‹ Choses et autresChapitre 14 sur 23 · NAPOLEON LEGENDRE · texte numérisé non relu

NAPOLEON LEGENDRE

En écrivant Saébre et Scalpel, M. Legendre a semblé vouloir se rapprocher de l’école de Ponson du Terrail, école peu enviée, comme succés littéraire, et l’étranger qui, en ouvrant ce roman, y chercherait des esquisses de moeurs canadiennes, des descriptions

fidéles du pays, une étude sur les expressions et le langage du terroir, perdrait son temps, car il n’y trouverait que le chateau de Montrouge, habité par un vieil admirateur de Jean Jacques Rousseau, M. .* Maximus Crépin. Autour de cet honnéte rentier, i aux pieds de sa belle pupille, mademoiselle Ernestine ss Moulins, se remue tout un monde exotique, au milieu id ‘duquel on remarque un officier anglais, M. Laurens, © et un docteur italien élevé au pays, le signor Giacomo Pétrini. Cet esprit peu scrupuleux sur les moyens de parvenir se sert de temps a autre, pour mener 4 bonne fin ses mauvais coups, d’un certain marquis sicilien, Beppo Saloi, lequel Beppo fait partie d’une société de faux monnayeurs dont la devise est de plus en plus italianissime,

Chi tace sta ricco Chi parla sta morto, ‘ et dont le quartier-général se trouve dans les cavernes du Pic-Bleu, l’une des montagnes de la chaine des

Laurentides.

Convenons-en, ce castel ‘‘ d’apparence antique, I

avec ses grises tourelles tapissées de lierre et ses toits F

pointus, ’’ ce doctor Giacomo, ce marquis Beppo,

ces grottes mystérieuses, ces mots de passe ala ‘“compagnon du Silence,’’ tout cela serait mieux asa place sur les bords de la mer de Sorrente que

le long des tranquilles falaises du Cap-Rouge. Mais,

puisque M. Legendre 1’a voulu ainsi, je ne prétends ‘

pas lui chercher noise a propos de ces vétilles, et nous causerons de son roman tel qu’il nous l’a donné.

M. Legendre s’entend fort bien a décrire les scénes maritimes. Certains croquis de vieille auberge sise dans le trou St. Patrice, la description des cavernes de Petrini, le rapt de mademoiselle Moulins, les démarches de Laurens pour la retrouver, l’accusation de cet officier contre le docteur italien, l’attaque des grottes, tout cela est vivement emporté. Plusieurs de ses caractéres, entre autres le pére Chagru, Landeau, Francois, le garcon de ferme, et la mére Javotte s'accentuent fortement. Mais une lacune semble se glisser parci par-la, et je vous avouerai que je ne comprends rien a la métamorphose du Pere Chagru qui, ‘* depuis soixante ans porte ce nom dans une pauvreté honnéte, mais embarrassante,’’ et se décide tout-a-coup a rompre avec ce passé pour faire de la piraterie en grand. Sous prétexte de piloter un navire anglais, ce brave homme ne réve plus que la mort ducapitaine . et la vente aux iles, de la riche cargaison. Je , suis demeuré encore plus étonné, en face dece matelot qui, par une mer mauvaise, se fait attacher a la barre du gouvernail pour ne pas étre entrainé comme son prédécesseur, et qui, au moment ow quelques minutes aprés sa goélette est coupée en deux par un navire qui passe, trouve le moyen —tout lié qu’il soit — ‘‘ de s’accrocher a un bout de corde et de se hisser a bord ’’ du voilier.

A cété de ces invraisemblances causées peut-étre par la rapidité de la composition, se glissent des

pages charmantes qui montrent sous son véritable jour le talent de M. Legendre et, pour vous en convaincre, je n’aurai qu’a vous lire ce passage humoristique ot il fait le portrait de mademoiselle Ernestine Moulins et touche délicatement a l’une des plaies de notre systéme d’éducation.

— “Elle ignorait, dit-il, la géométrie et les logarithmes. Le systéme planétaire avait beaucoup de secrets pour elle, et la rose syllogistique ne lui avait jamais fait part de ses Acres parfums. Ses maitresses avaient méme poussé la cruauté jusqu’a lui refuser les douceurs dela physique, de la chimie et du calcul différentiel et intégral. En revanche, elle savait trés-bien sa langue et possédait a un certain degré de perfection quelques langues étrangéres. Elle redigeait parfaitement une lettre, et savait faire cuire un saucisson. Elle dessinait bien, chantait joliment et jouait agréablement du piano. Elle pouvait aussi, sans consulter ses auteurs, faire proprement une reprise et coudre solidement un bouton. ”’

Une jolie page aussi est celle ou Gustave Laurens, ‘¢ se Jaissant aller 4 son inspiration, transcrit a sa maniére le théme splendide de Schubert, intitulé — ‘< Plaintes de la jeune fille.”

— ‘*D’abord ce fut une mélodie triste et faible, comme les larmes d’un cceur brisé; puis, l’une aprés l’autre, des voix se firent entendre qui vinrent se méler A ce chant suave, pleurant comme le vent du soir dans les feuilles. Peu a peu, les gémissements s’accentuérent, la source des larmes trop gonflée éclata en

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sanglots ; l’instrument pleura par toutes ses cordes, et chaque accord fut comme le cri d’un cceur qui se dissout.”’

‘* Gustave transfiguré semblait avoir perdu tout — sentiment extérieur ; il laissait courir ses doigts sur’ le clavier comme s’il efit obéi a un soufle surnaturel.”’

En lisant ces lignes, on ne peut s’empécher de reconnaitre sous la phrase de l’€écrivain l’inspiration de Partiste, et chacun sait si M. Legendre a su mériter Ce titre.

Peu serrée, dés les débuts de Sadre et Scalpel, et entravee peut-¢tre par les longues discussions philosophiques de Maximus Crépin, l’intrigue se précipite vers la fin du roman. C’est en ce moment que les der- 7 niers chapitres appellent a leur secours tout l’attirail de Ponson et que l’on voit intervenir les couloirs sombres, les cavernes mystérieuses et cet inévitable coup de poignard sans cesse détourné et qui, depuis tantét g2 ans, troOne majestueusement sur le roman a feuilleton. I fait frayeur de voir alors comme la plupart des personnages de Sadre ef Scaipel s’en donnent a cceur joie, chacun dans sa spécialité. Giacomo Petrini de faux-monayeur devient assassin : le bonhomme Maximus Crépin, de fat et médiocrement béte qu’il était, finit par Pétre tout a fait, lorsqu’il soupconne Laurens d’étre l’auteur des malheurs qui tombent sur son chateau; le marquis Beppo qui boit royalement dés les débuts du roman, se grise comme vingt cuirassiers vers la fin de l’ceuvre de M. Legendre; Gille

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, Peyron, malgré tout le mal qu’il s’est donné, pour — surcharger et faire ployer sa conscience, est convaincu de bigamie, grace aux efforts du pére Chagru qui a sagement abandonné ses réves de piraterie ; et au milieu

ne de tout cela apparait rapidement la figure grave d’un

magistrat flanqué d’un agent de police qui s’appelle

M. Kobus, tout comme certaines gens de robe d’ Erk-

man-Chatrian.

En écrivant ‘‘ Sabre et Scalpel, M. Legendre s’est

trop appesanti sur le c6té mauvais de la nature humai-

ne. Sil avait eu a traiter une époque de malaise et

de crime, comme celle de Cambray, ou comme celle

de ces voleurs qui, un peu aprés le commencement

de ce siécle, dévalisaient nos églises, fondaient en lin-

gots nos vases sacrés et dépistaient tous les capitaines

de milice de la céte, j’aurais compris ce déploiement

de noirceurs, de mots de passe et de bandits. Mais

pour décrire la vie paisible d’un de nos bourgeois

canadiens, pour raconter les amours de cette pupille

qui, ‘‘sans consulter ses auteurs, sait faire proprement

une reprise et coudre solidement un bouton,’’ chacun

conviendra que ces grottes du Pic-Bleu, hantées par

ces italiens a l’ceil fauve, sont des hors-d’ceuvre. ] Notre histoire, nos légendes, nos mceurs, notre lan-

gage, nos campagnes prétent trop aux études de y

lobservateur pour ne pas fournir 4 M. Legendre i

quelque chose de plus original et de plus national ;

dans la forme que ‘{ Sabre et Scalpel,’’ et, malgré les bonnes pages que renferment ce roman, je suis forcé d’avouer que le talent de l’auteur ne s’y est par

déployé avec ces larges ailes qu’il sait prendre quelquefois pour aborder la chronique et la poésie.

Dans la chronique M. Legendre a su mettre a profit ses meilleures qualités d’écrivain. D’une plume facile et élégante, qui sait courir légérement sur les petites joies, les petits défauts et les petites contrariétés d’au jour le jour, il a signé des pages ravissantes qu’il me fait peine de savoir éparpillées au milieu des liasses de nos journaux. L’une d’entre’ elles, qui me tombe sous la main, mériterait d’étre éditée une fois Pan. C’est celle qui s’adresse a ces folliculaires qui, 4 certaines heures, s’épongent le front et gémissent ce soupir devant l’abonné qui attend :

— La politique chéme ; le pays est tranquille ; il n’y a pas de sujet d’articles aujourd’ hui.

— ‘Des sujets ! répond vertement M. Legendre, mais c’est quand le parlement chéme, quand le pays est en repos que les sujets doivent abonder. N’y a-t-il que la politique et tous ses rouages qui intéressent un pays ?

‘¢ Et les arts, et l’agriculture, et la science mise au niveau de tous, et léducation, et la religion, et la vie enfin ? Pourquoi donc étes-vous faits, 6 journalistes, si ce n’est pas pour tout cela.

“¢ Allez dans cet atelier ot végéte un grand talent, peut-étre un génie prét a succomber. Combattez a ses cdtés le sort qui le menace ; soufflez a son oreille de ces paroles qui retrempent le courage et remontent le cceur. Un coup d’épaule a cet

te

a ss a

Pan

homme qui tombe ; une chaude poignée de main 4 cette jeunesse que le doute de soi-méme commence

aenvahir. Rallumez cette noble étincelle qui menace

de s’éteindre dans les ténébres de son isolement.

“< Otez votre gant musqué, entrez dans ces chaumiéres ot le coeur est bon, mais la téte inculte. A celui-ci qui voit la moisson diminuer chaque année, dites-lui qu'il faut des engrais et qu’il alterne ses semences. A celui-la, qui perd tout son bétail, diteslui que ses écuries sont trop chaudes, qu’ elles manquent de ventilation ; avertissez-le qu’il jette toujours l’eau dans l’auge, sans en nettoyer le fond ot le liquide pompe les miasmes et croupit de l’automne au printemps. Que si c’est en été, ses paturages n’ont pas assez d’ombre, ou que l’eau y est malsaine. A cet autre qui voit sa terre se couvrir d’hypothéques comme d’une lépre, dites-lui que ses filles portent moins de soie et de velours, que ses gars s’abstiennent

des bottes fines, des breloques dorées et du chapeau de castor.

‘“« Frappez chez l’ouvrier ; montrez-lui les progrés de la mécanique ; faites-lui des calculs simples, il n’y ~ a rien comme les chiffres, quand on n’en abuse pas. Indiquez-lui des expériences faciles a faire. Au lieu de bigarrer votre journal de chevelures restaurées par le zylobalsamum, de crinolines et de rateliers, gravezlui des modéles de machines simples et peu cofiteuses. Il y ena qui ignorent encore la puissancé du treuil et de la poulie, ou qui s’imaginent que ces simples ; choses s’achétent au poids de l’or. Tant de choses

enfin que vous pouvez lui faire connaitre ! Je ne suis pas journaliste, moi, et ne suis pas censé @tre au fait de tout cela.

‘¢ Allez, et voici votre beau rdéle, allez a toutes les portes ; du .pauvre au riche, de lignorant au savant, du serviteur au maitre. Dites a ceux-ci quils , craignent; a ceux-la qu’ils espérent; a tous qu’ils s’aiment et s’entr’aident. ”’

La lecon est méritée n’est-ce pas? mais jusqu’a , présent elle n’a guére profité a une presse qui non seulement manque d’articles, mais manque aussi de dignité, au point de faire l’étonnement de tout européen que le hasard fait tomber sur un de nos journaux.

Une seconde citation donnera une idée compléte : de la meilleure maniére de M. Legendre, et plus d’un a2" écrivain de renom s’honorerait de signer les pages suivantes intitulées “la campagne. ”’

* Avez-vous été élevé ala campagne, ou tout au ; moins, y avez-vous passé une partie de votre enfance?

‘¢ Tant mieux, vous me comprendrez.

‘¢ Etes-vous l’enfant des cités, dont les premiéres années se sont passées entre une bonne et un morceau de sucre candi; dont les promenades se sont faites a l’ombre d’un toit roulant et dont les mains gantées n’ont jamais bruni sous la pluie et le soleil ?

“¢ Lisez-mol, si vous voulez; mais je ne promets pas de vous amuser, encore moins de vous attendrir.

«]’y suis allé l’autre jour a cette campagne, un peu, pas longtemps, trente-six heures au plus. Un a

petit point dans mon existence, une goutte d’eau douce dans mon océan.

“¢ Tl faut dire toute fois que, comme l’astronome qui fait sortir un monde de 1’une de ces petites étincelles qui scintillent au firmament; comme le savant qui se crée tout un peuple dans une goutte de rosée, jai étudié ce point, j’ai analysé cette goutte, non pas avec le télescope et la lentille, mais avec quelque chose de bien plus puissant, de bien plus infaillible, avec le souvenir du cceur.

“¢ N’allez pas croire que j’ai fait une de ces excur-

sions rares, extraordinaires, impossibles, telles qu’on

: en fait dans.ies livres a sensation, ot les heures comptent des jours et les jours des années.

<a ont.

‘¢ Je suis parti tout uniment en voiture, et je crois méme que le cheval boitait d’un pied.

«En sortant des murs, je me suis senti plus léger. » Il faisait une journée splendide ; un de ces soleils qui font bailler la ville et sourire la campagne.

‘¢ A mesure que nous avancions, je me sentais entrer dans la poitrine de ces bonnes bouffées d’un air dont je reconnaissais la saveur ; j’aspirais avec délices de ces brises parfumées qui contiennent dans chacun de leurs at6mes tout un monde de souvenirs.

‘¢ Enfin nous sommes arrivés.

Une maison dont un architecte rougirait, mais qui vous fait plaisir 4 voir; un véritable chemin, sans

pavés ni pierre broyée et avec des orniéres trés-sensibles ; une barriére qui s’ouvre en glissant ; des arbres par-ci par-la, plantés sans symétrie et aux troncs desquels la nature a travaillé toute seule; des granges baties a la chaux, avec des portes rouges; un ruisseau avec une planche jetée en travers, qui court au milieu d’un jardin ot les fleurs et les choux vivent céte a cote et en bonne intelligence; une basse-cour qui s’étend un peu partout, vu l’indiscrétion des canards et des poules; un cheval 4 l’air pensif et une hanche au repos, chassant les mouches par ‘tous les moyens connus de sa race ; enfin une vache qui rumine tranquillement la feuille de chou qu’elle a dérobée pardessus la cl6ture trop basse du jardin.

«* Prenez tout cela; groupez-le au hazard, sans suite, sans rime, comme vous voudrez ; mettez que la grange soit sur le chemin et la maison par derriére ; faites le cheval blanc et la vache caille ; enfin, arrangez ce petit tableau comme vous l’entendrez ; c’est toujours le méme fond, et, pour celui qui a vu toutes ces choses étant enfant, étant jeune homme, elles vont droit au coeur.

‘¢ Habit bas et sans cravate, j’ai couru, regardé partout, je me suis couché sous chaque ombrage, j’ai mouillé mes mains et mes pieds dans chaque flaque d’eau.

«Je suis descendu échelon par échelon du faite de mes trente ans, et je me suis trouvé transporte, sans presque m’en apercevoir, au bon temps d’autrefois ot la vie était une rose dont les épines ne se

a eee ee sont pas encore fait sentir ; ot je jouissais du présent, sans regretter le passé que je touchais encore, et sans songer a l’avenir, que pour y voir de temps 4 autre, A travers un réve doré, tout ce que les autres y ont vu comme moi, et tout ce qu’ils n’y ont pas plus trouvé que moi: le voyage sans ses fatigues, le réve qui ne se détruit pas au réveil.

‘‘Oh! la campagne! comme elle est grande, comme elle est belle pour celui qui la revoit aprés une longue abserice. ;

‘«« Chaque objet, chaque détail le plus insignifiant vous fait surgir un monde de souvenirs.

<¢ Ce morceau de cédre que vous ramassez en passant vous reporte, rien que par son Acre parfum, a vingt ans en arriére. Vous étiez tout jeune, ce jour-la — yous aviez travaillé d’importance toute la semaine — votre pére, en récompense, vous avait donné un beau canif a deux lames et a manche blanc. Il vous semplait que le monde vous enviait votre bonheur. Le premier morceau de bois sur lequel vous avez essayé ces deux lames était un morceau de cédre comme celui que vous venez de ramasser.

“‘ Cette vieille voiture dont les deux roues de devant sont détachées du brancard, que vous dit-elle

donc ?

‘Voici. Un jour, il y a encore bien longtemps, c’était en hiver, 4 Noél ; il gelait dur, mais pas de neige dans les chemins. Votre grande sceur était auloin. C’était le premier déchirement de la

famille, la premiére fois que Noél allait compter un absent. .

** Les chemins étaient impraticables.

“C’est égal, se dit votre pére, il faut quéelle vienne. Le cheval fut attelé 4 une voiture semblable a celle-ci. Votre pére y monte et part. En sortant de la cour, pour prendre le chemin, il y avait un petit enfoncement. Le fer de l’essieu, rendu cassant par le froid, se brise comme un verre ; tout l’avanttrain, se détache avec un craquement terrible ; et lui, embarrassé dans les guides, tombe lourdement sur la terre durcie. Vous étes trop petit pour l’aider ; il se reléve tout seul, meurtri. C’est égal ; il met le cheval sur un gros traineau de travail, peint en rouge — vous voyez encore cela— et part pour faire cinq lieues, marchant a cété, quand il y avait de la terre, montant “sur le siége, la ot le traineau pouvait glisser.

** Cette flaque d’eau, vous la rappelez-vous? Il y en avait une semblable derriére la maison. Un jour vous vous y étes baignés, dans la boue autant que dans Yeau. Un costume gaté. Il y avait eu défense, donc le fouet. Votre pére avait des yeux mauvais, sa grosse moustache était hérissée. Votre mére vous regardait sévérement. Vous étes entré en tremblant. L’instrument du supplice était une innocente tige de blé ; mais n’importe, cela vous fit pousser des cris comme si l’on vous efit écorché. Aprés cela votre mére vous mit au lit; il vous est tombé une goutte chaude sur la figure: qu’est-ce que cela pouvait

is

@tre ? Aujourd’hui que vous avez été obligé de corriger bébé, vous savez bien que c’était une larme. Quelques instants aprés, on croyait que vous dormiez ; vous entendites la grosse voix dire :

‘¢ ___Pauvre petit, je lui ai peut-étre fait mal, ila bien pleuré. ”’

“‘T] me semble que c’est le dernier fouet que vous avez eu.

«< Chaque pas que vous faites, chaque odeur que yous respirez vous rappelle un grand plaisir, une petite douleur. Vous recomposez ainsi toute la famille. Chaque membre épars vient se grouper dans V’ensemble, et vous vivez pendant quelques instants de cette vie d’autrefois, avec votre pére, votre mére, vos fréres, vos sceurs ; avec les courses du jour dans les prairies, les contes du soir, prés du feu ; avec tout ce qui s’était détaché, morceau par morceau, sous le courant des années, comme les feuilles laissent la branche une 4 une, sous le souffle du vent d’automne. ”

J’ai feuilleté presque toute notre littérature canadienne, un peu pour mon plaisir, beaucoup par amour pour mon pays; j'ai trouvé ga et la des pages charmantes ; mais — je vous l’avoue sincérement —je n’ai rien rencontré de plus frais, de plus agreste, de plus imprégné des larmes et des souvenirs du cceur, que ces lignes ot M. Legendre ‘‘ descend échelon par échelon du faite de ses trente ans, et se retrouve ainsi transporté au bon temps d’autrefois ot la vie était une rose.’’ C’est que voyez-vous, lorsque M. Legendre le veut, il sait faire vibrer en lui ces fibres délicates de

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1 Bou pougui ANT.

l’Ame que bon appelle la poésie et, bien qu'il ait dit en quelque part que son “style était un brave bourgeois pas trop guindé, qui se souciait peu des fleurs cueillies, au péril de ses jours sur les sommets de l’Hélicon, et préférait glaner dans la pias quelques violettes champétres et sans prétentions,” je ne veux pas l’écou- : ter, et je tiens a vous prouver que les sommets

___ Tui sont aussi familiers que la plaine.

Ecoutez ces stances harmonieuses of le poéte .

chante ‘Ze sotr’’ et,.tout entier au silence de la natu- y re et ala pensée de la mort, s’adresse 4 notre Pére -

qui est dans les cieux. fi

La brise doucement caresse le feuillage, Lair est limpide et pur ; La mer frappe sans bruit le sable du rivage De sa vague d’azur. -

Les rayons du soleil par-dela des collines s iy Ont incliné leurs feux, Et leurs derniers reflets, en teintes purpurines, S’étendent dans les cieux.

Le ruisseau prés de nous proméne son murmure

4 Sur un lit de gazon ; Le rossignol caché dans son lit de verdure, Py Commence sa chanson,

Chante, poéte ailé, chante ; ta voix sonore Est un écho du ciel:

Pour publier le Dieu que tout mortel adore La branche est ton autel. :

L’ombre s’étend sur nous ; déja la pale étoile Perce dans le ciel bleu ;

La nuit, 4 Phouizon, tend un coin de son voile ; Mortels, pensez 4 Dieu !

. Pensez 4 Dieu qui vient sur l’aile du silence, Passer auprés de vous, Qui vient sécher les pleurs et remettre l’offense Du pécheur 4 genoux,

Pensez a Dieu ! pensez a votre derniére heure : La mort aime la nuit ;

Peut-étre elle viendra marquer votre demeure,

Quand sonnera minuit !

O Dieu ! votre Bonté plane sur cette terre, Nous sommes dans sa main :

Ecoutez vos enfants, donnez 4 leur priére ; Le réveil de demain.

Votre esprit vient vers nous sans rayons et sans flammes ; -Nous ne pouvons le voir ;

: Mais nous sentons l’amour qu’i] verse sur nos Ames,

Dans le calme du soir.

Béni de vos enfants, dans leur bumble priére, Venez régner sur eux ;

Que votre volonté soit faite en cette terre, ' Comme on la fait aux cieux.

Donnez-nous aujourd’hui le pain de |’existence, Pardonnez-nous Seigneur,

Comme nous pardonnons aux autres leur offense, Du fond de notre coeur.

eee ee eee es POOE OE TESTES BERET DOTTED EHET EE CHESS BEDEEEES HH DELD SORE E HEE

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Seigneur !........ Taisons nos voix ; la douce Providence Veille sur notre sort ;

Entre les bras de Dieu, qui la berce en silence, La nature s’endort !...... ss

Nombre de poésies tout aussi belles et écrites sur un ton aussi vrai et aussi ému, se pressent au fond des cartons de M. Legendre. Un jour — peut-étre — il se décidera a les réunir en volume, et 4 les joindre au } recueil de poésies américaines du colonel Patten, qu’il traduit en ce moment. Alors le public charmé, A et qui ade la mémoire, se demandera pourquoi M. Legendre faisait jadis cette confidence aux lecteurs de |’ Hvénement : .

— “ Je pourrais écrire passablement en vers 3 mais la prose m’est plus facile.

-— Qui vous empéche de faire les deux répondra le lecteur de M. Legendre? En frappant la veine qui re- Fy celait ces deux joyaux “‘¢@ /a campagne’ “et * Je f

soir,’ votre place est marquée d’avance sur les plus ‘ hauts sommets de la littérature canadienne. ‘

Et le lecteur aura raison.

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PAUL DE MALIJAY.

M. Paul de Malijay y arrivera plus difficilement et ses ‘‘ méditations sociales’’ sont une des choses les plus extraordinaires et les plus folichonnes que nous ayons vues depuis longtemps.

Les intentions de l’auteur sont bonnes : les doctrines qu’il préche sont de la plus haute orthodoxie ; Yérudition religieuse s’y trouve semée en telle

° profusion que la Genése, |’ Ecclésiaste, Mgr. Bourget, Tobie, Isaie, les Evangiles, la comédie infernale de Vabbé Alphonse Villeneuve, — avec quatri¢éme acte dédié a Sa Majesté Trés-Chrétienne, Henri V, roy de France — se heurtent et s’entrecroisent 4 qui mieux mieux pour le plus grand bien des Canadiens, “* ces sentinelles des Amériques. ”’

Ces citations de prophétes, d’apétres, de pontifes et de clercs tonsurés se trouvent enchassées dans une phrase tellement excentrique que le lecteur

se livre malgré lui a cette gymnastique que nous décrit avec complaisance M. de Malijay, lorsqu’il nous montre les ‘‘ régisseurs de pays affolés d’impiété tout le long de Véchelle.’’ Aussi, le malheureux lecteur s’arréte-t-il 4 chaque instant pour établir des points de comparaison entre le pieux auteur des méditations sociales et le célébre M. Gagne, le chantre de Henri V archi-monarque du quinque-vir-salvat, et que M. de Malijay, a qui sans doute il n’était pas échu de trouver semblable épithéte, baptise a son tour ‘‘ d’Henri l’Inébranlable et le Pur-Social. ”’ M. Gagne disait dans une de ses dernieéres effusions

poétiques :

Proclamons Henri V, l’archi-monarque en fétes,

Du quinque-vir-salvat, Messie-homme a cinq tétes !

Proclamons MacMahon, septenat protecteur

Du quinque-vir-salvat, plein @un amour sauveur.

On ne peut dire que ce style manque d’originalité.

Aussi qui ne connait M. Gagne ? En France, son nom est dans toutes les bouches, comme 1’était, il y a quelque trente ans, celui de lord Arsouille, comme il n’y a pas longtemps encore celui de Mangin, Vhomme au casque de fer et aux crayons de plomb. Mais de l’éclat de rire que provoquent ces célébrités, a lesprit d’imitation il y a loin, et il était réservé a M. de Malijay d’étre au Canada le sosie de M. Gagne.

Faites un rapprochement entre les vers de l’archimonarque et la phrase suivante de méditations sociales, et donnez-m’en des nouvelles ;

«© Tl ne suffit pas d’étre né catholique, assure M. de Malijay, pour se croire élu et pour aller son chemin avec latitudinarisme des institutions et des mceurs, avec promiscuité des incompatibles, avec conciliation des inconciliables, avec fusion des infusibles, avec support des insupportables, dont le terme générique est la tolérance, et, pour tout dire

en un mot, — c’est celui qui résume toutes ces

aberrations — avec tiédeur, cette nausée de la grace, ce vomitif du bon Dieu. ”’

N’est-ce pas la le méme style, la méme clarté, les mémes engouements pour ‘‘la promiscuité des incompatibles’’?? M. de Malijay raffole de tout ce qui est étrange; les mots ‘‘ prototype, archétype, anchétype,’’ naissent 4 chaque instant sous sa plume mystique et, malgré la profondeur des questions que l’auteur a voulu sonder, malgré la pieuse forme de ce questionnaire religieux ou les hymnes, les priéres et les méditations se mélangent agréablement, le lecteur, pour se servir d’une phrase de ce nouveau théologien, ‘‘ne saurait positivement résister a l’invitation intérieure qui se fait en lui’’ de ne plus garder son sé rieux en face de ce livre.

Prenez vous-méme ces méditations sociales qui, assure M. de Malijay, ne sont qu’ ‘‘ une note, une simple note de Ja sonnerie du drapeau.”’

Attention ! voila le défilé qui commence.

D’aprés l’ex-officier d’ordonnance du général Kanzler, les citoyens sont divisés en deux classes, ‘Jes soldats réguliers des fonctions publiques et les

er

EN BOUQUINANT. 157 et 2 a ee ee eee volontaires de leur position personnelle’’ qui sont tous plus ou moins sujets aux ‘ provocations du corpsde-garde de la fortune, aux mauvaises plaisanteries des chambrées de |’existence courante.’’ Ils doivent €tre ‘‘ dans le rang et s’y maintenir inébranlables du seul alignement vital qui soit efficace pour les manceuvres du devoir, l’alignement de la charité, du dévouement, de l’honneur et de la confraternité des armes chrétiennes.”’

Ceci étant posé, il ne faut plus s’étonner si Jeanne d’Arc devient ‘‘ bergére-généralissime, généralissime martyre, vierge de l’épée et marraine de restauration.’’ St. Jean-Baptiste qui,— étant choisi par le Canada comme son patron, —lui a valu ‘1’ effet surnaturel d’une Pentecdte nationale,’’ prend de suite le rang de ‘‘ major’’ dans les escadrons célestes: il est vrai que M. de Malijay le nomme en méme temps ‘‘haut baron du ciel’’ et ‘‘ solliciteur-général des miséricordes divines en ce pays,’’ mais ici la milice a été de tout temps un marche-pied vers les honneurs. Sous le major St. Jean-Baptiste marchent en colonnes serrées les ‘‘vertus capitaines,’’ les ‘‘ cceurs-lieutenants,’’ Mgr. de Montréal, ‘‘ ce sergent du bon Dieu” et comme, d’aprés l’auteur, ‘‘la vocation est une conscription surnaturelle,’’ majors, capitaines, lieutenants et sergents, avant d’en arriver a un “licenciement sanctificateur,’’ se dirigent en cadence vers un méme but et concourent ‘‘ a l’harmonie, a la dignité et 4 la sainteté de la procession des idées 4 travers les ages.”’

Les excentricités de la plume de M. de Malijay ne se bornent pas au genre militaire ; elles nous font assister a bien d’autres cabrioles.

Que dites-vous, par exemple, ‘‘ d’une séve qui sourdrait sans aucun conteste dans toutes les fibres intérieures de l’arbre populaire pour y faire couler a flots savoureux et bénis ce sucre de patriotisme qui doit étre considéré par tout enfant de ce sol comme un don tout spécial de Dieu ?”’

Que pensez-vous de ces ‘‘ déductions sociales qui ne peuvent étre logiques qu’a la condition de se mériter a elles-mémes la dénomination de transatlantiques ?”’

Jusqu’a quel point vous amuseriez-vous a lire un ‘‘chapitre d’infractions analogues ou de comptesrendus. similaires ?’’’ Vous pourriez, il est vrai, en tirer des ‘‘ conclusions glaciales et réellement scepticiformes. ”’

Qui, jusqu’a présent, peut se vanter d’avoir manié “le —

scalpel observatif d’esprits tout-a-fait anti-naturels ? ”’

Ou est le géographe qui peut me renseigner sur . la situation exacte des ‘‘ Alpes de la morale,’’ des Apennins de la volonté,’’ et de ‘‘la Lombardié des consciences universelles ?’’

Quel ne sera pas l’étonnement de votre blanchisseuse, lorsque, se livrant a une ‘‘ méditation sociale,” elle découvrira que ‘‘les habitudes sont le linge de l’ame !’’ Son ébahissement ne sera égalé que par celui du photographe du coin, quand il apprendra que ‘‘le syllabus et l’encyclique sont un véritable album de

portraits photographiques des quadrumanes de la raison humaine.”’ :

J’en passe et des meilleures, car je ne veux vous mentionner, ni cette particularité canadienne de la vie de St. Jean-Baptiste qui consistait ‘‘a porter un vétement fait en poil de chameau, et autour des reins ‘une ceinture de pelleteries ;” ni le coquettage de “‘ mzss Salomé ;’’ fille d’ Hérodiade ; ni les ‘‘ nonchaloirs hébétés ;’’ ni ‘‘le sensualisme type mortifére de démocratisation,’’ ni Ste. Thérése qui est ‘‘un maitrehomme ;’’ nile ‘‘ British mark of trade du sensualisme ;’’ ni les ‘‘ balbutiements baveux du septicisme ;’’

ni ‘la vallée des jugements de l’homme;’’ ni “les inouismes de la croix ;’’ ni la moralité de ces pauvres campagnes canadiennes qui se trouve empoignée par ‘‘le citadinisme, le yankeisme et l’européisme ;’’ ni ces temps a qui ‘‘ il faut des idées élastiques, des consciences ductiles, un pouvoir extensible, une autorité de caoutchouc, des Bayard de papier maché ;”’ ni ces

“¢ consciences qui jiz7tent avec-le St. Esprit !’’

Oh! que non! je me garderais bien de chercher querelle 4 M. de Malijay ; car, pour ‘‘ toutes ces formes, toutes ces contorsions, tous ces cartonnages, tous ces enroulements, tous ces déploiements, tous ces calibres, toutes ces matiéres, toutes ces cuivreries, toutes ces ferblanteries, toutes ces peinturlureries de mauvais gott,’’ il serait capable de me classifier parmi ceux qu il appelle ‘‘ castor paralytique et aveugle, pharisien de Ville-Magie,”’

Je serai donc une fois de l’avis de l’auteur et je m’empresse de fermer ‘‘ ce robinet de citations qui se trouve amorcé,” car je ne tiens pas 4 chagriner un homme qui parait connaitre a fond ‘‘la jaunisse morale’’ et se livre ‘‘ prudhommesquement’”’ et 4 loisir, a lagréable profession de ‘‘ mener les Ames par le bout du nez.”’

Mais, avant de le faire, je demanderai confidentiellement a l’auteur ce qu’il entend par cette phrase.

‘¢ Nous n’oublierons pas que les origines du Canada ont été €minemment sacerdotales et religieuses, et nous en conserverons, par reconnaissance nationale, un sentiment plus enraciné de confiance et de soumission envers nos prétres et nos évéques qui sont les liens directs par lesquels nous nous trouvons rattachés a la maternité de |’ église.’”’

Evidemment les méditations sociales se suivent mais ne se ressemblent pas ; car — a la page 129 — Vauteur devient distrait, et oublie sa bonne résolution.

«¢__ J’un des grands signes auxquels vous reconnaitrez toujours le libéralisme- catholique le plus subtil et le plus déguisé, fat-il déguisé d’une soutane violette, — pourquoi ne pas le dire ? — c’est qu'il subit les dogmes et ne les aime pas. ”’

L’épée est le fort de M. Paul de Malijay et, si j’en crois son dernier ouvrage, c’est certainement la seule chose qu’il puisse consacrer convenablement au service de l’église.

oe.

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