‹ Choses et autresChapitre 4 sur 23 · CHARLES DE GUISE · texte numérisé non relu

CHARLES DE GUISE

M. LeMoine et le docteur Charles de Guise sont deux vieux amis que je ne séparerai pas.

Doué d’une imagination poétique, d’un caractére enthousiaste, d’un cceur généreux et sympathique, le docteur de Guise se refléte tout entier dans ses €crits redigés dans le vieux style et dans la vieille maniére d’autrefois, ce qui n’est pas encore trop a dédaigner.

Le Cap au Diable — ne vous effrayez pas, messieurs, de ce titre qui sent le soufre — est une de ces légendes, comme le grand-pére du docteur savait les raconter, le soir au coin de 1’atre.

Voyez la-bas ce cap ‘‘ dont la vue vous frappe péniblement. Son aspect est morne et sombre ; les rochers qui le composent sont arides et dénudés ; son isolement, le silence et la nature désolée et

We ee Oe ee, ae ee 2 presque déserte qui l’environnent, son éloignement, tout enfin concourt 4 jeter dans l’4me un malaise étrange et inexprimable.”’

“Ce rocher abrupte et sauvage est le Cap au Diable.

“‘ Mais d’ot vient ce nom quenfants, nous ne pouvions écouter sans frémir ? Les bruits confus qu’on y entend ne sont-ils pas les cris de vengeance de victimes ensanglantées ? personne ne le sait: la justice des hommes a libéré les accusés ; victimes et meurtriers sont aujourd’hui devant Dieu.”’

Maintenant que vous avez fait connaissance avec ce lieu maudit et tourmenté, reposons nos regards sur les principaux personnages de la nouvelle de M. de Guise.

Voici M. Saint Aubin. Serrez-lui cordialement la main; c’est un brave acadien qui a une énergie de fer. Puis, madame Saint Aubin, femme délite si jamais il en fut une, ‘‘ qui semble se faire un devoir de rendre heureux ceux qui l’approchent ;” puis, la petite Hermine, coquette Providence du ménage ; puis, Jean Renousse, franc et loyal métis au sang chaud et paresseux, menant |’été une vie de lézard dormant au soleil, et Vhiver celle d’un chasseur et d’un “trappeur indomptable. Du reste, excellente pate d’homme, cachant un cceur aussi loyal que son écorce est rude et grossiére.

N’est-ce pas qu’ voir s’élever, au fond de cette crique formée par les rochers qui bordent les rivages de l’ancienne Acadie, la paisible chaumiére

de Vexcellent Saint Aubin, on dirait qu’elle est la demeure de la joie et du bonheur ?

Mais M. de Guise a grand soin de nous dire :

— ‘*C’est au moment ow l’on s’estime heureux que Vinfortune vient nous frapper.’’

-Le malheur qui frappe la famille Saint Aubin n’est pas seulement un deuil particulier; c’est un dem! national; et le mo septembre 1755, Saint Aubin arraché aux affections de famille qui seules ne mentent pas, se voit trainé sur un vaisseau de guerre anglais qu’il ne quitte avec ses compatriotes, que pour gofiter a l’amertume du pain de Bexil. . Pe.

Dés lors commence I’ odyssée de la famille. 7 Madame Saint Aubin quitte ces lieux si remplis de douloureux souvenirs. Elle a entendu parler de : Vhospitalité proverbiale du canadien; déja il a , tendu la main a plusieurs de ses compatriotes : c’est vers lui qu’elle doit se diriger. " Embarquée 4 bord du Boomerang, vaisseau chargé d’émigrants irlandais, elle vient faire naufrage sur les récifs du Cap au Diable, et n’est sauvée d’une mort terrible que par les généreux efforts de Tom et de O’Brien, braves matelots irlandais qui payent de leur vie ce dévouement chevalerestzue.

A quelque temps de la, nous nous trouvons sur le . Saint-Maurice au milieu d’un campement de sauvages.

Parmi ces hommes qui fument nonchalamment étendus sur l’herbe, ces brunes Indiennes qui font

leur toilette pittoresque, on remarque une jeune fille moins brune, moins halée que les autres.

Vous le devinez sans doute ; cette jeune fille, c’est Hermine. La fréle plante jetée par le flot sur le récif du Cap au Diable a grandie ; mais en grandissant elle est devenue sauvage.

Jean Renousse est la aussi, et ses habitudes de créole ne l’ont jamais abandonné ; c’est cet homme qui cause la-bas, en fumant paresseusement son brilegueule.

Une animation extraordinaire régne dans chaque ouigouam ; on se prépare au voyage des Trois-Riviéres ; c’est la que doit s’effectuer |’échange des pelleteries, trésors amassés pendant les longues chasses de |’ hiver.

Depuis quelques années, un homme jeune par Page, mais vieilli par l’expérience et par le chagrin, était venu s’établir dans cette ville.

Peu a peu ses affaires s’étaient mises a prospérer ; mais son passé était resté voilé d’un mystére impénétrable pour ceux qui l’entouraient. Cet homme, c’était M. Saint-Aubin. La vie n’avait été qu’aventures, douleurs, et déceptions pour lui aussi; mais V’heure de la joie approchait.

Parmi les sauvagés qui viennent échanger se trouve Hermine. Reconnue par le brave négociant qui, a son tour, regoit les terribles embrassements de Jean, ils retrouvent ensemble dans la chaumiére d’un pauvre pécheur Madame Saint-Aubin, et il ne manque plus pour compléter le bonheur de la famille que lair

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EN BOUQUINANT. 53 Se eee natal, cet air vivifiant de la mer qui remplit si bien la poitrine. Saint-Aubin retourne alors dans sa chére Acadie, non toutefois sans avoir visité le tertre agreste ou reposent tranquillement les braves marins qui ont courageusement sacrifié leur existence pour sauver celle de sa femme.

‘* — Et ajoute M. Charles de Guise, si une larme de gratitude peut faire pousser une fleur sur la tombe de ceux pour qui elle est versée, combien elles durent Entre ormées.”’

Sur ce croquis bien simple, M. de Guise a brodé une gracieuse légende, ow son talent d’artiste ne lui a pas fait défaut ; seulement, s’il m’avait été permis de lui exprimer un caprice, je lui aurais demandé un peu plus d’art dans |’ intrigue, plus de vivacité dans le dialogue.

Le style du docteur de Guise est essentiellement discriptif et se ressent de la qualité dominante de toutes les littératures qui commencent. Aussi, entre autres, ses descriptions de la céte Nord et Sud du Saint- Laurent, celles des bruits et des visions fantastiques qui poursuivent le pécheur attardé le soir dans les environs du Cap au Diadle, sont de ces plus jolies et de ces mieux touchées.

Jugez-en plut6t vous-mémes.

‘“‘ — C’était un magnifique matin ; le temps était calme et pur, et l’air embaumé par le parfum des fleurs des bois qui commencaient a s’épanouir, On voguait silencieusement, lorsque tout-a-coup,

nn ee la voix d’un sauvage domina le chant des oiseaux de l’une et l’autre rive. Son chant n’était pas un des anciens cris de guerre que nos péres entendaient, lorsque des tribus sanguinaires venaient les attaquer, et qu’elles hurlaient pour s’exciter entre elles au meurtre et au carnage. Non, la voix sonore du chantre respirait un sentiment de douceur ineffable ; car il y avait quelque chose dans ses paroles qui se ressentait de la bienfaisante et divine influence que le christianisme exerce sur ces peuples autrefois si féroces.

‘© En quoi consistait ce chant ? c’était une pricre que l’on adressait 4 Marie ; la priére du matin.

‘«¢ Chaque canot faisait chorus 4 la voix du premier

chantre ; et les échos de la rive se renvoyaient les

uns aux autres ces chants bizarres, sauvages et capricieux qui ‘n’avaient peut-étre rien de bien mélodieux, mais qui devaient monter vers le ciel comme un parfum d’encens et d’ambroisie.”’

Le docteur Charles de Guise est chrétien avant tout. Ce n’est pas lui que la science a rendu matérialiste ; et sous la pointe de son scalpel comme sous le bout de sa plume, il ne rougit pas de reconnaitre le nom de Dieu. Sa pensée se retrempe de temps 4 autre au contact de Chateaubriand et d’ Auguste Nicolas — ce qui n’est pas a dédaigner — et pour cela nous prédisons au ‘* Cap au Diable,’’ a ‘ 1’ Homme mort’’ et aux ‘“‘ mémoires d’un vieux maitre d’école” une vogue populaire.

A d’autres les grandes renommeées littéraires, 4 M. Charles de Guise les modestes succés du coin du feu,

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