LES VIKINGS DE JOMSBURG
A l'époque où nous transporte le récit de M. Dasent, c'est-à-dire vers la fin du x e siècle, l'aventureux esprit d'entreprise des hommes du Nord avait subi une altération radicale, conséquence de la transformation bienfaisante que traversaient alors les contrées Scandinaves. La vieille féodalité barbare, plutôt vaincue par la nécessité des temps que par le déclin des qualités guerrières et du féroce esprit de liberté qui l'avaient jusqu'alors maintenue, cédait partout la place à l'élément monarchique ; aux mêmes années et presque aux mêmes heures, Gorm en Danemark, Eric en Suède, Harald Haarfagr en Norvège, jetaient les fondements des trois monarchies du Nord, royautés d'abord bien imparfaites, bien rudimentaires et bien grossières, mais qui étaient tellement voulues par la nécessité qu'au bout de moins d'un siècle elles avaient acquis une force inéluctable, avaient revêtu leur forme parfaite, s'étaient conquis un renom équivalant à ce que nous appelons la gloire, et que même l'une d'elles, celle de Danemark, s'était élevée jusqu'à la splendeur la plus magnifique. C'est ici l'occasion de faire une remarque qui a son intérêt. Tous les peuples
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européens, même les plus infimes, ont tour à tour exercé la suprématie sur notre continent ou ont eu leur heure de prépondérance ; seul le Danemark semble faire exception à cette règle générale et se présente dans l'histoire toujours faible ou toujours malheureux; cependant il a eu son heure comme toutes les autres nations, et même il les a toutes devancées dans cette voie de la suprématie; seulement cette suprématie, il faut aller la chercher dans une lointaine et barbare époque, la plus ténébreuse qu'ait jamais traversée l'histoire humaine. A moins que Ton ne veuille compter l'Espagne musulmane des Abdérame comme une puissance européenne, quel était, entre le dernier tiers du x e siècle et le premier tiers du xi e , — alors que la France gisait étouffée sous l'agonie carlovingienne ou rassemblait humblement ses plus proches tronçons sous les premiers Capétiens, alors que l'Allemagne, après avoir ramassé l'héritage de Gharlemagne, le sentait encore mal assuré en son pouvoir, et que Rome passait d'anarchie en usurpation et d'usurpation en anarchie sous les princes de la famille de Théodora et de Marozie, — le royaume réellement prépondérant, sinon le Danemark de Sweyn et de Knut, qui conquirent et gouvernèrent l'Angleterre, tinrent pendant leurs règnes le royaume naissant de Suède dans leurs intérêts et sous le protectorat de leur amitié et disputèrent la Norvège aux deux Olafs? Knut le Grand, fils de Sweyn à la barbe fourchue, petit-fils d'Harold à la dent bleue, qui porta le Danemark à un si haut degré de puissance, en fut le quatrième roi seulement, en sorte que la suprématie qu'il lui conquit fut presque voisine de son berceau, tant les choses vont vite lorsqu'elles ont rencontré leur vraie direction et leur juste engrenage. Dans ce souvenir, tout lointain qu'il est, le Danemark actuel peut encore
trouver une consolation à ses malheurs répétés et à sa récente mutilation.
Dans ces conditions nouvelles, la piraterie Scandinave dut nécessairement cesser d'être ce qu'elle avait été, une véritable institution sociale. Chaque année en effet, lesjarh et les petits rois des contrées du Nord rassemblaient, dès que le printemps revenait, les jeunes guerriers de leurs districts, et, se mettant à leur tête, s'embarquaient pour quelque expédition aventureuse où ils pouvaient gagner richesse et renom ; c'était comme un système régulier d'écoulement pour le tropplein des éléments d'ardeur et de turbulence qui surabondaient dans cette barbarie vigoureuse, et comme une consécration annuelle de ces mâles qualités de courage et d'énergie que la religion d'Odin recommandait à ses sectateurs comme les seules qui fussent dignes d'estime et de louange. Ce brigandage régularisé, légitimé et élevé à la hauteur du patriotisme était à la fois une école de guerre et une carrière constamment ouverte aux ambitions de la jeunesse Scandinave. Ces moyens de faire son chemin et de se créer sa place étaient bien barbares, mais dans ce monde, où le ttruggle for life de Darwin domine, hélas! trop réellement, est-il bien sûr que l'on ne trouverait pas quelque chose d'analogue à, ces violentes méthodes de parvenir, même au sein des sociétés les plus civilisées? Par exemple, un des principaux griefs que le baron Lisola, ce fougueux Franc-Comtois qui fut un adversaire si acharné de Louis XIV, faisait valoir contre la France auprès de la maison d'Autriche, c'est que la noblesse française avait pour principe d'entretenir constamment la guerre, afin que ses enfants trouvassent à leur entrée dans la vie une carrière assortie à leur condition et de plus grandes chances de fortune. Et n'est-il pas vrai aussi que, lorsqu'un peuple a été
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conquérant heureux pendant quelques années seulement,, il s'est habitué à l'idée qu'il lui est légitime de s'enrichir par les armes du bien d' autrui et que, lorsque l'insuccès arrive, il se regarde presque comme frustré ? Beaucoup de choses en ce monde sont affaires de forme, et peut-être ce vieux système de piraterie Scandinave ne nous paraît-il si loin de nos instincts que parce qu'il se présente à nous revêtu de la chemise de mailles.
Sans doute, cette institution de la piraterie était un mal ; cependant, comme une loi de la nature ne veut pas qu'il y ait si grand mal qui ne soit mêlé de quelque bien, elle ne fut pas sans fruit pour le progrès humain. Grâce à cette habitude des expéditions navales annuelles, les hommes du Nord furent de remarquables colonisateurs. Par eux, l'Islande glacée entra dans le concert de la civilisation naissante, et l'Islande leur paya plus tard ce bienfait en tenant ces registres de leurs exploits et de leurs aventures, qui, connus sous le nom de Sagas, ont formé un des monuments historiques les plus vivants et les plus originaux que la mémoire humaine ait composés. D'autres peuplèrent les îles Péroé, désertes jusqu'à eux; d'autres encore, les îles anglaises des Hébrides, des Shetland et des Orcades, où un frère de notre Rollon, fondateur du duché de Normandie, Einar, s'avisa, dit-on, le premier, de se servir de la tourbe comme combustible. Je viens de nommer l'auteur le plus considérable de ces établissements, de celui qui fut le plus fécond en conséquences historiques, succès de la première croisade, création du royaume des Deux-Siciles, civilisation anglaise, sans compter les plus menus bienfaits pour notre pays qui ont découlé de la conquête de Rollon. Enfin ce fut, dit-on, un certain Islandais du nom d'Éric le Rouge qui découvrit le premier l'Amérique vers la
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fin du X e siècle. Si, comme nous le disions tout à l'heure, beaucoup d'opinions sont affaires de forme , il faut avouer aussi que le renom est fréquemment simple affaire de chances. Au fond, ces compagnons de Ragnar Lodbrog ou de Rolf le Marcheur, que faisaientils d'autre que ce qu'avaient fait les aventuriers grecs de l'époque primitive, et que cherchaient-ils, sinon quelque Colchide à piller ou quelque Salente à fonder? Et n'est-il pas vrai que, s'ils n'ont gagné que le nom de pirates au lieu de celui de héros que se sont acquis les corsaires grecs, c'est qu'ils n'ont pas eu la chance que les chants admirables qui les ont célébrés soient arrivés à faire partie de l'éducation traditionnelle de l'Europe? Cependant ils méritaient la même fortune, car les uns et les autres présentent entre eux d'assez singulières ressemblances, et peut-être, de tous les membres de la famille aryenne, les peuples de l'extrême nord sont-ils ceux qui se rapprochent le plus des enfants de la lumineuse Grèce. Les uns et les autres furent également féroces avec héroïsme et fourbes accomplis, navigateurs curieux et grands conteurs d'histoires ; sous ce dernier rapport, l'Islandais, narrateur intarissable, est un véritable frère pour le Grec à la faconde brillante. Les uns et les autres ont conçu et composé leur ancienne histoire d'une manière identique et sous forme poétique, ceux-ci par les chants des rapsodes, ceux-là par les chants des skaldes et les récits des Sagas. Ces ressemblances ne se bornent pas au moral : de tous les types de beauté des divers peuples européens, la beauté anglaise et Scandinave, quand elle est sérieuse, est celle qui, pour la netteté du profil, la précision des traits et la perfection générale du dessin, se rapproche le plus du type classique que la sculpture grecque nous a transmis. Enfin il n'est pas jusqu'aux croyances et aux supersti-
tions des deux races qui n'aient de singulières analogies : les trois Nornes de la religion d'Odih ne sont que les trois Parques sous un autre nom, et l'ambroisie dont les héros se délectaient en compagnie des dieux de l'Olympe pourrait bien avoir eu le goût de l'hydromel à saveur d'ambre que les guerriers Scandinaves buvaient dans le Valhalla en compagnie des Ases divins.
Ce ne fut pas, on le conçoit, sans les plus extrêmes difficultés que les nouvelles royautés du Nord vinrent à bout d'une habitude si puissamment enracinée. Il y avait d'immenses obstacles à surmonter, et le principal était celui qui se rencontre toujours dans toute nation qui change son état social : c'est que les réformateurs avaient été élevés dans les institutions mêmes qu'ils étaient appelés à changer. La plupart de ces rois avaient été vikings eux-mêmes et pouvaient être appelés à le redevenir, car, pendant tout le x c siècle et une grande partie- du xi e , la piraterie fut le refuge de tous les grands qu'atteignaient les revers de la fortune. Un héritier légitime du trône était-il exclu de la couronne par un usurpateur, un fils de roi avait-il dispute avec son père, un roi même tombait-il du pouvoir, immédiatement la piraterie lui ouvrait ses rangs, et la vie d'aventure lui offrait la promesse de le revancher. Le roi Sweyn, fils naturel d'Harold à la dent bleue, et, par ce fait de sa naissance, en querelle avec son père, fut viking pendant toute sa jeunesse et conquit le trône par ce moyen. Le premier roi de Norvège, Harald Haarfagr, mit tous ses efforts à limiter la piraterie; cependant ses fils, et particulièrement l'aîné, Eric, son héritier, furent vikings, dans la pire acception du nom. Vikings aussi les deux fils de Rognwôld, le principal ministre d'Harald Haarfagr, Einar, colonisateur des Orcades, et Rolf le Marcheur,
notre Rollon de Normandie; vikings aussi les fils de Hakon-Jarl, dont nous verrons les vikings de Jomsburg mettre le pouvoir à deux doigts de sa perte. Enfin, plus d'un siècle après Harald Haarfagr, les deux plus grands rois qui soient sortis de son sang, Olaf, fils de Tryggvi, et saint Olaf, furent vikings jusqu'à leur avènement, et vikings non par exception, mais absolument et de profession. On voit que les rois du Nord, au x e siècle, eurent plus d'une occasion de faire l'application du proverbe latin : quis custodiet ipsos cwtodes, car ceux qui étaient chargés de réprimer la piraterie la pratiquaient eux-mêmes.
Directement les rois du Nord ne purent donc faire que peu de chose pour arrêter cette coutume, et en réalité toutes les mesures qu'ils prirent se réduisirent à deux. La première, c'est qu'ils s'interdirent d'organiser et de commander comme autrefois les expéditions maritimes, abstention qui, sans empêcher la piraterie, eut l'avantage de lui enlever sa principale légitimation et de lui faire perdre toute existence officielle. La seconde, résolument appliquée par Harald Haarfagr, fut la prohibition de toute entreprise de vikings contre les terres et les personnes de ses sujets de Norvège. Ce n'étaient pas en effet les seules nations étrangères qui payaient les frais de ces expéditions. Bien que les Normands aient inondé l'Europe entière de leurs hordes pendant deux siècles, c'étaient cependant les régions du Nord, de l'Islande aux côtes d'Angleterre, qui restaient le théâtre principal de leurs exploits, et par conséquent les pays Scandinaves avaient à en souffrir autant que les contrées les plus lointaines. Une flotte de pirates norvégiens ou danois se trouvait-elle, soit à l'aller, soit surtout au retour, à court de vivres, elle descendait sur la côte de Norvège ou de Danemark, pillait les fermes et enlevait les bes-
tiaux. C'est par parenthèse à un acte de cette piraterie intestine que la vieille Neustrie dut de devenir la Normandie, Rolf le Marcheur — ainsi nommé parce qu'il avait les jambes si longues qu'il était forcé d'aller toujours à pied, aucun cheval n'étant assez haut pour lui — ayant été obligé de s'enfuir devant la colère d'Harald Haarfagr après un vol de bestiaux commis au retour d'une expédition. Heureusement, à ces mesures répressives vint s'ajouter pour la piraterie Scandinave une cause de décadence plus générale et plus efficace, et cette cause ce fut simplement l'existence même des nouvelles monarchies, qui donnèrent un centre à ces ardeurs jusqu'alors éparses et à, ces ambitions qui tiraient chacune de leur côté, faute d'un but commun qui pût les satisfaire toutes. La monarchie nationalisa cet esprit d'aventures, qui jusqu'alors s'était obstiné dans un individualisme barbare en substituant les grandes entreprises collectives aux petites entreprises privées. Ce fut là particulièrement le cas du Danemark. Quel intérêt pouvaient avoir désormais des expéditions qui avaient pour résultat la conquête d'un îlot à moitié désert ou le pillage d'un coin de terre, lorsque la royauté proposait pour but aux ambitions inquiètes la conquête de l'Angleterre entière? Alors s'opéra une grande et définitive transformation. La piraterie, exclue de l'État, officiellement désavouée en quelque sorte et n'ayant plus d'existence sociale légitime, se chercha une nouvelle forme qui lui permit de vivre encore, et la trouva dans l'association. Des sociétés se formèrent, où affluèrent les aventuriers non seulement de la Scandinavie, mais de toutes les nations voisines, et dont les membres étaient unis entre eux par des engagements qui équivalaient à des vœux. De ces sociétés, la plus considérable fut celle des vikings de Jom, localité aujour-
d'hui inconnue, où ils avaient bâti une forteresse, mais que Ton doit chercher sur la côte de la Baltique, non loin de l'embouchure de l'Oder. Sous cette dernière incarnation, la piraterie fut pendant un temps plus formidable que jamais, car elle devint permanente d'intermittente qu'elle était, et elle présenta des forces comme bien peu de nations auraient pu en montrer à cette époque d'anarchie et de pouvoirs divisés. Les vikings de Jomsburg formaient un corps de 10 000 hommes, pirates et soldats de profession, unis entre eux par les engagements les plus stricts, possesseurs d'une forteresse qu'ils tenaient pour la forme seulement sous la suzeraineté du roi des Wends, et d'une flotte de 150 vaisseaux, commandés par des chefs, fils de jarls, qui apportaient au service de la compagnie la puissance sociale que leur donnaient leur naissance et leur parenté. Ces pirates étaient tous des hommes de choix, car on n'entrait dans leur compagnie qu'aux conditions les plus sévères. Nul ne pouvait y être admis avant dix-huit ans et après trente ans. Chaque homme prêtait à son admission le serment de venger tout membre de la bande comme son propre frère. Tout guerrier qui cédait à un autre à égalité d'armes, tout homme qui parlait légèrement de la bande, ou qui colportait quelque nouvelle avant l'autorisation du capitaine, tout soldat qui retenait indûment pour lui une part de butin, qui dans une difficulté quelconque laissait échapper un mot de crainte ou une plainte, était exclu sur-le-champ. Enfin l'obligation du célibat était formelle; nulle femme ne pouvait pénétrer dans l'intérieur de la forteresse, et il était interdit de s'absenter plus de trois nuits de suite sans la permission du capitaine. N'en déplaise à M. Dasent, c'est un tout autre nom que celui de condottieri de la mer que méritaient ces pirates, car com-
ment ne pas surprendre ici sous une forme barbare et païenne le type même de ces associations qui furent si puissantes aux siècles suivants? La compagnie des vikings de Jomsburg fut, en toute réalité, un ordre de piraterie dans le même sens que les templiers, les hospitaliers, les chevaliers teutoniques et porte-glaives furent des ordres de chevalerie. On voit par là où il faut chercher le principe et le patron de ces sortes d'institutions qui ne sont pas nées, comme on Fa dit, des croisades, mais qui sont tellement inhérentes à la race germanique qu T on les rencontre sous diverses formes partout où cette race était établie. Ce que firent réellement les croisades, ce fut de les multiplier, de leur donner vogue et faveur, d'en sanctifier le principe et d'en montrer la force et la portée.
Les chefs étaient à l'avenant de l'institution, des ébauches premières de chevaliers, déjà parfaites pour certains traits, encore informes pour d'autres. Le fondateur de la compagnie avait été un certain Palnatoki, pirate fameux, qui, paraît-il, conserve encore aujourd'hui dans ces régions du Nord l'ombre d'un nom. A l'époque où commence le récit de M. Dasent, le capitaine était un fils du jarl de Scanie, Sigvald, que l'histoire nous présente comme un personnage étonnamment subtil, perfide et rusé. Un autre chef fameux était Bui, fils de Veseti, jarl de Bornholm, soldat dur, avare et rapace, qui, pendant ses expéditions, était parvenu à remplir d'or deux grands coffres qu'il ne quittait ni jour ni nuit, et qu'il emportait toujours avec lui lorsqu'on allait en mer. Quand les expéditions se faisaient sur terre, comme ces coffres étaient une charge trop lourde pour qu'un cheval pût les porter, Bui préférait ne pas quitter la forteresse. Ces fameux coffres le suivirent à la bataille navale contre Hakon-Jarl, souverain de Norvège, où il fut blessé
mortellement ; alors, les ramassant de ses moignons sanglants et les plaçant sous ses bras, il s'élança dans la mer et s'en alla garder ses trésors pour l'éternité comme un dragon Fafnir des flots. Les rangs de la compagnie étant ouverts à, tous les aventuriers valeureux non seulement de la Scandinavie, mais des pays étrangers, il s'y trouvait un vieux pirate gallois d'extraction princière, Beorn, fils du roi gallois Howell le Bon, lequel, ruiné par une expédition de vikings, avait demandé la réparation de sa fortune au mal même qui l'avait détruite. Compagnon de Palnatoki, il était père d'armes de son petit-fils, Vagn, jeune guerrier qui est le héros favori de M. Dasent et qui représente, clans son récit, l'éternel jeune premier, indispensable à tout roman. Ces personnages sont tous historiques, et la conduite que leur prête M. Dasent est conforme à l'histoire. Une courte observation : tout à l'heure nous disions qu'il y avait plus d'une étroite ressemblance entre les anciens Grecs et les anciens Scandinaves; maintenant voici qu'à la résonance de leurs noms, Palnatoki, Bui, Aki, Veseti, on dirait des personnages échappés des anciens poèmes de l'Inde.
Le récit de M. Dasent abonde en détails minutieux sur la manière de vivre des vikings. Entrons par exemple dans leur salle de festins, vaste et long carré percé de deux portes étroites à ses deux extrémités, et éclairé sur ses deux flancs par de petites lucarnes pratiquées trop haut dans la muraille pour pouvoir fournir passage. Des deux côtés de la salle couraient deux rangées de bancs, interrompues au milieu par deux sièges plus élevés, réservés l'un au capitaine et l'autre à son lieutenant. Devant ces bancs se plaçaient les tables, qu'on établissait sur des tréteaux et qu'on enlevait après chaque repas. Au centre de la salle, pendant l'hiver, on allumait de distance en distance de grands
feux dont la fumée s'échappait par des ouvertures pratiquées au toit. On mange beaucoup dans le récit de M. Dasent, ce qui n'a rien d'extraordinaire avec des héros du genre de ceux qu'il a choisis; toutefois, quelque robuste que fût leur appétit, les vikings ne faisaient que deux repas, un le matin à neuf heures, et le second le soir à la même heure. On mangeait davantage au premier et on buvait davantage au second, qui était vraiment interminable, car, aussitôt que les tables étaient enlevées, les vikings commençaient à se porter mutuellement des toasts, et les libations de bière et d'hydromel les conduisaient fort avant dans la nuit. D'abord le capitaine se levait, tenant une corne pleine d'hydromel dont il vidait la moitié, sommait son lieutenant, placé en face, de lui faire raison, et lui tendait la corne, que ce dernier achevait ; puis, de siège en siège, chaque homme sommait ainsi son vis-à-vis, et les toasts se succédaient indéfiniment au milieu des causeries et des chants. Cette ivrognerie quotidienne avait son code de belles manières : un viking devait être un buveur adroit autant que solide. Le grand art consistait à vider la moitié de la corne sans laisser tomber une goutte de la liqueur; on renversait la tête, on baissait la corne de manière que la liqueur pût tomber dans la bouche sans que le vase touchât les lèvres, tour d'adresse que les paysans et le peuple de diverses régions pratiquent encore, puis, lorsque la corne était à moitié vidée, on la redressait d'un coup sec. Les repas se passaient exactement de la même manière à la table des rois du Nord, à cette différence près que, lorsque des femmes y assistaient, elles se tenaient sur une estrade élevée transversalement à l'extrémité de la salle, et qu'aussitôt après les gâteaux et les friandises, auxquels les guerriers ne touchaient jamais, elles se levaient, laissant les
hommes à leurs libations, coutume que la société, anglaise garde encore aujourd'hui. On voit à quel point Shakspeare a été un peintre fidèle des anciennes mœurs du Danemark, lorsque Haml'et nous montre le roi s'enivrant bruyamment avec ses hommes ou, pour parler le langage de cette vieille cour barbare, avec ses convives, expression qu'il ne faut pas entendre dans le sens d'invités, mais qui était le nom des cavaliers entretenus par le roi pour porter ses messages ou faire fonctions d'aides de camp. C'étaient à peu près les leudes et surtout les antrustions de nos rois francs, et comme cette institution des Convives se retrouve identiquement dans la Perse antique, à la cour des rois achéménides, il est évident qu'il faut chercher son origine dans les lieux où la Perse et les nations germaniques eurent leur berceau commun, l'Ariane, la Bactriane ou chez ces Saces, dont le nom a été conservé sans altération par les conquérants de l'Angleterre. Ces vikings, uniformément munis de quatre armes offensives, la hache, l'épée, la lance et l'arc, et d'une seule arme défensive, le bouclier, ne connaissaient pas nos modernes distinctions militaires et étaient indifféremment marins, fantassins ou cavaliers, selon que le demandaient les circonstances des expéditions. Leur costume était plutôt celui de marins que de soldats, des pantalons aisés, un vêtement de grossière laine rousse, des chaussures de cuir et un bonnet à pointe rattaché sous le menton ; les mieux équipés portaient la chemise de mailles et un casque plat en acier ; c'est à peu près l'équipement sous lequel les chapiteaux des très anciennes églises romanes nous présentent les gardiens du tombeau de Jésus. Leurs navires méritent une mention spéciale. Ce n'étaient plus ces barques d'osier recouvertes de cuir dans lesquelles les vieux pirates se lançaient à l'aventure, ou même ces longs
bateaux dont l'apparition avait effrayé Charlemagne ; c'étaient de belles galères, à cinquante rangs de rames, pouvant contenir de cent cinquante à deux cents hommes d'équipage, très allongées sur les flancs, très hautes et très recourbées à la poupe et à la proue. Artistement travaillées, peintes et dorées à leurs extrémités, munies de voiles composées de bandes alternées de couleur bleue, rouge et verte, décorée? d'ornements et de figures sculptées, on les nommait dragons ou serpents de guerre, parce qu'elles présentaient la forme d'un serpent dont la proue montrait la tête, dont les flancs dessinaient les replis, et dont la poupe figurait la queue. Quelques-uns de ces ornements étaient en métal, et, fait curieux, c'était l'Angleterre, industrielle dès cette époque, qui avait, paraît-il, le monopole de cette fabrication d'art ; le roi Sweyn, nous apprend Carlyle, s'y fournissait des figures dont il décorait les navires à l'aide desquels il conquit une partie du pays. Outre leur nom général de dragons ou de couleuvres de guerre, chacun dç ces navires portait un nom particulier comme nos modernes vaisseaux, nom généralement emprunté au règne animal : le Bison, le Lion, Y Ours, le Corbeau, le Cheval de mer, le Long serpent. Lorsqu'on se préparait à une action navale sérieuse, on attachait tous ces vaisseaux ensemble par des cordages, de manière à présenter un front de bataille plus redoutable à l'ennemi, dont tous les efforts consistaient à rompre la. ligne. Si elle était une fois rompue, la déroute devenait inévitable, ou l'action générale se disséminait en cent actions particulières entre navire et navire.
11 est à peu près inutile de dire que les vikings excellaient dans tous les exercices du corps, mais un fait plus particulier et moins remarqué, c'est qu'ils semblent avoir eu un goût prononcé pour les tours de
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force des acrobates et les tours cTadresse des jongleurs. Les lecteurs d'Augustin Thierry se rappelleront certainement les rois de mer lançant leur pique au sommet du grand mât et l'attrapant au vol pour la lancer de nouveau. Un viking de race royale et destiné à devenir roi de Norvège, Olaf, fils de Tryggvi, était particulièrement fameux à cette fin du x siècle par ses exploits d'adresse. Il savait jongler avec cinq poignards qu'il rattrapait par le manche, lançait son javelot de l'une ou de l'autre main indifféremment, et même en lançait deux à la fois avec autant de sûreté et de précision que s'il n'en eût lancé qu'un seid. Il faisait mieux encore, car il parait qu'il pouvait courir sur la pointe des rames pendant qu'elles étaient en mouvement, tour d'adresse difficile à comprendre et qui certainement aujourd'hui enrichirait son homme. Les hommes du nord portèrent ces arts de jongleurs dans tous les pays où ils s'établirent; et l'habitude s'en conserva longtemps, car à la bataille d'Hastings, c'est-à-dire plus de cent cinquante ans après la fondation du duché de Normandie , nous voyons un soldat du nom de Taillefer préluder à, l'engagement en exécutant des tours d'adresse avec sa lance pendant qu'il entonnait le chant de Roland à Ronce vaux.
Des trois grandes solennités de la vie humaine, les vikings, ne se mariant pas, n'en connaissaient qu'une, celle des funérailles, qu'ils célébraient encore selon les rites héroïques de la religion d'Odin. Lorsqu'après un combat ils étaient maîtres du champ de bataille et que leurs morts restaient en leur possession, ils lavaient leurs blessures, peignaient leurs cheveux et les revêtaient de leurs plus beaux habits, à l'exception des pieds, qu'ils laissaient nus pour un instant ; puis, cette toilette achevée, ils déposaient le corps de chaque guerrier sur son bouclier et plaçaient ses armes à ses
côtés. Les morts étaient alors en bonne tenue pour paraître convenablement devant la valeureuse compagnie de la salle d'Odin. Il ne restait plus qu'à les munir de chaussures pour le voyage suprême, lequel était long et fatigant, car il fallait se rendre d'abord à la demeure de l'infernale Hela, située à une profondeur de neuf mondes ; la déesse y retenait les lâches et les esclaves et laissait les vaillants prendre la route du Valhalla. On apportait donc les chaussures des morts, que pour cette circonstance on appelait souliers d'enfer; le soin de les attacher appartenait aux plus proches parents du mort, à défaut de parents, à son frère d'armes : fraternité qui, dans une telle association, était considérée comme plus étroite que les liens du sang. Ces cérémonies accomplies, les vikings enlevaient les morts sur les boucliers et les transportaient au lieu de leur sépulture. Si le terrain environnant présentait quelque tumulus naturel, un tertre suffisamment élevé ou un monticule, on en décapitait le sommet de manière à obtenir une surface plane, on déposait les morts sur cette surface, on creusait tout autour un fossé profond et on entassait la terre jusqu'à ce que la forme du monticule fût à peu près rétablie. Si le terrain ne présentait aucune élévation convenable, on entassait sur les morts d'énormes amas de terre, de gravier et de cailloux. C'étaient là les funérailles ordinaires et pour le commun des soldats ; mais dans les grandes circonstances et pour les grands chefs la sépulture était plus héroïque. De même que les rois barbares étaient ensevelis avec leur cheval de guerre, les chefs vikings étaient ensevelis avec et dans leur vaisseau, dont on abaissait le grand mât et qu'on entourait et remplissait de terre jusqu'à ce qu'il eût disparu pour faire place à un gigantesque tumulus de forme oblongue, couronné d'énormes pierres.