LES GRANDS JOURS D'AUVERGNE ET FLÉCHIER
Une des choses qui étonnent le plus le voyageur qui parcourt les provinces de l'Auvergne et du Velay, c'est le nombre de ruines qu'il rencontre sur sa route. Ici, les églises seules se dressent intactes, inviolées ou rajeunies, comme pour nous dire que de tout ce qui composait la vie ancienne de ces régions, il ne subsiste plus que l'élément impérissable, c'est-à-dire le peuple encore fort pieux dont elles abritent les croyances séculaires; mais de tous les châteaux qui couronnaient les forteresses naturelles de ce pays hérissé, il ne reste que des débris. Ce fait seul, à défaut de tout témoignage écrit, suffirait pour révéler h un observateur intelligent à quel point la féodalité a été puissante en Auvergne, car c'est une loi en quelque sorte fatale de la destruction qu'elle est toujours en proportion de la puissance, du respect et de la longévité des dominations auxquelles elje s'attaque, en sorte que, lorsque nous trouvons dans telle province plus de monuments encore debout d'un pouvoir disparu que nous n'en trouvons dans telle autre, ce n'est pas une preuve que ce pouvoir y a été plus considérable et plus populaire, c'est au contraire une preuve qu'il y a
tenu une moindre place. En effet, la féodalité, c'est-àdire le pouvoir à court espace et la domination à frontières étroites, est tellement le gouvernement naturel de cette contrée, où chaque lieue de terre est séparée de la lieue voisine par les obstacles des montagnes, qu'il a fallu, pour la déraciner, un excès de destruction. Aussi aux deux grandes causes de ruine qui ont sévi sur toute la France, les guerres religieuses et la Révolution française, est-il venu s'en joindre ici une troisième, moins ardente, bien plus implacable et autrement efficace que les deux autres, le cardinal lie Richelieu. Il a décapité, rasé, démantelé autant qu'il a pu, et il a pu longtemps ; cette volonté unique, mais froide, ferme et constante, a fait plus que n'auraient jamais fait les assauts multipliés des armées et les impétueux déchaînements des passions populaires. Nulle page d'histoire ne saurait être aussi éloquente et aussi instructive que ce simple aspect du pays, où se lit cette persistance de la féodalité en Auvergne, et ces rencontres sans cesse renouvelées de ruines où se révèlent la lutte opiniâtre et le triomphe de Richelieu en caractères ineffaçables.
De tels pouvoirs, si bien fondés sur des habitudes séculaires et en si parfait accord avec le caractère physique des lieux, ont la vie dure. Frappée définitivement à mort par Richelieu, la féodalité auvergnate ne succomba pourtant pas immédiatement. Galvanisée par les troubles de la Fronde, qui créèrent assez d'insécurité sociale pour donner à ses anciens penchants d'arbitraire l'occasion de s'assouvir librement et assez de faiblesse dans le pouvoir central pour qu'elle n'eût pas à craindre d'en être châtiée immédiatement, elle prolongea son agonie jusqu'à la majorité de Louis XIV, et c'est cette agonie dont nous voyons les derniers spasmes dans les Mémoires de Fléchier sur les Grands
Jours de 1665. Cette lecture est aujourd'hui la préface obligée de tout voyage en Auvergne qui se propose un but d'investigation historique. Certes, si jamais artiste en style aima peu les gravures à la manière noire, c'est bien Fléchier, le mondain bienveillant, l'optimiste vertueux, dont le sourire toujours égal éclaire de la même lumière une galanterie aimable et une scélératesse insigne, et pourtant quels tableaux ressortent de ses récits sans ombres et sans contrastes 1 Les noms les plus illustres de la province, les Beaufort, les Montboissier, les d'Espinchal, les d'Apchier, noircis de crimes et salis de sang, une justice locale impuissante par poltronnerie ou silencieuse par complicité, un clergé délivré de toute discipline ecclésiastique par les difficultés de la surveillance et devenu aussi sauvage que les solitudes rustiques où il exerce son ministère, un peuple en proie à ce que la superstition a de plus noir, l'ignorance de plus dangereux et la férocité de plus sanguinaire, toujours disposé à prêter l'aide de sa brutalité à l'arbitraire dont il souffre, enfin ce goût de l'arbitraire également répandu dans toutes les classes et à tous les étages de la société où chacun ne songe qu'à abuser soit par la violence, soit par la fraude, voilà l'odieuse réalité que Fléchier nous présente enveloppée d'enjouement et agrémentée de badinages, mais dont la lumière de son sourire et le fard de son bel esprit ne parviennent pas à altérer le visage sinistre. Partout ailleurs la féodalité est morte en héroïne, toute brillante de vaillance, de chevaleresque indiscipline, de fidélité touchante à un état social perdu ; ici, au contraire, elle est morte en damnée, avec laideur, toute enténébrée de sauvagerie factieuse et de brigandage, dans le mépris de toutes les lois humaines et dans l'oubli de toutes les lois divines. On voit que nous cherchons peu à atténuer les récits de
Fléchier ; eh bien ! cependant, cela une fois dit, nous demandons à faire, à l'excuse de cette laide féodalité auvergnate expirante, quelques réserves qui nous paraissent de simple bon sens, et qu'ont trop négligé de faire jusqu'ici, à notre avis, les nombreux critiques qui se sont occupés du livre charmant de Fléchier.
Les faits racontés par Fléchier sont odieux, sont-ils une condamnation bien sérieuse des anciennes classes féodales? Nous venons de le dire, la responsabilité en est singulièrement partagée et ne doit pas retomber sur la seule noblesse, car la plupart de ces crimes sont parfaitement roturiers. C'est qu'ici une cause plus puissante que les institutions a eu action sur elles pour les exagérer et les dépraver. Ici, la féodalité a bien créé la société générale à son image ; mais c'est après que la nature des lieux a eu fait la féodalité à la sienne, et voilà pourquoi elle n'y porte pas le même visage qu'on lui voit ailleurs. Tout gouvernement, quel qu'il soit, va bien vite jusqu'au bout de lui-même, lorsqu'il trouve dans la nature des lieux trop de facilités pour abuser, et la montagne fut, pour la féodalité du centre hérissé de la France, ce que la plaine fut pour l'orageuse démocratie des Flandres, une auxiliaire d'abord, et puis bien vite une inspiratrice de mauvais conseils. Gomme ces gorges profondes sont bien préparées pour ensevelir le crime, comme ces solitudes invitent au mal, comme ces plis du terrain sont disposés à merveille pour l'embuscade et la surprise, et comme la violence se sent à l'abri des représailles derrière ces remparts de hautes montagnes! Encore aujourd'hui, dans notre siècle de grandes routes et de chemins de fer, le voyageur reste effrayé en songeant avec quelle rapidité l'homme redeviendrait sauvage dans ces provinces, si, par un hasard quelconque, elles étaient pendant un temps déli-
vrées de tout lien avec le pouvoir central. Que nos communeux français réalisent jamais leur fameux plan de gouvernement morcelé, et ils verront vingt ans après quelle superbe moisson de crimes ce sol d'Auvergne aura porté, et s'il ne leur faudra pas tenir des grands jours démocratiques pour en avoir justice. Il n'a pas fallu moins, en effet, que la puissante centralisation moderne pour mettre fin à cette sauvagerie, car jusqu'au commencement de ce siècle, l'Auvergne fut une des provinces où il se commettait le plus de violences contre les personnes. Passées les dernières clartés du jour, les routes étaient impraticables; quelles terreurs, il y a cinquante ans, pour le voyageur attardé, lorsqu'il voyait s'avancer la nuit, et quelle hâte pour gagner un gîte qui souvent, encore, était sans sécurité! Le voyageur dans ces régions, c'était ce que sont les naufragés pour les habitants de certaines côtes maritimes, une proie à dépouiller, une sorte d'étranger sur lequel la nature des lieux donnait le droit de prise. Il n'était protégé ni par la modestie de sa condition, ni même par sa pauvreté : toucheurs de bestiaux, étameurs ambulants, porte-balles surtout, n'en faisaient que trop souvent l'expérience. Quant aux gîtes où l'on cherchait un abri contre le péril, un fait dira ce qu'ils valaient : cette histoire, si répandue et si populaire autrefois du voyageur qui entend la nuit ses hôtes comploter contre sa vie, c'est de ces régions d'Auvergne, du Velay, du Gévaudan et des Cévennes qu'elle est principalement sortie. Ajoutez que s'arrêter dans ces gîtes, tout en vous préservant pour la nuit, était souvent un moyen sûr d'être attaqué le lendemain, car ces gîtes étaient aussi ceux des malandrins du pays qui y trouvaient toutes facilités pour étudier la physionomie et les allures du voyageur, s'instruire de la route qu'il devait suivre, mesurer le
degré de résistance qu'il pouvait opposer. Il n'y a pas trente ans qu'une dame de notre connaissance, voyageant dans le Cantal, fut avertie charitablement, dans l'auberge où elle logeait, de ne pas se mettre en route le soir, sur certains propos suspects qui avaient été entendus. C'est assez en dire pour montrer que les mœurs dont Fléchier nous présente le tableau accusent beaucoup plus encore la nature des lieux que les vices des institutions féodales, et qu'il n'est pas fort étonnant que la noblesse d'Auvergne n'ait pas échappé à une rudesse et à une violence qui étaient communes à toute la population.
L'irrégularité de la justice royale était une seconde cause de désordre, non moins forte que la précédente. Il est assez naturel que les crimes soient d'autant plus nombreux que la punition en est plus lointaine et plus incertaine. Prenez aujourd'hui, dans notre France démocratique, telle province que vous voudrez, la moins inaccessible, la moins hérissée, la plus ouverte, l'Orléanais, par exemple, établissez que la justice n'y sera rendue qu'à longs termes, et vous verrez dans quelle proportion les crimes vont augmenter. A la vérité, les criminels seront de nature fort différente de ceux de Fléchier; ils porteront des noms démocratiques au lieu de porter ceux des Beaufort et des Montboissier ; sera-ce là une bien grande compensation? Le criminel est, en plus d'un point, assimilable au joueur; comme ce dernier, il tente la chance et s'en remet au hasard; ce qui l'encourage ou le retient, c'est la certitude ou l'incertitude de la punition. Il y a mieux : le crime, même assuré de son châtiment, ne sera nullement découragé, si ce châtiment ne doit s'exécuter qu'au bout d'un certain temps. Dites à celui qui balance à commettre un crime qu'il devra répondre de sa conduite dans quinze ou vingt ans, et
aussitôt toute hésitation eessera, car cet homme se fera certainement l'application du vers si connu de notre fabuliste :
Le roi, Fane, ou moi, nous mourrons.
Or, c'était là, en toute évidence, un des raisonnements de ces criminels d'Auvergne : J'aurai à répondre de ma conduite, cela est sûr, mais quand? Je ne sais, dans dix, dans vingt ans peut-être ; serai-je encore de ce monde h cette époque, ou les circonstances n'auront-elles pas changé, ou ma conduite passée ne serat-elle pas comme noyée dans les préoccupations d'un nouveau règne? Eh bien! qu'ai-je à craindre alors, et pourquoi ma rapacité, mes convoitises ou ma haine se refuseraient-elles satisfaction ?
Le châtiment de ces crimes d'Auvergne fut rude et fort; M. de Novion et M. Talon frappèrent sans pitié, sans ménagements, sans égard aux personnes, ou plutôt ils y eurent égard, mais ce fut pour augmenter la sévérité de leurs arrêts de tout le poids de la qualité des coupables. Une chose faite pour blesser et attrister profondément le cœur en lisant les Grands Jours de Fléchier, c'est qu'on ne peut s'empêcher d'y constater l'injustice de la justice humaine et qu'on est amené à faire ainsi un retour sur la faiblesse inhérente à notre nature, qui ne veut pas qu'il y ait parmi nous rien qui soit absolument pur. Le procès du vicomte de La Mothe-Canillac en, est une preuve des plus mélancoliques. Voici des magistrats qui viennent en grand appareil et en grande solennité pour rétablir la justice, et leur premier jugement est une demi-iniquité. Préoccupés de donner à leur œuvre de réparation une préface capable de frapper vivement les imaginations, ils choisissent précisément le moins coupable parmi
tous ces gentilshommes criminels d'Auvergne, et ils le sacrifient sans merci pour le salut d'Israël. Le vicomte de La Mothe-Canillac avait commis un meurtre, à la vérité, mais il avait été insulté, volé et compromis par son ennemi, et il l'avait tué presque loyalement, en rase campagne, en pleine lumière, en se défendant contre lui ; bref, son action ne dépassait pas la mesure des vengeances ordinaires que les gentilshommes de cette époque avaient encore l'habitude de tirer les uns des autres. Il est vrai qu'il avait contre lui d'avoir suivi le parti du prince de Gondé pendant les guerres civiles de la Fronde ; or, la Fronde était maintenant finie, le roi avait triomphé de ses ennemis, et ce rôle ancien du prévenu était une raison de plus d'être scrupuleusement équitable, afin que la sentence ne portât pas figure de vengeance; mais quoi! il fallait faire un exemple, et aucune de ces circonstances atténuantes ne put prévaloir sur les calculs d'une sévérité préméditée et convenue d'avance. Arriver le premier est en toute chose un grand bonheur ou un grand malheur, et, si l'on y regarde de près, on voit que ce qui perdit le vicomte de La Mothe-Canillac, c'est que les Grands Jours s'ouvrirent par son procès. Aurait-il été condamné aussi sévèrement trois semaines après? Assurément non. Plaisante justice qu'une rivière borne ! avait dit Pascal presque à cette même époque ; plaisante justice, dont un délai de trois semaines augmente ou diminue la sévérité ou la clémence, disonsnous à notre tour en lisant dans Fléchier ce triste arrêt, si bien fait pour rappeler notre pauvre nature humaine à la modestie qui lui sied toujours.
Le livre de Fléchier sur les Grands Jours d'Auvergne est l'un des plus agréables que nous ait laissés notre littérature du xvn e siècle, et cependant, s'il était jugé selon les exigences de la critique moderne, il n'échap-
perait pas à une certaine sévérité. Cette épithète d'agréable que nous venons d'employer ne dit-elle pas, toute louangeuse qu'elle est, la nature du blâme qui ne manquerait pas de lui être adressé s'il paraissait aujourd'hui, car n'est-il pas étrange que des actions dont le récit demanderait tantôt les fortes ombres de Rembrandt, tantôt même la nuit épaisse du Caravage, soient invariablement peintes avec les tendres couleurs de l'aquarelle et du pastel? Le style du livre n'est donc pas en rapport avec le sujet : c'est que le pittoresque en littérature n'était pas encore venu au monde, et que tous ces artifices d'un style à la Rembrandt étaient parfaitement inconnus. Pour manquer d'accord avec son sujet, ce n'en est pas moins un style qui possède ses mérites très particuliers. D'une nudité absolue, presque sans images, il est cependant d'un agrément extrême que l'on ne songe à chercher d'ordinaire que dans les styles très ornés. C'est une belle prose, nette, limpide, correcte, qui porte bien la double date et de l'âge de l'auteur, et de l'époque où le livre fut composé. Tout y est d'une pureté, d'une aisance, d'une modernité accomplies; rien de gauche ni d'embarrassé, surtout rien d'archaïque ni de suranné, nuls restes des tournures des styles précédents, nulle phrase à nœuds compliqués, nulle période à replis traînants. Ce livre est celui d'un homme jeune qui n'a aucune des façons de s'exprimer d'un plus vieux temps, parce qu'il a eu l'heureuse fortune d'arriver jeune au monde au moment précis où la langue était achevée et toute classique. Seul le bel esprit y marque le voisinage presque immédiat de l'hôtel de Rambouillet et le patronage affable des Montausier et des Chapelain ; encore ce bel esprit y est-il ménagé avec une sobriété et un bon goût qui révèlent que le temps a marché, qu'on s'éloigne
déjà de la source de la préciosité, et que, tout proche qu'il est, Phôtel de Rambouillet est déjà dans le passé. Cette préciosité, d'ailleurs, se fait plus sentir que reconnaître, car c'est moins dans les formes du langage et les tournures du style que dans l'allure du récit qu'elle se rencontre : récit vif, rapide, tout d'une haleine, sans aucun point d'arrêt ni ralentissement, mais frappé cependant d'une légère affectation comparable à celle d'un coureur agile qui, pour faire admirer sa vitesse, trouve moyen d'exagérer sa légèreté par quelque geste voulu, quelque inflexion du corps préméditée, quelque manière adroite de rebondir de terre ou de porter le pied en avant, capable d'attirer l'attention.
Il est aussi un autre genre de censure auquel le livre de Fléchier n'échapperait à coup sûr pas de nos jours. On ne manquerait pas de l'accuser de mondanité, de scepticisme, presque d'incrédulité; on ferait remarquer avec une apparence de raison le désaccord qui existe entre le ton de ce livre et le caractère de l'auteur; on demanderait si c'est bien une digne préparation à un futur épiscopat que d'écrire des récits dont la galanterie est la préoccupation constante quand elle n'en est pas la matière principale. Heureusement pour nos plaisirs et notre instruction, on n'avait pas encore inventé au xvii siècle ce pédantisme de nos sociétés contemporaines qui demande à l'homme de commencer par se mutiler pour être mieux en harmonie avec ses fonctions, qui ne veut se représenter un magistrat qu'avec une tenue roide et gourmée, et un prêtre qu'avec un visage triste et morose, qui, en un mot, demande à l'homme de prendre d'abord figure de sot pour mieux porter le masque de sa profession. Au xvn e siècle, on pensait, au contraire, avec Pascal, qu'Aristote et Platon, que nous nous figurons toujours en robes noires de docteurs et en bonnets carrés, étaient
d'honnêtes gens aimant à rire et à converser avec leurs amis. Un tel livre suffirait aujourd'hui pour faire soupçonner la vertu de l'auteur ; or, s'il est une vertu qui n'ait pas été soupçonnée et dont les contemporains aient rendu bon témoignage, c'est bien celle de Fléchier : seulement il s'est rencontré que ce vertueux avait de l'esprit, ce qui, à coup sûr, est le meilleur auxiliaire pour bien prêcher la vertu; de la politesse, ce qui certainement ne peut que la rendre plus aimable; enfin, comme Fénelon, du goût et du sentiment pour la beauté, ce qui, à la rigueur, ne saurait être interdit à celui qui veut faire admirer Dieu par sa création, et louer l'artiste par la perfection de son œuvre. Si ce monde est une vallée de larmes, comme il n'est que trop vrai, il est bien permis au moins, ne fût-ce qu'en manière de consolation, de remarquer que les lignes en sont souvent heureuses et que les fleurs qui y poussent ont souvent de l'attrait pour les yeux, et la consolation sera encore assez chétive. Il y a enfin de la galanterie dans Fléchier, et il y en a même beaucoup ; mais ce n'est qu'une preuve qu'il possédait une des qualités les plus essentielles chez un prêtre, c'est-à-dire l'onction, car qui donc n'a remarqué h quel point cette qualité nommée onction, toute faite de suavité et de tendresse, et qui demande à être pétrie dans les baumes les plus exquis du langage, est proche parente de la galanterie?
Ce qui prêterait plus sérieusement à la controverse, c'est le caractère particulier de la religion que laisse entrevoir Fléchier et qu'on peut hardiment lui attri-* buer sans crainte de calomnie. Cette religion toute de lumière, purement' abstraite et morale, n'a rieti poui* les sens et l'imagination charnelle ; Elle fait Visible*ment bon marché de toute la partie légendaire, traditionnelle, miraculeuse, de la dévotion populaire. Ce
sont là choses que Fléchier ne critique pas, auxquelles il ne contredit pas, qu'il ne réfute pas, mais qu'il nomme avec un sourire, et qui visiblement ne lui sont de rien. Il en est de même des pratiques de la dévotion conventuelle dont il fait, toutes les fois qu'il les rencontre sur sa route, des peintures dont rien n'égale le badinage tempéré et la discrète ironie. Quelles jolies pages que son tableau des vingt De profundis simultanés et discordants de l'église des cordeliers et sa description plaisante des mauvaises peintures du cloître des dominicains! quelles silhouettes finement enlevées que celles du père capucin rencontré à Vichy, et du frère jacobin trop crédule aux histoires miraculeuses en l'honneur de son ordre ! Ce sont là des pages auxquelles Voltaire aurait applaudi sans aucun doute, et cependant on se tromperait grossièrement, si l'on voulait y voir une marque anticipée de l'esprit du xviii 6 siècle. Tout cela, pour Fléchier, est badinage inoffensif, de même que ces pratiques sont des bizarreries extérieures qui ne sont pas identifiées à l'essentiel de la religion, et cette religion, pour Fléchier, c'est un christianisme spiritualiste quelque peu cartésien, qui porte bien le signe de l'esprit du xvn e siècle. La religion de Fléchier, comme sa prose, appartient à ce que le xvn c siècle eut, en somme, de meilleur. Eh! sans doute, ce n'est pas là tout le christianisme, mais c'est bien celui des esprits cultivés de son temps et de son pays, et nous ne nous étonnons point de ne pas le trouver moins philosophique et plus imaginatif. Qui donc, cherchant dans les peintures de Poussin et de Lesueur la figure de la Religion, serait assez naïf pour s'étonner de ne pas lui trouver le même visage qu'il lui voit dans les peintures de Murillo ou dans celles deZurbaran?