LÉGENDE CATHOLIQUE
Un soir — l’époque moderne allait bientôt commener — un homme, le corps brisé par les fatigues d’une vie de trente-trois années de souffrances et d’apostolat, l’âme meurtrie .par la méchanceté et par l'ingratitude des siens, s'était réfugié au fond d’une grotte du jardin des Oliviers. Là, le front |
couché dans la poussière, les mains jointes sur ses
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genoux, il laissait tomber, au milieu de la solitude et de l’abandon qui l’enveloppaient, des paroles de prières et de sanglots. Dès l'instant où sa tunique blanche avait frôlé les parois de ce réduit, les prophéties d’autrefois allaient avoir leur dénouement ; car, il était écrit que l'âme. de cet homme serait triste jusqu’à la mort, et cette nuit, qui s’étendait si calme, si belle, si silencieuse sous le ciel de la Judée, ne devait plus être appelée, dans la suite des temps, que la nuit de l’agonie.
Quelles pouvaient donc être les sombres et poignantes pensées qui faisaient alors perler de froides sueurs sur le visage du Fils de Dieu ?
Pourquoi ce perpétuel voile de tristesse — qu’une main d’en haut était venue poser sur la face du Sauveur, dès sa sortie de la crèche de Bethléem — était-il encore là, planant au-dessus de sa tête sacrée, maintenant que l’instant suprême approchait ?
‘Les peuples de Galilée l’ont vu pleurer, écrivait Donoso Cortès, la famille de Lazare l’a vu pleurer, Jérusalem l’a vu inondé deses larmes. Tous, tous ont vu des larmes dans ses yeux : qui a vu le rire sur ses lèvres ? Et que voyaient ces yeux troublés devant qui étaient toutes choses, celles du passé, celles du présent, celles de l’avenir ?
‘€ Voyaient-ils le genre humain naviguant sur une mer calme et heureuse ? Non, non! Ils voyaient
solitude roles de tunique luit, les dénouede cet te nuit, use sous ée, dans
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Jérusalem tombant sur Dieu, les Romains tombant sur Jérusalem, le protestantisme tombant sur l’Eglise, les révolutions allaitées par le protestantisme tombant sur les sociétés, les socialistes tombant sur les civilisations, et le Dieu terrible, le Dieu de justice tombant sur tous. ?”
Ce soir là donc, où tout s’était donné la main pour le trahir, le renier, le crucifier, l’immense flot de larmes échappé de ses paupières s’était mis à refluer violemment vers sa source, fouetté et refoulé par la main de son Père. Partout où ses yeux rougis voulaient se reposer, ils n’entrevoyaient dans la pénombre de la grotte que cyniques ambitions, haines atroces, dissimulations perfides, amitiés menteuses, crimes incroyables entassés ::u milieu de débris de sceptres, de fragments de trésors, de lambeaux de miîtres, de tronçons d’épées. L’horrible vision, soutenue par la main de fer de l’athéisme, du blasphême, de la malhonnêteté, de la débauche, du parjure, de l’amour vendu, allait se déroulant lentement devant ce cœur défaillant, et déjà un long cri d’angoisse s'était échappé des lèvres du Fils de Dieu, lorsque soudain tout disparut, pour faire place à quelque chose de plus horrible et de plus satanique.
Ces hommes qu'il était venu sauver, ces hommes
pour qui il venait de commencer à se sacrifier, ces
hommes à qui il allait léguer la goutte la plus pure de son sang divin — l’église catholique, apostolique et romaine — se pressaient les uns contre les autres, s’excitaient de la voix, s'encourageaient mutrellement, puis, se divisant par groupes, se ruaient sous le nom de démagogues, de libres penseurs, de révolutionnaires, de socialistes, de tolérants, contre cette ‘ernière trace du Sauveur laissée à la terre pour l’engager à se souvenir du ciel, et essayaient de la faire disparaître, en la foulant sous leurs pieds. L'église militante se mit alors à défiler majestueusement devant l’Agonisant. La poussière de ses autels que l’on martelait sans relâche, se prit à jaillir jusque sur le rebord de sa robe, et les figures de ses ministres, des Papes ses successeurs, pauvres, méprisés, bafoués, errants comme le Maître, vinrent se refléter dans la prunelle du regard divin, si morne et pourtant si résigné.
C'était Pierre — qui dormait à quelques pas de là — Pierre chassé de Rome par l’empereur Claude,
traqué comme une bête fauve, et crucifié, la tête en bas.
Derrière lui, marchaient Anaclet exilé par Dioclétien, puis Clément I proscrit par Trajan et mourant privé de tout secours dans la ville déserte de Chersonèse : Corneille enlevé du Saint-Siége par ordre de l’empereur Gallus et martyrisé loin de Rome : Luce I exilé par Valérien et Gallien: Libère emprisonné dans la Thrace par l’empereur Constance : Jean I attiré sous de faux prétextes à Ravenne
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par le roi Théodoric et n’y trouvant que la mort au fond d’un cachot : Agapet I forcé d’aller mourir à Constantinople par le roi Théodore : Silvère refusant de condamner le concile de Chalcédoine, envoyé par l’empereur Justinien à Patare en Lycie, puis à l’île de Palmaria, pour y périr de faim et de misère : Vigile exilé sept ans par le même empereur et expirant à Syracuse : Martin I chassé par Constant IT, bafcué en route, jeté sur un navire, promené pendant quinze mois de rivages en rivages, d'îles en îles jusqu’à Constantinople où il reçoit toutes sortes d’ignominies, puis déporté secrètement dans la Chersonése Taurique où la mort vient le chercher au milieu de la plus affreuse des misères : Sergius I arrêté par Justinien IT : Grégoire III assiégé dans Rome par les iconoclastes : Etienne III obligé de se réfugier en France pour ne pas tomber entre les mains du farouche roi lombard, Astolfe : Etienne IV retenu prisonnier dans la basilique de Saint- Pierre même par le roi Didier: Léon III tout sanglant et tout maculé de boue, les yeux crevés, la langue arrachée, et subissant ces tortures au milieu de Rome, le centre de la catholicité.
Placée en tête-à-tête avec toutes ces horreurs et ces abominations, la face du Sauveur suait le sang. Une épouvantable terreur comprimait son âme ; il priait, mais pendant que ses lèvres bleuies et gonflées murmuraient des paroles de pardon pour tous ces crimes,
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l’implacable vision continuait à se dérouler sur les
parois de la grotte.
C'était Jean VIII couvert de chaînes, et mourant empoisonné. Puis à sa suite apparaissaient Etienne V fuyant devant une émeute et s’en allant mourir en France, où il était venu chercher refuge; Adrien III mourant en France comme Etienne V ; Etienne VI, étranglé dans sa prison par les ordres d’Adalbert, marquis de France ; Léon V, rendant l'âme dans un cachot ; Sergius IIT chassé de Rome par uae faction ; Jean XI périssant au fond d’une oubliette ; Benoit V fait prisonnier par Othon, empereur d'Allemagne, et terminant sa vie dans l'exil à Hambourg ; Jean XIII exilé à Capoue ; Benoit VI fait prisonnier, enfermé au château Saint- Ange et étranglé par l’anti-pape Boniface VII ; Jean XIV s'éteignant de faim, ei prison ; Jean XV, Grégoire V, Sylvestre II, ‘‘ le plus grand esprit du temps, ‘” dit M. Guizot; Benoit VIII, Grégoire VI, exilés du Saint-Siége ; Clément II fuyant le cachot qu'on lui préparait et allant mourir en Germanie ; Léon IX, fait prisonnier par les Normands ; Grégoire VII, toujours de l’aveu de Guizot, ‘‘ le plus grand des papes du moyen âge, ”’ assiégé dans Rome par Henri VI, empereur d'Allemagne et se réfugiant à Solerne pour s’y coucher dans la tombe ; Victor III élu dans l’exil ; Urbain II y passant une partie de son pontificat ; Pascal II prisonnier d’Henry V
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t mourant t Etienne mourir en e; Adrien "; Etienne es d’Adallant l’âme Rome par fond d’une ar Othon, a vie dans à Capoue ; Ateau Saint- VII ; Jean Jean XV, esprit du régoire VI, t le cachot Germanie ; s ; Grégoire plus grand Rome par réfugiant à Victor III e partie de "Henry V
d'Allemagne, trépassant d’épuisement et de douleurs à Bénévent ; Gélase II, pour éviter le même sort, quittant Rome et s’en venant mourir à Cluny ; Innocent II, Eugène IIT, Alexandre III, Luce III, Innocent III, Innocent IV, Alexandre IV, Urbain IV, Clément IV, Grégoire X, Nicolas III, Martin IV, Honorius IV, Nicholas IV, Céléstin V, Benoit XI, Urbain V, Grégoire XI s’acheminant tristement vers le sol de l’étranger, loin de cette chaire de Pierre qui leur avait été confiée en dépôt sacré ; Eugène IV n’échappart que par la fuite à la fureur des Romains qui l’avaient fait prisonnier ; Pie VII arraché du Vatican par Napoléon I ; Pie IX, chassé par la révolution, se réfugiant à Gaëte, puis retournant à Rome pour y souffrir et lutter bravement contre les ennemis de la Papauté et du Catholiet 00 CONNECT 0e AO LC SANTE
Longtemps, longtemps encore, l’affreux cauchemar passa et repassa devant le Sauveur attcrré : son âme ne pouvait encore s’habituer à une semblable ingratitude envers ceux qu’il avait marqués du sceau de son
héritage et de son apostolat. L’holocauste lui paraissait impossible ; il élevait les mains vers son père : il allait le supplier une seconde fois d’éloigner de lui la terrible coupe, lorsqu’un cri de sublime résignation s’échappa de sa poitrine :
— Mon père ! si ce calice ne peut passer sans que je le boive, que votre volonté soit faite !
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Le sacrifice était accepté : le monde venait d’être sauvé.
Seulement, depuis cette nuit lugubre de l’agonie, les larmes du Christ ont continué à suinter lentement sur les joues de chacun de ses successeurs.
En s’asseyant sur le trône de Saint-Pierre, chaque pape doit aller les puiser au fond du calice amer du jardin des Oliviers. Dès qu’il l’a porté à ses lèvres, il se fait une sourde rumeur parmi les hommes qui ont aidé à crucifier leur Dieu, Ivres de sang et de vertige, ils se précipitent en foule sur les murs du vatican, pour renverser d’un seul coup ce vase de la divine tribulation qui doit rester toujours là comme un éternel monument de leur déïcide. Mais écrasés aussi par une éternelle malédiction, leur rage restera toujours impuissante. Les larmes du Christ sont là pour protéger les portes de son Eglise, et toujours,
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LES LARMES DU CHRIST. 243 D on à elles feront trouver à ceux qui voudront s'élever contre elles, les gémonies sur les bords du Tibre, la roche tarpéïenne aux pieds du Capitole.
A l'étal de la marée, lorsque les matinées de juin deviennent chaudes et embaumées, vous auriez pu voir, au pied de l'escalier visqueux et verdâtre de la douane de Québec, un prêtre de taille moyenne, à l’œil noir, vif, au teint basané, aux épaules carrées, détacher de son organeau le câble qui r.tenait prisonnière une solide et jolie chaloupe
tinées de us auriez verdâtre de taille ané, aux le câble chaloupe
— comme on sait les construire dans l’île d'Orléans — pousser au large, puis, du vent plein les voiles, courir dans le baissant vers les côtes verdoyantes du Château-Richer.
Impassible, la maïn sur la barre, le chapeau légèrement incliné par la brise, ce hardi marin qui disparaissait ainsi petit à petit dans les profondeurs bleues de l'horizon, était l’abbé Laverdière qui, joyeux comme un écolier, s’en venait demander à sa paroisse natale une journée de repos nécessité par la nature aride et fatigante des importants travaux qu’il s'était imposés.
C'était là, dans ce ravissint village du Château- Richer, que Charles-Honorc Laverdière était né le 23 octobre 1826.
Elevé pieusement et humblement par une honnête famille de cultivateurs, il puisa de bonne heure, sous le chaume paternel, ces sentiments de modestie et d'énergie qui firent Fhonneur de sa vie.
Son cours classique fut rapide et brillant. Parmi ses camarades de classe, se trouvait M. l’abbé Verreault, et de cette époque date une vieille amitié qui, resserrée par les souvenirs de l’enfance et consolidée par les mêmes goûts historiques, n’a été brisée que par la mort.
Au sortir du collége, M. Laverdière se voua à l’état ecclésiastique, et le 3 octobre 1851, il était agenouillé aux pieds de Monseigneur Baillargeon qui, pour la première fois, conférait la dignité de la prêtrise.
Le jeune prêtre était arrivé à la réalisation du rêve de sa vie, et sa piété exemplaire, sa profonde science du cœur humain, ses connaissances théologiques, l’inaltérable douceur de son caractère, le désignaient d'avance comme une précieuse acquisition pour une maison d’éducation.
Le séminaire de Québec se l’agrégea, et pendant des années il fut successivement professeur de troisième, de seconde, de mathématiques, de vhysique, de chimie, de musique vocale et instrumentale, et plus tard professeur titulaire de la chaire d'histoire à l’Université Laval et conservateur de l’importante bibliothèque de cette institution.
C'était là, à travers les longues files où s’étalaient ses livres chéris qu’il faisait bon de voir l’abbé Laverdière, la soutane toute poussiéreuse, les mains tachetées d’encre, expliquer comment l’Université avait obtenu possession des Heures de Marie Stuart ; montrer ses collections d’incunables et faire toucher du doigt ses Alde, ses Estienne, ses Plantin et ses Elzévir.
Bibliophile, comme l’étaient Charles Nodier et Brunet, comme le sont encore Paul Lacroix, Edwin Tross et Harrisse, il n’y avait pas un coin de cette vaste salle qui ne fût connu de l’abbé. L’hôte le plus petit, le plus obscur, était choyé à l’égal des plus précieux in-folios, et la collection de brochures canadiennes recueillies par ses soins est peut-être unique en son genre. L’œil du maître rayonnait partout dans cet immense royaume de l'intelligence, et que de notes,
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L'ABBÉ LAVERDIË É LAVERDIÈRE, 247
de conseils, de renseignements précieux se sont éparpillés là, sur ce parquet, prodigués à pleines mains par ce modeste savant qui donnait sa science au premier venu avec la candeur et l’insouciance d’un enfant.
Nul mieux que l’abbé Laverdière, n'avait su se rendre maître des secrets de notre histoire — surtout depuis 1500 jusqu’à 1700 — et lui seul connaissait et emporte malheureusement avec lui une foule de choses curieuses sur cette époque reculée et si intéressante.
Ne refusant jamais un service, loyal, franc, délicat, d’une politesse exquise mais sans rafinerie, ayant toujours sur les lèvres une excuse pour ceux que l’on attaquait devant lui, l'abbé joignait à ces charmantes qualités un grand amour pour le travail, sous quelque forme qu’il vint à lui, musique, peinture, beaux-arts, lettres ou sciences.
Chez lui, le sentiment artistique était on ne peut plus développé.
La musique le jetait dans des ravissements ineffables, et combien de veilles n’a-t-il pas consacrées à éditer le ‘* Chansonnier des Colléges, ”” les cantiques à l’usage des maisons d'éducation, les trois éditions des chants liturgiques, la dernière édition du Graduel et du Vespéral, la Semaine Sainte, le Rituel Romain, et sa dernière œuvre, le Paroissien noté.
Pendant plusieurs années il professa le dessin au séminaire, et de mon temps, quelques-unes de ses compositions pleines de finesse et de délicatesse de
ton, servaient encore de modèles aux élèves. En architecture son goût était d’une grande sûreté, et plus d’une fois — pendant la récréation — il s’est amusé à modeler avec la pointe d’un couteau des petits navires ou des fouillis de sculpture pleins d'élégance et d'originalité.
Causeur aimable, d’une grande timidité avec les étrangers, mais doux, confiant et enjoué avec ses amis, l’abbé était, comme tous les savants, d’une incroyable distraction.
Un soir — c'était dans le temps où tout le monde était soupçonné d’être Placide Lépine — il y avait réunion chez un de nos hommes de lettres. La biographie de l’abbé Casgrain venait de paraître, et je ne me rappelle plus trop comment cela était, mais cet endiablé de Lépine avait trouvé le moyen de faire défiler pêle-mêle là-dedans M. Laverdière, le tombeau de Champlain et M. Stanislas Drapeau.
Ce malencontreux souvenir souleva de suite une longue dissertation de la part de l’abbé Laverdière, et peut-être aurait-elle duré longtemps, si elle n’eût été interrompue par une odeur trop accentuée pour être agréable.
Des perquisitions sévères furent ordonnées, séance tenante, et bientôt l’on découvrit que, tout en discutant, l'abbé avait allumé sa lanterne sourde, avec l'intention de regagner sa chambre, mais que, dans un magnifique mouvement oratoire, il l’avait gravement glissée dans la poche de son manteau, où depuis
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cinq minutes elle se donnait à cœur joie de petits airs de volcan incompris.
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L'abbé Laverdière écrivait difficilemeut, mais son style était d’une remarquable clarté et ses renseignements d’une exactitude à toute épreuve.
Un jour, il se mit en tête de retrouver la chapelle que Champlain avait bâtie et dédiée à Notre-Dame de Recouvrance. D'ailleurs, aucunes données précises ; mais, d’après l’abbé, les précieuses ruines devaient exister entre le presbytère et la cathédrale de Québec. Alors, prenant son compas et son crayon, il esquisse un plan de la ville, telle qu’elle était en 1634, plan perdu depuis longtemps, mais qu’il refit d’après les anciens actes de concession, et un beau matin, la soutane retroussée, le pic à la main, l’abbé Laverdière ouvrait bravement la tranchée en arrière de la cathédrale, faisant de droite, de gauche, voler roches et poussière, et répondant flegmatiquement à ceux qui riaient de lui :
— Le mur est là; il doit aller tomber près du maître-autel de la cathédrale.
Soudain le fer grince sur la pierre ; une étincelle jaillit, et l'abbé tout en sueur, passe sur son front un foulard à larges carreaux, et jette un regard de joie à ceux qui l’entouraient.
Notre - Dame de Recouvrance - venait d’être retrouvée !
LE ce
RER TT er
Cette patience à toute épreuve était indispensable à l’homme qui toute sa vie ne fit que des travaux de bénédictin.
En 1858, en collaboration avec les abbés Ferland, Plante et Bois, il surveilla l’impression des relations des Jésuites, trois tomes très-grands, in-8, à deux colonnes, qui contenaient toute la collection imprimée à Paris au commencement du XVIIe siècle, et devenue introuvable aujourd’hui.
Pour compléter cet immense travail que nous devons à l'esprit d'entreprise de M. Augustin Côté et à la patriotique intervention du curé de Maskinongé, l’abbé Laverdière le fit suivre d’une table synthétique, véritable chef-d'œuvre de précision et d’analyse.
Plus tard, lors de la mort de M. Ferland, le séminaire le pria d’éditer la seconde partie du cours d'histoire canadienne laissée inachevée par ce savant professeur, et comprenant les périodes de 1663 à 1759. Ce fut probablement ce travail qui lui suggéra l’idée de publier son ‘ Histoire du Canada à l’usage des maisons d'éducation, ’” ouvrage devenu classique aujourd’hui, et que M. l’abbé Cyrille Légaré apprécie en ces termes :
— Les évènements s’y développent avec clarté. Les faits y sont présentés, avec ces détails particuliers qui permettent de les retenir. Le style y sait unir la simplicité à la correction. M. Laverdière n’avait qu’un but en publiant cet abrégé : aider nos élèves à étudier nos annales. Il a fait plus, il a composé un
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livre qui attache le lecteur et lui procure le plaisir de rafraîchir sa mémoire, sans le condamner à l’aridité ordinaire à ce genre d’écrits.”?
Vers cette époque se place aussi la publication de différents opuscules sur la découverte du tombeau de Champlain, sur Notre-Dame de Recouvrance, ainsi qu'une brochure ‘à la mémoire du Père Enémond Massé, S. J., ’’ cette dernière en collaboration avec l’abbé Casgrain.
Il trouvait aussi le temps d'écrire dans Z’ Abeille, journal publié par les élèves du séminaire de Québec, et redigea au jour le jour — suivant l’ancienne tradition — la relation de ce qui se passait de plus remarquable sous ses yeux. Ce dernier travail est inédit. Il en est de même d’un catalogue complet des élèves qui ont étudié au grand et au petit séminaire, ainsi que quelques pages d’un nouvel ouvrage classique sur l’histoire du pays. |
Mais l’œuvre de toute sa vie, les deux grands ouvrages qui porteront à la postérité le nom de M. Laverdière, ce sont les ‘* Œuvres de Champlain ”” et le ‘6 Journal des Jésuites,”” ce complément indispensable des relations, maïs plus libre dans ses allures, comme le disait lui-même l'abbé. Fait en collaboration avec M. l'abbé Casgrain, ce dernier travail ‘ s'occupe naïvement à consigner jour par jour une foule de détails intimes qui pouvaient être utiles non-seulement aux membres de ia compagnie de Jésus, mais encore à tous ceux qui plus tard voudraient étudier à
fond notre histoire. Ces détails, peu importants alors, sont aujourd’hui d’un grand intérêt, à cause de la lumière qu’ils peuvent jeter sur ces époques reculées. ?” (1)
Cet ouvrage, édité avec un grand luxe typographique par M. Brousseau, est devenu rarissime aujourd’hui. Détruit par un incendie, à peine y en a-t-il quatre-vingts exemplaires en circulation, dont
cinquante appartiennent au gouvernement fédéral. ,
Les ‘* Œuvres de Champlain ?
même sort.
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Nul ne pourra redire toute la vigueur et la constance qu’il a fallu pour mener à bonne fin cette entreprise colossale. Dcpuis déjà six ans, M. Laverdière rêvait d'offrir au public une source historique qui menaçait de se tarir d’un jour à l’autre ; l’édition originale des ‘* Œuvres de Champlain ” se faisait de plus en plus rare, et l’on ne connaissait plus guère qu’un seul exemplaire du voyage de 1603, celui de la Bibliothèque impériale de Paris.
Ce rêve longtemps caressé devient tout à coup réalisable.
M. George Desbarats mettait à la disposition de l'Université ‘‘tout un matériel bien assorti de caractères antiques, avec le personnel nécessaire pour complèter l’œuvre. ??
L’impression commença, mais lentement, comme M. Laverdière aimait à faire toute chose.
(1) Préface du ‘‘ Journal des Jésuites, ”
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— Ne fallait-il pas éclaircir certains passages obscurs ?
— Or, ajoutait-il, beaucoup le sont devenus par le changement des circonstances et des temps. Rien de plus facile que de laisser passer inaperçues les difficultés de ce genre, continuait-il malicieusement : mais approfondissez la question. Il faut étudier les lieux, comparer les plans anciens et modernes, les concilier, les raccorder, recourir aux titres et aux documents primitifs ; et, après un travail d’un grand mois, vous n’avez à mettre au bas de la page qu’une toute petite demi-ligne.
Si même tout se fût terminé là ; mais dans cette demi-ligne, l’abbé découvrait tout - à - coup que tel mot rendait mieux l’idée que tel autre. Alors il courait à la cure soumettre . cas grave à l’abbé Casgrain, son collaborateur habituel, puis revenait prendre conseil de son assistant - bibliothécaire, M. Louis (Gauthier, et ne se décidait à raturer qu’apres avoir soupesé longuement le pour ou le contre. D’autres fois, c'était l'orthographe d’un v'°ux nom qui l’embarrassait. Vite de prendre son chapeau et d’aller frapper à la porte de son ami M. l’abbé Plante, ou mieux encore, si le cas l’exigeait, de se mettre bravement à remuer les antiques raperasses du greffe.
Pendant tout ce temps, M. Paul Dumas, le chef d'atelier, bayait aux corneilles, fumait d’interminables pipes, et demandait à tue-tête son ‘‘ bon à tirer. ”?
— Doucement, mon ami, doucement, disait alors d'un petit air tranquille, M. l'abbé Laverdière. Lorsque ‘* Champlain”? sera terminé, on ne me demandera pas compte du temps consacré à son impression, mais de l’exactitude et de la fidélité de mon travail.
Malgré ces lenteurs et ces minuties de bon bibliophile, le travail venait d’être heureusement terminé ; les clichés étaient à Ottawa, et le chefd'œuvre de la typographie canadienne allait être distribué aux souscripteurs, lorsque, dans une seule nuit, un désastreux incendie vint détruire le précieux travail et tous les ateliers de M. Desbarats.
Il était neuf heures du matin lorsque l’on vint apporter la dépêche qui faisait part à M. Laverdière de la terrible catastrophe.
Il la prit, la lut tranquillement ; puis, se tournant vers un ami qui était là :
— Ceci me cause un grand chagrin ; réellement M. Desbarats ne méritait pas une pareille épreuve.
— Et votre Champlain ? vos six années de travaux, reprit l’autre : est-ce que vous n’y songez plus ?
— Si, si, repartit l'abbé d’un air rêveur, jy songe bier: encore.
Puis après une pause :
— Tenez, mon ami, pour vous dire la vérité sur mon Champlain, je ne suis pas fâché de ce qui lui arrive. Par ci, par là, s'étaient glissées quelques incorrections, une virgule de trop ou de moins, que sais-je,
sait alors verdière.
ne me ré à son délité de
de bon ‘eusement le chef- Ilait être une seule > précieux l’on vint Laverdière
> tournant
réellement preuve.
e travaux, lus ?
j'y songe
vérité sur e qui lui jues incorue sais-je,
moi ? Mais mon chef d'atelier a eu le bon esprit d’en conserver une révise, et Dieu inspirant M. Desbarats, ma seconde édition n’en sera que plus exacte.
Exacte ! dans ce seul mot, M. Laverdière avait résumé toute sa vie.
L’abbé avait eu raison de compter sur la bonne volonté de M. Desbarats, car le 13 février 1869, ce dernier lui écrivait :
— Vos raisons et la conduite du séminaire à mon égard sont trop bonnes pour que je ne cède pas. Champlain se réimprimera à Québec ; il m’'aura coûté quelques trois mille louis. ?” (60,000 frs.)
Les travaux recommencèrent, et M. Laverdière voulut imprimer lui-même la première page de cette merveilleuse édition. Peu à peu elle passa par toutes les péripéties de sa sœur aînée, jusqu’au jour où le dernier ‘‘ bon à tirer ’” devait être signé.
Ce matin-là, l'atelier s'était fait plus matinal que d'habitude. Des festons de feuilles et de fleurs couraient sur les murs de l'imprimerie, et les ouvriers en chemises blanches se tenaient debout, recueillis près de leurs casses.
Tout à coup la porte s'ouvre, et l'abbé Laverdière entre, tenant à la main le fameux ‘ bon à tirer. ”
Il avait revêtu sa soutane neuve pour ce” jour de fête, et ses joues rougissaient de plaisir ; mais en voyant ces préparatifs inusités, il s’arrête tout ému.
Alors l’imprimeur, M. Ignace Fortier, s’avançant gravement lui dit :
— M. l'abbé, vous avez voulu imprimer la première feuille de cette magnifique édition de Champlain ; vous nous ferez l'honneur d’imprimer la dernière.
Et il lui offrit le barreau de la presse.
L’abbé le prit en tremblant, déboutonna sa soutane, retroussa ses manches, se pencha pendant quelques instants, puis relevant fièrement la tête, s’écria, les yeux pleins de larmes :
— Enfin, messieurs !
— Non, M. l'abbé, tout n’est pas fini, repartit le chef, M. Paul Dumas. Nos ouvriers, avant de vous quitter, ont voulu vous offrir ce gage de l’estime et de la reconnaissance qu’ils vous témoignent, pour avoir bien voulu les associer à votre grande œuvre.
Et, à son tour, il lui tendit une superbe plume en or. Le lendemain, un dîner modeste mais plein d’entrain était offert par l'abbé à ses intelligents typographes, dans l’atelier même où ils avaient composé les ‘€ Œuvres de Champlain, ?” et pas un de ceux qui
étaient là n’a encore oublié le plaisir de cette joyeuse
journée.
L'atelier ! c’était là que l'abbé Laverdière avait passé les meilleures heures de sa vie, c'était là aussi qu’il devait être surpris par les premières étreintes de l’agonie.
Le ro mars 1873, vers 9 heures du matin, il entrait chez M. Delisle, imprimeur, rue Port Dauphin,
soutane, quelques écria, les
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et le saluait gaiement. Ce derr ‘er lui posa une question ; mais ne recevant pas de réponse, il se retourna et vit M. Laverdiére étendre les deux mains vers un pilier et rouler lourdement sur le parquet.
Il venait d’être foudroyé par une apoplexie de poumons.
Apprentis et typographes s’empressèrent autour de lui et l’étendirent sur une table où, trois quarts d’heure après, M. l’abbé Bolduc le confessait et lui donnait le Saint-Viatique.
Vers l’après-midi, il fut assez bien pour être transporté à sa chambre, au séminaire, et même de cinq à six heures, un mieux sensible se déclara. Néanmoins le pouls battait irrégulier, et les médecins hochaient la tête en ne présageant rien de bon.
Jusque-là, l’abbé avait continué lui-même à prendre ses remèdes, mais à minuit, en acceptant une dernière potion, il murmura à l'oreille d’un confrère qui le veillait :
— Tous ces gens ont un air bien mystérieux ; je crois que les médecins me décomptent.
Quelques heures après, la respiration devenait de plus en plus stridente, le sang se retirait des extrénités et le froid montait toujours.
Les prières des agonisants commencèrent alors, et lorsqu'elles furent terminées, tout était fini.
Plus heureux que bien d’autres, l’abbé Laverdière gît dans ‘* sa bonne ville de Champlain, ”” au milieu de tout ce qui a su réjouir son cœur.
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Artiste, il se repose maintenant au milieu des toiles ravissantes de Bounieu, des frères Lagrenée, de Philippe et de Jean-Baptiste Champagne, de Parrocel d'Avignon, de LeBrun et de Vanloo qui décorent la petite chapelle du séminaire. Il dort bercé par ces noëls, ces cantiques et ces chants sacrés qu’il aimait tant, à côté des amis qui formèrent son cœur et protégèrent sa jeunesse MM. Holmes, Demers, Casault, Parant, en face de cet autel où, au milieu de toutes les sciences qu’il possédait, il a su puiser la seule nécessaire :
La science de bien mourir.
Ce n'était pas pour de tels hommes que Montaigne poussait ce cri de désespoir :
— Nous n’apprenons à vivre que lorsque la vie est passée.
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Montaigne LISTE DES SOUSCRIP TEURS.
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.,. . . : | Cette édition a tout l’air de venir d’outre-tombe, Sous presse depuis bientôt deux ans, elle a désespéré
les uns, provoqué l'oubli des autres et découragé plus d’une fois l’auteur.
Ne fait pas imprimer qui veut quatre volumes, à soixante lieues de chez soi, sans qu’il en coûte. Les coquilles, les erreurs de mise en pages, la mauvaise
distribution, les caractères tombés, tous ces mille et un riens qui font la vie si dure à l’homme de lettres, pleuvent alors sur le malheureux qui n’a plus d’autres ressources que de se plonger dans une correspondance longue, méticuleuse, pleine d’ennui. (1)
Heureux encore si les contrariétés de l’auteur et de l’éd' ‘+ s’arrêtaient sur le pas de l’imprimerie ! Mais : emble se coaliser contre eux.
Ainsi, rien de plus simple au monde que de glisser sous enveloppe un certain nombre d’épreuves, écrire lisiblement le nom de la personne à qui elles sont destinées, celui de l’endroit qu’elle habite, et confier le tout à la poste. Cela va tellement de soi que des revises envoyées à mon adresse, au bureau de Montréal, me sont parvenues, il y a deux semaines par le courrier. . . . . . . d'Angleterre ! Treize galées ont ainsi fait le tour du Royaume-Uni, sans faire hausser ou baisser d’un cran la patience de l’auteur, — car il en est arrivé à la conclusion que la plus terrible épreuve subie par l’apôtre de la douceur,
(1) En France la position de correcteur d’épreuves n’est certes pas une sinécure : demandez plutôt au malheureux qui revoyait celles de Balzac — Ici, ce n’est plus même une position et l’auteur est obligé de tout faire, de tout imaginer, de veiller à tout.
Heureusement que j'ai rencontré en M. Léopold Devisme, employé au ministère de lPInstruction Publique, un homme dévoué, aussi érudit que modeste, qui s’est astreint à la revise de mes épreuves et m’a aidé de ses conseils.
Je l’en remercie.
Malgré nos efforts, des incorrertions se sont glissées ça et là. Inutile d’en faire le relevé ; le lecteur bienveillant aura la complaisance d’y suppléer.
s mille et Saint-François de Sales, fut lorsqu'il corrigea les de lettres, revises de son ‘‘ Introduction à la vie dévote. ” s d’autres Aujourd’hui, mes tribulations cessent et celles pondance du lecteur commencent.
Mais, avant de le laisser en tête-à-tête avec ces quatre volumes, je crois faire acte de courtoisie à son ARLEUE et égard et être bon camarade envers mes confrères primerie ! en littérature, en publiant la liste de mes souscrip-
teurs.
de glisser Aux uns cela prouvera qu'ils sont plus nombreux ves, écrire qu'on ne pense ; aux autres, que l’on sait apprécier elles sont leurs efforts, encourager leurs travaux. Cette nomenexe Go clature — où toutes les classes de la société se ent de soi coudoient — prouvera mieux qu’une savante dissertaau bureau tion que le peuple Canadien-Français aime et veut Dr ANIME? lire. A preuve: parmi tous les noms que renferme re ! Treize
-Uni, sans
cette liste, pas un seul qui n’ait été spontanément souscrit, sur la demande d’un ami.
: de ; . . :
aience On aurait dit qu’un chacun avait lu et longuèment
médité la douloureuse réflexion de Scaliger :
— Amis, écrivait-il, voulez-vous connaître un des grands malheurs de la vie? Eh! bien vendez vos livres !
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