‹ Choses et autresChapitre 15 sur 23 · EDMOND LAREAU · texte numérisé non relu

EDMOND LAREAU

Jeune, disposé aux choses sérieuses, ayant un certain penchant pour les études esthétiques, M. Lareau s’est mis, dés sa sortie du collége, a recueillir les documents qui forment aujourd’hui le volumineux travail qu’il soumet au public.

Depuis longtemps l’auteur s’est dit :

‘‘— La critique est une science nouvelle parmi nous. A part quelques articles bibliographiques publiés dans les journaux et les revues, faits plutét dans le dessein d’accuser réception de l’ouvrage que dans un but d’examen, il n’existe pas encore une véritable tribune d’ou partent les enseignements d’une critique indépendante, sobre, modérée et impartiale. Hélas! que de fois on a sacrifié la vérité, qui est toujours dure a dire, au charmant plaisir de flatter les hommes et leurs ceuvres, ’’

D’honnétes esprits, de modestes observateurs pensaient déja comme M. Lareau ; mais, tout en le félicitant du courage d’avoir été le premier a exprimer leurs idées, ils se demanderont si ]’auteur a bien ce qu’il faut pour louanger, critiquer et juger les lettres canadiennes.

Homme de tact, de gofit et de style, le critique doit, avant tout, fuir les préjugés littéraires et politiques, redouter l’exagération, connaitre a fond le sujet qu’il traite, et se tenir le plus possible en bons termes avec la grammaire.

M. Lareau remplit-il ces conditions ?

C’est ce que nous examinerons ensemble, tout en restant en dedans de la ligne de démarcation qu’il a tracée lui-méme en disant :

— Une critique doit @tre ‘‘ indépendante, sobre, modérée et impartiale.”’

Le plus grand tort de M. Lareau, 4 mon avis, c’est d’avoir donné a son travail le titre d’ ‘‘ Histoire de la littérature canadienne. ”’

L’auteur — il l’assure dans sa préface — n’avait que Jl’intention d’offrir au public un ‘“ modeste catalogue de notre librairie. ’”

Mais alors, il aurait été plus vrai d’intituler son ouvrage: JVotes pour servir & l'étude et & la critique de la littérature canadienne. C’ était modeste, juste, et M. Lareau restant dans son véritable réle, aurait rendu a la bibliographie de son pays un service encore plus grand que ne le faisait M. Faribault

lorsqu’en 1837, il publiait avec des jugements critiques et littéraires son catalogue d’ouvrages sur Vhistoire d’Amérique. A l’abri de cet humble titre, son érudition, ses recherches et ses conclusions se seraient coudoyées plus a l’aise, et le lecteur se souvenant 4 propos que la monotonie et le style uniforme appartiennent a la nomenclature, tandisque Vhistoire se réserve toutes les ressources, toutes les élévations du grand style, ne se serait pas offusqué de cette interminable file de noms et de prénoms échelonnés sans transitions le long des 491 pages du livre de M. Lareau..

Malgré ce faux pas fait dés le début, l’auteur a su trouver de belles pages, lorsqu’il parle de l’éloquence, de la poésie, de Vhistoire et de l’éducation. Garneau Venthousiasme avec raison ; la période qui s’étend de 1791 4 1841 lui fournit de patriotiques réflexions ;

il déplore avec des paroles touchantes l’émigration canadienne aux Etats-Unis ; nous démontre le réle que jouent ici nos revues et nos magazines ; résume fierement et noblement la mission de l’avocat et du journaliste ; et le romantisme canadien lui fait écrire une page que je veux citer:

— “‘ Nous avons, dit l’auteur, tout ce qu’il faut pour servir de théme aux romans honnétes.

‘« N’avons-nous pas notre passé, notre histoire fertile en beaux dévouements, en traits d’héroisme, en anecdotes touchantes ? N’avons-nous pas nos foréts avec leurs poétiques aspects, les peuplades indiennes avec leur mythologie bizarre, leurs mceurs originales

et la lutte qu’elles ont soutenue contre homme civilisé P N’avons-nous pas nos légendes, les aventures de nos coureurs des bois et de nos voyageurs d’ex haut ? Il y a tout un monde légendaire et fantastique, tout un drame palpitant d’intérét dans le grand acte de la colonisation de l’Amérique. J’imagine un homme de talent travaillant 4 un tel sujet : sa plume crée des personnages grands comme les héros de Vantiquité, des martyrs dignes des premiers temps de l’Eglise, des défenseurs de nos libertés et de nos droits'nationaux ; la scéne s’étend de 1’ Atlantique au Pacifique, des froides régions du péle nord aux zénes tropicales ; le récit se déroule dans les bois, dans les montagnes, sur les fleuves et sur les lacs ; le peintre anime ce tableau des riches couleurs de l’imagination ; c’est l’indien avec son tomahawk, c’est la béte fauve guettant sa proie dans le ravin, c’est la vie de famille dans le wigwam, c’est le souvenir de la patrie absente, et les liens d’amitié qui rattachent les personnages du livre 4 la mére patrie ; c’est le fréle canot d’écorce portant le héros du livre a travers les récifs, luttant contre l’homme, contre les éléments, contre lui-méme, et, pardessus tout, l’ceil de la Providence, éclairant la voie aux premiers colons et ralliant leur courage, au pied de cette croix plantée 4 Hochelaga par Jacques-Cartier foulant pour la premiere fois le sol de la Nouvelle-France. ”’

Toutes ces choses sont vraies et bien dites ; je suis le premier 4 les admirer. Malheureusement elles touchent chaque instant aux phrases les plus curieuses ;

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et, au moment ou vous voulez applaudir lauteur, le rideau tombe soudain, et vous voila en téte-a-téte avec la plus étrange des fantasmagories.

Jugez plutot :

Voici d’abord ‘‘ le sentiment du beau, fleur tendre et insensible ’’ qui ‘‘ ne croit qu’a l’ombre des broussailles de la vie pratique. ”’

Puis, ‘‘ le prosaisme de la vie réelle donne le bras avec un sans-géne tout cavalier 4 la légére donzelle de Vimagination qui s’honore de ce rude et grossier dameret. ”’

- “ Lrorgueilleuse prose ’’ est ‘‘devenue a tout jamais le costume léger du philosophe. ”’

L’album de M. Le Moine est “ wn écrin ot l’on peut trouver des idées et des sentiments. ’’ ‘ Les fiancés d’outre-tombe de mademoiselle Chagnon ne

sont sans doute qu’un ballon d’essai destiné a cour-

tiser Vopinion publique. Chaque ligne “de Ia Lanterne est’’ un dard qui se dresse. Ces petits dards continuellement en mouvement simulent un rire amer qui vous étourdit et vous fait mal : le rire de homme blessé. ”’ ao

‘“A force d’énergie et de persévérance, M. Perreault réussit 4 se meubler lintelligence; ” “le Dr. Labrie fonde sur un grand pied des écoles

modéles ; ’’ le dictionnaire de l’Abbé Tanguay est -

un ‘‘ document élevé a la gloire de nos ancétres ;” M. Tassé ‘‘ est un chercheur infatigable qui se plait a casser des noix dans le jardin de l’histoire de

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son pays ;’’ les pécheurs sur la gréve ‘‘ vous enseigneront l’art de prendre les animaux qui nagent dans le St. Laurent ”’ ; et, pour @tre trop triste, la poésie de M. Proctor ‘‘ devient fade et son livre fait 1’effet d’une tombe ot sont ensevelis d’excellents vers. ”

Cette derniére image surtout est faite pour donner la chair de poule, et je prie Dieu, qui fait pousser les “* broussailles de la vie pratique, ’’ de me préserver le plus longtemps possible des effets de la poésie de M. Proctor, et de m’épargner ‘‘les albums qui sont des écrins,”’ les ‘‘ fiancées qui ne sont que des ballons d’essai,’’ et ‘‘les animaux qui nagent dans le St. Laurent.’’ Quant aux ‘‘ écoles modéles fondées sur un grand pied”’ et aux ‘‘ documents élevés 4 la gloire de nos ancétres,’”’ j’avoue que cela doit étre curieux a voir; mais je n’hésiterais pas 4 me déranger pour bien me rendre compte du fonctionnement ‘‘ de ces petits dards continuellement en mouvement qui simulent le rire de l’homme blessé,’’ et vraiment, si ce n’était pas montrer trop d’indiscrétion —j’aimerais a voir M. Tassé casser devant moi ‘‘ quelques noix dans le jardin de l’histoire.”

‘La “donzelle de l’imagination ’’ donne trop souvent le bras a M. Lareau et l’entraine a dire des choses qui sont contre le bon gofit, si non quelquefois contre le véritable sens attaché aux mots. Ainsi, lorsque l’auteur écrit: ‘‘ Je termine ici cette liste de nos poétes. C’est, on le voit, une mine riche et féconde ;” il doit s’avouer qu’il est de toute impossibilité de faire d’une liste une mine. Ce n’est pas étre ‘‘ malveillant

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et bilieux’’ que de relever ces phrases illogiques et, avant de les écrire, M. Lareau aurait dfi se rappeler qu’il faisait Vhistoire de la littérature canadienne, dont il était le censeur.

La maniere de procéder de l’auteur est la méme par tout le volume. Chaque groupe est précédé de considérations générales, pleines d’érudition quelquefois, mais trop didactiques et faites sur le ton doctoral d’un professeuren Sorbonne. La poésie, l’éloquence, l’histoire remontent vers leur source, sous le souffle de M. Lareau, et, pour arriver a notre modeste littérature, il les fait passer par Inde, la Chaldée, la Chine et l’Asie Mineure. Cette promenade savante, trés intéressante a coup sfin,—mais aussi trés rebattue par ceux qui ont professé des cours littéraires, — me semble inutile, et j’aurais préféré entrer de plein pied dans mon pays, ala suite de Jacques-Cartier, de Champlain et du joyeux Lescarbot.

Plus travaillés que le reste, ces hors-d’ceuvre font trop ressortir l’aridité de la classification suivie par M. Lareau, et sa monotone fagon de procéder qui consiste presque toujours 2:donner le nom d’un auteur, 2 environner @’un petit nuage d’encens ; puis, Panalyse de ses ouvrages terminée, a citer, en guise de critique, opinion de MM. Fabre, Provencher, Fréchette, Sulte, de Guise, Lemay, Royal ou Casgrain. Une fois les guillemets fermés, il s’empresse de murmurer quelques mots d’éloge ou de blame, et va porter sa cassolette devant un autre.

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Assurément, il y a des choses charmantes parmi ces citations, mais bien que cela fasse plaisir de relire les jugements de MM. Fabre, Provencher et autres, ceux ‘de Vauteur n’auraient pas été 4 dédaigner, et nous étions en droit de lui demander plus souvent son avis, puisqu’il écrivait l’histoire de la littérature canadienne.

A l’uniformité du plan M. Lareau ajoute le défaut qu’il reproche 4 M. Bourassa, lorsqwil est ‘ d’avis que l’auteur devrait varier davantage son récit. ’’

De la premiére page 4 la derniére, c’est un peu le méme theme.

Jacques et Marte de Bourassa renferme ‘‘ des pages éloquentes, des études de caractéres, des sentiments qui font de l’ouvrage un des mieux faits que nous ayons.”

“Les Anctens-Canadiens de M. de Gaspé sont peut-étre la meilleure esquisse de mceurs qui ait été publiée en Canada.”’

Les Forestiers et Voyageurs de J. C. Taché ‘‘seront pendant longtemps encore une de nos meilleures esquisses de moeurs.’’

Une de perdue de M. de Boucherville ‘est sans contredit le meilleur ouvrage dans le genre qui ait été écrit en Canada.”’

“Les Mélanges du Dr. Larue sont une de nos meilleures publications; on les relit jusqu’a deux fois.’’

‘“‘Comme historien politique, Garneau est le primus tnter pares.”

“* Dans la poésie lyrique, Fréchette a plus de rivaux que d’égaux : il est le primus inter pares.”

M. Lareau avouera avec moi que ces conclusions manquent de variété ; mais au moins elles n’ont pas l’exagération de certaines de ses comparaisons.

Le nom de Charlevoix tombe-t-il sous la plume de auteur? de suite il est ‘notre Froissard ;’”? «on peut le considérer comme le Ville-Hardouin ou le Joinville du Canada.’’

‘* Lenoir tient plus de Lamartine que de Hugo.’’ p q g

‘“ Marsais a survécu, comme Corneille, 4 sa propre gloire.”’

Le drame du jeune Latour, de Gérin-Lajoie, “n’a ni ’ampleur, ni les dimensions des grandes tragédies de Corneille ou de Racine, de Schiller ou de Goéthe.”

** Crémazie a des poésies qui le font surnommer le Tyrtée du Canada, comme il en a d’autres, dans le genre élégiaque et tendre, qui ne sont pas inférieures aux Nuits d’Young ou aux strophes touchantes de Millevoye.’’ Plus loin, il ‘‘se rapproche plus du Dante que de Pétrarque, plus de Shakespeare que de Pope. C’est un autre Salvator Rosa.’’

“Paul Stevens est le Lafontaine du Canada ;’’ mais M. Lareau se ravise et avoue que dans les fables de ce poéte il ne “retrouve pas le naturel charmant, la naiveté incomparable du grand fabuliste ;”’

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a et il se rattrape bient6t sur ses contes, en assurant que ‘¢ Perrault les signerait tous sans exception.”

‘¢La description de la maison du pére d’Evangeline et la peinture de la vie rustique ne le cédent en rien aux meilleures églogues de Virgile ou de Théocrite,” et dans le poéme de M. Lemay, M. Lareau ‘¢ retrouve la muse plaintive d’ Young, les accents prophétiques d’Ossian, les plaintes améres de Tennyson, les accents éloquents de Shakespeare ; des strophes qui ont la richesse et le vernis doré des ballades brumeuses du Nord, la douceur de Lamartine se mélant aux accents désespérés de Millevoye.”’

A son tour, la Vieille chanson de M. Sulte ramene au souvenir de Vauteur ‘les antiques ballades de la chevaleresque Espagne ou les légendes dorées des brumeuses contrées du Nord.’’ Une autre, Sur la riviére ‘a des strophes charmantes; c’est du Béranger:” parfois aussi ‘‘ on croit saisir comme une strophe de Musset qui rase d’une aile légére quelques pages amoureuses des Laurentiennes.”’

La Grand-Tronciade d’ Arthur Cassegrain ** rappelle en certains endroits le Ver¢- Vert de Gresset et le Lutrin de Boileau.”’

Lorsque M. Fréchette part en chemin de fer pour Chicago, ‘‘ il se retire du champ de bataille et, nouvel Achille, retraite 4 |’Exile’s Hermitage. ”’

Franchére ‘‘n’est ni Bouchette, ni Audubon, ni de la Pérouse, encore moins Malte-Brun ou Buffon,”’

mais en revanche, Bouchette ‘‘ est le Strabon du Canada ;’’ ‘‘ Lemay en est le Lamartine, le roi de |’idylle ;’’ ‘* Faribault le ‘“‘ Villemain ;’’ de Gaspé le ‘* Jean Paul Richter ;”’ Sir W. Logan le ‘‘ Cuvier ;’’ M. Gonzalve Doutre; ‘‘le Pigeau,’’ et M. Vabbé Casgrain “‘dés son apparition comme auteur, fut acclamé le Chateaubriand de son pays.”’

M. Dessaulles “‘est un penseur hardi qui en Europe se placerait a cété de Laurent, de Jules Simon, de Michelet et de Sainte-Beuve. ”’

‘“Tamplem”’? de M. Vabbé Villeneuve “peut rappeler un fils de St. Frangois, mais la figure n’a pas l’ascétisme des fils de Loyola.’’ ‘‘ C’est un écrivain comme Joseph de Maistre qui veut imposer ses convictions religieuses 4 coups de fouet.’’ ‘“‘Ily a certainement des endroits dans ses conférences, des pages qui rappellent les éloquentes inspirations de Bossuet et de Montalembert. ”’

‘‘ On reconnait la verve de Moliére a la lecture de Colas et Colinette’’ de Quesnel.

‘¢ Bibaud n’a ni la souplesse d’Horace, ni la verve de Juvénal, ni la franchise acerbe de Perse. ”’

Enfin, que dites-yous du ‘‘ Rochefort du Canada, ”’ de ce “*nez chercheur, ~ de “ces yen a pic” ‘“ quelque chose de la maladie de Mirabeau sous ces grandes cicatrices rougeatres qui s’émaillent sur un teint bronzé ;’’ bohéme ‘“‘ qui a Paris se placerait l’émule de Janin, d’About, de Gautier et de Sardou?”

‘¢ Est-ce Sterne, est-ce Rabelais, est-ce Swift, est-ce méme Hoffmann ? ’”’

— ‘* J’ignore, répond naivement M. Lareau, ébloui par tout ce cauchemar de grands noms qui tourbillonnent autour de lui, et ot il voit Théocrite donner la main a Sardou, Juvénal tirer le nez a Sheakespeare, Tyrtée bailler sur les Nuits d’ Young, et Achille, un porte-manteau a la main, partir par le train de 1’ Ouest.

Il ne faut plus s’étonner si, a force de tutoyer ainsi les illustrations du passé et du présent, M. Lareau a eu des distractions, lorsqu’il s’est trouvé en téte-a-téte avec ceux qui nous touchaient encore de plus prés que Goéthe, Tennyson ou Jean Paul Richter.

Ce contact le fait tomber dans le défaut qu’il reproche a M. Morgan, lorsqu’il trouve ‘‘ regrettable qu’il se soit glissé’’ dans son ouvrage ‘‘ un nombre considérable de fautes typographiques défigurant les noms frangais.’’ Sous la plume capricieuse de auteur, le brave capitaine Gourgues qui a donné une si rude legon aux Espagnols de la Floride, prend Yincognito et s’appelle Gourgéne ; M. de Puibusque se latinise sous le nom de Quibusque ; Ternaux- Compans devient Fernaux-Compans; Francois de Bienville Francois de Blainville ; l’abbé Faillon l’abbé. Taillon; Mgr. Lartigue Mgr. Lartique; l’abbé Lagacé M. Lagasse ; Amury Girod Amuroy Guerod ; M. Ollier trouve plus commode d’étre prosaiquement M. Ollivier; M. Georges de Boucherville, l’auteur de Une de perdue, est promu, prend le nom

de Vhonorable C. B. de Boucherville, et un groupe toujours connu jusqu’a présent sous le nom d’iles Malouines, ne doit plus étre désigné a l’avenir que sous le nom d’iles Malounes.

La biographie est aussi maltraitée. Le Dr. Anderson, quia écrit une histoire du duc de Kent, n’est mentionné qu’a titre de savant ; uz soldat de Ll’ empire et @ la mémotre de M. de Fenouillet, deux poésies de Crémazie, publiées, il y a quelques années, dans la Ltttérature canadienne, — ouvrage offert en prime aux abonnés du Foyer, — sont encore inédites pour M. Lareau qui, en retour, donne sept volumes aux six tomes du Champlain de Vabbé Laverdiére. Il y a plus fort encore, et M. Lareau n’ose prendre sur lui de décourager ‘‘la muse badine et gaie’’ de cet excellent Arthur Cassegrain, auteur de la Grand-Tronciade, mort il y a sept ans.

— ‘Il se doit a la littérature de son pays, assure-til ; elle attend encore quelque chose de lui. ”

A cété de ces noms estropiés et de ces anachronismes, se placent de graves oublis envers notre histoire littéraire, et je suis étonné de ne pas voir ** portés a cet inventaire ’’ comme M. Lareau, veut bien appeler son livre, les noms et les travaux de M. de Fenouillet qui a écrit des choses charmantes dans le Fournal de Québec; du colonel Adolphe Casault quia publié dans ce méme journal des souvenirs intéressants sur la campagne de Crimée ; d’Ubalde Beaudry qui a signé ‘* Zuceat’’ de fort jolis vers ; de Jacques Auger qui a ciselé nos

meilleurs sonnets ; de l’abbé Cuoq qui s’est fait une réputation par ses études sur les idiémes sauvages ; de ce pauvre Charles Leclerc qui a écrit une foule de fraiches historiettes, et d’Evariste Gélinas, un de nos esprits les plus vifs et les plus observateurs.

Outre la “‘ Fille du brigand” d’Eugéne |’ Ecuyer, M. Lareau aurait pu nous parler de Christophe Bardinet, de ses ‘‘ historiettes’’ de ‘‘ la lingére de Montréal’? des ‘‘ réves et réalités,’’ etc., ceuvres du méme auteur qui méritent mieux que le silence. Les vers de Réal Angers, son ‘‘ procés de Cambray, ’’ ainsi que les comédies de Petitclair valaient certes la peine d’obtenir une appréciation. Les travaux de Soulard, l’auteur del’ Lxpérience, une des poésies les plus philosophiques de la littérature canadienne, demandaient a @tre mentionnés. Derome, de la Bruyére, les conférences du Dr. Painchaud, C. N. Dupont l’auteur de /rangoise Brunon, les joviales chroniques de Letourneux, les odes et les poésies de Vhon. J. E. Turcotte, que sais-je moi? tout cela aurait dQ avoir droit de cité dans le travail de M. Lareau.

Rien, ou presque rien sur ces hommes qui, eux aussi, ont fait leur quote-part de travail ; mais en retour, des détails complets sur l’Almanach vétérinaire de Vogéli! N’est-ce pas trop fort, et ne sommesnous pas en droit de demander 4 l’auteur ce que font 4 l’esthétique et a4 Vhistoire de la littérature canadienne le traité sur les genoux du Dr. Bacon, le calcul mental de Juneau, le guide manuel du shérif et

des huissiers par Sanborn? Que m’importe 4 moi de voir constater par M. Lareau que les ‘‘ informations de'M. Le Moine sont moins completes sur la morue, le maquereau et l’anguille,’’ ou bien encore, que ‘le systéme hypothécaire qui subsiste en Canada, apres avoir parcouru plusieurs phases, présente aujourd’hui, tel que la codification l’a fait, une homogénéité qu’il n’avait pas avant l’empire du code ?”’

Ce que M. Lareau nous a promis est une histoire de la littérature canadienne: rien de plus, rien de moins; et malgré ses théories élevées sur la législation ou encore sur l'emploi fréquent du ‘‘calembourg qui nécessairement fait réussir dans le drame, ’’ je m’obstine — ainsi que vous — a réclamer mon dfi et a m’insurger contre l’historien esthétique qui fait marcher de front les relations des Jésuites, l’aide mémoire du carabinier volontaire, histoire du Canada de l’abbé Ferland, ‘‘l’analyse chimique du venin du crapaud canadien,” les concrétions trouvées dans l’appendice véroniforme par le Dr. Alexander Grant, et les décisions des tribunaux du Bas-Canada de M. Leliévre. Quand nous lisons une histoire de la littérature de notre pays, nous ne voulons pas débuter par l’éloge de Garneau, et finir platement sur une réclame adressée 4 l’anti-cholérique du Dr. Crevier, malgré tout le soin que peut prendre |’auteur pour nous dire comment cet honorable savant se ‘‘ rembrunit par les artifices magiques de la chimie.”’

Certes, je ne désire pas décourager M. Lareau dés son debut; mais il est temps d’avoir de la critique

chez nous, et ceci étant convenu, je me permettrai de faire une derniére observation sur ce travail que jaimerais 4 voir épurer et compléter par une deuxiéme édition.

En étudiant le ‘‘ Canada sous 1’ Union,’’ M. Lareau fait a M. Turcotte le reproche, toujours grave pour un historien, d’avoir voulu, en écrivant son livre, servir les intéréts d’une coterie politique. —

M. Lareau a-t-il bien réussi 4 éviter cet écueil ?

Qu’il relise certains passages de son ceuvre, et il se convaincra qu’il a été quelque peu partial a légard de certains écrivains, et que la polémique, méme lorsqu'elle est dirigée contre M. Routhier ou Mgr. Desautels, doit étre 4 jamais bannie d’un ouvrage esthétique. Les lettres n’admettent pas les querelles de partis, et s’il est un livre ou les hommes ne doivent étre jugés que sur leurs études intellectuelles, c’est bien dans une ‘‘ histoire de la littérature.’’

Tel qu'il est, le travail de M. Lareau renferme assez de matériaux pour faire une monographie des lettres anglo-canadiennes et une excellente étude sur nos arts, nos sciences et notre législation.

Détachés et mis en volumes séparés, ces travaux ne perdraient aucun de leurs mérites, et dégageraient ainsi la partie la plus importante du livre, celle qui lui a donné son nom. Alors, nous aurions — ce qui nous manque encore — une veéritable histoire de la littérature canadienne francaise, avec ses différents groupes bien accusés, ses chantres populaires, ses

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poétes, ses historiens, ses philosophes, ses journalistes,

ses publicistes, ses romanciers et ses conteurs. Mais tant que ce volume compact restera tel qu’il est, le public aura le droit de citer M. Lareau 4 M. Lareau et de lui relire les lignes qu’il adresse 4 1’auteur de l’histoire de cinquante ans.

—‘‘D’aprés l’opinion que j’en ai, ce livre n’est pas ala hauteur du sujet. Cela ne veut pas dire que lceuvre soit sans mérite, qu’il faille l’envoyer au

panier, qu’elle contient des erreurs 4 chaque page; non, on pourrait désirer mieux, voila tout.’’

178 «CHOOSES ET AUTRES.

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