‹ Choses du Nord et du MidiChapitre 8 sur 53 · ITALIEN · texte numérisé non relu

ITALIEN

Lorenzo Benoni, phases de la vie d'un Italien, écrit en langue anglaise, mais non par une plume anglaise f , est l'œuvre d'un ancien révolutionnaire italien, d'un ex-membre de la Jeune-Italie, d'un ami de Mazzini, et renferme la confession des espérances et des déceptions d'un républicain désabusé. M. Ruflini, son auteur,

1. Les choses s'usent vite dans le siècle où nous sommes, aussi ne sommes-nous pas sûrs que le charmant petit livre qui fait l'objet de cette analyse soit bien connu des nouvelles générations. 11 est cependant un des livres de la littérature européenne des trente dernières années qui méritent le mieux d'échapper à l'oubli, non seulement pour son mérite littéraire qui est sérieux, mais parce qu'il est associé de la manière la plus intime à l'un des mouvements les plus importants de l'histoire de l'Italie contemporaine. Il marque une heure et une date en effet, le moment où, après Novare, le patriotisme l'emportant sur l'esprit révolutionnaire, le parti qui jusqu'alors avait suivi Mazzini l'abandonna ostensiblement pour se tourner v ere la maison de Savoie et lui montrer à l'horizon prochain le trône d'Italie.

écrit sans amertume et sans colère. Pas un mot de haine contre les gouvernements qui Pont persécuté ne tombe de sa plume. Une douce ironie brille au-dessus de toutes ces pages, écrites avec une verve toute juvénile, et où le souvenir fait revivre avec tous leurs enchantements les illusions des premières années ; — encore cette ironie modérée et contenue ne s'appliquet-elle jamais qu'à sa personne, à ses actes et à ses fautes. L'auteur, qui doit toucher maintenant au milieu de la vie, nous semble, si nous osons conjecturer dans des matières si délicates, être arrivé à cette sérénité qui s'achète par tant de souffrances et de déceptions, mais qui ne manque jamais d'être le partage et la récompense des natures nobles et élevées.

Dans la jeunesse, à l'époque où l'on est tout amour, foi et espérance, où ces trois vertus théologales forment pour ainsi dire le fonds de notre être moral, à cet âge merveilleux et rapide où l'on ignore ce qu'est le mal au point de ne pas le reconnaître même quand on le commet, où les passions ne sont pas encore des vices et présentent un aspect charmant, certaines âmes se font une idée trop haute de la vie et de ce qu'elle peut être ; mais le désenchantement, qui ne manque jamais d'arriver, et la triste certitude qu'elles ne manquent jamais d'acquérir, que les rêves ne sont que des rêves, n'ébranlent cependant pas toujours en elles la fidélité aux croyances qui ont égaré leur vie. Ces croyances font encore leur orgueil, ne pouvant plus faire leur mobile d'action, et leur ouvrent les sources de la consolation et de la paix. Ces âmes pèsent leurs illusions d'autrefois contre les réalités d'aujourd'hui : les premières n'existent pas, mais elles sont belles ; les secondes existent, mais elles sont difformes. Alors elles arrivent à se dire qu'en définitive elles ne s'étaient pas trompées. Elles reconnaissent et avouent sans hésiter

qu'elles ne rencontrent nulle part leurs idées, mais peut-être parce que ces idées n'étaient faites que pour elles. Elles gardent donc leurs chères utopies, et permettent au monde d'agir et de penser autrement qu'elles. Les personnes qui arrivent à cet état moral conservent toute leur jeunesse d'âme sans l'intolérance de tempérament de la jeunesse. Elles- restent en paisible possession de leurs croyances sans troubler celles d'autrui. Elles sourient d'elles-mêmes et de leur persistance à croire encore à des choses auxquelles tout le monde a renoncé. De là l'air de noblesse et la suprême distinction qui s'attachent aux personnes arrivées à cet état moral, et que vous ne retrouverez jamais ni chez l'ambitieux fourvoyé, ni chez l'homme vulgaire et sensuel désabusé, ni chez le renégat versatile qui met ses apostasies sur le compte de l'expérience et des années.

L'impression générale que nous avons gardée du livre de M. Rufflni nous fait croire qu'il a été écrit dans de telles dispositions morales. L'auteur est toujours un libéral, s'il n'est plus un républicain; il croit toujours au bien comme dans sa jeunesse, s'il ne croit plus aux sociétés secrètes; il ne renie aucun de ses premiers rêves, ce sont les moyens qu'il a employés pour les réaliser qu'il condamne. 11 est aisé de voir que si par un miracle M. Ruffini pouvait rétrograder, il servirait encore les mêmes dieux ; seulement il les servirait autrement. 11 n'est pas rare de voir de notre temps des demi-conversions et des conversions entières; mais il est rare de voir un homme persister dans ses anciennes idées, ne pas calomnier ses anciennes croyances, et se contenter de se condamner soi-même et de dire : « C'est moi qui fus un serviteur maladroit, imprudent, insensé. »

Il n'y a pas non plus trace dans ce livre de ce détes-

table esprit italien moderne que nous appellerons tout crûment du nom d'athéisme. Si vous avez rencontré par hasard quelque Italien réfugié, et que la conversation ait pris une certaine tournure, vous aurez été peut-être frappé de l'amertume impie et de l'accent blasphématoire de ses paroles. Triste effet de la servitude et de la tyrannie sur une population sensible, impressionnable et entraînée vers les choses extérieures! Cette impiété a du reste un caractère fort singulier et essentiellement italien; elle est superstitieuse et presque catholique. Cet athéisme n'est pas celui de l'homme qui n'a pu arriver à croire en Dieu, ni celui de l'homme qui a dû renoncer à croire ; c'est celui de l'homme refusant de reconnaître la puissance d'un être plus fort que lui et qui l'écrase. Je vois encore le geste, le regard, j'entends encore l'accent d'un pauvre Italien, pendant qu'il me citait avec un enthousiasme mêlé de rage cette parole de Guerrazzi, je crois : « Pourquoi les choses ne sont-elles pas autrement? Demandez-le à celui qui, pouvant faire mieux, ne l'a pas voulu faire. » Un mélange malsain d'athéisme à la Jacopo Ortis et de colère à l'Alfieri compose très souvent le fond moral des révolutionnaires italiens contemporains, et suffirait presque seul à expliquer leurs fautes et leur absence d'esprit pratique. Nous avons cherché avec curiosité si nous trouverions trace de ce sentiment dans Lorenzo Benoni, et nous devons dire qu'il ne s'y montre nulle part. Du reste, l'auteur s'abstient soigneusement de parler de religion et de laisser apercevoir ses croyances religieuses personnelles. Il est permis de supposer que M. Ruffini n'est pas un catholique très orthodoxe, mais il ne hasarde nulle part une réflexion philosophique, et n'attaque même le clergé italien que d'une façon très modérée. En somme, son livre est, sous ce rapport, l'œuvre

CONFESSIONS D'UN RÉVOLUTIONNAIRE ITALIEN I3i

d'un homme sensé, revenu des discussions oiseuses, et comprenant l'inutilité des polémiques qui ne peuvent pas aboutir.

L'auteur s'est servi de cette forme autobiographique que les écrivains anglais emploient si volontiers, et où, dans un cadre romanesque, ils aiment à raconter les réalités d'une existence individuelle. Ce livre est donc un récit, et un récit fort bien fait, varié, plein de portraits, semé çà et là de pages éloquentes, amusant surtout, et c'est là son principal mérite. C'est un vrai plaisir que de voir, au milieu de ces pages écrites en langue anglaise, éclater la vie et le mouvement de l'Italie. Pas de longues conversations, pas de passions métaphysiques, pas de subtilités protestantes dans les sentiments amoureux, mais en revanche peu d'esprit pratique et peu de profondeur dans tous les passages traitant de la politique ; peu de fermeté de trait dans toutes les descriptions de la vie réelle, peu d'esprit d'analyse et d'observation morale. Une certaine veine comique tout italienne y court cependant; la pantomime des personnages, leurs ridicules physiques et extérieurs, mais ceux-là seulement, y sont fort bien saisis et reproduits. Ce livre est, en un mot, tout le contraire de ce qu'il aurait été s'il eût été écrit par un Anglais. Dans ce dernier cas, les caractères, les portraits, les incidents de la vie politique, y eussent été bien mieux saisis et racontés, toutes les relations de Lorenzo avec le chef révolutionnaire qu'il désigne sous le nom de Fantasio y eussent tenu bien plus de place ; mais en revanche quels sentiments amoureux alambiqués, quel médiocre platonisme, quels scrupules de langage, quelles conversations entortillées nous aurions eus! Ici ce sont au contraire tous les passages qui se rapportent à l'amour, au plaisir physique, à la sensualité, à la description extérieure des objets et des per-

sonnes, qui sont les plus éloquents et les plus naïfs. Ce livre est donc curieux en ce qu'il nous montre en même temps ce que le Latin a de supérieur au Saxon et ce que le Saxon a de supérieur au Latin.

La meilleure manière de faire comprendre ce livre est de l'analyser en mêlant le moins possible à notre analyse nos idées personnelles, de le raconter d'une manière désintéressée et à la façon d'un secrétaire abrégeant un rapport. Il y aurait de la maladresse à mêler nos sentiments et nos impressions aux sentiments et aux impressions de Fauteur; il y aurait du pédantisme à opposer nos opinions politiques h celles d'un homme qui avoue sincèrement que la voie où il entra n'était pas la meilleure, et qui fait assez clairement entendre que, s'il lui était donné de rétrograder dans la vie, les moyens qu'il a employés ne sont pas ceux qu'il choisirait.

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