LES SOURCES
Parmi les publications récentes © M. Edwin Tross, la plus importante pour nous est, à mon avis, l'ouvrage que M. Harrisse intitule modestement : ‘€ Notes pour servir à l’histoire, à la bibliographie et à la cartographie de la Nouvelle France et des pays adjacents.” Embrassant la période de 1545 à 1700, et imprimé à grands frais sur papier vergé, vélin et de Hollande, cet ouvrage, tout en nous permettant de remonter et de nous renseigner aux meilleures sources de nos annales, renferme en outre beaucoup de pièces inédites de la plus haute valeur.
En les feuilletant, vous y rencontrerez une série de documents sur Francoys de la Roque, sieur de Roberval ; vous y lirez «vec le plus vif intérêt un mémoire de du Luth, ainsi qu’une lettre de Joliet, où il raconte dans le style le plus naïf : le plus touchant comment ‘‘ estant prest de débarquer au Mont Royal
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son canot tourna et perdit déux hommes, sa cassette où estait tous ses papiers et son journal avec quelques cartes de ces paiis si éloignez ; ’’ vous vous arrêterez sur une dépêche de Henri de Tonty que M. Harrisse avoue ingénuement avoir ‘‘ eu grand peine à déchiffrer, car elle porte les traces de la main de fer ?” qui remplaçait celle que le chevalier avait perdu au siége de Messine. Inutile d’ajouter que cet autographe de M. de Tonty, tout plein d’italianismes, est une pièce des plus originales.
Ces ‘‘ notes” de M. Henry Harrisse sont précédées d’une savante introduction — les Sources — où l’auteur, tout en s’occupant de nous, traite en maître l’historique complet des archives de France.
On y trouve les plus curieuses révélations, les plus douloureuses surprises, et, en parcourant cette intéressante étude — véritable modèle du genre — nous apprenons que soixante portefeuilles des administrations Séguier et de Brienne sont aujourd’hui au Musée britannique ; que la correspondance diplomatique de Mazarin — M. Harrisse a oublié de mentionner une partie des dépêches de Frontenac — et ‘ le manuscrit d’une histoire quasi-officielle de la marine française de 1669 à 700, rédigée sous le ministére de M. de Pontchartrain, ’ ont trouvé refuge dans la bibliothèque impériale de St. Pétersbourg.
Ces pénibles aveux démontrent une incurie si profonde de la part de l’administration française, qu’elle serait à peine croyable, si l’auteur ne nous
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assurait lui-même que ces précieux documents quittèrent la France, ‘en conséquence d’achats faits par Pierre Dubrowski, secrétaire de l'ambassade russe à Paris, qui achetait de toutes mains et qui augmenta ensuite sa collection, en se procurant, lors du sac de la Bastille, des centaines de liasses encore maculées de boue, ?”” et profita du vol commis en 1781 à l’abbaye de St.Germaindes-Prés pour acheter tout ce qu’on venait lui proposer.
Mais là ne s'arrêtent pas les confidences de M. Harrisse. Il vous dira encore qu’une partie des archives administratives de Henri de Bourbon, prince de Condé, et du maréchal duc de Montmorency, tous deux vice-rois de la Nouvelle-France, appartient aujourd’hui à la collection privée du duc d’Aumale ; que les lettres de ‘‘ Pierre Voyer d’Argenson, qui nous a gouvernés de 1658 à 1661 ’’ ont été brûlées en 1871 à la bibliothèque du Louvre ; que celles de M. de Montmagny sent aux archives nationales ; que ‘ l'original des divers traités passés entre la France et les nations iroquoises ’” sous M. le marquis de Tracy, appartient au fonds Baluze, et que ‘‘ les dépêches de Louis d’Aïlleboust de Coulonge (1648-1651-7), des Lausons (1651-1656), du marquis de Tracy (1665-
1667), et de M. de Courcelles (1668-1672) n’ont pu être retrouvées. ??
Tout en constatant ce qui nous reste et ce qui est à jamais perdu, M. Harrisse esquisse à large, traits l’histoire des archives, et je m'’attacherai spéciale-
ment à vous analyser ce qu’il dit de celles qui nous touchent de près.
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tel ‘ En juin 1776, écrit-il, on créa le dépôt des al papiers publics et chartes des colonies, qui avait son at origine dans celui installé à Rochefort en 1765, lorsque le comte de Choiseul, à la veille de perdre la Nouvelle France et la Louisiane, y avait fait transporter tous les papiers rapportés du Canada, des Isles
Royales et de St. Jean. ”” (1)
(1) C'était le duc de Choiseul qui faisait écrire à Louis XV :
— La Corse peut suppléer merveilleusement à la colonie du Canada ; car, sauf les pelleteries, nous y pouvons trouver tout ce qui nous arrivait de ce pays.”
A propos du duc de Choiseul, je retrouve le curieux passage suivant copié textuellement dans un manuscrit inédit que j'ai acheté à la vente d’Estimauville.
L'auteur est un jeune officier du genie, — peut-être un des membres de la famille canadienne d’Estimauville, — qui voyage
de Maizières à Paris, en compagnie d’un agent du duc qui lui . fait les révélations suivantes, La scène se passe vers la fin de $ l’année 1774. © — 4 M. de Choiseul, said he to me, would never have consented t to give up Canada to the English, at the peace of 1763, had he P not based the secession and consequently the loss to the crown P of Great Britain of her North American colonies, on that cession. d That minister had every where some confident agent or spies, if E you please, from whom he received the most correct informations, m not only about the political state of every cabinet, but also on the th prevalent opinions of the people in every country in regard to pu co
their rulers. He knew therefore perfectly well that in several british colonies in North America, and specially in new England, the
inhabitants entertained a most inveterate hatred against the he british Government. They were most of all descendants of those fierce republicans who had been compelled to seek refuge 2gainst political and religious prosecutions on the American shores, and to exchange their native soil and rich possessions against the toils, dangers and privations attending a new settlement amongst interminable forests. The feelings of revenge and of hatred thus created in the hearth of those primary exiles had been transmitted from generation to generation. The duke, in short, was convinced that they would avail themselves, of the first opportunity that would present itself to shake off so galling a
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» 11Oney nor Promises, and thus kept fanning the rising flame. On uke was no i en state of politics in England, The Ministry was not very popular l ublic opinion
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sion of the latter, which he i as not worth the keeping. He orésaw that, in the pride of such an aCquisition, the attent: iti
would be greatly taken up in adopting Measures for SéCuring its Possession, one of which would
its colonial forces and thereby Weakening that portion of them remaining in the old colonies Î
Besides, by thus dividing that S intrigues would be less liable to observa.
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destinée à la copie, à la conservation, et à la publication de documents de la plus haute importance pour nous, et qui tous les jours vont se perdant, au grand détriment de l’histoire du passé.
— ‘ On les négligea à un tel point, dit M. Harrisse, qu’en 1793 un poste de garde national se trouvait établi dans l'édifice même où avaient été déposées les archives. Il est de tradition que pendant cinq semaines de l’hiver rigoureux de cette année ces précieux documents servirent à alimenter le poêle des soldats. Sous le Directoire et l’Empire, personne ne semble s'être occupé des archives de la marine. Désorganisées, mêlées, elles restèrent à Versailles dans la plus grande confusion jusqu’en 1815. Cette fois ce fut un employé supérieur qui leur porta un coup funeste. Voulant trouver dans le bâtiment même un logement pour son sécretaire, il fit choix des salles appropriées aux documents des colonies, et ne sachant où mettre les nombreux cartons qu’il n’hésitait pas à déplacer, ce fonctionnaire procéda à ce que dans le langage des bureaux on appelle ‘‘ un triage, ’’ garda autant de papiers que les espaces dont il ne voulait pas en pouvaient contenir, et envoya le reste aux épiciers de Versailles. Encouragé sans doute par cet exemple, un autre employé en 1830 livrait les archive, au pillage, et vendait au poids — à son profit — des liasses entières dont quelques-unes furent rachetées au prix de quinze centimes le document, par des amateurs d’autographes dont elles enrichissent encore les collections. De fréquents triages, les intempéries des
saisons et l’état de délabrement du local finissaient l’œuvre de ce mandataire infidèle, à tel point qu’en 1832 le directeur du dépôt de Versailles écrivait :
‘€ Les papiers de l'étage supérieur de l'hôtel des archives sont inondés, et l’averse de la nuit dernière a complètement perdu une vingtaine de cartons remplis de pièces utiles et déjà classées.”?
Délogés constamment, portés de l’hôtel de la rue de la surintendance, à l'édifice de la rue royale ‘ où ils furent relégués pêle-mêle dans un grenier obscur,’ puis de là au Palais Royal, puis au Louvre, puis finalement au ministère de la marine, ‘‘ les documents se rapportant à la Nouvelle-France et à la Louisiane, depuis la découverte de ces pays jusqu’au commencement du XVIIIe siècle, sont contenus dans sept volumes dont le classement et la reliure remontent à Moreau de St. Méry. A ces volumes viennent s’ajouter seize cartons remplis de pièces diverses non cataloguées, et réunis sous la rubrique d’Acadie et de Canada . . . une série de magnifiques registres commencés par Colbert en 1669, contenant les minutes de la correspondance de Louis XIV et du ministre de la marine avec les gouverneurs et intendants des colonies . . . enfin une collection considérable de lois coloniales inédites et de dossiers du personnel des colonies.”
Quelques-uns de ces documents ne sont plus que des résumés et dans certains cas cités par M. Harrisse ‘ des lettres et des dépêches de Talon et du comte de Frontenac, ainsi que la rubrique de certaines cartes
géographiques, prouvent qu’à une certaine époque toute la correspondance et les mémoires qui l’accomgnaient ont dû se trouver en originaux dans les archives de la marine, mais que ces précieux documents ont disparu. Beaucoup, constate-t-il, ont été détruits par suite des déprédations signalées ; mais il doit s’en trouver encore dans des collections particulières, ”’ et la bibliothèque du parlement du Canada est aujourd’hui seule propriétaire de trois documents cartographiques d’un prix inestimable.(1)
Enlevés aux ‘‘ grandes archives ”’ où ils étaient encore en 1856, les originaux de ces trois précieuses études n’y sont jamais revenus. Du moins c’est ce qu’assure M. Harrisse qui, en visitant minutieusement le No. 17 de la rue de l’Université, a su se consoler de cette perte en y retrouvant vingt-trois portefeuilles ‘ remplis de cartes gravées et manuscrites, de portulans et d’épures se rapportant exclusivement à l'Amérique septentrionale. ’” .La chance a pouisuivi l’heureux bibliophile, et non seulement il a eu le plaisir de feuilleter dans cette section ‘‘ les pièces qui ont trait aux découvertes de Cavalier de la Salle, au voyage de Louis Jolliet au Labrador en 1694, aux
{1) C:s trois documents relevés par M. Harrisse sont : I. La carte du Lac Ontario et du pays que Messrs. Dolier et Gallinée, missionnaires de St. Sulpice, ont parcouru (1670); II. Carte de la Louisiane ou des Voyages du Sr. de la Salle et des pays qu’il a découverts, depuis la Nouvelle-France jusqu’au Golfe Mexique, les années 1679-80 81 et 82 par Jean Baptiste Louis Franquelin. l'an 1684, Paris; III. Carte de l’Amérique septentrionale dressée par Raudin, l’ingénieur et l’obligé du comte de Frontenac.
premières explorations sur le Haut Missouri en 1724 par Bourgmont, et à celles dans l’extrême Ouest par Le Gardeur en 1728 et les Varennes de la Vérandrye, de 1731 à 1742 ; ’’ mais il a pu étudier aussi dans la. bibliothèque du dépôt ‘‘ grand nombre d'albums de cartes, dont quatre contenant les documents cartographiques les plus importants pour l’histoire de la Nouvelle France et des pays adjacents. ?”
Ces divers renseignements que M. Harrisse a eu l’art et la science de grouper dans une introduction de trente-trois pages, ne sont-ils pas précieux pour ceux qui s'occupent d'histoire dans notre pays, et n’ai-je pas raison de vous en faire part, en insistant aussi longuement sur les recherches et les découvertes de l’auteur ?
Là pourtant ne se bornent pas les indications de l’honnèête bibliophile.
‘€ C’est dans la section de la bibliothèque nationale de Paris, parmi les collections encore désignées sous le; noms des amateurs qui les avaient formées sous Louis XIV et Louis XV, telles que les fonds Bethune, Baluze, Colbert, Clérambaut, Dupuy, Fontette, Harly, que les chercheurs ont trouvé et trouvent encore les documents les plus importants sur les premiers temps de l’histoire du Canada. . . Avec leur aide, celui des archives du dépôt des cartes de la marine et de quelques collections privées, on pourrait combler les lacunes les plus importantes et reconstruire au moins l’histoire de la découverte et de la colonisation de la vallée du Mississipi et de l’exploration de l'Ouest
jusqu'aux montagnes rocheuses par les Français. On aurait ainsi une histoire documentaire parfaitement inédite. (1)
‘ En explorant avec persévérance l’ancien fonds français et son supplément, vastes receptacles où sont venus aboutir les manuscrits séparés et des collections entières dont l’administration n’a pas pensé devoir conserver l'autonomie, on est certain de découvrir des documents aujourd’hui complètement oubliés qui ne peuvent manquer d’éclairer d’un jour nouveau les origines des colonies françaises dans l’ Amérique Septentrionale. ??
{1) On sait que les 36 volumes in-folio copiés à Paris par ordre du parlement du Bas-Canada, ‘‘ n’embrassent pas l ‘histoire des découvertes que le ministre français s'était réservée. ?
M. Harrisse divise ainsi les matières de cette toire documentaire qui ne saurait être mieux écrite que par lui :
Dollier de Casson et Galli- Découvertes des lacs et du née, Jolliet et Marquette, Ca- Mississipi. valier de la Salle, Henri de Tonty, Joutel, Hennepin, Mem-
bré.
D. Graysolon Du L'hut.
La Motte-Cadillac.
Etablissement de Détroit et des lacs Huron, Erié et Michigan.
le Mississipi au Canada, savoir :
Natchitoches, Chicachas, Natchez, Fort Rosalie, Fort Duquesne, Pointe à la chevelure.
Bissot de Vincennes. Bourgmont. Juchereau de St. Denis.
Colonisation de la Louisiane et des rives du golfe du Mexi- D'Iberville, Tonty, Bienvilque depuis les Florides jus- ] le, Penicaut, qu’au Texas.
Postes intermédiaires reliant
Hélas ! ces lignes, M. Henry Harrisse les écrivait à Paris, la nuit, pendant le siége, sous la courbe des obus prussiens. Combien de ces documents qui se perdaient même en temps de paix, — à preuve les papiers relatifs à la fondation et à l’histoire de Montréal qui, sous Louis Philippe, étaient encore à l’hôtel de Soubise, et sont disparus depuis — combien de ces documents ont été emportés et anéantis dans les tourbillons du bombardement et des luttes populaires ?
Pour quelques-uns, les Sources de M. Harrisse sont les seuls indices de leur existence antérieure, et chaque page de la savante introduction que je viens de vous analyser ne semble-t-elle pas murmurer à l'oreille du chercheur la triste pensée de l’auteur latin :
— Habent sua fata hibell.