MADAME CAMPBELL
Je ne sais si vous Gtes comme moi, mais dés que mes finances sont a la hausse, le démon de la perambulation s’empare de moi et me pousse tout droit devant lui, par monts et par vaux. Se mettent-elles a la baisse ? vite je chausse mes pantoufles, je me roule dans ma robe de chambre, et blotti au coin du feu, je chauvauche en imagination, ala suite du premier livre de voyages venu.
Jaime ce genre de littérature, parce que n’y touche pas qui veut ; et pourtant, cela semble facile de prime abord.
Grouper au jour le jour ses notes, les transcrire proprement sur un second manuscrit, ajouter l’heure du départ et de l’arrivée, semer ca et la deux ou trois anecdotes qui accentuent le récit, parler de son cceur brisé, de ses illusions perdues, de ses cheveux qui blanchissent, et le tour est joué.
- & - nd
Mais tout autre chose est d’observer finement un trait, une faiblesse cachée qui révelent tout un cote du caractére national; de surprendre sur le fait ces esquisses de moeurs qui ne se montrent qu’ aux regards du voyageur essentiellement doué d’un certain esprit philosophique et critique.
Ce qui, aux yeux d’un camarade de locomotion, ne paraitrait qu’insignifiant, est plein d’intérét et de révélation pour l’observateur. Une feuille, une pierre, un tableau tout jauni, l'absorbe des heures enticres, au grand étonnement de son voisin, M. Prud’homme, qui a l’air de se poser mystérieusement ce point d’interrogation :
— Ce monsieur aurait-il vu par hasard une araignee dans le plafond ?
A coup stir, madame Campbell n’esquiverait pas ce dilemme bourgeois ; car en lisant son volume, on sent la femme qui, pour voir du nouveau et en parler a bon escient, ne craint pas plus de mouiller son petit soulier sur la jetée du Rio Janeiro que de le tremper dans la boue de Banella.
Elle va hardiment son chemin ; car elle sait qu’elle peut nous rapporter un récit coloré et saisissant de ses fatigues, de ses dangers ; et que bientdt le lecteur souffrira et rira de ce qui faisait naitre larmes ou sourires chez la spirituelle voyageuse.
Avec elle, il prendra en grippe l’affreux capitaine Bailey, cet ingénieux inventeur de tout ce qui peut s’imaginer pour faire trouver une trayersée détestable,
ee Tee ee
er ee
EN BOUQUINANT. By BES Ee ee eee ee Il est vrai qu’a Rio Janeiro, le loup de mer sera avantageusement remplacé par des myriades de moustiques, et bient6t il y aura recrudescence de plaintes, que le comfort espagnol de la ville brésilienne, et plus tard les routes australiennes de Melbourne aux Ovens ne seront guére en mesure de calmer.
Madame Campbell posséde un genre de narration particulier. Je ne sais si la forme qu’elle a adoptée y a contribué pour beaucoup ; mais cette mére écrivant le récit de ses aventures pour l’amusement de ses enfants, entraine et charme le lecteur. Pourtant une chose vous fait peine; c’est qu’au milieu de tous ces riens charmants, l’auteur a jugé 4 propos de faire ca et la de la déclamation contre la religion catholique.
Certes, on peut voyager, et fort bien encore, sans faire de la propagande, a la maniére des sociétés bibliques, et je connais plus d’un volume, entre autres, le ‘‘ South sea bubbles,’’ du comte de Pembroke, qui aurait été exquis sans cela.
‘Le livre de madame Campbell tombe dans cette malheureuse catégorie.
Comme tout aurait été parfait, si elle s’était contentée de croquer une série de tableaux dans le genre de celui-ci :
— ‘**Un jour—il pleuvait beaucoup—papa était allé avec le domestique voir si notre cheval avait eu sa provende. Chemin faisant, il apercoit des hommes occupés a tendre leurs tentes et a dételer leurs charriots. Comme ces gens étaient sur notre propriété, il se dirigeait vers eux, dans lintention de leur dire
ae passer outre, lorsqu’a sa grande surprise, un homme s’écria en francais :
— Tiens un capot d’étoffe du pays! voila un canadien !
Tl montrait alors un pardessus gris, vieille relique patriotique que nous avions apportée avec nous.
A ces paroles, tous laissent ce qu’ils tenaient a la main, qui leurs harnais, qui leurs haches, qui leurs ustensiles de cuisine, et viennent se grouper autour du nouvel arrivant.
Papa, prenant alors la parole en francais, leur demanda de quelle contrée ils étaient.
Ils parurent profondément affectés, en entendant converser en leur langue et une voix, sortant du groupe, répondit avec émotion :
— Du beau Canada, monsieur. Et vous?
La méme réponse fut recue avec un apre cri de plaisir. Aussitot un feu roulant de questions se croisa ; et chaque réponse était accueillie par une salve enthousiaste, car — chose étrange — plusieurs d’entre ces expatriés étaient des censitaires de seigneuries appartenant a notre oncle, et pendant une longue heure, en dépit de la pluie, cette douce conversation se prolongea.
Le lendemain, je voulus leur faire visite.
En approchant de leur tente, nous entendimes le son d’un violon. Je m’assis sur un arbre mort pour écouter ce que l’on jouait. Le violoniste accompagnait ‘‘ Vive la Canadienne,’’ et mon coeur pris a
pal tii Sl aed eS oS i a ae ;
err
limproviste par ce refrain de la patrie lointaine, ne put maitriser son émotion. Je me retournai vers mon pére qui, lui aussi, était tout en larmes.
Le soir, deux de ces messieurs vinrent nous voir, et je ne puis vous dire combien je fus récomfortée par cette politesse exquise qui est le signe caractéristique de la race Canadienne-Francaise. Leur courtoisie faisait tellement contraste avec les mceurs et les allures des mineurs de toutes classes sociales qui nous entouraient que je me persuadai 1a une fois pour toutes qu'il n’y a pas de gens an monde pour égaler le Canadien- Frangais. C’est vraiment le gentilhomme tel que l’a
révé la mére nature. ’’ —-
Comme cette simple et naive anecdote est tacontée ! Elle vaut 4 elle seule plus d’une longue page de maints auteurs en vogue et, pour en rencontrer de semblables, moi qui suis le type du paresseux, j’empilerais volontiers in-folios sur infolios. Ces petits coins de patrie que l’on découvre de temps a autre dans leurs récits, font raffoler des voyageurs, et n’avais-je pas raison de vous dire, il y a un instant :
— Rien n’est si doux que de chevaucher en pantoufles et en robe de chambre, a la suite du premier livre de voyages venu.
Malgré tout ce charme, il me faut pourtant quitter les notes de madame Campbell pour vous entretenir d’un livre bon et honnéte, deux qualités assez rares,— lorsqu’il s’agit d’écrire histoire, méme lorsqu’elle remonte a cent cinquante ans,