‹ Choses et autres [microforme]Chapitre 29 sur 42 · RE NS RAT · texte numérisé non relu

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pages charmantes qui montrent sous son véritable jour le talent de M. Legendre et, pour vous en convaincre, je n’aurai qu’à vous lire ce passage humoristique où il fait le portrait de mademoiselle Ernestine Moulins et touche délicatement à l’une des plaies de notre système d’éducation.

— ‘‘ Elle ignorait, dit-il, la géométrie et les logarithmes. Le système planétaire avait beaucoup de secrets pour elle, et la rose syllogistique ne lui avait jamais fait part de ses âcres parfums. Ses maîtresses avaient même poussé la cruauté jusqu’à lui refuser les douceurs dela physique, de la chimie et du calcul différentiel et intégral. En revanche, elle savait très-bien sa langue et possédait à un certain degré de perfection quelques langues étrangères. Elle redigeait parfaitement une lettre, et savait faire cuire un saucisson. Elle dessinait bien, chantait joliment et jouait agréablement du piano. Elle pouvait aussi, sans consulter ses auteurs, faire proprement une reprise et coudre solidement un bouton. ”?

Une jolie page aussi est celle ou Gustave Laurens, ‘se laissant aller à son inspiration, transcrit à sa manière le thème splendide de Schubert, intitulé —

66 Plaintes de la jeune fille”?

— ‘ D'abord ce fut une mélodie triste et faible, comme les larmes d’un cœur brisé ; puis, l’une après l’autre, des voix se firent entendre qui vinrent se mêler à ce chant suave, pleurant comme le vent du soir dans les feuilles. Peu à peu, les gémissements s’accentuërent, la source des larmes trop gonflée éclata en

sanglots ; l'instrument pleura par toutes ses cordes, et chaque accord fut comme le cri d’un cœur qui se dissout.”?

‘ Gustave transfiguré semblait avoir perdu tout sentiment extérieur ; il laissait courir ses doigts sur le clavier comme s’il eût obéi à un soufle surnaturel. ?”

En lisant ces lignes, on ne peut s’empêcher de reconnaître sous la phrase de l'écrivain l'inspiration de

l'artiste, et chacun sait si M. Legendre à su mériter ce titre.

Peu serrée, dès les débuts de Saëre et Scalpel, et entravée peut-être pdr les longues discussions philosophiques de Maximus Crépin, l'intrigue se précipite vers la fin du roman. C’est en ce moment que les derniers chapitres appellent à leur secours tout l’attirail de Ponson et que l’on voit intervenir les couloirs sombres, les cavernes mystérieuses et cet inévitable coup de poignard sans cesse détourné et qui, depuis tantôt 92 ans, trône majestueusement sur le roman à feuilleton. Il fait frayeur de voir alors comme la plupart des personnages de Saôre et Scalpel s'en donnent à cœur joie, chacun dans sa spécialité. Giacomo Petrini de faux-monayeur devient assassin : le bonhomme Maximus Crépin, de fat et médiocrement bête qu’il était, finit par l’être tout à fait, lorsqu'il soupçonne Laurens d’être l’auteur des malheurs qui tombent sur son château; le marquis Beppo qui boit royalement dès les débuts du roman, se grise comme vingt cuirassiers vers la fin de l’œuvre de M. Legendre; Gille

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Peyron, malgré tout le mal qu’il s’est donné pour surcharger et faire ployer sa conscience, est convaincu de bigamie, grâce aux efforts du père Chagru qui a sagement abandonné ses rêves de piraterie ; et au milieu de tout cela apparaît rapidement la figure grave d’un magistrat flanqué d’un agent de police qui s'appelle M. Kobus, tout comme certaines gens de robe d’Erkman-Chatrian.

En écrivant ‘ Sabre et Scalpel, M. Legendre s’est trop appesanti sur le côté mauvais de la nature humaine. S'il avait eu à traiter une époque de malaise et de crime, comme celle de Cambray, ou comme celle de ces voleurs qui, un peu après le commencement de ce siècle, dévalisaient nos églises, fondaient en lingots nos vases sacrés et dépistaient tous les capitaines de milice de la côte, j'aurais compris ce déploiement de noirceurs, de mots de passe et de bandits. Mais pour décrire la vie paisible d’un de nos bourgeois canadiens, pour raconter les amours de cette pupille qui, ‘‘sans consulter ses auteurs, sait faire proprement une reprise et coudre solidement un bouton,’’ chacun conviendra que ces grottes du Pic-Bleu, hantées par ces it ‘ à l’œil fauve, sont des hors-d’œuvre. Not: vire, nos légendes, nos mœurs, notre lan- ! 110$ campagnes prêtent trop aux études de l..servateur pour ne pas fournir à M. Legenure quelque chose de plus original et de plus national dans la forme que ‘“ Sabre et Scalpel,'' et, malgré les bonnes pages que renferment ce roman, je suis forcé d’avouer que le talent de l’auteur ne s’y est par

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déployé avec ces larges aîles qu'il sait prendre quelquefois pour aborder la chronique et la poésie.

Dans la chronique M. Legendre a su mettre à profit ses meilleures qualités d'écrivain. D'une plume facile et élégante, qui sait courir légèrement sur les petites joies, les petits défauts et les petites contrariétés d’au jour le jour, il a signé des pages ravissantes qu’il me fait peine de savoir éparpillées au milieu des liasses de nos journaux. L’une d’entre’ elles, qui me tombe sous la main, mériterait d’être éditée une fois l’an. C’est celle qui s'adresse à ces

folliculaires qui, à certaines heures, s’épongent le front

et gémissent ce soupir devant l’abonné qui attend :

— La politique chôme ; le pays est tranquille ; il n'y a pas de sujet d'articles aujourd’hui.

— ‘“ Des sujets ! répond vertement M. Legendre, mais c’est quand le parlement chôme, quand le pays est en repos que les sujets doivent abonder. N’y at-il que la politique et tous ses rouages qui intéressent un pays ?

‘ Et les arts, et l’agriculture, et la science mise au niveau de tous, et l'éducation, et la religion, et la vie enfin? Pourquoi donc êtes-vous faits, Ô journalistes, si ce n’est pas pour tout cela.

‘ Allez dans cet atelier où végète un grand talent, peut-être un génie prêt à succomber. Combattez à ses côtés le sort qui le menace ; soufflez à son oreille de ces paroles qui retrempent le courage et remontent le cœur. Un coup d’épaule à cet

homme qui tombe ; une chaude poignée de main à cette jeunesse que le doute de soi-même commence à envahir. kRallumez cette noble étincelle qui menace de s’éteindre dans les ténèbres de son isolement.

‘6 Otez votre gant musqué, entrez dans ces chaumières où le cœur est bon, mais la tête inculte. A celui-ci qui vo‘t la moisson diminuer chaque année, dites-lui qu’il taut des engrais et qu’il alterne ses semences. A celui-là, qui perd tout son bétail, diteslui que ses écuries sont trop chaudes, qu’elles manquent de ventilation ; avertissez-le qu’il jette toujours l’eau dans l’auge, sans en nettoyer le fond où le liquide pompe les miasmes et croupit de l'automne au printemps. Que si c’est en été, ses pâturages n’ont pas assez d'ombre, ou que l’eau y est malsaine. A cet autre qui voit sa terre se couvrir d’hypothèques comme d’une lèpre, dites-lui que ses filles portent moins de soie et de velours, que ses gars s’abstiennent des bottes fines, des breloques dorées et du chapeau de castor.

‘ Frappez chez l’ouvrier ; montrez-lui les progrès de la mécanique ; faites-lui des calculs simples, il n’y a rien comme les chiffres, quand on n’en abuse pas. Indiquez-lui des expériences faciles à faire. Au lieu de bigarrer votre journal de chevelures restaurées par le zylobalsamum, de crinolines et de rateliers, gravezlui des modèles de machines simples et peu coûteuses. Il y en a qui ignorent encore la puissance du treuil et de la poulie, ou qui s’imaginent que ces simples choses s’achètent au poids de l’or. Tant de choses

enfin que vous pouvez lui faire connaître ! Je ne suis pas journaliste, moi, et ne suis pas censé être au fait de tout cela.

‘6 Allez, et voici votre beau rôle, allez à toutes les portes ; du pauvre au riche, de l’ignorant au savant, du serviteur au maître. Dites à ceux-ci qu'ils craignent; à ceux-là qu'ils espèrent; à tous qu’ils s’aiment et s’entr’aident. ??

La leçon est méritée n'est-ce pas? mais jusqu’à présent elle n’a guère profité à ure presse qui non seulement manque d'articles, mais manque aussi de dignité, au point de faire l’étonnement de tout euro-

péen que le hasard fait tomber sur un de nos journaux.

Une seconde citation donnera une idée complète de la meilleure manière de M. Legendre, et plus d’un écrivain de renom s’honorerait de signer les pages suivantes intitulées ‘‘ la campagne. ??

‘“ Avez-vous été élevé à la campagne, ou tout au moins, y avez-vous passé une partie de votre enfance?

‘€ Tant mieux, vous me comprendrez.

‘€ Etes-vous l’enfant des cités, dont les premières années se sont passées entre une bonne et un morceau de sucre candi; dont les promenades se sont faites à l’ombre d’un toit roulant et dont les mains gantées n’ont jamais bruni sous la pluie et le soleil ?

‘€ Lisez-moi, si vous voulez; mais je ne promets pas de vous amuser, encore moins de vous attendrir.

‘6 J'y suis allé l’autre jour à cette campagne, un peu, pas longtemps, trente-six heures au plus. Un

petit point dans mon existence, une goutte d’eau douce dans mon océan.

‘ Il faut dire toute fois que, comme l’astronome qui fait sortir un monde de l’une de ces petites étincelles qui scintillent au firmament ; comme le savant qui se crée tout un peuple dans une goutte de rosée, j'ai étudié ce point, j'ai analysé cette goutte, non pas avec le télescope et la lentille, mais avec quelque chose de bien plus puissant, de bien plus infaillible, avec le souvenir du cœur.

‘€ N’allez pas croire que j’ai fait une de ces excursions rares, extraordinaires, impossibles, telles qu’on en fait dans ies l.yres à sensation, où les heures comptent des jours et les jours des années.

‘6 Point.

‘€ Te suis parti tout uniment en voiture, et je crois même que le cheval boîtait d’un pied.

‘€ En sortant des murs, je me suis senti pl' s léger. Il faisait une journée splendide ; un de ces soleils qui font bailler la ville et sourire la campagne.

‘ À mesure que nous avancions, je me sentais entrer dans la poitrine de ces bonnes bouffées d’un air dont je reconnaissais la saveur ; j’aspirais avec délices de ces brises parfumées qui contiennent dans chacun de leurs atômes tout un monde de souvenirs.

‘6 Enfin nous sommes arrivés.

Une maison dont un architecte rougirait, maïs qui

vous fait plaisir à voir; un véritable chemin, sans

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pavés ni pierre broyée et avec des ornières très-sensibles ; une barrière qui s'ouvre en glissant ; des arbres par-ci par-là, plantés sans symétrie et aux troncs desquels la nature a travaillé toute seule; des granges bâties à la chaux, avec des portes rouges ; un ruisseau avec une planche jetée en travers, qui court au milieu d’un jardin où les fleurs et les choux vivent côte à côte et en bonne intelligence ; une basse-cour qui s'étend un peu partout, vu l’indiscrétion des canards et des poules; un cheval à l’air pensif et une hanche au repos, chassant les mouches par tous les moyens connus de sa race ; enfin une vache qui rumine tranquillement la feuille de chou qu’elle a dérobée pardessus la clôture trop basse du jardin.

‘€ Prenez tout cela; groupez-le au hazard, sans suite, sans rime, comme vous voudrez ; mettez que la grange soit sur le chemin et la maison par derrière ; faites le cheval blanc et la vache caille ; enfin, arrangez ce petit tableau comme vous l’entendrez ; c’est toujours le même fond, et, pour celui qui a vu toutes ces choses étant enfant, étant jeune homme, elles vont droit au cœur.

‘6 Habit bas et sans cravate, j'ai couru, regardé partout, je me suis couché sous chaque ombrage, j'ai

mouillé mes mains et mes pieds dans chaque flaque d’eau.

‘6 Je suis descendu échelon par échelon du faîte de mes trente ans, et je me suis trouvé transporté, sans presque m'en apercevoir, au bon temps d’autre-

fois où la vie était une rose dont les épines ne se

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