OLAF, FILS DE TRYGGVI
La victoire de la baie de Hjoring porta à son comble la popularité et la puissance du jarl Hakon ; mais une prospérité exceptionnelle laisse rarement prudents ceux qu'elle comble de ses faveurs, et, en dépit de sa magie et de ses arts de fourberie, le jarl ne sut pas ruser avec l'heureuse fortune aussi bien qu'avec la mauvaise. A mesure que la vieillesse avança, les deux vices les mieux faits pour déshonorer le soir d'une existence, la sensualité et l'avarice, s'emparèrent de lui de plus en plus. Il prit l'habitude de faire enlever ouvertement et de vive force les femmes et les filles de Norvège qui agréaient le mieux à ses convoitises amoureuses souvent renouvelées, pratique qu'il ne pût continuer longtemps sans entasser sur lui des haines ardentes et des désirs de vengeance, qui de moins en moins silencieux commencèrent par substituer à son surnom de riche celui de méchant : Hakon, le méchant jarl, c'est ainsi qu'il était maintenant désigné en Norvège, surnom prophétique d'une ruine imminente qu'il n'apercevait même pas, aveuglé qu'il était par sa fortune.. Sa sécurité cependant n'était pas absolue, car il y avait dans sa prospérité un point noir qui lui
causait souvent maint souci, et ce point noir, c'était l'existence en Angleterre d'un certain viking du nom d'Olaf, Norvégien de naissance, disait-on, et dont la renommée avait porté jusqu'à lui les exploits. Inquiet, Hakon dépécha un homme de confiance à Dublin, où résidait cet Olaf, et à son retour le messager put rapporter à son maître les peu rassurants renseignements que voici : cet Olaf n'était autre que le fils de Tryggvi, un rejeton de la race d'Harald Haarfagr, mis à mort par les fils d'Éric à la hache sanglante. Il était né trois mois après la mort de son père, pendant que sa mère fuvait de retraite en retraite devant la haine de la veuve et des fils d'Eric. Il avait été séparé de sa mère depuis son enfance, vendu comme esclave à diverses reprises, et, d'aventure en aventure, il était arrivé jusqu'à un de ses parents, personnage important dans la Russie d'alors. Devenu grand et instruit de sa naissance, il avait embrassé la carrière de viking et s'était mis à courir les mers en quête de renommée et de fortune. Il avait réussi à acquérir Tune et l'autre, car il faisait maintenant grand bruit et grande figure dans le monde. Tout récemment il avait été le compagnon d'armes de Sweyn de Danemark pendant sa campagne contre Ethelred d'Angleterre, avait fait avec lui le siège de Londres, pillé nombre de provinces, et arraché au malheureux Ethelred les premières sommes de ce fameux tribut appelé danegeld (argent des Danois), que les vainqueurs étaient en train de faire monter de 16,000 à 48,000 livres. De cet argent prélevé sur Ethelred, il avait distrait 150 livres dont il avait fait don aux moines des îles Sorlingues pour acheter un beau crucifix d'or et dire des messes pour le repos de son âme après sa mort, car Olaf était chrétien, et c'était sans doute par reconnaissance envers le souvenir d'un bon ermite qui l'avait baptisé dans les
Sorlingues qu'il avait fait ce beau cadeau aux moines de ces îles. On ne pouvait pas dire que cette conversion eût été funeste à Olaf, car il était heureux en toutes choses : une princesse d'Irlande s'était éprise de lui et Pavait épousé à Dublin, d'où de temps à autre il partait pour quelque excursion de viking dans les Orcades, les Hébrides et autres îles voisines. Il était à craindre qu'il ne nourrît la pensée de pousser ses excursions plus loin, peut-être même jusqu'en Norvège.
Au moment où le messager lui portait ces renseignements, le jarl se trouvait aux prises avec un des plus grands embarras intérieurs qu'il eût encore rencontrés, embarras causé par un des caprices de cette sensualité à laquelle il lâchait de plus en plus les rênes. Alléché par la beauté d'une de ses sujettes, une certaine Gudrun que ses charmes exceptionnels avaient fait surnommer Rayon de soleil du bosquet, il dépêcha deux esclaves avec ordre de la lui mener. Cette Gudrun fut la Lucrèce de ce Tarquin du Nord. Son Gollatin, qui était un propriétaire considérable, chassa les esclaves avec indignation, et, prévoyant bien que le jarl n'accepterait pas cette résistance, il envoya sa flèche de guerre à ses voisins et à ses paysans et souleva une révolte. Hakon s'apprêtait à la réprimer, lorsque tout à coup une effrayante nouvelle vint paralyser son énergie. Cet aventurier du nom d'Olaf, qui lui avait causé de si vifs soucis, était en Norvège, et le pays entier se levait sur ses pas. Obligé de fuir devant ses paysans, Hakon se vit abandonné, jour après jour, par tous ses soldats et ses hommes d'escorte, et enfin il se trouva seul avec un unique esclave. Cerné de tous côtés par la haine universelle, sans partisans et sans amis, il eut l'idée d'aller demander asile à une de ses anciennes maîtresses du nom de Thora, et, après avoir enfoncé son cheval sous la glace d'une rivière et laissé
sur les bords son épée et son manteau pour faire croire à une mort accidentelle, il s'achemina vers la demeure de cette femme. L'ancienne maîtresse se montra charitable; mais, objectant que sa maison serait fouillée, elle fit cacher Hakon et son esclave dans une cave pratiquée sous une étable à cochons qui était déjà creusée sous terre. Dans cette fosse à deux étages, dont il occupait le plus profond, retraite en parfait rapport avec les honteuses passions qui l'avaient conduit à cette extrémité, le jarl passa deux jours et deux nuits au milieu d'affreuses tortures, n'osant se laisser aller au sommeil par défiance de son esclave, dont il craignait d'être abandonné ou assassiné, défiance qui fut justifiée. De leur sale cachette, les deux hommes apprirent l'arrivée d'Olaf dans ces parages, et peu de temps après ils purent l'entendre haranguant les révoltés du haut d'une énorme pierre et promettant honneur et récompense h qui lui apporterait la tête de Hakon. Alors,, profitant d'un moment où le jarl, vaincu par la nature, s'était endormi, l'esclave le poignarda, puis il lui coupa la tête et la porta à Olaf en réclamant la récompense promise. « Tu étais donc son esclave ou son serviteur, puisque tu étais avec lui dans cette étable? » dit Olaf. Sur la réponse affirmative de l'esclave, le prince lui fit compter 100 marcs d'argent. « Voici la récompense que je te devais; mais maintenant je te dois autre chose, la punition qui est due à un esclave traître et meurtrier de son maître. » Et après ces paroles il le fit décapiter.
Olaf, fils de Tryggvi, fut une belle âme servie par des organes robustes, condition toujours heureuse pour les belles âmes, mais plus particulièrement chez un peuple qui accordait une si grande estime à la force physique. C'était, nous l'avons dit déjà, l'homme le plus renommé du Nord pour les exercices du corps,
et à ces qualités d'adresse et d'agilité il joignait les qualités morales les mieux faites pour plaire aux gens de Norvège : loyauté et véracité dans ses actes, jovialité et franc-parler populaires dans ses discours. Cette même heureuse harmonie entre l'âme et le corps distingue pareillement le second Olaf, qui, avant de porter le nom de saint, porta celui de Vigoureux, tant il était solidement bâti, et l'on doit remarquer à cet égard qu'il n'a pas été inutile à la fortune du christianisme dans le Nord d'y avoir pour promoteurs principaux deux hommes exceptionnellement robustes. Ce qui est certain, c'est que ce fut à cette circonstance qu'Olaf dut les méthodes énergiques et expéditives avec lesquelles il poursuivit l'œuvre commencée par Hakon le Bon et interrompue par Hakon-Jarl. Un mélange de colère méprisante et d'ironique bonne humeur est le caractère de la guerre qu'il fit au vieux paganisme, qu'il s'appliqua en toute occasion à dépopulariser par le ridicule, et cette tactique fut aussi celle de son homonyme saint Olaf; l'un et l'autre poussèrent le paganisme hors de Norvège à coups de pieds, pour ainsi dire. Il enfonça les portes de quelques temples et brisa quelques idoles; mais, d'ordinaire, il préférait à la violence la facétie, qui pouvait égayer son naïf public sur le compte des païens obstinés. Un jour, une députation de ces derniers vint le trouver pour l'engager à renoncer à son entreprise ; le roi les invite à donner leurs raisons, et voilà qu'ayant ouvert leurs bouches, elles restent béantes sans pouvoir se refermer et sans qu'une parole articulée en puisse sortir. Devant cet amusant prodige opéré probablement par la fascination de ses regards ou la timidité inspirée par sa personne, le roi se hâte de crier au miracle et prouve à ces païens ensorcelés que ce qu'ils ont de mieux à faire est de recevoir le bap-
66 LES DERNIERS YIKINGS
téme. Une autre fois, invité par ses jarls récalcitrants à prendre part à une grande solennité religieuse, le roi se rend sous forte escorte au temple où devaient s'accomplir les cérémonies, fait saisir onze des principaux personnages présents, et leur déclare que, puisqu'il faut qu'il redevienne païen, il ne le redeviendra pas à demi, et qu'ayant à offrir un sacrifice, il veut l'offrir sous sa forme la plus haute, c'est-à-dire celle des sacrifices humains, et cela non sur des personnes d'esclaves et -de malfaiteurs, mais sur les hommes les plus considérables du pays, victimes plus dignes des dieux. Sur quoi les onze victimes désignées, au risque de déplaire aux dieux, s'empressèrent de plaire au roi en recevant le baptême et en donnant des otages comme garantie de la sincérité de leur conversion. C'est une chose curieuse et qui vaut d'être notée que le tour d'esprit rustique et plébéien de presque tous ces vieux rois du Nord, et particulièrement des meilleurs. Gomme son homonyme, le roi saint Olaf aimait les facéties, et les facéties archipopulaires encore, celles dont le livre de YEulenspiegel a fourni plus tard le plus parfait modèle. En voici une qu'on peut présenter comme le type du genre. Parmi les confidents de saint Olaf se trouvait un Islandais du nom de Thorarin, homme de bon conseil, mais extrêmement laid. Ce Thorarin, qui couchait dans la chambre royale, dormait un matin un pied hors du lit. « Voilà bien, dit saint Olaf en s'éveillant, le pied le plus laid qu'on pût trouver dans toute cette ville. — Ah ! roi, dit Thorarin, il y a peu de choses dont on ne puisse trouver les pareilles en bien cherchant. Je parie, avec ta permission, roi, que je t'en trouverai un plus laid. — Je tiens le pari, » dit saint Olaf. Là-dessus Thorarin tire son autre pied. « Il est encore plus laid, car il a perdu le petit doigt. — J'ai gagné, crie Olaf, car le moins il y
a d'une chose laide et moins laide elle est. » Cela est i mieux fait pour être apprécié dans une chaumière, pendant une veillée d'hiver, au milieu des gros rires, que dans une réunion de choix plus délicat ; mais quoi ! nous sommes au commencement du xi e siècle, et en Norvège, pays où les mêmes mœurs familières et rustiques étaient également partagées par les rois et les paysans.
Bien qu'il eût été épousé par amour lorsqu'il résidait en Irlande, le roi Olaf ne fut pas heureux avec les femmes. Nous ne savons comment la première, l'Irlandaise, se conduisit à son égard, mais celles qui lui succédèrent lui firent une vie passablement difficile, et il finit par mourir de leurs ambitions et de leurs vengeances. De terribles personnes que ces beautés du Nord, qui, pour l'énergie barbare, valaient leurs maris et leurs frères ! Si forte était cette barbarie que nous la voyons persister dans tous les pays où la race Scandinave^ s'était établie, notamment en Normandie, longtemps après la conquête; il n'est certainement pas un lecteur de Y Histoire de Normandie d'Orderic Vital qui ait oublié les femmes de la sauvage famille des Talvas, les Sibile et les Mabire avec leurs passions homicides et leurs pommes empoisonnées. Celles auxquelles eut affaire Olaf étaient précisément de ce calibre. Un jarl païen récalcitrant, du nom fort rébarbatif de Jarnskaegg, ayant été tué par les gens du roi pour résistance à ses volontés, Olaf, en galant homme, voulut épouser sa fille en manière de réparation. C'était du reste une coutume fort en honneur dans les pays Scandinaves; quand on tuait le père, on dédommageait la fille en l'épousant. Il semblerait à la logique vulgaire que ce ne devait pas être là une condition d'heureux ménage, mais les moralistes l'ont dit depuis longtemps, diverses sont les mœurs des nations,
insondable est le cœur féminin, et il parait, au contraire, que le cas de Chimène et de Rodrigue se renouvela fréquemment dans ces régions Scandinaves. M. Dasent en a présenté un exemple dans un épisode de ses Vi kings, l'amour du jeune Vagn pour la belle Ingibeorg dont il a tué le père, épisode que nous avons passé sous silence, parce qu'il constitue la partie purement romanesque de son récit. Cependant la chose tourna moins bien pour Olaf qu'elle n'avait tourné en d'autres occasions, car, le matin de sa nuit de noces, au moment où il rouvrait les yeux, il aperçut sa peu reconnaissante épouse brandissant un couteau dont elle s'apprêtait à le poignarder. Olaf se hâta de renvoyer cette fille trop vindicative à ses foyers héréditaires.
Avant cette aventure, il avait eu la fantaisie de présenter ses hommages à une vieille princesse suédoise, mère du roi d'alors, lequel se nommait Olaf comme lui. Il aurait pu mieux choisir, car Sigrid -r c'était le nom de cette reine-mère — avait exactement le caractère peu sociable et les exigences difficiles à satisfaire que le poème des Niebelungen attribue à la reine Brunhild. Les sollicitations amoureuses avaient, paraît-il, le don de l'agacer; mais elle savait se débarrasser de ses prétendants avec une fermeté de décision qui laissait peu de chose à désirer. Un cousin d'Olaf, Harald Graenske {du vert pays), le père même de saint Olaf, et un jeune prince de Russie ayant simultanément pressé cette mégère de leurs instances, et persisté malgré son double refus, furent brûlés par ses ordres avec la maison même où elle leur avait donné à contrecœur l'hospitalité. Un tel caractère était pour faire réfléchir; toutefois Olaf, qui sans doute poursuivait avec cette union la réalisation de quelque plan politique, et qui d'ailleurs n'était pas homme à se laisser
intimider facilement, envoya ses vœux à Sigrid en les accompagnant de beaux présents, entre autres d'un collier, don de Hakon-Jarl à l'idole de Thor. Un superbe collier en apparence, mais qui prouva, lorsque les orfèvres de la reine l'examinèrent, que l'hypocrite Hakon avait connu l'art d'être magnifique avec économie, car le revêtement seul était en or. Cette découverte indisposa Sigrid, qui avait d'abord accepté avec quelque satisfaction les instances d'Olaf. « Celui qui peut tromper en cette matière peut tromper en beaucoup d'autres, » dit-elle avec colère. Toutefois elle se calma; Olaf, puissant et renommé, n'était pas un homme à dédaigner, et elle consentit à une entrevue ; mais la querelle recommença lorsque Olaf posa comme principale condition du mariage la conversion au christianisme. « Ce sont les dieux de tous mes pères, répondit-elle, garde les tiens et laisse-moi les miens. » Sur ces paroles, Olaf entra dans une colère si terrible qu'il finit par traiter la reine de vieille païenne décrépite, et par la frapper légèrement de son gant au visage. On peut aisément imaginer comment Sigrid prit cette offense et avec quelle vigilance elle guetta l'heure de sa vengeance.
Une autre femme lui fournit l'occasion désirée. Une sœur de Sweyn à la barbe fourchue, Thyri, fiancée contre son gré à notre ancienne connaissance, le vieux roi wend Burislaf, ne trouva rien de mieux, pour échapper à cette union détestée, que de chercher un refuge auprès d'Olaf, qui, se trouvant alors sans femme, épousa la fugitive. Ce mariage s'était donc fait contre la volonté de Sweyn, et, pour comble de complications, ce dernier venait justement d'épouser l'altière Sigrid. Thyri avait dans le pays des Wends des propriétés qu'elle engagea son mari à réclamer. Olaf refusa d'abord, prévoyant les difficultés qui pourraient
en résulter avec Sweyn, mais enfin, vaincu par les larmes et les reproches de sa femme, il équipa une flotte et s'apprêta h rendre visite à JBurislaf. Alors Sigrid, prenant prétexte de cette expédition, qu'elle représenta comme menaçante pour les princes du Nord, noua contre le souverain de Norvège une coalition où entrèrent son fils Olaf, son mari Sweyn, et le jarl Eric, le fils de Hakon-Jarl, depuis longtemps ambitieux de venger la mort de son père. Ni les uns ni les autres cependant n'osaient attaquer immédiatement la flotte d'Olaf . Il leur fallait du temps pour se préparer. Dans cet embarras, les coalisés eurent recours au rusé Sigvald, le capitaine de Jomsburg, et le chargèrent de s'insinuer auprès d'Olaf, de surveiller ses mouvements et de les en informer. Sigvald, acceptant avec empressement cet office d'espionnage et de perfidie, peut-être dans le désir de faire oublier ses anciens péchés contre Sweyn et Hakon-Jarl, joignit en voyage la flotte d'Olaf, gagna sa confiance et l'accompagna chez son beaupère Burislaf, où, l'enguirlandant de flatteries, il sut le retenir sous des prétextes quelconques aussi longtemps qu'il était nécessaire aux préparatifs des coalisés.
Quand ceux-ci eurent enfin réuni une flotte assez considérable pour écraser celle d'Olaf, ils firent un signe à Sigvald, qui ne chercha plus alors à créer d'obstacles au départ d'Olaf, et le roi reprit fraternellement avec le viking le chemin de la Scandinavie, sans se douter que la trahison guettait son passage de la baie d'une petite île aujourd'hui, paraît-il, reprise par la Baltique. Lorsqu'on fut arrivé proche du lieu désigné d'avance pour être la scène du guet-apens, Sigvald, s'esquivant avec autant d'agilité, mais moins de dommages, qu'il l'avait fait naguère à la baie de Hjoring devant la victoire de Hakon-Jarl, laissa le roi seul, réduit à ses propres forces, en présence du formidable
armement de ses ennemis. Olaf ne se troubla pas devant cette apparition inattendue et refusa de fuir. « Je n'ai jamais fui d'une bataille, que Dieu dispose de ma vie ! » répondit-il à ses capitaines qui lui représentaient Finégalité des deux flottes en présence. « Le roi était monté sur le gaillard d'arrière du Long-Serpent, le plus beau et le plus grand de ses navires, dit Snorro Sturleson, cité par Carlyle ; il avait un bouclier doré et un heaume incrusté d'or ; sur son armure, il avait un court habit rouge et se distinguait aisément. » Trois fois son navire fut abordé par Éric, qui trois fois fut repoussé. Olaf combattit tant qu'il lui resta un homme ; puis, sans donner à son ennemi la joie de triompher de sa mort, il se précipita dans la mer. « On le voit encore, dit Carlyle, avec son habit rouge étincelant sous les rayons du soleil couchant, s'enfonçant sous les vagues pour y trouver son long repos. »
La mort d'Olaf, fils de Tryggvi, est le dernier fait mémorable auquel se trouve associée la piraterie Scandinave en général et celle de Jomsburg en particulier, et avec elle prend fin naturellement le tableau que nous nous étions proposé de tracer. Tout ce qui nous reste à ajouter, c'est que cette mort, après un court interrègne occupé par le fils de Hakon-Jarl, livra le trône de Norvège au dernier viking notable, c'est-à-dire à saint Olaf, le fils de cet Harald Graenske que la mégère Sigrid avait fait brûler pour se délivrer de ses importunités amoureuses : un viking, sous une forme fort adoucie cependant, et qui se présente à, nous plutôt comme un aventurier noble et un royal officier de fortune que comme un pirate du type traditionnel. Ce fut ce viking qui prononça l'arrêt de mort définitif contre la piraterie, et il n'eut aucune peine à le faire exécuter dès qu'il eut achevé l'œuvre de conversion religieuse commencée avec tant de difficultés par
72 LES DERNIERS VIKIHGS
Hakon le Bon, et si vigoureusement poussée par le premier Olaf. Une fois délivrés de leur paganisme, tout entier consacré à la force et à la vaillance, et qui les séparait du reste du monde en le leur présentant comme une proie légitime à dépouiller, les hommes du Nord furent saisis et enlacés dans la république chrétienne des peuples européens, et ils restèrent sous le filet bienfaisant que la religion leur avait tendu. La conversion au christianisme impliquait tacitement la renonciation à la piraterie, et ils ne purent échapper à la logique de leur nouvelle situation. Désormais plus d'églises à piller et de peuples à considérer comme ennemis; ces églises étaient le sanctuaire de leur culte, et ces peuples étaient leurs frères. Politiquement aussi les choses étaient bien changées. Ce qui avait singulièrement facilité ces invasions qui pendant trois siècles ne cessèrent de partir du Nord, c'était l'état d'anarchie progressive dans laquelle la dissolution de l'empire carlovingien plongea l'Europe ; mais maintenant, avec la féodalité commençante, les vikings allaient trouver partout des Hakon-Jarl et des batailles de Hjoring. La piraterie n'avait plus à attendre que des défaites, mince profit pour un métier qui veut être lucratif; elle disparut donc, non seulement parce qu'elle ne répondait plus au nouvel ordre social, mais parce qu'il n'y avait plus pour elle avantage à continuer d'être.
Une double question à laquelle il est assez difficile de répondre et que nos historiens n'abordent pas, s'éveille dans notre esprit. Les temps de transition, c'est-à-dire les passages d'un état social à un autre, sont toujours pénibles et délicats; par conséquent, il serait curieux de savoir exactement quelles furent matériellement et moralement les conséquences les plus immédiates de cette cessation de la piraterie. Jusqu'à quel point l'état matériel de ces pays naturellement
pauvres, encore trop jeunes à la civilisation pour que le capital, comme on dit aujourd'hui, eût eu le temps de s'y accumuler, fut-il affecté, lorsque la piraterie cessa d'une part de faire écouler sur l'Europe le tropplein de leurs populations, et de l'autre de faire remonter sur le Nord les richesses de l'étranger? Nous n'avons, dis-je, aucune réponse à cette question; mais il est permis de croire, sans vouloir faire pour cela l'apologie de la piraterie, que le premier résultat en fut un appauvrissement longtemps insensible et dont les effets ne se laissèrent apercevoir que lorsque la cause première qui les avait produits était depuis longtemps oubliée. Est-ce par exemple aux seules guerres excitées par les ambitions des rois et des grands qu'il faut attribuer l'effroyable misère qui détermina, un siècle et demi après saint Olaf, la jacquerie des birkenbeiner, et mit fin à la dynastie deHarald Haarfagr?Ces paysans norvégiens révoltés étaient si dépourvus de toute chose qu'ils en étaient réduits à porter des culottes d'écorces de bouleau, d'où leur nom birkenbeiner % un genre de sans-culottisme qui a de la couleur locale, on en conviendra. Cette misère aurait-elle eu le temps de grossir et de faire tas dans le bon temps de la piraterie, et combien aurait-il fallu alors d'expéditions malheureuses pour que les populations en fussent réduites à se vêtir d'écorces d'arbres? La réponse à la seconde face de la question est plus facile. On peut soupçonner sans aucune témérité d'imagination que le regret et le souvenir mélancolique des jours d'autrefois entrèrent longtemps pour une bonne part dans l'état moral où la cessation des anciennes habitudes plaça les hommes du Nord. Bien souvent sans doute, les jeunes gens enfiévrés par les convoitises et le besoin d'activité de leur âge, arrêtèrent leurs regards sur la mer avec le désespoir d'être venus trop
tard au monde, ou virent passer dans le lointain des flots, comme des démons tentateurs, les ombres des anciens héros qui les appelaient aux aventures glorieuses et à la curée des richesses étrangères, cependant que les cloches chrétiennes, luttant avec leurs rêves d'ambitions homicides, les rappelaient à la vie de paix, à l'honnête labeur et au sentiment de la fraternité.
Octobre 1876.
L'histoire de Sixte-Quint que nous devons à M. de Hùbner est le fruit des loisirs que ses devoirs d'ambassadeur lui ont laissés pendant son séjour à Rome. Elle a été lentement, minutieusement élaborée sur les lieux mêmes, puisée aux sources immédiates, et Ton sait combien un récit historique exécuté dans ces conditions offre de garanties de certitude. Alors mille circonstances qui, de loin, paraissaient de mystérieuses énigmes, s'expliquent d'elles-mêmes : les faits s'appellent, se rapprochent et se révèlent dans leurs affinités propres, dans la réalité de leurs rapports ; tout les commente et en livre le sens secret : un portrait, un cloître, un coin de verger, un édifice. Pour ne pas sortir du sujet qui doit nous occuper, l'église des Saints- Apôtres, si vénérable par l'origine antique, mais de construction toute moderne, cette église contemporaine de la papauté monarchique, inaugurée par Martin V, ne garde-t-elle pas encore l'écho des prédications de fra Pelice? La demi-solitude des Thermes de Dioclétien évoque aisé-
78 SÏXTB-QUINT
ment le souvenir de la vie silencieuse du cardinal Montalto pendant les longues années de sa défaveur sous Grégoire XIII ; l'obélisque de la place Saint-Pierre est mieux qu'un colossal embellissement : il se dresse en face du Vatican comme l'éloquent témoignage de la force de volonté de Sixte-Quint. C'est cette âme des lieux qui, circulant dans le livre de M. de Hùbner, lui donne son intérêt et sa couleur, et nous fait apparaître la physionomie du pontife encore mieux peutêtre que les documents nouveaux livrés par le docte diplomate à notre examen.
Le portrait que M. de Hiibner a tracé de Sixte-Quint, plus vrai que ceux de ses prédécesseurs, ne change cependant rien d'essentiel à cette physionomie. Les grandes lignes restent les mêmes ; ce que M. de Hiibner leur a ajouté, c'est le charme, et aussi, — faut-il le dire? l'ironie des nuances. Avec un tact de diplomate expert, par-dessous le masque d'airain de la tradition historique, M. de Hiibner a su nous faire apercevoir les faiblesses de la chair. Nous voyons Sixte-Quint dans ses défauts, quelquefois dans ses petitesses. Nous le prenons en flagrant délit d'innocente intempérance, par exemple, et cela à la veille même de sa mort : « Il soupa avec une panade et un bec-figue, et prit trois fois du vin », écrit l'ambassadeur Alberto Badoer au doge de Venise. Nous apprenons que, volontaire et obstiné en toutes choses, il manqua plus d'une fois à ses devoirs envers lui-même en commettant toutes sortes d'écarts de diète et de régime. Nous voyons son visage s'empourprer de colère et nous entendons les éclats de sa voix, pendant ses audiences aux ambassadeurs de France ou d'Espagne : quelques-unes de ces colères touchent même au bouffon par la forte trivialité italienne dont elles sont marquées, par exemple celle qu'il laisse éclater devant l'ambassadeur de Venise
contre son légat de France, qui avait le tort de s'en tenir aux instructions reçues à son départ. « Le légat s'est enfermé dans Paris (alors assiégé par Henri IV) ; il mange de l'herbe comme un cochon, il n'a que ce qu'il mérite. » Comme tous ceux qui ont grandi dans la solitude et longtemps conversé avec eux-mêmes, Sixte-Quint parlait beaucoup et était parfois imprudent de langue. Il aimait à rappeler ses obscures origines, h ramener la conversation sur sa miraculeuse élection, à montrer la main de Dieu étendue sur sa vie. Enfin sa mémoire était impitoyable comme sa justice, et il ne sut jamais pardonner les mesquines persécutions dont le pape Grégoire XIII l'avait affligé pendant son cardinalat. Voilà, nous semble-t-il, un petit bouquet de défauts très suffisant pour donner satisfaction à la malignité de l'âme humaine qui aime tant à mettre des sourdines à ses admirations.
M. de Hubner a relevé bon nombre de fables créées par la tradition populaire, et mises en circulation comme monnaie historique de bon aloi par Grégorio Leti, le premier biographe du grand pape. M. de Hubner est impitoyable pour ce dernier ; est-il cependant aussi coupable qu'il en a l'air? Il a raconté des fables, soit ; ces fables sont-elles bien loin de la vérité? Le petit Félix Peretti n'a pas été berger; cependant M. de Hubner avoue qu'il est fort possible qu'il ait gardé les porcs, et il fait même à cet égard une remarque pleine de justesse, qui prouve que l'habitude de l'étiquette des cours n'a pas éteint en lui l'observation de la réalité, et qu'il sait regarder la nature sans mièvrerie et sans faux dédains : « Les porcs, ces animaux domestiques si utiles, jouissent dans les campagnes des pays méridionaux d'une extrême faveur, de la tendresse et de l'intimité même des familles aisées, et si Piergentile (le père de Sixte-Quint), assez heureux pour en pos-
80 SIXTE-QCJINT
séder quelques-uns, en a confié la garde à ses enfants, il n'a fait qu'imiter ses voisins. » Rien n'est mieux observé; mais que ce soit par plaisir, ou obéissance aux volontés paternelles et pour épargner un berger à, sa famille, Félix Peretti n'en a pas moins gardé les porcs, et tout ce qu'il faut retrancher de la légende traditionnelle se réduit à ceci : qu'il n'a pas été berger pour le compte d'autrui. Félix Peretti n'était pas sorti des derniers rangs du peuple, soit encore; cependant à l'époque de sa naissance, sa famille était fort déchue ; sa mère s'était placée comme servante auprès d'une dame noble ; une de ses tantes gagnait sa vie comme blanchisseuse. C'était de la tradition populaire que Grégorio Leti avait tiré ses détails sur la famille de Sixte-Quint; or pour le peuple l'inégalité des conditions consiste bien moins dans la différence d'origine que dans la différence de la manière de vivre. La déchéance avait forcé les Peretti à embrasser les occupations du peuple ; c'en était assez pour qu'il les comptât parmi les siens.
Je ferai une remarque analogue au sujet des légendes plus importantes qui se rapportent au pontificat de Sixte-Quint. Ainsi il n'est point vrai que, pour forcer Olivarès à lui remettre un document important, le pape ait fait dresser l'échafaud sur la place Navone, et entourer de gardes l'ambassade d'Espagne. L'histoire du jeune Ranuccio Farnèse, condamné à la décapitation pour délit de port d'armes illégal, et sauvé par une ruse du cardinal son oncle, cette histoire, acceptée jusqu'à ce jour et répétée par Stendhal comme parole d'Évangile, est une pure fable, ainsi que le démontre fort bien M. de Hùbner. Sans doute ces légendes sont mensongères comme faits, mais le sont-elles autant par l'esprit? Il me semble, au contraire, qu'elles symbolisent assez bien l'inflexible et prompte justice de
Sixte-Quint, qui ne fit jamais d'exception en faveur de la puissance. Elles sont nées de la terreur qu'avaient répandue tant de preuves réitérées de cette justice. Ce n'est pas seulement le peuple qui ressentait cette terreur, les plus grands la partageaient. Giordano Orsini, le puissant seigneur, se hâta de s'enfuir de Rome, sur le regard que lui lança le pape, lors des visites qui suivirent l'avènement. M. de Luxembourg, envoyé par Henri de Navarre pour traiter de sa réconciliation avec l'Église, eut un moment de frayeur involontaire lorsqu'il se vit introduire seul auprès du pontife. Des actes trop authentiques, par exemple l'impitoyable exécution du comte Giovanni Pepoli, l'homme le plus considéré de Bologne, ont pu faire accepter facilement aux contemporains l'histoire fabuleuse de Ranuccio Farnèse. Enfin le langage habituel du pape autorisait, il faut l'avouer, de pareilles suppositions. Nul souverain n'a jamais parlé plus souvent et plus aisément que Sixte- Quint de faire trancher la tête aux récalcitrants. Voici quelques-unes des paroles rapportées par M. de Hûbner. Lors des visites officielles de l'avènement, le pape , s'entretenant avec Priuli , l'ambassadeur de Venise, lui recommanda de rappeler au gouvernement vénitien le respect dû aux évêques. « Je ne dis pas, ajouta-t-il, qu'on doive porter respect aux évêques en cas de rébellion; alors nous n'objecterions rien à ce que le gouvernement les mît en prison et même qu'il leur fît trancher la tête. » Ces dernières paroles, le pape les dit, selon le rapport de l'ambassadeur, « en souriant fort agréablement ». Après les ambassadeurs étrangers vinrent les corps constitués des Etats romains : « Les conservateurs du Gapitole se présentèrent au Vatican, demandant ce que les peuples demandent, mais n'obtiennent pas toujours, la paix et l'abondance. Le pape répondit qu'ils auraient de la
justice et qu'ils n'auraient pas de disette, comme sous un autre pape, allusion de fort mauvais goût à Grégoire, et qui fut fort relevée par les assistants. Il ajouta que c'était à eux qu'il recommandait l'exercice de la justice, qu'ils pouvaient compter sur son appui s'ils faisaient leur devoir, et sur les punitions les plus sévères s'ils y manquaient, résolu qu'il était, s'il le fallait, de leur faire couper la tête. Les conservateurs s'en allèrent anéantis et glacés d'épouvante. Les partisans les plus chaleureux du nouveau pape trouvèrent ses propos un peu forts pour le commencement. » Et les actes répondaient aux paroles. Voici ce qui se passait dès les premiers jours, même avant le couronnement. « Quatre jeunes frères qui avaient servi pendant la vacance du saint-siège dans la bande de Sforza formée pour maintenir V ordre public dans Rome durant l'interrègne, rentrèrent chez eux portant chacun son arquebuse, et furent arrêtés par le bar gel et condamnés à mort sommairement pour contravention à la défense du port d'armes. Le soir, plusieurs cardinaux vinrent se jeter aux pieds du pape, en lui rappelant que jamais des exécutions n'avaient lieu avant le couronnement. Le pontife se montra inexorable. Le lendemain, deux heures après le lever du soleil, les quatre jeunes frères furent pendus au pont Saint- Ange. »
Le pape n'a pas fait dresser l'échafoud pour l'ambassadeur d'Espagne ; mais ses querelles avec Olivarès étaient journalières, et allaient quelquefois jusqu'à la dernière violence. Ce furent même ces querelles qui abrégèrent les derniers jours de Sixte-Quint. En voici quelques spécimens. Les faits se rapportent à l'époque où Henri de Navarre commençait à négocier sa réconciliation avec la cour de Rome. Le 24 février 1590, Olivarès lit au pape une lettre de Philippe II, pleine de
menaces et d'insolentes instances. Sixte-Quint nie avec fureur l'authenticité de cette lettre. « Il en avait reçu d'autres pleines de bonnes paroles et en tous points différentes de celles que lui, Olivarès, lui avait lues. Ces lettres sont du roi ou elles ne sont pas de lui. Si elles ne sont pas du roi, la conduite de l'ambassadeur
est indigne d'un gentilhomme; si elles sont du roi
que le roi y prenne garde! Il verrait ce que peut un souverain pontife justement irrité. Si le roi procède ainsi, le pape l'excommuniera, soulèvera contre lui les peuples d'Espagne et de ses autres États, le privera des grâces et bénéfices, le sommera de rendre compte du million d'or qu'il a tiré des biens de l'Église. » A ces mots, il se leva de son siège, tourna le dos à l'ambassadeur et se retira. Olivarès, pâle de colère, sortit brusquement du cabinet, traversa les antichambres sans se donner la peine de cacher son émotion... » Quelques jours après, nouvelle scène. « Olivarès déclara que Sa Majesté était étonnée de voir les actes de Sa Sainteté si peu répondre à ses paroles, et qu'il comptait faire une protestation publique avec l'assistance du docteur Martos, président de la cour de laSummaria de Naples. A cet effet, il demanda l'autorisation du saint-père. Une vive altercation s'ensuivit. Le pape se mit à hurler de rage, en menaçant d'excommunier Olivarès et ceux qui rimiteraient dans cet acte impie, et de les chasser, lui et eux, de Rome. Il paraît qu'il alla jusqu'à dire qu'il les ferait tuer. » Après de pareilles querelles, il faut reconnaître qii'Olivarès était excusable de ne pas aimer le pape, et même de l'accuser, comme il le fait dans ses dépêches à. Philippe II, de mauvais naturel.
En somme, les légendes sans base aucune sur Sixte- Quint se réduisent à deux. Après le meurtre de Francesco Peretti, son neveu, mari de la trop aimable Vit-
toria Accorambona, il n'a pas tenu la conduite que lui a prêtée la tradition dans le consistoire du lendemain. A la vérité, il garda bien pendant toute la séance la plus froide impassibilité ; mais après le consistoire, il s'approcha du pape, donna un libre cours à sa douleur, et demanda justice ; en sorte que Grégoire XIII n'a pu dire ce mot que lui prête la tradition : E veramente un gran frate. Eh bien ! nous sommes fâchés que le mot n'ait pu être dit, car il donnait de la personne de Sixte- Quint, une définition très rigoureusement historique. Il méritait d'être dit, comme le méritaient tant d'autres mots qui ont été reconnus faux après examen, mais qui n'en résument pas moins avec génie les caractères des grands hommes auxquels la tradition les a prêtés ou appliqués. Enfin l'histoire des béquilles jetées après le conclave où il fut élu pape, est complètement fausse. Ces fameuses béquilles sont, selon toute probabilité, le symbole de la vie obscure, maussade, silencieuse, à laquelle le cardinal de Montalto avait été contraint par la défaveur de Grégoire XIII. On peut dire métaphoriquement qu'en effet il se traînait alors sur des béquilles, et que ces béquilles il les rejeta tout d'un coup, lorsque le vote par adoration l'eût fait passer presque miraculeusement d'une vie obscure à une vie royale.
M. de Hùbner a minutieusement raconté la sourde lutte d'influences qui précéda l'élection de Sixte-Quint entre les cardinaux Farnèse et Médicis. Elle peut se résumer ainsi. Depuis longtemps, les grandes puissances catholiques avaient cessé de peser ouvertement sur les conclaves. Les jours de Paul III et de Charles- Quint étaient déjà bien loin. L'empire s'était complètement désintéressé de tels débats; deux puissances seules, la France et l'Espagne, agissaient par les cardinaux amis de leurs nations, ou, pour mieux rendre la situation, ces cardinaux agissaient de leur chef
comme représentants de 6es intérêts respectifs; au moins en fut-il ainsi à ce moment pour la France, dont le cardinal d'Esté se constitua le mandataire et Pavocat. C'est donc à l'Italie seule qu'était remise alors l'élection des souverains pontifes ; or l'Italie, dans l'état de vasselage et de subjection où cent ans d'horribles guerres l'avaient placée, s'était presque tout entière réduite à ces deux points, Parme et Florence, Venise ayant pour tradition séculaire d'observer dans toutes les choses de l'Église la plus sage neutralité. Mais ces deux États n'étaient pas italiens au même degré. A Parme, où régnaient les Farnèse, l'influence espagnole était dominante. La Toscane, même abaissée comme elle l'était sous le gouvernement du grand-duc Ferdinand de Médicis, pouvait donc passer pour le dernier asile de l'indépendance nationale, et au moins pour ce qui concernait la part d'influence à exercer sur les affaires de la religion, on pouvait dire que l'Italie était tout entière concentrée à Florence. C'est cette rivalité entre Parme et Florence qui fut l'âme des luttes dont l'élection de Sixte-Quint fut le résultat. Le cardinal de Médicis, frère du grand-duc, aidé du cardinal d'Esté, représentant le peu qu'il y avait alors à Rome d'influence française, battit le cardinal Farnèse, aidé des cardinaux espagnols. L'élection de Sixte-Quint fut donc exclusivement italienne, et l'esprit de ce pontificat resta conforme à cette origine.
Cette élection fut italienne dans un sens beaucoup plus étendu encore, car elle sortit de la situation générale qui avait été créée par ces deux causes formidables : la Réforme et l'ambition de la maison d'Espagne. Moins de cent ans auparavant, l'Italie, sous le souffle de la Renaissance, s'épanouissait avec une liberté dont les annales des sociétés humaines offrent peu d'exemples. Endormie dans une sécurité trom-
peuse, elle s'était enivrée de beaux songes, et s'était permis toutes les audaces de la pensée. Ce dépôt des traditions chrétiennes qu'elle était chargée de garder fidèlement, elle l'avait enfermé à triple clef dans l'arche sainte, elle l'avait mis en oubli avec un demidédain pour se délecter des trésors de son antiquité retrouvée, sans songer, l'imprudente, qu'à ce dépôt sacré qui rattachait à son empire toutes les consciences de l'Europe, tenaient sa liberté, son indépendance, sa grandeur et sa primauté sur les autres nations. Les événements se chargèrent bientôt de la réveiller brutalement de la volupté de ce sommeil si fécond en beaux rêves. Lorsqu'à la voix d'un moine du Nord, les nations germaniques se dérobèrent à son obéissance, il y eut en Italie un mouvement de muette épouvante, qui fut bientôt suivi d'un recueillement profond et d'une sorte de repentir. Voilà donc le résultat auquel aboutissaient tant d'heureuses audaces, tant d'amour de la science et de la beauté, tant d'indépendance laissée à la pensée? Alors, commença une réaction qui devait aller dans la compression bien plus loin que la liberté n'était allée dans la hardiesse. « Serrez les freins », tel est le mot d'ordre que l'on entend alors retentir partout, sans le trouver formellement écrit nulle part. De ce danger, un second naquit bientôt : pour sauver son influence religieuse menacée, l'Italie eut recours au pouvoir étranger; mais ce pouvoir lui fit payer son appui de la perte de son indépendance politique, si bien qu'elle perdit ce qui lui restait pour ne pas regagner ce qui lui était échappé. C'est sous le pape Clément VII que se révéla cette effrayante situation, et que l'Italie se sentit serrée entre ces deux dangers, l'ennemi implacable du protestantisme, l'ami cupide et rapace de la maison d'Espagne. Vaincre l'un en échappant à l'autre, tel fut donc le difficile problème que l'Italie
à résoudre ; or, pour jouer cette partie, elle n'avait en main d'autres cartes que celle de la papauté, sa dernière ressource dans son abaissement. Elle joua cette carte avec frénésie, avec habileté, avec violence, et, malgré bien des revers, avec bonheur. La papauté, qui se trouvait chargée déjà du lourd fardeau de maintenir le dépôt de la tradition catholique en Europe, se voyait ainsi chargée, par surcroît, des destinées de l'Italie. Pour tenir ce jeu, il fallait une série d'hommes éminents; ils se rencontrèrent. Paul III vit le nœud de la question, et indiqua nettement à ses successeurs la double route à suivre. Paul IV, Pie V, Grégoire XIII marchèrent sur ses traces avec résolution ; mais, malgré tous leurs efforts, ils ne parvinrent qu'à écarter un seul de ces dangers, celui qui menaçait l'existence de Pautorité spirituelle de l'Église. C'est à Sixte-Quint que revint l'honneur d'écarter définitivement le second, c'est-à-dire de sauver de l'Espagne, la papauté, l'Italie, et jusqu'à un certain point l'Europe entière.
Lorsqu'une situation donnée a ses racines dans les profondeurs des âges, rien ne peut l'empêcher de croître et de se développer; tout lui sert, même les obstacles, même les revers. Tous les malheurs auxquels on survit ont à la longue des conséquences heureuses : la grande question est de leur survivre. C'est ce que prouve avec la dernière évidence l'histoire séculaire de la papauté. De tous les germes qui étaient en cette institution à son origine, le plus puissant était le germe monarchique; c'est celui-là qui a fini par dévorer tous les autres, et il n'y a pas eu d'événement, si malheureux qu'il fût en apparence, qui ne l'ait favorisé. Lorsque Philippe le Bel transporta la papauté à Avignon, on put croire cette monarchie bien malade ; le séjour d'Avignon est précisément l'époque où la papauté prit vraiment rang parmi les puissances ita-
liennes. Étrangers à l'Italie par l'origine et le séjour, les papes n'en furent que plus libres dans leur politique d'ambition temporelle, et n'en eurent que moins de ménagements à garder envers des sujets qui ne leur étaient chers par aucune communication habituelle et aucune affinité de race. La puissance temporelle de la papauté avait été jusqu'alors incertaine : c'était une puissance consentie par opinion populaire, octroyée par bon vouloir impérial, disputée, combattue, soumise à des fluctuations incessantes : mais les véritables pouvoirs dans ce monde où domine la force, ce sont ceux qui sont conquis de haute lutte et imposés par victoire. Tel fut le pas important que le séjour d'Avignon fit faire à la papauté. Par le légat Du Poyet sous Jean XXII, par le cardinal Albornoz sous Clément VI et Innocent VI, la papauté fit alors la conquête de son domaine, et lorsqu'elle reparut en Italie, ce fut en souveraine qui vient prendre possession de ses victoires. Plus tard, la Réforme semblait devoir détruire cette monarchie en sapant sa base spirituelle ; elle ne fit que lui donner plus de consistance. Obligée de se défendre, la papauté concentra ses forces et les épura, abandonna tout ce qui était incertain, rejeta tout ce qui ne pouvait pas lui servir d'arme, et se mit à l'abri des fluctuations des opinions humaines par le concile de Trente, qui en fit le pouvoir absolu qu'elle çst encore. Plus tard, enfin, vint la Révolution française, et, à sa suite, le renouvellement des formes politiques de la vieille Europe. L'autorité spirituelle de la papauté se vit encore menacée, non point en ellemême et directement, mais indirectement et dans les personnes de ses ministres proscrits et interdits d'abord, puis transformés en simples fonctionnaires de l'Etat et forcés de relever d'un maître. Alors naquit le régime des concordats; et quelle a été jusqu'à présent la con-
sixte-quiht 89
séquence des concordats? simplement de créer la force énorme désignée sous le nom d'ultramontanisme. Les clergés de toutes les nations catholiques ne trouvant plus en eux-mêmes leur indépendance, soumis à la loi commune des citoyens, ne s'en sont que plus étroitement rattachés à l'institution d'où découle leur principe d'existence spirituelle. Ce que nos contemporains considèrent aujourd'hui avec un certain étonnement, n'est que la constatation officielle d'un pouvoir qui existe en croissance depuis plus de dix siècles, et en fait depuis le concile de Trente.
L'histoire de Sixte-Quint offre des preuves nombreuses de cette force en quelque sorte fatale qui est inhérente aux situations séculaires. C'est sous son règne que ce pouvoir monarchique de la papauté, jusqu'alors plus ou moins dissimulé, apparut enfin avec toute la netteté de ses formes. Or, il n'y a pas eu une des circonstances de ce pontificat, si indifférente qu'elle fût en apparence, qui n'ait contribué pour sa part à ce résultat. Un des premiers actes de l'administration de Sixte-Quint, par exemple, fut l'extermination des bandits; rien n'est certes plus juste que cette mesure, le respect de l'ordre étant une des conditions nécessaires de toute société, sous quelque forme politique ; qu'elle vive. Or, à l'avènement de Sixte-Quint, ce redoutable fléau de l'anarchie héroïque sévissait avec une effroyable intensité, non seulement dans la campagne romaine, mais dans «toutes les provinces de l'Italie méridionale et même centrale. Alphonse Piccolomini, Lambert Malatesta, le prêtre Guercino infestaient de leurs bandes les Romagnes, les Marches, la frontière napolitaine ; à Rome même les coups de main, les enlèvements, les attaques étaient chose d'occurrence journalière. Quelques mois d'une justice aussi prompte qu'inflexible — jamais justice n'a marché d'un pas
90 SIXTB-QUINT
moins boiteux que celle de Sixte-Quint — suffirent au pape pour rétablir la sécurité dans ses Etats et même dans les Etats limitrophes. Eh bien, rien n'a plus contribué à transformer la papauté en monarchie absolue : car sous les coups de cette justice expirèrent les derniers restes de la liberté romaine. La liberté, qui est en théorie d'une définition bien plus difficile que l'autorité, est aussi en fait bien plus difficile à circonscrire : c'est un Protée capable de bien des métamorphoses, et l'histoire nous la présente sous les formes les plus singulières. Or, la forme qu'elle avait revêtue dans les Etats romains était celle du banditisme.
Cette liberté d'ordre peu régulier n'était pas une parvenue du hasard ; elle pouvait se vanter de son antique noblesse et de sa longue lignée de héros de grands chemins. Elle était donc séculaire, presque autant que la papauté elle-même : car si on ne peut faire remonter son origine jusqu'au^ temps malheureux qui suivirent la chute de l'empire, on la voit poindre bien distinctement aux x e et xi e siècles avec le pouvoir des comtes de Tusculum, les princes de la famille de Théodora et de Marozie. Plus tard les rivalités des barons romains, surtout après que le pape Nicolas IV eut investi de possessions énormes la famille Colonna, donnèrent à cette liberté la consécration de l'habitude. Transformés en serviteurs armés des passions et des rancunes de leurs maîtres, les paysans menèrent la double existence de soldats d'aventures et de laboureurs. Cet état violent atteignit son apogée lorsque la translation du saint-siège à Avignon eut laissé les barons seuls maîtres de Rome. Après le retour de la papauté commencèrent les interminables guerres du xv e siècle italien ; puis vinrent les guerres françaises et espagnoles ; cette liberté n'en fut que plus h l'aise à l'abri d'une telle situation : elle devint une
force, et peu après, lorsque l'Italie eut sombré, elle devint une vengeance. Le banditisme ouvrit ses rangs à tous ceux qui regrettaient l'indépendance des siècles précédents, et recruta ses chefs parmi les nobles mécontents, persécutés ou trahis par la fortune. C'est ainsi que s'explique la présence à la tête des bandes d'hommes portant les noms de Malatesta et de Piccolomini; c'est ainsi que s'explique comment les Orsini et les Colonna protégeaient ouvertement les fuorusciti romains, et leur donnaient asile dans leurs châteaux et leurs palais, inviolables à l'égal des églises. Aussi la condition de bandit n'avait-elle rien de déshonorant, et ce nom était-il identifié dans la pensée du peuple avec ceux de héros et de patriote. Nous voyons, dans le livre de M. de Hùbner, l'ambassadeur de Venise, Priuli, solliciter pour un jeune del Monte, qui s'était fait bandit, — un membre de la famille de Jules III , s'il vous plaît , — un commandement au service de la république. Ainsi, lorsque Sixte-Quint fît justice des bandits, il fit plus qu'accomplir un acte de bonne justice administrative ; ses exécutions sommaires furent à la lettre quelque chose de comparable aux exécutions de Louis XI sur la haute noblesse féodale, ou, si l'on trouve l'exemple trop gros, à celles dont Richelieu frappa les seigneurs récalcitrants au joug régulier de l'autorité. Par cette justice sommaire, tout esprit d'opposition fut anéanti dans l'Etat romain, et le pouvoir papal fut débarrassé à jamais de tout contradicteur.
Une autre réforme contribua encore à ce résultat, l'établissement des congrégations. Avant Sixte-Quint, le pape prenait ses décisions d'accord avec le consistoire, c'est-à-dire avec le corps des cardinaux réunis en assemblée générale. La monarchie de l'Eglise était donc alors une sorte de monarchie parlementaire.
Mais Sixte-Qûint trouva cette manière de procéder trop embarrassante pour sa volonté inflexible, et surtout trop lente pour son âme ardente. Les papes précédents avaient établi, sous le nom de congrégations, des espèces de conseils d'Etat, dont les fonctions étaient de nature restreinte et transitoire, à l'exception de la congrégation permanente de l'Inquisition, établie par Paul III pour parer aux dangers d'une situation qui ne souffrait pas de surveillance intermittente. Sur des questions spéciales, le pape faisait appel aux lumières d'hommes compétents qu'il assemblait en conseil; puis, la difficulté résolue, il renvoyait la congrégation, qui ne cardait aucune part au gouvernement général de l'Église. Sixte-Quint s'empara de cette institution encore flottante, et divisa le gouvernement de l'Église entre quinze congrégations, dont chacune fut chargée d'une branche particulière de l'administration, et les rendit permanentes. Par cette innovation, il transforma en gouvernement administratif le gouvernement parlementaire du saint-siège. Cela ne s'aperçut pas tout d'abord. Sixte-Quint continua à tenir des consistoires jusqu'à sa mort; mais sous le pape Aldobrandini (Clément VIII), ils n'eurent plus aucune importance, et ne furent plus qu'une forme respectable des institutions du passé : la réalité du pouvoir avait passé aux congrégations, qui sont encore aujourd'hui le mode de gouvernement de l'Église.
Sixte-Quint est un pape tout moderne ; mais on sent bien qu'il faut entendre ce mot avec une nuance. Il neut rien de l'esprit rétrospectif de ses prédécesseurs, tout moine franciscain qu'il fût et bien que le concile de Trente eût ramené le catholicisme à une orthodoxie singulièrement scrupuleuse. L'influence espagnole infectait alors toute l'Italie, Venise exceptée ; Sixte-Quint ne s'en laissa point corrompre et resta strictement, fidèlement Italien. Il eut au plus haut degré le sentiment des nécessités de son époque, et quand on le considère avec attention on le trouve en singulière harmonie de caractère avec ceux des souverains d'alors qui furent animés de l'esprit nouveau. C'est à ses adversaires qu'il ressemble plutôt qu'à ses alliés naturels, èi Henri IV, à Elisabeth, plutôt qu'à Philippe II et aux Guise. Depuis la mort de Pie IV, tous les efforts de la papauté avaient porté sur la question religieuse et, durant cette trop longue et trop exclusive préoccupation, les dangers de la situation politique qu'avaient aperçus si nettement autrefois le pape Farnèse et le pape Caraffa, n'avaient cessé de grandir et de devenir de jour en jour plus menaçants. C'est à parer à ces dangers que Sixte-Quint porta tous ses soins. Le sou-
verain politique domine donc en lui sur le pontife, et voilà dans quel sens il faut entendre cette épithète de moderne que nous lui ayons donnée.
Un grand homme est souvent un être fort complexe ; au-dessous du personnage officiel qu'il représente, il y a quelquefois un homme en quelque sorte ésotérique qu'il est malaisé de reconnaître. Qui n'a senti cent fois, par exemple, à travers les si nombreux orages de son long pontificat, que le pape Pie IX fut profondément patriote, et que la grande et douloureuse difficulté de sa situation tint précisément à la lutte entre ses sentiments d'Italien et ses devoirs de gardien des traditions de l'Église. Il y eut aussi en Sixte-Quint un homme ésotérique, et si vous voulez découvrir quel il fut, cherchez quel est celui de tous les gouvernements d'alors qui eut les préférences de son cœur. Ce gouvernement fut celui de Venise. Or, le gouvernement de Venise était un gouvernement foncièrement laïque, qui n'avait jamais permis la moindre usurpation au pouvoir ecclésiastique, qui avait poussé la prudence jusqu'à interdire l'exercice d'un pouvoir quelconque dans la république à tout Vénitien revêtu d'une dignité romaine, qui s'était toujours efforcé dans toutes les querelles de politique pontificale d'observer la plus stricte neutralité, et qui souvent n'avait pas craint d'entrer en lutte avec le saint-siège. Combien de fois Venise n'avait-elle pas été excommuniée et son territoire mis en interdit ! Gela s'était vu au commencement du siècle sous le pontificat de Jules II, cela devait se voir après Sixte-Quint sous le pontificat de Paul V. Le saint-siège n'avait pas en Italie d'amis plus tièdes que les Vénitiens, et c'était à ce gouvernement où l'esprit théocratique était en si petite faveur, que Sixte-Quint donnait ses préférences! Un tel fait dit assez quelle était la nature vraie du pontife. Venise
répondait à son cœur parce qu'il y trouvait un Etat gouverné avec sagesse, selon les vrais principes de la politique, et riche d'une expérience entassée pendant mille années. Sixte-Quint, homme d'autorité, allait d'instinct vers l'État qui était alors le type suprême du bon gouvernement.
C'est encore par l'obéissance à cet homme intérieur que nous ne pouvons jamais dompter entièrement, qu'il faut expliquer les singulières sympathies de Sixte- Quint pour les mêmes princes qu'il excommuniait et poursuivait. Il aimait Henri de Navarre, il aimait Elisabeth d'Angleterre, qui, fait curieux, lui rendait sa sympathie, car un jour qu'on la pressait de choisir un époux, l'énergique fille d'Anne Boleyn répondit qu'elle ne connaissait qu'un seul homme qui pût lui convenir, le pape Sixte-Quint. Si grande était la tendresse que lui inspirait Elisabeth que, pendant tout son pontificat, il ne cessa de nourrir la chimère de rappeler la reine à la foi catholique. Cette chimère nous fait sourire aujourd'hui, mais combien elle est excusable I C'est une de celles dans lesquelles nous tombons le plus souvent tous tant que nous sommes ; car il n'est pas en nous d'illusion aussi tenace que celle de ramener à nos opinions les personnes dont le caractère nous est sympathique. Quand on cherche sur quels fondements était appuyée cette illusion du pape, on ne trouve rien qu'un mot fort léger d'un ambassadeur d'Angleterre qui aurait dit « qu'en cas de troubles sa souveraine n'aurait qu'à entendre une messe pour sortir d'embarras », et peut-être quelques rapports des jésuites anglais; mais il n'en avait pas fallu davantage pour persuader un homme qui ne demandait qu'à être persuadé. Il fut contre Elisabeth aussi peu hostile que le lui permettaient, en tout honneur, sa foi religieuse et ses devoirs de pape. Il s'était engagé à coopérer à
l'expédition de l' Armada, mais jamais il ne pressa beaucoup le roi Philippe, et il fit même plusieurs fois tout ce qu'il put pour se dégager, autant que possible, de la responsabilité de cette expédition. Rien n'est curieux à cet égard comme les rapports des ambassadeurs de Venise, auxquels le pape ouvrait son cœur librement, et avec lesquels il semble qu'il passât sa vie. Un jour, s'entretenant avec André Gritti, il regretta hautement l'argent qu'il fournissait à l'Espagne, huit cent mille écus par an. « Et cependant, dit-il, les galères espagnoles ne font que du trafic, et les deniers de l'Église servent à d'autres fins. De là la colère de Dieu, les affronts et dommages que le roi souffre partout, en Hollande, en Flandre, où il prend une ville pour en perdre deux, tandis qu'une femme parvient à coaliser les princes d'Allemagne et le roi de Navarre, à trouver en elle-même les moyens de mettre le monde sens dessus dessous. » Puis, arrivant à cette expédition contre les Turcs, qui était la plus caressée de ses entreprises en projet, il prononça ces paroles fort significatives : « Avec l'argent que coûtent les armements contre l'Angleterre, on aurait pu entreprendre cette expédition. Déjà on a dépensé treize millions et on n'a rien fait. Le roi se rend ridicule avec son Armada, tandis que la reine conduit bien ses affaires. Si cette femme était seulement catholique, elle serait aimée de nous au-dessus de tous, car elle est d'une très grande valeur. Voyez ce qu'est ce Drake! Avec son peu de forces, il a brûlé au roi ving-cinq navires dans le détroit de Gibraltar, un plus grand nombre à Lisbonne; il a pillé ses flottes, rançonné l'île Saint- Domingue et acquis une si grande réputation, que les Anglais courent après lui pour prendre part à sa gloire, tandis que les autres s'enfuient pleins d'épouvante. Cette Armada d'Espagne nous donne des soucis. Nous
avons de mauvais pressentiments et craignons un mauvais résultat. »
Mais ce n'était pas seulement avec les ambassadeurs vénitiens que Sixte-Quint s'exprimait ainsi sur Elisabeth. Il avait eu l'idée d'employer Henri III comme intermédiaire auprès de la reine pour l'engager à rentrer dans le sein de l'Église catholique, et il s'ouvrit dans ce sens à notre ambassadeur, le marquis de Pisany. C'était avant la mort de Marie Stuart, il est vrai. « Un des principaux remèdes, écrit M. de Pisany, serait, de l'avis du pape, de gagner la reine d'Angleterre et la faire revenir catholique. Lui semblant que Votre Majesté avait une bonne occasion de tenter cette bonne œuvre par le moyen des grands qu'elle enverra exprès vers elle, bien avisés et catholiques, de bonnes mœurs et vie, pour négocier les affaires de la reine d'Ecosse, et commencer à lui remontrer, tant qu'elle voudra vivre en l'opinion qu'elle est, sera toujours en danger de perdre la vie, ne devant douter qu'à toute heure il ne se fasse de nouveaux attentats sur sa personne, sans avoir jamais plus d'heures de sûreté ni de plaisir; ou, au contraire, elle demeurerait une grande reine, honorée et aimée de tout le monde, et que si les huguenots voulaient lui contredire, que Votre Majesté promet d'aider d'argent et de toute sorte de moyens; qu'il me promettait de sa part de fournir et mettre comptant aux mains de Votre Majesté, en s'assurant et obligeant par ce moyen les catholiques de ce royaume qu'il savait être en grand nombre, et qu'outre cela, elle acquerrait une couronne de gloire au ciel, et, entre les jieuples chrétiens, un honneur et une réputation immortels. » L'ambassadeur, qui ne partage pas les illusions du pape, se permet quelques objections, remontrant que la reine n'est pas libre et que, fût-elle disposée à se convertir, son conseil ne tolérerait pas
une telle résolution ; mais Sixte-Quint persiste avec un espoir âpre comme toutes ses passions. « Il ne faut point penser à tant de choses. Peut-être est-elle plus disposée èi se faire catholique qu'on ne le pense. » Cet espoir dut cesser après la mort de Marie Stuàrt, qui arracha des larmes au pontife, mais même alors son estime pour le caractère d'Elisabeth ne diminua pas, et voici l'éloge' qu'il en faisait devant le même marquis de Pisany et le cardinal de Joyeuse : « Quelle vaillante femme que celle-là, puisqu'elle brave les deux
plus grands rois, tant sur mer que sur terre c'est
une vaillante femme ; si elle n'était hérétique, elle vaudrait un monde. » M. de Hubner a mis en lumière, pour la première fois, je crois, un tout petit fait qui en dit plus d'ailleurs que toutes les belles paroles : le pontife avait protégé la vie d'Elisabeth. Il fit un jour à Pisany l'aveu singulier « qu'on lui avait proposé de tuer la reine, et pour peu d'argent (Sixte-Quint était l'économie en personne), mais qu'il avait rejeté ces offres, détestant et abhorrant de pareils moyens ».
Autant le pape avait d'estime pour ses grands adversaires, Henri de Navarre et Elisabeth, autant il en avait peu pour les princes qui étaient ses alliés naturels, Henri III qu'il méprisait et Philippe II qu'il exécrait. Les prodigalités de Henri III, au milieu des charges écrasantes que sa situation, bien faite cependant pour le rappeler à l'économie, lui imposait, étaient pour le pape le sujet d'un étonnement où se mêlait un sentiment de nature peu flatteuse. Il refusa toujours de l'aider de ses deniers, prétextant qu'il voulait savoir où passait son argent. Il ne lui permit pas davantage d'user des ressources du clergé de France. Un jour que l'ambassadeur de Venise, Priuli, pressait le pape d'accorder h Henri III, toujours à court d'argent, l'autorisation d'aliéner certains biens du
clergé, il répondit froidement : « Nous désirerions voir Sa Majesté déployer plus d'activité dans la guerre contre les huguenots. Nous sommes étonnés qu'un si grand roi, malgré les charges énormes dont il grève son peuple, n'ait pas songé à faire des économies pour les besoins extraordinaires. Qu'il agisse sérieusement, qu'il ne manque pas à ses devoirs, et nous l'aiderons. » Plus encore que sa prodigalité, l'absence de virilité chez ce prince le révoltait. Lorsque le duc de Guise eut détruit les reitres allemands, Henri III revint triompher à Paris des victoires de ce grand rival, mais les Parisiens refusèrent de prendre le change, et le pape pensa à l'égard des triomphes de Henri comme les Parisiens. Il dit fort nettement à M. de Pisany « en battant des mains, comme est sa coutume quand quelque chose le fâche, qu'il fallait rapporter l'honneur de cette victoire à Dieu et non aux hommes qui n'y avaient eu aucune part », et le lendemain au consistoire, comme il évitait de prononcer le nom de Henri III, et que le cardinal de Joyeuse se levait pour entonner les louanges du roi de France, il ferma la bouche à ce dernier, en s'écriant violemment : « Je vous dis que les hommes n'y ont rien fait. »
Quant à Philippe II, le pape l'exécrait nettement, et de son côté le roi lui rendait les mêmes bons sentiments. Sixte-Quint abhorrait dans Philippe non seulement un allié tyrannique, mais un compétiteur au pontificat, un second pape. Nous n'exagérons rien. Il suffît de lire quelques-unes des dépêches de Philippe pour s'apercevoir que tout doucement et peu à peu il transformait son pouvoir monarchique en une véritable théocratie et cherchait à faire de sa couronne une tiare. Il se considérait comme le vicaire armé de Jésus- Christ dont le pape était le vicaire selon l'esprit. Il s'attribuait le droit de reconnaître et de punir l'hérésie,
d'innover en matière de discipline ecclésiastique, de changer les usages reçus dans l'Église, ou de maintenir des coutumes tombées en désuétude et condamnées par le pape. Un jour, il refuse de laisser porter la couleur violette aux évêques, prétextant que le noir (sa couleur préférée) convient mieux à des ecclésiastiques. Une autre fois, il fait sur les titres une pragmatique qui porte atteinte aux honneurs traditionnels des grands dignitaires ecclésiastiques. Sixte-Quint jette feu et flammes et déclare Philippe sacrilège, en plein consistoire. Une autre fois encore, Philippe élève l'incroyable prétention de forcer le pape à déclarer que les ecclésiastiques français sont incompétents pour absoudre du péché d'hérésie, et voici en quels termes il en écrivait à son ambassadeur Olivarès : « Il est dangereux de confier la faculté d'absoudre de si graves péchés à des gens si dénués de sens et aussi corrompus que le sont la plupart des confesseurs français. » Philippe étendait, il est vrai, cette incompétence aux ecclésiastiques de son propre pays, se fondant sur les droits traditionnellement acquis à l'inquisition espagnole, mais la prétention n'en devenait ainsi que plus exorbitante. Incessantes sont les querelles soulevées entre l'irascible pontife et l'opiniâtre monarque par cette ambition de nature singulière. Gela va si loin que Sixte-Quint s'écrie un jour : « Le roi veut-il se faire pape? eh bien, nous commencerons par le faire cardinal. » Si cette ambition eût réussi, la constitution du monde catholique eût été changée en quelque chose qu'on ne peut comparer qu'à F ex-constitution japonaise. On aurait eu deux papes : l'un, celui de Rome, aurait été une espèce de Mikado vénéré, impuissant et inutile; l'autre, celui d'Espagne, un Taïcoun possédant la réalité du pouvoir et l'exerçant sans avoir à rendre compte de ses actes au pape honoraire de Rome.
Mais ce n'était pas seulement comme aspirant h la papauté que Sixte-Quint détestait Philippe II," c'était encore et surtout comme aspirant à la monarchie universelle. Il pensait avec juste raison qu'une monarchie qui embrasserait toute l'Europe enchaînerait la liberté de l'Église, et que la religion catholique tomberait par le triomphe même de ce prétendu sauveur. Aussi seraitil assez difficile de dire lesquels, des hérétiques ou des Espagnols, semblaient les plus dangereux au pape, et la vérité est qu'en poursuivant de toute sa puissance Pextirpation du protestantisme, il ne se souciait pas d'avoir une telle obligation à Philippe II.
Jamais d'ailleurs il ne crut que Philippe II fût en mesure de lui rendre pareil service. Avec un bon sens profond, il avait pénétré la faiblesse inhérente à l'Espagne sous son apparente grandeur, il la sentait épuisée et ne faisant encore bonne contenance que par l'entêtement et l'orgueil de son roi. Ce n'est pas une des moindres preuves de génie de Sixte-Quint que d'avoir jugé de la puissance de Philippe II à ces heures suprêmes du xvi e siècle comme nous en jugeons aujourd'hui. Dans ses causeries avec les ambassadeurs vénitiens, au milieu des emportements de la passion contemporaine, il parle comme la calme et indifférente histoire : « Ils veulent conquérir le monde, disait-il un jour, et ils ne peuvent pas reprendre Cambrai. » Il croyait si peu au colosse, qu'à un certain moment il ne craignit pas de s'engager avec Philippe II par un traité hostile à Henri IV, traité qu'il n'avait nulle intention de tenir, tant il était sûr que les Espagnols n'exécuteraient jamais leurs conditions. Albert Badoer essaya de représenter au pape qu'il serait imprudent de souscrire à un pareil traité. Le pape, secouant la tête d'un air d'incrédulité, lui fit comprendre qu'il n'aurait pas même la peine de se dégager. « Nous ne savons pas
tant de choses; les Espagnols promettent beaucoup et font peu. A les en croire, la Provence devait être prise par le duc de Savoie en décembre dernier, et jusqu'ici ils n'ont pas même commencé les opérations. Maintenant ils veulent faire soudainement d'immenses préparatifs. Nous verrons, et alors nous parlerons de l'affaire. Ils ont la bouche pleine du duc d'Urbin, de troupes et de tant d'autres miracles. Eh bien! nous verrons, et alors nous parlerons, quand nous aurons vu de nos yeux, et en attendant nous ne croyons pas plus qu'il ne faut tout ce qu'ils nous disent. »
Et cependant, dans l'état d'indolence où restait l'Allemagne sous Rodolphe II, dans l'état de cruel déchirement où se trouvait la France sous Henri III, l'Espagne était encore le plus solide appui de la papauté. Il lui fallait donc ménager ce Philippe II dont il ne voulait à aucun prix. Là est le secret des perpétuelles oscillations de sa conduite dans les affaires de la Ligue et la réconciliation religieuse de Henri de Navarre, le secret de ses contradictions, de ses brusques fureurs et de ses non moins brusques apaisements. Quand il ne s'agit que de traiter des autres affaires du monde, le pape parle haut et ferme; mais s'agit-il de l'ingérence de l'Espagne dans les affaires de France, alors toute cette fermeté s'évanouit : la conduite du pape varie non seulement de quinzaine en quinzaine, mais de jour en jour, et pour ainsi dire d'heure en heure. Rarement on a manœuvré avec une telle prudence et une telle habileté, et cette sagesse excite au plus haut point l'admiration, quand on songe à la violence de caractère de celui qui la montra.
On ne peut juger du génie que déploya le pape dans cette situation complexe qu'en suivant minutieusement les négociations de cette époque. Jamais écheveau ne
fut plus embrouillé. Toutefois en voici les fils principaux. La Ligue en haine de l'hérésie menaçait de changer Tordre de succession et d'élever au trône de France une nouvelle dynastie. Les ligueurs, catholiques fervents, se recrutaient surtout dans le peuple et la petite bourgeoisie ; c'est assez dire qu'ils étaient en bonne partie excellents Français et probablement peu disposés à devenir Espagnols ; cependant, par suite de la fatalité de leur situation, ils étaient entraînés à chercher leur principal point d'appui en Espagne, et ils ouvraient ainsi sans le vouloir à Philippe II les portes de la France. Eh bien, cette situation de la Ligue vis-à-vis de l'Espagne était exactement celle de Sixte- Quint vis-à-vis de la Ligue. En sa qualité d'homme d'autorité, le pape n'aimait pas les ligueurs qui lui paraissaient des rebelles; d'un autre côté, ils étaient la force la plus certaine sur laquelle l'Église pût compter en France. Si le pape ne les favorisait pas, il se privait volontairement de son corps d'armée le plus solide; s'il les favorisait par trop ouvertement, il introduisait en France ce Philippe II qu'il n'y voulait pas plus qu'il n'y voulait l'hérésie. Grand était l'embarras du pontife. Dans ces conditions, il prit le parti dangereusement prudent d'appuyer tour à tour la Ligue et le roi selon les circonstances. Quand la Ligue portait trop haut la tête, Sixte-Quint faisait un pas vers Henri III ; quand elle menaçait d'être battue, il la relevait par quelque mesure vigoureuse. Telle fut sa conduite depuis la bulle privatoire lancée contre Henri de Navarre, au début de son pontificat, jusqu'à la mission du légat Gaetani, après l'assassinat de Henri III. Cependant il n'y fut contraint que parce qu'il ne put jamais suivre le plan qu'il s'était tracé relativement aux affaires de France.
Ce plan était très simple ; mais, comme toutes les
choses simples, il ne put être exécuté dans un monde où tout devient facilement très compliqué. Au fond, le pape considérait qu'il ne devait se mêler des affaires de France que dans la mesure où les intérêts de la religion l'exigeaient, qu'il devait rester neutre dans les querelles des princes, et s'abstenir d'afficher des sympathies, soit pour l'Espagne, comme l'avaient fait ses deux prédécesseurs immédiats, soit pour la France, comme le lui aurait conseillé sa nature s'il l'avait écoutée. Il voulut se renfermer strictement dans son rôle de pontife, et il ne démentit pas un seul jour ce rôle. Le seul but qu'il croyait devoir légitimement poursuivre, dans les affaires de France, était donc l'extirpation de l'hérésie, et pour y arriver il ne voyait qu'un moyen, c'était de rapprocher la Ligue du roi, de manière à opposer à l'hérésie la masse entière des forces catholiques de la nation. L'entreprise était de difficile exécution, car la division du roi et des chefs de la Ligue naissait d'intérêts pour lesquels la religion n'était qu'un prétexte d'attaque et de défense. En un tel état de choses, l'union entre le roi et la Ligue ne pouvait jamais être d'assez longue durée pour obtenir un résultat aussi considérable que la défaite du protestantisme, chacun des adversaires étant h tout instant obligé d'avoir recours contre son ennemi à des forces opposées à ce résultat ou à des influences antinationales. Combien de fois, par exemple, Henri III, le roi très chrétien, fils aîné de l'Eglise, n'avait-il pas été obligé de se rapprocher des huguenots? Quant à la Ligue, ses relations avec l'Espagne étaient constantes, et, à chaque jour de crise, on voyait s'allonger vers la couronne de France l'ombre du bras de Philippe. L'une et l'autre de ces alliances étaient également antipathiques à Sixte-Quint, et il crut pouvoir les prévenir toutes les deux en lançant, dès le début de son pontificat, une
bulle privatoire de tout droit à la couronne de France contre Henri de Navarre, légitime héritier du trône depuis la mort du duc d'Alençon.
Ce ne fut pas sans hésitations que le pape se décida à cette mesure excessive. Longtemps il biaisa, louvoya, flatta de belles paroles les agents des Guise ; une fois même, il refusa net d'en arriver à cette résolution, et répondit au cardinal de Vaudemont, dont le nom dit assez les attaches lorraines : « Nous ne devons pas faire ce que vous demandez. Nous n'avons pas l'habitude de condamner les gens sans les avoir entendus. Il sera toujours temps d'en venir là. » Sur ces entrefaites arriva le traité de Nemours entre le roi et la Ligue. Ce traité semblait réaliser la pensée que poursuivait Sixte-Quint, l'union de toutes les forces catholiques du royaume contre l'hérésie : il n'hésita plus et lança la bulle privatoire.
Cependant cette mesure était une faute, et Sixte- Quint ne tarda pas à s'en repentir. Débarrassés par la bulle privatoire de tout adversaire qui pouvait leur faire obstacle dans l'avenir, les chefs de la Ligue n'eurent plus devant eux qu'un seul ennemi, le roi. Tant que Henri de Navarre et Henri de Gondé n'avaient pas été exhérédés, les Guise n'étaient maîtres de rien, même en triomphant et en réduisant le roi à leur merci ; maintenant le roi tombant, ils étaient maîtres de tout. Alors l'espoir d'un prochain succès gonflant leurs cœurs, leur audace n'eut plus de bornes. Longtemps Sixte-Quint se contenta de regarder les événements, pensant et disant que ce qu'une bulle avait fait, une bulle pourrait le défaire. La révocation possible de la bulle privatoire, telle fut la terreur qu'il tint dès lors suspendue sur les têtes des Guise et de Philippe II. Dès qu'ils montraient des velléités dangereuses, le pape agitait devant eux cet épouvantail, évitant ainsi que
106 SIXTE-QUiNT
rien de décisif sortit de leurs succès. D'un autre côté, contre le roi et ses alliances possibles avec les huguenots, il avait le spectre de la Ligue. C'est à tenir cette balance en équilibre que Sixte-Quint usa les quatre années de son pontificat, un des plus CQurts, mais des plus difficiles et des plus chargés d'événements qu'il y ait jamais eu.
Au premier abord cette politique semble louche, et l'on a envie comme Olivarès d'élever des doutes sur la bonne foi du pontife, mais en observant avec attention cette succession si rapide d'événements qui aurait rendu excusables les plus énormes démentis de conduite, on est frappé, au contraire, de sa parfaite loyauté. Sixte-Quint fit réellement jusqu'au bout tous ses efforts pour sauver Henri III, qu'il n'estimait pas et dont il espérait peu. Après la journée des Barricades, il exprima nettement son indignation : « Pourquoi, s'écria-t-il, le roi n'a-t-il pas eu vingt hommes à sa disposition pour arrêter ce rebelle, l'enfermer dans une chambre et en faire ce que bon lui semblait ? » Il en faut prendre son parti cependant, et si les Guise sont maîtres de Paris et de la France, c'est sur eux qu'il faudra s'appuyer nécessairement, car le grand intérêt est avant tout la conservation de la foi catholique. Mais bientôt les résultats de cet événement deviennent fâcheux pour les Guise, et alors Sixte-Quint s'empare avec empressement d'une idée que lui suggère son légat de France, Morosini, un sagace Vénitien. Cette idée consistait à transporter au roi la principale force des Guise, en lui faisant contracter une alliance intime avec Philippe II contre les protestants. Sixte-Quint s'en ouvrit à Olivarès, qui transmit la proposition à Philippe II. Mais pour que cette idée pût aboutir, il aurait fallu qu'elle fût proposée par un pontife moins hostile à Philippe que ne l'était Sixte-Quint, et le roi
SIXTB-QUINT 107
d'Espagne garda le silence. Il n'en reste pas moins h Sixte-Quint le mérite d'avoir cherché pour Henri III cette périlleuse planche de salut.
Ce ne fut qWaprès les meurtres du duc et du cardinal de Guise que le pape rompit ouvertement avec Henri III et l'abandonna définitivement à son malheureux sort qu'il lui prédit dans des termes qui ne laissaient rien à désirer pour la netteté. Ce n'est pas qu'ileût une sympathie quelconque pour les princes assassinés. C'étaient des rebelles, et dans l'opinion de Sixte- Quint, on le sait, la mort était le seul salaire que méritât la rébellion. Il convint que le roi avait parfaitement le droit de se défaire judiciairement du duc ; ce qu'il lui reprochait, c'était de s'en être délivré en tapinois et par un guet-apens. Les paroles que prononça Sixte-Quint à cette occasion sont trop caractéristiques pour que nous ne les rapportions pas textuellement : « Le roi étant souverain, et le duc sujet, le roi peut agir contre ses sujets. Il n'est tenu de rendre compte de ses actions à personne. Mais après s'être réconcilié avec lui, après l'avoir admis dans son conseil et dans son intimité, faire appeler le duc dans sa chambre et massacrer cet homme qui s'y rendait en toute confiance, c'est ce que nous ne saurions approuver, car ce n'est pas un acte de justice, c'est un homicide. Il devait le faire arrêter, lui faire son procès et ensuite agir selon sa convenance, car il est roi, et en se conformant aux lois, en observant les formes ordinaires de la justice, tout était bienfait. Si une insurrection avait eu lieu, il aurait pu le faire mourir sans procédure (tumult ar iamente) ; mais le tuer comme il l'a fait était homicide et péché et non justice, et nous sommes affligé que le roi l'ait commis. » Ces paroles sévères étaient une réponse indirecte à une lettre écrite au pape par Henri III, le lendemain même de
l'assassinat, dans le but de s'en excuser. Cette lettre est d'une ironie voilée dont on ne saurait assez admirer la finesse féline et la spirituelle hypocrisie, si l'on ne songeait à l'énormité de l'acte qui avait mis la plume à la main du roi. « Vous informerez Sa Sainteté et lui direz que ses saintes et personnelles admonitions, et l'exemple de sa justice m'ont ôté tout scrupide. Je m'assure aussi qu'elle louera ce que j'ai fait, étant chose non seulement licite, mais aussi pieuse, d assurer le repos du public par la mort d'un particulier. » Sixte- Quint exigea que le coupable demandât solennellement l'absolution, et comme sur ces entrefaites survint l'alliance de Henri III avec Henri de Navarre, conséquence inévitable du meurtre accompli, le pape assembla un consistoire, où il fit rédiger une sommation au roi d'avoir à comparaître à Rome personnellement ou par procuration, dans un délai de soixante jours. Au moment même où il lançait ce monitoire, le poignard de Jacques Clément vengeait le meurtre du duc de Guise et rendait vacant le trône de France. Ainsi se trouvait réalisé ce mot prononcé quelques jours auparavant par le pape : « Nous vous dirons que si le roi ne se repent, il aura le sort de Saùl ; il finira mal. »
Après la mort de Henri III, l'anxiété de Sixte-Quint fut extrême. Il se voyait enfermé par la fatalité dans le plus redoutable des dilemmes : s'il reconnaissait que Henri de Navarre était bien le véritable souverain de la France, il manquait à tous ses devoirs de gardien des intérêts catholiques ; s'il refusait au roi ses droits légitimes, il travaillait au démembrement de la France et détruisait l'équilibre du monde. Quoi qu'il fît, il était sûr de commettre une faute, soit religieuse, soit politique. Dans une telle alternative, un homme d'un court bon sens ordinaire n'aurait pas hésité dans son choix ; mais le bon sens supérieur du génie disait au pape que la faute politique atteignait aussi sûrement les intérêts du saint-siège que la faute religieuse. Pour se tirer de perplexité, il eut d'abord recours à son ancien plan d'union de toutes les forces catholiques du royaume contre le protestantisme. Le roi Henri III n'existait plus, mais la masse des catholiques loyaux qui l'avaient soutenu existait toujours. Or cette masse de catholiques royalistes déciderait la victoire sans coup férir, si on pouvait l'amener à contracter union avec la Ligue. Ce mouvement devait en effet inévitablement engendrer un de ces deux résultats : ou bien il forcerait la
main au roi de Navarre, qui, se voyant déserté de la partie la plus loyale, la plus éclairée, la plus française de ses sujets, serait amené à conversion ; ou bien Henri de Navarre s'obstinant à rester le chef d'une minorité, la bonne entente de tous les catholiques permettrait à la nation de choisir librement son roi, sans qu'il lui fût imposé par une faction ou par l'étranger, un roi qui ne serait ni le roi de la Ligue, ni le roi des huguenots. « Henri de Navarre veut-il être ce roi de la nation française? pensait et même disait Sixte-Quint, toute la question est là ; car si nous ne voulons à aucun prix d'un roi des huguenots, nous désirons éviter autant que nous le pourrons un roi de la Ligue. »
Il n'est pas douteux que c'est à peu près dans ce sens que le légat Gaetani aurait dû comprendre ses instructions lorsqu'il fut envoyé en France, dès les premiers jours qui suivirent l'assassinat de Henri III. Gaetani devait reconnaître le roi de la Ligue, le vieux cardinal de Bourbon, et se mettre en communication directe avec Mayenne ; mais en même temps il lui était enjoint d'entrer secrètement en rapport avec le duc de Nevers, le plus influent des seigneurs catholiques ralliés à Henri IV, et de l'amener, s'il se pouvait, à travailler au résultat que nous venons d'indiquer, l'union de toutes les forces catholiques du royaume. Malheureusement Gaetani ne comprit pas, ou probablement ne voulut pas comprendre le sens secret de ses instructions, et s'en tenant judaïquement au texte même des ordres qu'il avait reçus, il appuya autant qu'il le put dans le sens de la Ligue et de l'Espagne. Infidèle par excès de fidélité, Gaetani, durant toute sa mission, ne voulut jamais se départir de la politique du premier jour; quand tout changeait autour de lui, lui seul restait immobile. Même après la réception de M. de Luxembourg par le pape, il continue à parler le
langage de Philippe II et à soutenir que la conversion de Henri IV ne devra jamais être tenue pour sincère; même après Ivry, lorsqu'il est évident que la Ligue a reçu un coup mortel, il se montre publiquement dans Paris avec les agents de l'Espagne, et abusant des pouvoirs reçus à son départ, il lance l'excommunication contre le cardinal de Vendôme et les prélats partisans de Henri IV. Au moment où Sixte-Quint se démène au Vatican contre Olivarès avec une énergie désespérée, le légat dit publiquement à Paris que Henri de Navarre ne sera jamais roi de France, parce que Philippe II ne le permettra pas. Pendant toute cette mortelle année, août 1589-août 1590, il y eut donc sur les affaires de France deux politiques toujours en opposition, celle du légat et celle du pape.
M. de Hûbner, avec cette discrétion du diplomate consommé qui ne s'exprime jamais qu'à demi-mot, même sur des choses vieilles de trois cents ans, a glissé sur cette conduite de Gaetani, qu'il explique par une absence de perspicacité et de sens politique. Nous nous permettrons, son livre à la main, d'être en contradiction avec lui sur ce point. Non, Gaetani ne manquait pas de sens politique, car il eut au contraire sur la situation la vue la plus générale et la plus profonde qu'on pût avoir. Selon lui, aucun des princes de la Ligue n'avait la moindre chance d'arriver au trône par ses adhérents. « Tout prince étranger serait repoussé par le pays, si on laissait au pays la faculté de choisir son roi. Cette appréciation était celle de tout le monde ; personne n'osait la combattre. Gela étant, il ne restait que cette alternative : ce sera, selon l'issue de la guerre, ou la France ou l'Espagne qui fera le roi. Dans le premier cas, l'élection de Henri n'est plus douteuse ; dans le second, ce sera Philippe à disposer du royaume. » Que pensait de plus Sixte-Quint? Que pensait de plus
Venise? Seulement Sixte-Quint et Venise modifiaient ainsi cette opinion : « la France fera le roi, parce que Henri de Navarre, en se convertissant, dispensera l'Espagne de le faire. » Le secret de la conduite de Gaetani doit donc être cherché non dans une absence de jugement, mais dans ses préférences politiques. Il n'était pas ligueur, il est vrai, mais il était bien pis pour nous, il était Espagnol, tandis que le pape dont il avait reçu sa mission ne Tétait pas, en sorte que le mandataire était animé d'un esprit diamétralement opposé à celui du mandant. Nous laissons aux diplomates le soin de trouver le mot qui définit la nuance exacte de cette conduite qui ne peut s'appeler trahison, mais qui contient, à n'en pouvoir douter, une certaine dose facilement appréciable de dissimulation italienne. Ce qui est moins appréciable, c'est le mal que nous fit sans doute cette conduite. Combien de fois l'opinion publique française ne dut-elle pas être trompée sur les intentions réelles de Sixte-Quint en les voyant représentées avec cette douteuse fidélité ? Toute la politique du pape reposait sur la croyance à la conversion possible de Henri : le légat posait ouvertement en principe absolu que Rome ne croirait jamais à cette conversion. Le pape encourageait les prélats qui travaillaient à cette entreprise, le légat les excommuniait. Le pape tenait h agir par les catholiques royalistes, le légat les écartait à l'égal des huguenots. Demandez-vous maintenant ce que devaient penser les bons bourgeois qui n'étaient pas dans le secret des Dieux. Rome nous fera la guerre, voilà sans doute ce qu'ils dirent bien souvent, et non sans quelque raison, car le légat ne cessait de pousser le pape à l'action, et si l'on suppose chez Sixte-Quint un atome de bon sens en moins, il n'est pas douteux qu'il n'eût été entraîné à une guerre imprudente. Gaetani, en paralysant pendant ces longs
mois la politique de son maître en France, a certainement retardé le terme de nos guerres civiles.
Cependant ce n'était encore qu'en rechignant que le pape s'était décidé à revenir à, 1| politique du commencement de son règne. L'embarras de sa situation, c'est qu'il ne pouvait avouer ouvertement que la moitié de sa pensée. Il pouvait bien dire au public européen : notre devoir est de soutenir la Ligue même en dépit de nos répugnances, mais il ne pouvait pas dire à Henri de Navarre, chef des huguenots : nous désirons vous tendre la main, voulez-vous la prendre?
Dans cette situation, il avait besoin d'un intermédiaire habile qui sauvât les apparences et qui agit pour la papauté en paraissant n'agir que pour lui-même. Cet intermédiaire fut la sage Venise, qui, dans ces circonstances périlleuses, joua pour nous le rôle d'une Minerve protectrice. Venise avait à cette fin du xvi e siècle une belle occasion de se venger des injures du passé. A ce moment où la France était aux abois, combien il était facile de lui faire sentir ce qu'ont d'amer pour une nation des violences comme celles de la Ligue de Cambrai et des désastres comme celui d'Agnadel ! Mais ne s'inspirant que de sa sagesse, elle eut l'honneur de comprendre que l'intégrité de la France était indispensable h la liberté de l'Europe, et que le roi légitime, huguenot ou non, était nécessaire à cette intégrité. 11 y avait longtemps déjà que cette pensée dictait toute la conduite de Venise. Dès la première heure où la monarchie française avait paru chanceler, Venise avait pris le parti peu populaire du malheureux roi contre lequel étaient conjurées à la fois les deux plus grandes forces qu'il y ait au monde, la tradition et l'innovation. Combien de fois Venise n'avait-elle pas sollicité pour Henri III auprès de Sixte-Quint? Combien de fois n'avait-elle pas épargné au faible monar-
iii SIXTE-QUINT
que l'union trop intime du pape et de la Ligue? Le lendemain de la mort de Henri III, Venise couronna cette sage politique par une résolution héroïque ; elle prit les devants sur l'Europe entière pour reconnaître Henri de Navarre comme seul et légitime héritier de la France. Héroïque est le vrai nom de cette conduite, car à ce moment-là Venise ne pouvait compter sur rien, pas même sur le pape, quoique son peu de penchant pour l'Espagne lui fût bien connu, à, cause de la complexité de ses devoirs et des violentes fluctuations de son caractère. La république s'exposait donc aux inimitiés redoutables de Philippe II et des princes lorrains pour soutenir un proscrit, qui, tout en ayant pour lui le bon droit, avait contre lui toutes chances d'insuccès.
Avec un bon sens admirable, la Seigneurie vit où était le vrai sentiment de la France, et que ce serait ce sentiment qui triompherait, à moins que la France ne fût démembrée, ce qui était un malheur universel qu'il fallait éviter à tout prix. Criant à sa manière, comme les anciens Français : Le roi est mort; vive le roi/ elle agit comme si l'on était en temps ordinaire et qu'il n'y eut rien d'interrompu dans l'ordre de succession, en continuant à traiter avec M. de Maisse, ancien ambassadeur de Henri III, comme ambassadeur de Henri IV. Un tel acte équivalait à une reconnaissance formelle. Le nonce du pape, Matteucci, devançant les ordres de son maître, protesta contre cette conduite et partit pour Rome sans prendre congé. Mais Matteucci s'était trop hâté en déployant tant de zèle. Le rôle du pape, en cette circonstance, étant de se fâcher, il gronda contre tout le monde, et contre Venise parce qu'elle recevait l'ambassadeur d'un hérétique, et contre son nonce, parce qu'il s'était permis de partir sans sa permission. 11 renvoya ce dernier sans même vouloir l'admettre à
SIXTE-QUINT 1i5
explications : « Faites savoir à l'archevêque Matteucci que, puisqu'il est venu incognito par la poste, il s'en retourne de la même façon ; qu'il monte à cheval tout de suite ; que ce soir nous voulons savoir s'il est parti, et que nous n'admettons pas de réplique. » Tel fut le seul accueil que reçut le nonce. Quant à Venise, après avoir beaucoup tempêté, il se contenta de la taxer d'imprudence et de témérité de conduite, en termes d'une cordialité grondeuse et d'une éloquence à demi facétieuse pleine de couleur italienne. « Vous autres, messeigneurs les Vénitiens, dit-il au cardinal Cornaro, vous nous avez mis l'esprit en grand travail, quoique vous ayez la réputation d'être prudents, lents dans vos résolutions, et habiles dans les choses douteuses à tirer parti du bénéfice des temps. Nous avons vu certaines gravures qui représentent de vieux Vénitiens ayant des lunettes sur le nez et regardant faire les autres, et nous avons entendu dire que les Vénitiens aiment h se tenir à la fenêtre avec la papauté. Et maintenant ils agissent avec précipitation, veulent recevoir un ambassadeur résident d'un hérétique excommunié, faire ce qu'aucun autre prince grand ou petit n'a fait ! Où est la prudence de ceux qui se déclarent pour un homme qui a encore les armes à la main, dont la victoire et la fortune finales sont encore incertaines?... Nous n'avons rien contre le roi de Navarre, excepté en ce qui touche à la religion; nous n'avons pas voulu l'excommunier, parce que nous ne voulions pas le mettre au désespoir, parce que nous voulions laisser la porte ouverte à une transaction, ce que nous ne pouvons plus faire maintenant à moins qu'il ne tente des démarches auprès de nous. »
Ces dernières paroles, qui disaient assez sa pensée secrète à l'égard du roi de Navarre, étaient fort suffisantes pour rassurer Venise. Après quelques semaines
de pourparlers orageux, le pape, qui ne demande qu'à avoir la main forcée, cède sur l'affaire de M. de Maisse, en ayant Pair de faire des réserves qui n'en sont pas. Eh bien, soit! que les Vénitiens gardent s'ils le veulent l'ambassadeur du roi de Navarre, mais au moins qu'il ne soit pas reçu avec tous les tapis, c'est-à-dire avec tous les honneurs d'étiquette. Il se rabat sur des questions de tapis pour faire semblant de résister. Pendant toute cette longue année la conduite du pape peut se résumer à peu près ainsi ; toutes les fois qu'il gronde contre Venise, il finit par lui laisser faire ce qu'elle veut, et toutes les fois qu'il semble d'accord avec l'Espagne, il trouve moyen de l'empêcher de faire ce qu'il a l'air d'approuver.
Cette bonne volonté du pape ne pouvait échapper à la vue fine et perçante de ce Gascon de génie qui eut pour nom Henri IV. Il sentit très bien que le pape ne pouvait pas faire les avances à l'instar des belles dames qu'il avait aimées, et avec une habile hardiesse il se décida à risquer la première démarche. Pendant que le pape était encore occupé à équivoquer avec Venise sur la quantité et la qualité des tapis dont on honorerait M. de Maisse, on lui annonça l'arrivée à Rome d'un envoyé particulier de Henri de Navarre, M. de Luxembourg, déjà reçu par la Seigneurie. Le pape gronda de nouveau Venise pour son trop de promptitude; puis, cela fait, il se montra encore plus accommodant que la république, et reçut l'envoyé dès le lendemain de son arrivée. Cette première entrevue fut décisive, car voici la conversation du pontife et de l'ambassadeur. « Dites au saint-père, avait dit Henri à son ambassadeur, que je ne suis pas hérétique; si je suis dans l'erreur, qu'il me la fasse connaître, et je l'abandonnerai. — C'est vrai! c'est vrai! s'écria le pape. — Voici, continua le duc, ce que le roi, en causant familièrement avec moi,
comme cela convient à des parents, voici ce qu'il m'a dit : « Nous croyons tous la même chose, car nous croyons au symbole des apôtres. — Votre Majesté, ai-je interrompu, croit bien au symbole ; mais ce n'est pas tout. Vous croyez bien en Dieu, mais vous ne croyez pas à son omnipotence. — Gomment cela? dit le roi. — Puisque, répliquai-je, vous ne croyez pas qu'il puisse se trouver actuellement présent dans l'hostie consacrée et dans le sacrement de l'autel. — En ceci, dit le roi, nous avons tort, et pour ma part j'y crois et j'y tiens fermement, et, s'il n'y a pas d'autres difficultés, nous tomberons facilement d'accord. » — Dieu soit loué! s'écria Sixte-Quint tout joyeux, c'est une bonne nouvelle que vous nous donnez. Mais est-ce bien vrai ce que vous dites là? Gomment pouvons-nous le croire? — Parce que je vous le dis, saint-père. » Dès cette première entrevue, l'affaire de la conversion de Henri était décidée et, séance tenante, le pape désigna un prélat français, Mgr Séraphin, pour travailler à l'instruction religieuse de ce roi si plein de bonne volonté. Rarement deux grands hommes sont allés plus directement au-devant l'un de l'autre.
A partir de ce moment, sa résolution étant arrêtée, Sixte-Quint n'abandonna plus Henri de Navarre, et lui fit la courte échelle tant qu'il put. Après la bataille d'Ivry, comprenant que le roi avait encore besoin du secours des huguenots, il fit la sourde oreille aux cris d'alarme de Philippe et d'Olivarès, et prononça un soir ces paroles remarquables : « Gomment Navarre pourrait-il se faire catholique maintenant? il serait aussitôt abandonné par la reine d'Angleterre et les princes d'Allemagne, et le roi d'Espagne le humerait comme un œuf. » Bon et brave pape ! puissent, en récompense de ces courageuses paroles, toutes les félicités du ciel des politiques être votre partage dans l'éternité !
Mais il fallait compter avec PEspagne, et la partie était dure avec le terrible Philippe II, qui, par la longue énergie de son règne, s'était acquis le droit de rappeler à leur devoir même les pontifes. Heureusement il avait à faire en Sixte-Quint à un adversaire aussi opiniâtre que lui-même. D'abord Olivarès demanda au nom de son maître le renvoi de Luxembourg. Le pape refusa en se fâchant tout rouge. « Qu'avez- vous à nous dire que nous ne sachions pas? dit-il aux prélats de la faction espagnole. Vous voulez nous enseigner notre métier. Nous nous sommes fait moine à l'âge de neuf ans, nous avons constamment lu et étudié les canons, l'histoire sacrée, les docteurs et théologiens et surtout les décisions des papes et des conciles. Nous n'aimons pas que tout le monde se croie appelé à se faire notre pédagogue, parce qu'il est évident que nous en savons plus long que vous tous. » Le parti espagnol ne se tient pas pour battu et renouvelle sa demande. Alors le pape conseille à M. de Luxembourg de petits voyages, le séjour de la campagne romaine, un pèlerinage à Lorette, mais finalement il ne le renvoie pas et il le garde même malgré lui pour bien faire comprendre à tous qu'il n'a peur de personne et que sa décision irrévocablement arrêtée tient, non plus aux menaces de Philippe, mais à la bonne volonté de Henri. « Les ministres du roi d'Espagne font maintenant beaucoup de bruit, dit-il un jour à Badoer, nous manquent de respect et nous accablent de menaces, mais chiens qui aboient ne mordent pas. » Vaincus sur ce terrain limité de l'acceptation de Luxembourg, les agents de l'Espagne, le cardinal Gesualdo en tête, choisissent un champ de bataille plus vaste, et demandent au pontife l'excommunication en masse des catholiques qui suivent le roi de Navarre. C'est alors que se passèrent entre le pape et Olivarès ces scènes dont nous avons parlé dans nos précédents
chapitres, scènes qui ont donné naissance à la légende de l'échafaud dressé pour l'ambassadeur d'Espagne. A partir de ce moment, les relations du pape avec l'Espagne composent une pièce des plus singulières, à moitié comique, à moitié tragique, où Melpomène et Thalie trouvent également leur compte. Dans ces luttes où le sort du monde était en suspens, Sixte-Quint déploya des qualités d'acteur éminent; on peut, sans irrévérence aucune, écrire le mot. Jamais homme si violent ne montra tant de finesse. Son jeu consiste à ne rien céder à l'Espagne, son alliée naturelle, et qu'officiellement ses devoirs de pontife l'obligent -è, soutenir. S'il résiste ouvertement, l'opinion publique pourra l'accuser de trahir les intérêts catholiques; grave accusation quand elle s'adresse à un pape, et qui peut produire de terribles résultats. Et l'accusation se produit. Olivarès et Philippe II la portent également dans leurs dépêches ; elle s'insinue dans l'Église et y fait rapidement une dangereuse fortune : en France, un dominicain, du haut de la chaire, représente le pape comme un protecteur d'hérétiques ; en Espagne, un jeune jésuite exprime, en l'accentuant plus fortement encore, le même jugement. S'il n'y prend garde, Sixte-Quint ouvrira la porte à l'anarchie, au schisme, à la désaffection. Gomment retenir les peuples dans l'a.ntique soumission lorsqu'ils auront vu le chef de leur foi faire cause commune avec ces hérétiques contre lesquels ils sont debout et en armes? Mais d'un autre côté, s'il cède à l'Espagne, c'en est fait de la liberté en Europe, et peut-être de la religion en France. Au milieu de ces difficultés si complexes, Sixte-Quint se démène avec une prudence que l'on peut appeler orageuse, tant elle soulève de tempêtes. Il s'emporte, fulmine, puis se radoucit; il fait sortir des incidents des moindres paroles, et obtient ainsi quelque répit,
allègue l'état de sa santé, les retards des courriers, la chaleur accablante, crie qu'on .veut le tuer et prie qu'on le laisse un peu respirer. Au fond de ces orages si violents, il n'y a que la sage politique de Fabius Gunctator ; le pape veut gagner du temps, et il y réussit.
Au bout de quelques mois de ces luttes incessantes, Olivarès avait perdu tout crédit auprès du pontife. Philippe II dut avoir recours à un ambassadeur extraordinaire. On envoya donc le duc de. Sessa pour seconder Olivarès et renouveler les exorbitantes demandes qui avaient été déjà adressées au pape : le renvoi de Luxembourg, l'exhérédation de Henri, l'excommunication des catholiques royalistes, l'action combinée des forces militaires du pape et du roi d'Espagne. Le duc de Sessa ne réussit pas mieux qu'Olivarès. Un instant le pape parut vouloir se laisser engager dans une action militaire commune , on dressa même un acte à cet effet ; mais quand il fallut conclure, on s'aperçut que les choses n'étaient pas plus avancées qu'au commencement. Parmi les prétextes qu'inventa le pape pour faire échouer cette mission de Sessa, en le traînant de délais en délais, il s'en rencontre un de la plus amusante nature. Gomme on voulait l'amener à déclarer que la France ne devait pas faire le roi, et qu'un pareil aveu aurait remis nécessairement cette œuvre aux mains de l'Espagne, Sixte-Quint s'avisa de découvrir dans la tradition historique que c'était au pape et non à la nation française qu'il appartenait de faire le roi, les choses s'étant ainsi passées sous Pépin le Bref et sous Hugues Capet. Pendant qu'on discute la valeur de ces précédents, les heures s'écoulent, la Ligue perd ses forces et Henri de Navarre gagne du terrain.
Mais la vie du pontife s'écoulait aussi. Les longues luttes de cette année l'avaient brisé, et à la fin d'août
1590 il fut emporté de ce monde au milieu d'un violent orage. Ainsi sa mort fut bien d'accord avec sa vie. Ses nombreux ennemis déclarèrent que Forage avait éclaté parce que le diable était venu chercher son âme, et la populace, heureuse de se sentir délivrée de la main de fer de ce juste, brisa ses statues. Mais c'était surtout l'Espagne qui triomphait. Elle était débarrassée du pontife qui pendant cinq années décisives lui avait opposé des obstacles sans cesse renaissants, et ce pontife était mort avant d'avoir accompli l'œuvre pour laquelle il avait tant fait, la conversion de Henri IV. On pouvait croire en effet que le règne de Sixte-Quint . avait échoué. L'Espagne , éclairée par les dangers qu'elle avait courus, se promit bien que cette fois elle ferait le pape. Elle en fit trois coup sur coup : Castagna, Sfrondato, Facchinetti. Au milieu de cette crise passagère, il y eut pour nous une heure d'extrême danger, celle où l'on vit Hercule Sfrondato s'avancer vers la France à la tête de bandes italiennes et espagnoles, portant au bout de son épée l'excommunication lancée par son oncle contre le Navarrais. Mais la Providence veillait sur notre pays, et rappela bien vite à elle ces trois pontifes qui auraient fait obstacle à ses desseins. Après la mort de Facchinetti, le dernier de ces trois papes éphémères, le conclave des cardinaux, cédant aux circonstances, élut Hippolyte Aldobrandini, un des plus zélés serviteurs de Sixte-Quint. C'est ce dernier qui eut l'honneur de prononcer l'absolution, d'introduire Henri au sein de l'Église, et de garantir à la France son indépendance nationale. Il eût peut-être été à désirer que M. de Hiïbner poussât son récit jusqu'à l'absolution de Henri ; mais, comme la conversion du roi était chose arrêtée en principe dès la mort de Sixte-Quint, cette lacune n'a rien de bien regrettable.
Sixte-Quint fut le dernier pape de la grande époque héroïque où Ton vit les Titans lutter avec les Dieux pour la possession du ciel, et aussi quelque peu de la terre. Il clôt la série de ces papes énergiques inaugurée par Paul III, qui sauvèrent le catholicisme en inventant de nouveaux moyens d'action, et en refondant de fond en comble la discipline et la politique de TÉglise. Après lui, quelques lueurs de cette époque enflammée se voient encore sous le pontificat d'un Hippolyte Aldobrandini, sous celui d'un Camille Borghèse ; mais la réaction catholique a dès lors visiblement atteint ses limites, et le foyer se refroidit sensiblement. Deux siècles de repos vont succéder, pendant lesquels la papauté s'endormira du sommeil où dort déjà l'Italie à la fin du xvr 3 siècle. Le xvir 3 siècle ne sera que l'ombre sans corps du xvi c . Les ambitions et les guerres des Barberini sous Urbain VIII, les intrigues d'Olympia Manicardi sous Innocent X ne sont qu'un pâle reflet des grandioses ambitions des Farnèse et des Garaffa; la question du jansénisme n'est qu'une inoffensive miniature de protestantisme ; les querelles des papes Ghigi et Odescalchi avec le roi de France pour les privilèges des ambassadeurs ou les libertés de l'Église gallicane, paraissent bien petites à côté des querelles de Clément VII, de Paul III de Paul IV, de Sixte-Quint, avec tous les souverains de l'Europe. Plus profond encore est le sommeil du xvm e siècle. Ce n'est qu'avec la Révolution française que commencera pour la papauté une nouvelle époque de dangers incessants et de périlleuse gloire. Nous n'avons à rappeler les caractères de cette période qui n'est pas encore près d'être fermée que pour en nommer le plus remarquable. Ce que la papauté a montré au monde depuis près d'un siècle avec plus d'éclat qu elle ne l'avait montré jamais peut-être, c'est
la constance : les pontificats des papes Chiaramonti et Mastaï en sont des exemples trop frappants pour que nous ayons besoin d'insister.
Nous avons dû borner notre examen du livre de M. Hùbner à ses parties essentielles et d'un intérêt historique permanent; mais il s'en faut bien que nous ayons dit tout ce qu'il a d'instructif et d'attachant. Que de chapitres d'une érudition fine et sûre où se révèlent une variété de connaissances et une étendue d'esprit vraiment rares ! Nous renvoyons le lecteur à l'exposé si lucide de l'étrange système financier de Sixte-Quint, qu'aucun gouvernement moderne ne sera, je crois, tenté d'imiter, mais qui n'est, malgré tout, que l'exagération des anciennes données de l'économie politique et qui d'ailleurs était parfaitement combiné pour le but éventuel que se proposait le pape. Je ne sais pourquoi je me suis toujours figuré qu'en tout Viennois il devait y avoir un tiers d'Italien ; la lecture du livre de M. Hubner m'a confirmé dans cette opinion. L'introduction générale, où l'auteur nous fait voyager à travers les diverses contrées de l'Italie au commencement de la décadence, est un morceau excellent, d'une lecture aussi amusante qu'instructive. Le chapitre sur les monuments de Sixte-Quint et la physionomie de Rome à son époque est d'un véritable connaisseur en matière d'art. Avec quelle sagacité, par exemple, l'auteur a démêlé et exposé la nature du talent de Dominique Fontana, sans initiative, sans flamme géniale, mais studieux, appliqué, et en toutes choses capable de répondre aux exigences de son maître par des œuvres d'une correcte et acceptable médiocrité. Et que de piquantes observations morales parsemées tout le long de son livre, sur les mobiles d'action des personnages ! Que pensez-vous, par exemple, de cette fine remarque sur l'importance de l'étiquette? « les esprits forts qui,
d'ordinaire, ne sont que des esprits faibles, dédaignent et tournent en ridicule les prescriptions de l'étiquette, parce qu'ils ignorent que l'étiquette, avec l'appareil des formules symboliques, sauvegarde des droits acquis le plus souvent, là où il s'agit de relations internationales, au prix du sang et du trésor des peuples; qu'elle maintient intactes des situations données ; empêche qu'on ne revienne indirectement sur des affaires définitivement réglées, et rend faciles les rapports journaliers entre les individus et les États. L'étiquette, en effet, est partout ; grands et petits, personne ne peut s'y soustraire. Elle est un élément nécessaire de la vie civilisée. Le ridicule est dans l'exagération. » Nous ne pouvions mieux prendre congé de M. Hùbner que par la citation de ce passage aussi délicat que vrai, où , l'historien s'est si heureusement inspiré de son expérience de diplomate.
Juin-juillet 1870.