ET LES
Les romans historiques étaient fort à la mode parmi nous il y a quelque quarante ans ; aujourd'hui au contraire ce genre est tellement déchu de son ancien prestige que c'est presque une audace que de recommander comme une lecture à la fois émouvante et instructive un récit consacré à la peinture des âges passés. C'est une grave injustice à notre avis que cette défaveur, et nous essayerions volontiers un plaidoyer pour venger ce genre trop délaissé des accusations souvent légères dont il a été l'objet, si le récit que nous voulons signaler n'était assez riche en intérêt pour nous dispenser de cette tâche. D'ailleurs, ce plaidoyer ne serait pas précisément à sa place ici, car c'est à peine si cette œuvre mérite le nom de roman, tant elle se tient près de l'histoire et tant elle lui reste fidèle, même en s'en écartant. C'est un récit consacré aux entreprises et aux aventures d'une formidable association de pirates qui, sur la fin du x e siècle, s'établit sur les bords de la Baltique, à l'embouchure de l'Oder, et
fut longtemps un souci et un danger pour les souverains du nord. L'auteur, M. Dasent, est un des hommes les plus versés de l'Angleterre dans la connaissance des vieilles annales de la Scandinavie et de la littérature islandaise, et il est notamment le traducteur du célèbre Saga de Niai. Aussi, tout plein de son sujet, abonde-t-il en détails et en -épisodes qui donnent de l'authenticité même aux parties purement romanesques de son œuvre. L'érudition de l'auteur nous est une garantie de la vérité des mœurs qu'il nous présente, même quand les faits dont il se sert pour nous les présenter sont légèrement inexacts. Il a d'ailleurs loyalement expliqué dans la courte préface qu'il a mise en tête de son récit en quoi consiste la principale de ces inexactitudes : c'est qu'il a suivi pour la disposition des faits la succession même dans laquelle ils sont présentés par le Saga des vikings de Jomsburg, de préférence à la succession établie après enquête par la critique historique moderne. Ayant à choisir entre l'ordonnance de l'histoire poétique et l'ordonnance de l'histoire critique, il a choisi la première comme répondant d'une manière plus directe et plus vivante aii genre de composition qu'il se proposait. Inexactitude vénielle s'il en fût, et à laquelle les lecteurs, même les plus érudits, ne perdront pas grand'chose. Pour prendre un des plus considérables parmi ces faits, je suppose que peu de lecteurs se soucieront de savoir si ce ne fut pas à la bière des funérailles du roi Harold à la dent bleue plutôt qu'à celle de Harold le Superbe, père de Sigvald, capitaine de Jomsburg, que Sweyn prononça son vœu contre Ethelred d'Angleterre et que les vikings prononcèrent le leur contre Hakon-Jarl de Norvège; plus d'un en revanche aimera à savoir ce que c'était chez les vieux Scandinaves qu'une bière des funérailles et quelles scènes s'y passaient. En termes plus gêné-
raux, c'est moins l'exacte chronologie de faits aujourd'hui absolument enfouis sous la poussière des siècles que la vérité des mœurs, dont le récit de M. Dasent contient une peinture très vivante et très complète, qui importe au lecteur moderne. C'est cette peinture que nous nous proposons d'en tirer, en écartant les parties plus particulièrement romanesques et en groupant autour des principaux personnages tous les détails qui sont de nature à faire apparaître une image fidèle du dur berceau des nations du Nord, du sauvage enfant que nous y entendons vagir, et des terribles pères nourriciers que nous voyons faire auprès de lui office d'éducateurs *.
Un livre de Thomas Carlyle, les Anciens Rois de Norvège, qui nous arrive en même temps que le roman de M. Dasent, nous permet à beaucoup d'égards de compléter et d'animer encore ce tableau. Ce livre, suite de notes admirables où l'auteur a résumé toute l'histoire de la dynastie d'Harald Haarfagr avec le relief puissant qu'il sait donner à tous ses récits et la vie dont il sait animer la moindre figurine historique qu'il présente, est le résultat probable d'une étude entreprise pour éclaircir les rapports si intimes, mais si compliqués et si obscurs qui ont uni avant et après la conquête danoise l'Angleterre saxonne et les pays Scandinaves. Tous ceux qui connaissent Thomas Carlyle savent, sans que nous ayons besoin de leur en donner l'assurance, qu'ils trouveront dans son livre toute parcelle d'héroïsme, tout acte valant la peine d'être connu ou taute parole valant la peine d'être retenue, qui peuvent se rencontrer dans ces vieilles annales du Nord. Tout ce qu'il y a eu d'humain en Norvège pendant
1. Voir notre traduction des Vikings de la Baltique dans la collection de romans étrangers publiée par la librairie Hachette.
plus de trois longs siècles est contenu dans ce volume court, mais dense de faits et de caractères comme une vieille peinture de Van Eyck ; le reste est affaire d'érudition pure ou de curiosité. Combien un tel livre est fait pour inspirer le regret que ce moyen âge anglais, dont Garlyle a dit si souvent qu'il était l'époque où l'Angleterre avait été plus particulièrement fertile en hommes vraiment grands, n'ait pas trouvé en lui son historien et son juge !