étaient les œuvres pieuses de la religion, ses fondations de charité et d'éducation, son action sociale pratique, son industrie divine sur les âmes et les corps ; tout le côté imaginatif a disparu. Plus de pénitents : à Glermont, ils se sont éteints; au Puy en Velay, une seule compagnie de pénitents blancs réduite à quelques membres, sales, sans art du costume, le capuchon niaisement rejeté sur les épaules ; plus de représentations des personnages sacrés, plus de rues tapissées, h peine un reposoir. Autrefois la place qu'occupaient les frères de la doctrine chrétienne était bien modeste, et personne ne songeait à les remarquer; aujourd'hui ils composent vraiment la pièce importante du cortège. Les voici qui s'avancent en phalange carrée en tête de leurs élèves, sonnant à pleins poumons dans des instruments en cuivre un morceau de musique répété avec soin ;
plus loin, les élèves des pensionnats de religieuses chantent en chœur des cantiques sous la direction de leurs maîtresses : on dirait les scènes que présentent les concours d'orphéons. Puis viennent les œuvres de charité et les confréries de bienfaisance que le catholicisme mène à sa suite, sans insignes, sans symholes, sans costumes presque. Au Puy, je vois une longue file d'enfants vêtus de tuniques en drap vert qui marchent comme des écoliers de bonne tenue; je demande quels sont ces jeunes lycéens, et l'on me répond que ce sont les enfants trouvés de l'hôpital dont on a changé la triste livrée de misère contre ce costume presque élégant. Comment s'est opéré ce changement? Est-ce par la seule action des mœurs du siècle, ou bien y a-t-il eu une discrète complicité du clergé luimême pour mettre ces cérémonies populaires plus à l'unisson du ton du siècle et de ses préoccupations plutôt tournées vers les choses utiles que vers les choses d'imagination? Dans notre époque affairée et tiraillée, avons-nous toujours le temps d'observer les transformations qui s'opèrent dans la religion? Nous en connaissons les principales, celles qui exigent des conciles et des assemblées; mais les plus menues révolutions, celles qui peuvent s'opérer et s'opèrent sans bruit, celles qui se glissent dans les croyances ou les pratiques presque à l'insu des fidèles, les remarquonsnous bien toutes? Dans cette Auvergne si catholique encore, par exemple, savez-vous que le culte des saints locaux est menacé? Il parait qu'il y a dans l'église de cette province un parti puissant qui t; vaille, autant que son influence le lui permet, à dii nuer le nombre des fêtes patronales; je n'ai pas vérifier par moi-même ce qui en est, mais pend; que j'étais à Clermont, j'en ai entendu des plain àsseai vive*. Sans doute ce ne sont pas la des révo S5
tions d'où dépendent les destinées des empires ; cependant avec les institutions séculaires tous changements ont leur importance, et rencontrant ceux-là sur notre route, nous les notons en passant.
Il y a, paraît-il, à la cathédrale de Clermont, un sarcophage gallo-romain en marbre servant de maître autel; nous avons le regret de ne pas l'avoir remarqué, sans doute parce qu'on a commis Terreur de le dorer et de lui donner ainsi une physionomie contemporaine qui aura détourné notre attention. Un autre sarcophage servant également de maître autel dans la petite église des Carmes deschaux attenante au cimetière a vivement, en revanche, excité notre intérêt. Un travail curieux h faire, ce serait de chercher sur ces monuments gallo-romains quels sont, selon les diverses régions, les sujets religieux qui se répètent le plus fréquemment; on reconnaîtrait ainsi quelles parties du christianisme les ont plus particulièrement pénétrées et Ton saisirait souvent un des atomes rudimentaires qui ont formé la base de leur vie morale. Les procédés d'art et de composition des sculptures du sarcophage de l'église des Carmes sont les mêmes que ceux des sarcophages antiques ; une longue file de personnages qui se succèdent sur un même plan; mais au contraire de ces derniers, l'unité de composition manque, ou du moins s'est transformée ; il est évident qu'il y a ici non pas un seul sujet, mais plusieurs. Les sujets sculptés sur les côtés ne sont pas bien difficiles à reconnaître : c'est, d'une part, la Samaritaine et Jésus ; de l'autre, le petit Zachée juché sur son arbre pour contempler plus à son aise l'entrée dans Jéricho; mais il n'en est pas de même des sujets sculptés sur la face principale, qui provoquent singulièrement la recherche. A l'une des extrémités, deux hommes contemplent et touchent du doigt un arbre de petite taille ; un homme
vers lequel deux enfants semblent courir leur succède. A l'autre , plusieurs personnages s'avancent vers une sorte de temple égyptien ouvert, d'où sort toute droite une momie de la taille d'une poupée emmaillottée de bandelettes. JSn reculant, on rencontre ensuite une femme agenouillée devant un des personnages, et enfin le centre de cette composition multiple est occupé par une femme présentée de face, richement parée, les bras étendus en signe d'admiration vaincue. Il n'est possible de déterminer en toute certitude que les deux sujets placés aux extrémités; l'arbre et les deux hommes qui l'approchent figurent la parabole du figuier stérile qui, ne portant pas de fruits, doit être coupé et jeté au feu; la poupée emmaillottée de bandelettes à l'extrémité opposée figure assez clairement la résurrection de Lazare, et cependant ce n'est pas sans longs tâtonnements qu'on est arrivé h déterminer le sens de cette scène, où, par une erreur assez plaisante, Legrand d'Aussy, à la fin du dernier siècle, voulait voir une scène d'initiation aux mystères d'Isis. Quant aux autres épisodes, les érudits dissertent encore à leur égard et disserteront longtemps. Probablement il faut voir dans l'un de ces épisodes une figure du sinite parvulos ventre ad me, et peut-être dans un autre une allusion au miracle opéré sur la fille de Jaïre ; mais quelle est la femme aux riches atours qui occupe le centre? Beaucoup ont voulu y voir un symbole de l'âme humaine rachetée et dotée de l'immortalité, hypothèse qui n'est pas inadmissible, car elle s'accorderait assez bien avec la pensée générale qu'expriment ces sculptures, mais qui est cependant un peu en désharmonie pour la forme avec les autres sujets, en ce sens que tous les autres sont historiques, étant pris dans les textes mêmes de l'Écriture, tandis que celui-là serait purement métaphysique et abstrait. Pour moi, si j'osais émettre une hypothèse,
je serais tenté de ne voir qu'un seul épisode dans toute cette moitié de la face du sarcophage, et de reconnaître dans la femme du centre Marie la contemplative, et dans la femme agenouillée Marthe sa sœur. Maintenant, puisqu'il n'y a pas dans ces sculptures unité de sujet, il faut de toute nécessité que cette unité se rencontre dans la pensée morale qui rattache les uns aux autres ces divers épisodes. Cette pensée qui se laisse lire assez couramment, c'est une glorification de la vie des humbles et une promesse de la vie éternelle à ceux qui auront été simples d'âme et de bonne volonté, à ceux qui auront eu avec candeur le mépris d'euxmêmes comme la Samaritaine, qui auront désiré en toute naïveté de cœur comme Zachée, qui auront gardé les mœurs innocentes des enfants, qui auront eu la foi parfaite et la confiance sans réserve comme la famille de Jaïre et celle de Lazare. Quant à ceux qui n'auront pas possédé ces vertus, ils auront le sort du figuier stérile, ils seront coupés et jetés au feu. Au moment de clore ces lignes, une idée me frappe qui pourrait bien nous rapprocher encore davantage de la vérité. Puisque les sculptures de ce sarcophage expriment en toute certitude une glorification des humbles, pourquoi la femme du centre, si richement parée et dont le geste indique une sorte de défaite acceptée, ne serait-elle pas un symbole du monde païen de l'orgueil, de la puissance et de la richesse, vaincu par les vertus chrétiennes des pauvres et des petits?
La chapelle des religieuses de la Visitation qui occupent l'ancien couvent des Dominicains mérite une visite. Cette chapelle est creusée, h ses deux flancs, de deux niches richement sculptées qui ont longtemps servi d'autel, et que dans ces dernières années on s'est enfin décidé à repeindre et h restaurer en les laissant avec leurs souvenirs. Deux tombeaux s'abritaient sou?
ces niches, ceux de deux hommes bien inconnus aujourd'hui, mais qui furent autrefois deux des puissants de ce monde et deux des illustrations des frères prêcheurs, le cardinal Hugues Aycelin de Billom, et le cardinal Nicolas d'Arfeuille. Approchons-nous quelques minutes de ce passé rentré dans l'ombre, soufflons légèrement sur cette poussière, et nous allons voir apparaître quelques traces encore vives de la politique du moyen âge, comme on voit apparaître souvent des traces d'anciennes peintures lorsqu'on passe une éponge sur les murs d'une église ou d'un palais. J'aperçois par exemple que Hugues Aycelin *, de l'illustre famille des Montaigu d'Auvergne qui a fourni plusieurs chanceliers à la France et nombre d'évêques à Clermont, élu cardinal en 1288 par Nicolas IV, fut très en faveur sous le pontificat de Gélestin V, ce pieux ermite du nom de Pierre Morone, qui, par faiblesse d'âge et ignorance du monde, céda aux brigues secrètes du futur Boniface VIII et fut amené ainsi à faire cette abdication du siège pontifical que Dante, dans son indignation, a flagellée du nom du grand refus. Il est, dès lors, très probable qu'il fut un de ces cardinaux français dont l'introduction en masse dans le sacré-collège sous l'influence de la politique de Charles de Valois, le frère de saint Louis et le conquérant de la Sicile, rendit facile quelques années plus tard la translation du saint-
1. Quelques érudits d'Auvergne veulent, contrairement à la tradition, que le cardinal de Billom se soit appelé Pierre Séguin et non pas Hugues Aycelin de Montaigu, et allèguent, pour justifier leur assertion, diverses autorités, la Gallia christiana, Moréri, etc. Nous avons recouru naturellement à ces autorités, nous y avons même ajouté celle de Duchesne, Histoire des cardinaux français, et, comme ces autorités alléguées pour prouver le contraire sont précisément d'accord pour nommer Hugues Aycelin le cardinal de Billom, nous nous permettrons de continuer à lui laisser ce nom.
siège à Avignon. Nous sommes donc ici en présence d'un des ouvriers plus ou moins conscients de l'œuvre prochaine de Philippe le Bel, et la faveur dont le cardinal de Billom semble avoir joui sous Célestin V ne fait que confirmer cette probabilité. Il était tout à fait dans le courant de l'époque, comme on dirait aujourd'hui, car je vois que parmi les écrits théologiques qu'il a laissés se trouve un traité mystique sur la Vision béatifique, c'est-à-dire sur la nature particulière de la vision que possèdent de Dieu à cette heure les âmes bienheureuses, en attendant celle qu'elles en auront après le jugement dernier. Cette question subtile était, en effet, sous le vent à cette époque ; quelque trente ans plus tard, ce fut une de celles que notre pape français d'Euse de Gahors (Jean XXII), à l'esprit tout occupé de doctrines mystiques, aima le plus à approfondir en compagnie de ses franciscains. Le cardinal couché en face de Hugues de Billom, Nicolas d'Arfeuille, appartint à une famille dont il faut chercher le berceau près de la petite ville de Felletin, dans la province voisine de la Marche. Ces d'Arfeuille, dont le nom de famille était Morin, durent principalement leur fortune à l'un de leurs membres qui, à la terrible bataille de Mons-en-Puelle, en 1304, rendit au roi Philippe le Bel le service de lui sauver la vie, en reconnaissance de quoi le roi lui permit d'ajouter une fleur de lis à ses armes. A partir de ce moment, on les voit très puissants pendant les siècles qui suivent, notamment sous la papauté d'Avignon, où les cardinaux du nom d'Arfeuille se succédèrent, l'un, sous Clément VI (Pierre Rogier), dont ils étaient parents, un autre sous l'antipape Pierre de Lune, enfin celui dont nous voyons le tombeau dans cette chapelle des dominicains de Glermont sous l'antipape Clément VIL Ce fut donc, en toute certitude, un des membres de ce parti puissant
des cardinaux limousins qui, lorsque le saint-siège eut été rétabli à Rome, firent tous leurs efforts pour le ramener à Avignon et lancèrent le schisme dans le monde. Ce n'est rien moins que le grand souvenir de la papauté d'Avignon, de l'Église confisquée par Philippe le Bel au profit de l'influence française, qui s'abrite sous ces niches. Si ceux qui dormirent à leur ombre pouvaient se réveiller de leur sommeil éternel, ils seraient, eux, en mesure de nous apprendre avec l'information la plus minutieuse comment cette colossale affaire fut préparée, comment elle fut menée, comment elle périt, car ils en virent la naissance et la fin, ils y furent activement mêlés, et nul récit d'historien ne vaudrait certainement leurs anecdotes d'outre-tombe. Les monuments civils dignes de remarque de la ville de Clermont se réduisent à un seul, la jolie fontaine que l'évêque Jacques d'Amboise y fit élever au commencement du xvi e siècle, à l'instar des fontaines de Touraine. Cet évêque, ex-abbé de Gluny, qui appartenait à la maison d'Amboise, si puissante sous Louis XII, est un des hommes à qui Clermont doit le plus dans le passé pour sa décoration et son assainissement. Ce fut lui qui fit couvrir la cathédrale et fit placer sur la toiture cette colossale Notre-Damedu-Retour, que nous y avons vu replacer. A cette époque comme aujourd'hui, Clermont souffrait beaucoup de la rareté de l'eau, et ces souffrances ne se bornaient pas aux incommodités qui en résultaient pour les ménagères. Savaron nous apprend qu'elles étaient de nature beaucoup plus grave, car on était souvent' contraint d'envoyer quérir l'eau fort loin, « à l'occasion de quoi se commettoient plusieurs ravissements es personnes des femmes, filles et chambrières, et estoient plusieurs inconvénients de feu ». Pour obvier « à ces dangers et maléfices », l'évêque Jacques
d'Amboise demanda et obtint du roi la permission de faire conduire les eaux de Royat à Clermont, permission qui lui fut accordée. Il mourut au milieu des travaux, et son œuvre fut continuée par un ingénieur florentin, Gabriel Simeoni, qui, mandé d'Italie tout exprès pour mener l'entreprise à fin, fut tellement enchanté par l'Auvergne qu'il en laissa une description en langue italienne, y resta jusqu'à sa mort, et y élut domicile éternel précisément dans cette chapelle des Dominicains que nous venons de quitter. La fontaine élevée par Jacques d'Amboise en conséquence de sa philanthropique entreprise, construite en pierre de Volvic, est à trois étages semés de charmantes figurines d'enfants qui rendent l'eau beaucoup à la manière du petit Manne kinpiss, de Bruxelles, et surmontés d'un personnage qui présente les armes des d'Amboise, le tout exécuté dans le meilleur goût de la Renaissance. Cette fontaine est, dis-je, le seul monument civil qui, à Clermont, mérite l'attention, car nous ne comptons pas la statue monumentale de Desaix, érigée sur la place de Jaude. La mémoire du héros de Marengo n'a pas eu meilleure fortune que sa destinée. Mal coiffé, mal présenté, portant la main sur son épée avec un geste théâtral, ce Desaix de bronze aurait pu servir de modèle à quelque acteur de notre ancien cirque, mais il n'est qu'une pauvre représentation du soldat noble et modeste dont la carrière fut si malencontreusement abrégée par la mort. Le musée de Clermont contient cependant un projet de monument par Antonin Moine, dont le choix aurait été préférable, car l'ingénieux artiste avait compris avec beaucoup de finesse que le meilleur moyen de rendre hommage à la mémoire de Desaix était de consacrer ce moment fatal où la mort le saisit au sein de la victoire, et que ce qui rend cette figure militaire sympathique et tou-
chante, c'est moins la reconnaissance des services rendus pendant sa courte existence que le regret de ceux que sa mort précoce ne lui a pas permis de rendre. Le musée de Clermont, sans être d'une grande richesse,. contient pourtant un certain nombre de choses intéressantes. Quelques-unes des plus curieuses sont certaines répétitions de divers tableaux de Gallot qui se trouvent è. Rome au palais Gorsini. Un de ces tableaux représente le tohu-bohu de la foire de Florence au xvi° siècle, cabarets installés parmi les denrées amoncelées, cavaliers passant au milieu des groupes qui s'écartent pour n'en être pas écrasés ou renversant les paniers des marchandes, paysans attroupés autour d'un charlatan à longues moustaches, coiffé d'un chapeau de Scaramouche, le corps ceint d'un énorme serpent familier qui le fait ressembler à une ancienne enseigne de pharmacie métamorphosée en homme, belles dames et seigneurs en carrosses dorés. D'autres représentent des pendaisons militaires de bandits, de révoltés ou de soldats maraudeurs. Ces troupes en belle tenue et en bon ordre, serrées en épais carrés autour des potences, contrastant par leur masse avec le petit nombre des condamnés, ces potences, pour ainsi dire gloutonnes, qui ont déjà dévoré plusieurs existences et qui en attendent encore d'autres, ces condamnés pliant sous la terreur du supplice dont quelques secondes à peine les séparent, ces moines confesseurs montant avec les patients les degrés de l'échelle fatale qu'ils vont tout à l'heure redescendre seuls, et continuant leurs exhortations jusqu'à strangulation finale, cette solennité de la mort déshonorée par la vulgarité du supplice, cette implacabilité impassible de la justice sociale mise en présence de ces affres de l'agonie et de ces angoisses de la chair défaillante qui seraient faites pour toucher de pitié les plus durs de ces spectateurs s'ils étaient
pris isolément, tout cela produit l'émotion de sérieuse tristesse que sait donner par moments Fauteur des Malheurs de la guerre, moins bouffon que sa réputation, et qui a encore plus de philosophie que de verve. Un portrait du vertueux rhéteur Thomas, donnant à première vue sous la feuille de verre qui le protège une impression de pastel, est à noter : visage rond, nez petit et en forme de boule, type Auvergnat extrêmement marqué, bien poudré, bien coiffé, de tenue soignée comme son style, l'air souriant et ouvert, très jeune encore de visage, c'est une honnête figure sympathique et presque jolie à force de candeur. En parlant de Riom, j'ai déjà signalé le portrait de Dulaure vieux et son médaillon par David d'Angers ; le musée de Clermont possède un second médaillon de ce grand sculpteur, celui d'un personnage bien différent du jacobin Dulaure, l'abbé de Pradt, archevêque de Malines, si connu par son rôle de publiciste sous l'Empire et la Restauration, figure intelligente et décidée, physionomie sérieuse avec quelque chose d'affairé, un homme distingué avec une pointe légère de présomption. Jacques Delille est là aussi, autre type très prononcé d'Auvergnat, avec ses gros yeux étonnés qui le font ressembler à une grenouille amatrice des beautés de la nature, et les chantant sans fin ni trêve des bords de son bassin ou de son ruisseau natal. Le ruisseau natal de Delille! Cela est mieux qu'une plaisanterie, car, pendant que j'étais à Clermont, on m'a proposé de me mener voir la prairie où ce chantre de la nature fut conçu des libres embrassements d'une demoiselle de qualité et d'un jeune homme de condition qui, pensant sans doute par anticipation avec Alfred de Musset que la nature est le plus puissant des aphrodisiaques, jugèrent agréable de renouveler sous une forme assortie au caractère du xvm e siècle VOarislys
de Théocrite. Cette prairie se trouve près de Pontgibaud, mais comme le voyage ne laissait pas d'être long et fatigant, je l'ai laissé à exécuter aux touristes futurs. N'est-ce pas cependant qu'on ne pourrait rien rêver de mieux que cette prairie pour la procréation du chantre descriptif des Jardins et des Trois règnes de la nature? Le hasard a souvent de singulières harmonies, et celle-là en est une à justifier les fameuses théories de Michelet sur la génération.
La bibliothèque renferme aussi plusieurs curiosités, une bible manuscrite ayant appartenu au cardinal de Billom, quelques éditions rares, mais les plus précieux de ses trésors sont deux pièces manuscrites, l'une de Marguerite de Valois, première femme de Henri IV, l'autre une lettre de Massillon pour porter remède à certains désordres ecclésiastiques de son diocèse *. M. Edouard Vimont, conservateur de la bibliothèque de Glermont, qui, pendant toute notre excursion, a mis h nous être utile un empressement dont nous ne saurions assez lui marquer notre reconnaissance, a bien voulu les faire copier pour nous *. Terminons cette esquisse par la pièce de Marguerite : aussi bien ne trouverions-nous pas conclusion plus heureuse et plus piquante. Cette pièce est une donation de Marguerite à son favori Canillac, où le caractère désordonné de la spirituelle princesse se révèle tout
entier. Voici le texte de cette donation; nous le
1. Les curieux trouveront cette dernière pièce dans la correspondance inédite de Massillou publiée par l'érudit abbé Blampignon, à qui nous devons tant de curieuses révélations sur le grand évêque.
2. M. Vimont est auteur d'un guide en Auvergne dont feront bien de se munir tous les touristes qu'attire particulièrement l'étude de la géologie. Us y trouveront une nomenclature précise et bien ordonnée et une description intéressante des puys qui forment la chaîne des monts Dôme.
transcrivons respectueusement dans toute son étendue et avec ses nombreuses répétitions, mais en prenant cependant, pour plus de clarté, la liberté de supprimer les myriades de fautes d'orthographe — deux ou trois par chaque mot — dont il est émaillé. Gela est étrange, n'est-ce pas, cette princesse qui pense si finement, sent avec tant de vivacité, écrit avec tant d'esprit, et qui est affligée d'une orthographe de fantaisie que ne saurait égaler la plus illettrée des grisettes contemporaines? Eh! mon Dieu, oui, l'orthographe est, comme la propreté, une conquête toute moderne, car jusqu'à la fin du dernier siècle nombre d'illustres personnages ont maintenu leur droit de ne pas la savoir. La conquête n'est cependant pas si considérable qu'elle le semble au premier abord ; autrefois on écrivait sans orthographe dans un style admirable, aujourd'hui nous écrivons avec orthographe des choses assez fréquemment plates.
« Nous, Marguerite, par la grâce de Dieu, royne de Navarre, sœur unique du roi, duchesse de Valois et d'Étampes, comtesse d'Agenois, Rouergue, Senlis, de Marie, de la Fère et des sireries de Rioux, Rivière, Verdun, et Albigeois, etc., en considération des très signalés offices et très agréables services qu'avons reçus et espérons recevoir de Jean de Beaufort, marquis de Ganillac, lesquels ne saurions jamais assez reconnaître, pour satisfaire en partie et non selon notre bonne volonté ni le mérite de ses bons effets, mais seulement selon notre pouvoir et pour témoignage de la perpétuelle souvenance que voulons avoir des bons offices qu'avons reçus de lui, lui avons donné, donnons, cédons et transportons à lui et aux siens tous les droits que nous pouvons avoir sur le comté d'Auvergne et autres terres et seigneuries dudit pays
d'Auvergne appartenantes h la royne notre très honorée dame et mère, lesquelles nous peuvent et doivent appartenir tant pour le partage et légitime qui nous est dû que pour les deux cent mille francs que notredite dame mère donna par contrat de mariage que pour la rente d'iceux qu'elle nous constitua au denier douze, Tan 1570, par le susdit contrat, desquels elle n'a depuis rien acquitté. Et pour ces mêmes considérations susdites des bons offices reçus de messire Jean de Beaufort, marquis de Ganillac, lui promettons aussi la somme de quarante mille écus, payables au plus tôt qui nous sera possible ; plus lui promettons lui bailler par chacun an, lorsque nous jouirons de notre bien, la somme de dix mille écus de pension, et en attendant que notre domaine soit liquidé, nous lui en promettons six mille. Plus lui promettons des premiers bénéfices vacants en nos terres jusqu'à la concurrence de trente mille livres de rente, et n'ayant voulu, pour certaines bonnes considérations, faire passer ceci par notaire, l'avons voulu écrire et signer de notre main, et sceller de notre sceau, promettant en foi et parole de royne vouloir inviolablement entretenir et effectuer ce que ci-dessus est contenu sans jamais le vouloir ou pouvoir révoquer, promettant aussi bailler audit sieur marquis tous dons, contrats, promesses, et autres expéditions qu'il avisera lui être nécessaires pour l'entretènement et accomplissement de ce que dessus, toutes les fois et quantes qu'il nous en requerra. En témoin de quoy nous avons écrit et signé les présentes de notre main. Donné à Usson, l'an 1588, le 8 septembre.
« Marguerite.
« Par la royne de Navarre, sœur unique du roi,
« FoURNIERi »
N'est-il pas vrai que voilà une pièce qui dément peu ce que nous savions du caractère de Marguerite, de sa faiblesse, de sa bonté, de sa prodigalité, de son aptitude à faire des dettes, de son inclination à faire passer avant tous autres biens les affections de son esprit toujours, celles de ses sens souvent? Ganillac lui a rendu certains bons offices, et impuissante qu'elle est à les reconnaître dans le présent, elle engage l'avenir entier et donne tout sans réserve, sans mesure, avec une spontanéité de reconnaissance extraordinaire et comme d'un mouvement de tendresse irrésistible. Étonnons-nous maintenant qu'elle ait passé les dernières années de sa vie dans la gêne et aux prises avec des dettes qu'elle était impuissante à payer.
Décembre 1875 — Mars 1816.