‹ Choses et autresChapitre 10 sur 23 · DIVERSITY OF VICTORIA LIBRARY · texte numérisé non relu

DIVERSITY OF VICTORIA LIBRARY

Victoria, 3. ¢C.

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EN BOUQUINANT. : Iol

Griffe-d’Ours s’est échappé de chez Boisdon, et comme chez lui le vin est devenu de plus en plus plaisant, il est en train de le prouver un peu trop galamment 4 mademoiselle de Richecourt qui se rend, elle aussi, chez M. d’Auteuil. Mornac tombe a coups de pommeau d’épée sur l’intrus, offre son bras a mademoiselle linconnue, et comme Dieu a toujours protégé la Gascogne, le chevalier découvre, avant de pénétrer dans les salons du conseiller, que celle qu’il a sauvée des pattes de Griffe d’Ours, est sa cousine-germaine.

— Vive Dieu ! comme le cadet gascon a encore le coeur chaud et bien fait, voila l’intrigue nouée, et Mornac peut s’avouer ce soir-la, en s’endormant :

— C’est égal, cap de dious ! ma premiére journée passée 4 Québec est assez bien remplie ! Dégringolade du haut en bas de la terrasse ; trois aventures assez droles avec le prince Griffe-d’Ours ; rencontre inespérée d'une fort belle cousine ; petit guet-apens ce soir; voila de quoi empécher un bon gentilhomme de trouver le temps long !

Ces incidents sont pétillants d’entrain, de verve et de gaité. Ils prétent méme a un grand déploiement d’érudition historique, comme dans les descriptions de costumes et de coutumes des temps, dans celle du festin a tout manger — épisode un peu trival mais trés véridique — ainsi que dans l’énumération faite par Mornac des munificences de la cour de Louis XIV,

Dans le duel du chevalier et du baron de Vilarme le dialogue ne saurait étre plus vif, plus enjoué, plus prompt a la riposte.

La réception des ambassadeurs iroquois par M. de Mésy, les harangues des chefs, le récit des tribulations du vieux gouverneur, indiquent que le romancier a su puiser aux sources les plus curieuses de nos annales, ‘et que sous la plume d’un nouvelliste peuvent quelquefois se glisser le jugement, les recherches et méme les découvertes de l’historien consciencieux et honnéte. A preuve, les détails inédits que M. Marmette nous

donne sur la maniére dont furent retrouvés les corps des PP. de Brebceuf et Lallemant.

Rien de plus vrai et de plus triste que la narration du Renard Noir faite auprés de l’atre de la ferme de la Pointe a la Caille, ce coin de terre qui a permis a M. Marmette de décrire les paysages aimés de son enfance. D’une voix émue le chef huron raconte ce que fut sa nation depuis les temps de Champlain et ne fait grace d’aucuns détails 4 ses auditeurs tour a tour émerveillés et terrifiés. Avec le chef, leurs poitrines se dilatent d’orgueil en apprenant la grandeur de la race huronne ; comme lui, ils déplorent sa triste décadence ; ils frémissent d’horreur devant sa dispersion, l’anéantissement de ses missionnaires et de ses bourgades, et avec le Renard-Noir, ils pleurent ’horrible mort de sa femme aimée, Fleur d’ Etoile, et celle de ses pauvres enfants mutilés par le feu de la torture.

Et pendant que l’épouvantable récit va se déroulant, M. Marmette sans cesse a l’affut d’une émotion, nous

montre |’ Iroquois, a deux pas de la fréle palissade, qui rampe dans l’ombre, prét a bondir, a tuer sans merci, 4 scalper toujours, et accomplissant encore son ceuvre de sang.

Alors, l’intrigue se noue et s’enchevetre de plus en plus, et l’auteur nous fait assister aux tristes épisodes du long voyage que les héros de son roman font, a la suite de leurs farouches conquérants.

Blottis, garottés au fond des canots iroquois, ils passent, l’4me navrée, en face de Québec, a deux pas de la délivrance et des joies pures de la famille, pour aller s’enfoncer dans la profondeur des bois, et, les pieds endoloris, le corps malade, ils s’acheminent a travers les abandons, la fiévre, l’insomnie, les tortures et les sarcasmes, vers le redoutable chateau-fort d’Agnier. L’arrivée du dernier des Mornac a la bourgade ennemie, sa lutte avec les guerriers qui font la haie pour mieux le caresser, sa fuite, sa reprise, son supplice, l’arrivée de sa fiancée, le combat que le fier chevalier devenu modestement le Castor Pelé soutient avec Griffe-d’Ours, l’adoption et la mort du baron de Vilarme, la fuite de mademoiselle de Richecourt et de ses vaillants défenseurs vers Montréal, Varrivée du régiment de Carignan, la surprise du fort de Sorel par Griffe-d’Ours, la mort de ce chef redouté, tout cela est dit fermement, et limagination qu’a déployée l’écrivain canadien dans ces tableaux successifs, ferait honneur a plus d’un roman-

cler européen.

Il est vrai que M. Marmette avait a sa disposition des matériaux qui, bien que contrélés par |’ histoire, tombaient presque dans l’invraisemblable ; et le chevalier de Mornac sauvé du bficher par le trembleterre de 1664, le supplice de Jean Couture et de Griffe-d’Ours, tout étranges qu’ils puissent paraitre, restent encore dans les bornes de la vérité, car les relations des Jésuites sont remplies de choses aussi poignantes et aussi extraordinaires.

Néanmoins, je hasarderai ici une légére observation.

Fort des mémoires, des relations et des récits du temps, M. Marmette a une tendance trop prononcee a faire griller ses héros, et je demeure émerveillé devant ce diable de Mornac qui aurait réussi, paraitil, 4 imiter mon geste, 180 ans avant ma naissance, et qui, non content de cela, se livre a une gymastique des plus échevelées, malgré la peau de son dos toute fendillée et tout écaillée par la flamme du biaicher. I est vrai que dans “‘ L’Intendant Bigot ’’ la méme admiration s’était emparée de moi, a la vue de Mlle. de Rochebrune réveillée de sa catalepsie par une bombe qui incendie la maison, et sauvée de la mort par action irritante sur ses bras et ses épaules du feu qui avait produit l’effet d’un puissant sinapisme.”’

Mais ces choses peuvent ne pas é@tre un défaut puisque le feu purifie tout. Aussi, n’insisterai-je pas.

M. Marmette, qui est poéte — la chanson de mort de Mornac le prouve —a réussi a nous peindre adorablement Mlle de Richecourt. Cette figure

EN BOUQUINANT. 105 Sarin blonde, fraiche, souriante, courageuse, est un des plus charmants portraits de sa galerie d’héroines, et se détache avec d’autant plus de relief qu’il est sans cesse placé en face de cette horrible téte rousse, aux yeux louches, a l’expression hypocrite et fausse du baron de Vilarme, le plus beau spécimen de scélérat et d’étrangleur de femmes qui puisse €tre rompu en place de Gréve.

Heureusement que tout ce que cette physionomie du baron a de lache et de repoussant est tempéré par Yhonnéte figure de Baptiste Joncas, “cet homme’ trapu aux traits énergiques,’’ que M. Marmette nous montre, dés le commencement de son récit, la main calleuse appuyée sur sa longue gaffe, et prét a faire des prodiges de valeur, de désintéressement et de dévouement, tout le long du roman. A cété de ce brave coureur des bois, modéle de ces types populaires que l’auteur aime a faire entrer dans ses ouvrages, Jolliet amoureux, timide, concentré en lui-méme, se livre a toutes les craintes, 4 toutes les fougueuses aspirations, 4 tous les malaises qui indiquent chez un homme Venfantement d’une puissante idée. La Corneille, la Perdrix Blanche, Griffe-d’Ours et le Renard-Noir vivent, agissent et pensent comme les Peaux-Rouges du temps, et, pendant qu’ils se livrent, les uns a leurs querelles domestiques ou a leurs élans de reconnaissance, les autres a leurs terribles vengeances et a leurs €pouvantables cruautés, Mornac toujours léger, galant, chevaleresque, de bonne humeur, passe par les péripéties de la vie la plus accidentée, finit

et

par se ranger et, une fois marié, malgré ses efforts, ne peut se dépouiller de son intarissable verve gasconne.

Si l’on en croit la légende, tout en faisant chevaucher ses deux ainés sur ses genoux, il leur racontait Vhistoire de ses aventures chez les Iroquois; mais, ajoute la chronique, cette édition était tellement augmentée, amplifiée, embellie, que Mme de Mornac, qui avait partagé les périls de son mari, ne les reconnaissait presque plus.

Il est vrai que La Bruyére écrivait vers ces temps-la :

— Un homme de mérite et qui est 4 sa place, n’est jamais incommode par sa vanité.

En touchant au roman historique, M. Marmette est chez lui, et véritablement il cultive le sol qui lui donnera le meilleur rendement. Sous ses pieds git une terre superbe, inépuisable ; pour l’exploiter, il n’a qu’a continuer l’ceuvre commencée. Son talent en viendra facilement a bout ; car sur ce terrain il est chez lu, beaucoup plus 4 l’aise que de Bienville et Harthing aux pieds de mademoiselle Louise d’Orsy que ces messieurs aiment, comme on aime a la Porte Saint-Martin.

La pastorale ne va guére a cet esprit observateur, né malin. Les parfums du combat, l’insouciance du bivouac, les courses sur le grand fleuve, les joyeusetés de la vie d’au jour le jour, les petits ridicules de la masse, voila son véritable domaine littéraire. il peut y marcher téte haute, en maitre, car sfirement il

parviendra, si les épreuves du pain quotidien le permettent.

Il ne faut pas se le cacher, publier des cetvres comme ‘Francois de Bienville,’’ ‘‘ l’intendant Bigot’’ et ‘‘le chevalier de Mornac,”’ c’est faire acte de valeur éclatante. Neuf cents pages consciencieusement écrites représentent un épouvantable total de longues veilles, de recherches arides, d’interminables travaux.

Il faut d’abord y consacrer le temps que laissent les soucis du labeur de chaque jour ; puis, une fois l’ouvrage terminé, commencent les marches et contremarches de la chasse a 1’éditeur, les rebuts impossibles de la presse qui, pour toute critique, se contente ‘- d’offrir ses remerciments a qui de droit, ’’ le silence obstiné et les réticences doucereuses de ceux qui ne savent faire mieux, et n’ont que le mérite de jalouser dans l’ombre. Quand toutes ces choses se révélent et viennent heurter le cerveau, ne faut-il pas prendre son courage 4 deux mains, pour jeter sa signature au bas d’un volume P

Heureusement que les convaincus du travail savent ne pas s’arréter en chemin. Les belles réflexions sur la gloire que M. Marmette préte a Joliette, en sont une preuve. Ils marchent droit devant eux, poursuivant la noble mission qui leur a été imposée, instruire le peuple en l’amusant. Ils vont sans sourciller, sans. craindre les obstacles, jusqu’au jour ot, comme Joliette découvrant le

ae? alae CHOSES ET AUTRES.

Mississipi, ils ‘‘ attachent a leur nom l’immortalité, ”’ ou, comme Bienville mourant, ‘se faisant mettre la figure du coté du Saint-Laurent,’ ils s’évanouissent la ‘‘ pensée tournée vers la France et leurs ceuvres en la sainte garde de Dieu.”’

‘Les publications américaines de M. Epwin Tross, de Paris.— M. Henry Harrisse. — Notes pour servir 4 l’histoire de —

la Nouvelle France.

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