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LE CHEVALIER DE MORNAC

Ici la scéne change, et M. Marmette, dans une préface pleine d’érudition, se charge d’analyser luiméme son nouveau — et 4 mon avis — son meilleur roman —.

— Ce que je veux peindre, dit-il, c’est cette vie d’alarmes, d’embfiches et de luttes terribles dont est toute remphe l’héroique époque qui précéda l’arrivée du régiment de Carignan ; les craintes des habitants des villes, les incessants dangers du colon isolé dans les campagnes et souvent hors de la portée de tout secours ; puis, a cdoté de. cette existence parsemée d’épouvante, mais que rendaient cependant supportable encore certaines jouissances de la civilisation, les meoeurs ou plutdt les coutumes barbares des tribus iroquoises ; les marches forcées et pénibles de leurs prisonniers de guerre ; les malheurs et la dispersion de la nation huronne, les tortures des captifs, leurs souffrances dans les villages iroquois ; les longues

nuits d’insomnie dans les ouigouams enfumés, les raffinements de cruaute des vainqueurs sur leurs prisonniers sauvages ou blancs ; l’admirable courage de ces derniers au milieu de souffrances, de tourments inouis ; enfin la marche stoique de la civilisation contre la barbarie aux abois ; et, pour adoucir les sombres couleurs d’un pareil tableau, l’insouciante gaieté gauloise accompagnée d’un amour pur, fine fleur de chevalerie francaise, aux parfums pénétrants et salutaires comme l’image de Béatrix que Dante emporte en son Ame pour mieux endurer la vue des horreurs de l’enfer.””

Avec semblable croquis, l’espace et les moyens ne pouvaient guére manquer a l’imagination créatrice de M. Marmette qui a su s’acquitter de sa tache en serrant toujours de prés la vérité historique, y méler de savantes recherches, et nous faire rire a belles dents en groupant l’intrigue autour du chevalier Robert du Portail de Mornac, un des “‘ caractéres les plus déli- | cieusement gascons’’ de cette Epoque gasconnante.

Véritable fils des bords de la Garonne, le sandis, le cadédis et lecap de dious ! toujours accrochés au bout de sa railleuse moustache, la garde-robe en revanche accrochée nulle part, le porte-monnaie vide, le cceur plein d’amoureuses pensees, lame pleine de courage, la téte de verve et ‘‘ d’insoucieuse gaieté,” ce chevalier de Mornac, favorisé sans doute par la bonne étoile | de messires ses nobles aieux, s’installe sans fagon dés Je premier chapitre du roman, chez maitre Jacques Boisdon premier du nom et souche glorieuse de Jean

Boisdon II, qui sera de si mésaventureuse mémoire du temps de Frangois de Bienville.

Robert arrive en droite ligne de Versailles d’ot il s’en est venu guerroyer és pays de Nouvelle-France, et, en attendant la gloire, il s’escrime bravement contre une des énormes omelettes de la mére Pétue Boisdon, tout en lorgnant de l’ceil la grande place

du marché, ce qui l’améne a se dire familiérement :

— Cap de dious ! Mornac mon bon ! voici de bien curieux personnages !

Bien curieux, en effet, pour un Gascon sortant de la cour. C’était la députation iroquoise qui s’en venait demander la paix a M. de Mésy, et vous voyez d’ici le chevalier bouclant son épée, cherchant au fond de sa malle un pli que Colbert lui a confié pour messire le gouverneur, puis emboitant le pas derriére les moricauds d’Agniers, pour se rendre au Chateau St. Louis, et ouvrant des yeux ‘‘ grands comme des piastres d’Espagne, ’’ pendant que les guerriers Indiens haranguent sans pitié Ononthio et lui fument au nez cent et un calumets de paix. Nécessairement, aprés un exercice aussi violent, il est hygiénique de humer l’air frais du fleuve ; tout honnéte maitre de maison aurait été de l’avis de M. de Mésy en faisant aérer son salon. Une porte a deux battants donnait sur un balcon. On J ouvre, tout le monde circule sur la terrasse ; les Agniers, en attendant les rafraichissements, Mornac, en se pamant d’aise devant le tableau magique que la nature lui a mis sous les yeux ;

lorsque crac! patati! patatras ! ambassadeurs, balcon, officiers, et valets culbutent en bas du cap, et voila le noble chevalier Robert du Portail de Mornac servant de haquenéc a Griffe-d’Ours dit la Main- Sanglante, et donnant une chevauchée a ce fafouche guerrier qui, “avait fait brdler 4 petit feu 80 hommes aux manes d’un de ses fréres et — toujours pour

- compléter son ex-voto, — en avait tué en guerre, et

massacré 60 autres de sa propre main.’’

Méme de nos jours, cette position aurait été embarrassante pour un de nos petits marquis ; on concoit ce qu’elle avait d’humiliant pour un superbe flls de croisés.

— Mordious ! s’écriait-il, en se démenant comme un diable, allez-vous descendre de sur mon dos! Eh ! 1a sandis ! monsieur le sauvage, vous n’étes pas une plume, savez-vous ? Cap de dious ! vous m’éreintez |

Et Venfant des bois de rouler désargonné par sa noble monture, pour se relever aussit6t, et mieux rouler le soir méme sous les tables de l’hétellerie Boisdon, ov il se grise en compagnie de Mornac, et par maniére de plaisanterie indienne, essaie de scalper Robert qui se contente de pousser du pied le guerrier ivre-mort, et de grimper 4 sa chambre faire un brin de toilette, puisqu’il y a bal ce soir chez M. Ruette d’Auteuil.

Mais avant d’arriver chez le conseiller, il va falloir passer par d’autres aventures,

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