‹ Choses et autresChapitre 19 sur 23 · A LEGENDE CATHOLIQUE · texte numérisé non relu

A LEGENDE CATHOLIQUE

Un soir — l’époque moderne allait bient6t commencer — un homme, le corps brisé par les fatigues d’une vie de trente-trois années de souffrances et d’apostolat, l’4me meurtrie par la méchanceté et : par Vingratitude des siens, s’était réfugié au fond d’une grotte du jardin des Oliviers. La, le front couché dans la poussiére, les mains jointes sur ses

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236 CHOSES ET AUTRES. rs 9 ‘

-genoux, il laissait tomber, au milieu de la solitude ‘et de l’abandon qui l’enveloppaient, des paroles de -priéres et de sanglots. Dés l’instant ot sa tunique blanche avait frdlé les parois de ce réduit, les prophéties d’autrefois allaient avoir leur dénouement ¢ car, il était écrit que Vame de cet *. homme serait triste jusqu’a la mort, et cette nuit, qui s’étendait si calme, si belle, si silencieuse sous le ciel de la Judée, ne devait plus étre appelée, dans > la suite des temps, que la nuit de l’agonie.

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Quelles pouvaient donc étre les sombres et poi- - gnantes pensées qui faisaient alors perler de froides sueurs sur le visage du Fils de Dieu ?

Pourquoi ce perpétuel voile de tristesse — qu’une main d’en haut était venue poser sur la face du Sauveur, dés sa sortie de la créche de Bethléem — était-il encore 1a, planant au-dessus de sa téte sacrée, maintenant que l’instant supréme approchait ?

‘Les peuples de Galilée l’ont vu pleurer, écrivait Donoso Cortés, la famille de Lazare 1’a vu pleurer, Jérusalem l’a vu inondé de ses larmes. Tous, tous ont vu des larmes dans ses yeux: quia vu le rire sur ses lévres ? Et que voyaient ces yeux troublés devant qui étaient toutes choses, celles du passé, celles du présent, celles de l’avenir ?

© Voyaient-ils le genre humain naviguant sur une mer calme et heureuse ? Non, non! Ils voyaient

Jérusalem tombant sur Dieu, les Romains tombant sur Jérusalem, le protestantisme tombant sur I’Eglise, les révolutions allaitées par le protestantisme tombant sur les sociétés, les socialistes tombant sur les civilisations, et le Dieu terrible, le Dieu de justice tombant

sur tous. ”’

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Ce soir la donc, ow tout s’était donné la main pour

le trahir, le renier, le crucifier, immense flot de larmes échappé de ses paupiéres s’était mis a refluer violemment vers sa source, fouetté et refoulé par la main de son Pére. Partout ott ses yeux rougis voulaient se reposer, ils n’entrevoyaient dans la pénombre de la grotte que cyniques ambitions, haines atroces,

dissimulations perfides, amitiés menteuses, crimes

incroyables entassés au milieu de débris de sceptres, de fragments de trésors, de lambeaux de mitres, de tron¢ons d’épées. L horrible vision, soutenue par la main de fer de l’athéisme, du blasphéme, de la malhonnéteté, de la débauche, du parjure, de l’amour vendu, allait se déroulant lentement devant ce cceur défaillant, et déja un long cri d’angoisse s’était échappé des lévres du Fils de Dieu, lorsque soudain tout disparut, pour faire place 4 quelque chose de plus horrible et de plus satanique.

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Ces hommes qu’il était venu sauver, ces hommes pour qui il venait de commencer 4 se sacrifier, ces

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hommes a qui il allait léguer la goutte la plus pure de son sang divin — l’église catholique, apostolique et romaine — se pressaient les uns contre les autres, s’excitaient de la voix, s’encourageaient mutuellement, puis, se divisant par groupes, se ruaient sous le nom de démagogues, de libres penseurs, de révolutionnaires, de socialistes, de tolérants, contre cette

derniére trace du Sauveur laissée a la terre pour l’en-

gager a se souvenir du ciel, et essayaient de la faire disparaitre, en la foulant sous leurs pieds. L’église militante se mit alors a défiler majestueusement devant l’Agonisant. La poussiére de ses autels que l’on martelait sans relache, se prit a jaillir jusque sur le rebord de sa robe, et les figures de ses ministres, des Papes ses successeurs, pauvres, méprisés, bafoués, errants comme le Maitre, vinrent se refléter dans la prunelle du regard divin, si morne et pourtant si résigné.

C’était Pierre — qui dormait a quelques pas de la — Pierre chassé de Rome par l’empereur Claude, traque comme une béte fauve, et crucifié, la téte en bas.

Derriére lui, marchaient Anaclet exilé par Dioclétien, puis Clément I proscrit par Trajan et mourant privé de tout secours dans la ville déserte de Chersonese : Corneille enlevé du Saint-Siége par ordre

de l’empereur Gallus et martyrisé loin de Rome: Luce I exilé par Valérien et Gallien: Libére

emprisonné dans la Thrace par l’empereur Constance; Jean I attiré sous de faux prétextes a Ravenne

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par le roi Théodoric et n’y trouvant que la mort au fond d’un cachot : Agapet I forcé d’aller mourir a Constantinople par le roi Théodore: Silvére refusant de condamner le concile de Chalcédoine, envoyé par l’empereur Justinien a Patare en Lycie, puis 4 Vile de Palmaria, pour y périr de faim et de misére : Vigile exilé sept ans par le méme empereur et expirant a Syracuse : Martin I chassé par Constant II, bafoué en route, jeté sur un navire, promené pendant quinze mois de rivages en rivages, d’iles en jles jusqu’a Constantinople ot il recoit toutes sortes d’ignominies, puis déporté secrétement dans la Chersonése Taurique ot la mort vient le chercher au milieu de la plus affreuse des miséres: Sergius I arrété par Justinien IT: Grégoire III assiégé dans Rome par les iconoclastes: Etienne III obligé de se réfugier en France pour ne pas tomber entre les mains du farouche roi lombard, Astolfe: Etienne IV retenu prisonnier dans la basilique de Saint- Pierre méme par le roi Didier: Léon HUI tout sangiant et tout maculé de boue, les yeux crevés, la langue arrachée, et subissant ces tortures au milieu de Rome, le centre de la catholicité.

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Placée en téte-a-téte avec toutes ces horreurs et ces abominations, la face du Sauveur suait le sang. Une épouvantable terreur comprimait son ame ; il priait, mais pendant que ses lévres bleuies et gonflées murmuraient des paroles de pardon pour tous ces crimes,

Vimplacable vision continuait a se dérouler sur les parois de Ja grotte.

C’était Jean VIII couvert de chaines, et mourant empoisonné. Puis a sa suite apparaissaient Etienne V fuyant devant une émeute et s’en allant mourir en France, ot il était venu chercher refuge ; Adrien III mourant en France comme Etienne V; Etienne VI, étranglé dans sa prison par les ordres d’Adalbert, marquis de France ; Léon V, rendant l’Ame dans un cachot ; Sergius III chassé de Rome par une faction; Jean XI périssant au fond d’une oubliette ; Benoit V fait prisonnier par Othon, empereur d’Allemagne, et terminant sa vie dans l’exil 4 Hambourg ; Jean XIII exilé 4 Capoue ; Benoit VI fait prisonnier, enfermé au chateau Saint- Ange et étranglé par l’anti-pape Boniface VII 3 Jean

XIV s’éteignant de faim, en prison; Jean XV,

Grégoire V, Sylvestre II, «le plus grand esprit du temps, ’’ dit M. Guizot, Benoit VIII, Grégoire VI, © exilés du Saint-Siége ; Clément IT fuyant le cachot qu’on lui préparait et allant mourir en Germanie ; Léon IX, fait prisonnier par les Normands ; Grégoire VII, toujours de l’aveu de Guizot, «le plus grand des papes du moyen age, ”’ assiégé dans Rome par Henri VI, empereur d’Allemagne et se réfugiant a Solerne pour s’y coucher dans la tombe 3 Victor TET élu dans l’exil ; Urbain II y passant une partie de son pontificat ; Pascal II prisonnier d’Henry V

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