UN PROCÈS DE SORCELLERIE A MONTREAL
Que de fois la pensée, fatiguée des travaux arides qu’impose le besoin de gagner le pain quotidien haletante et étouffée sous les ennuis, sous les menus détails de la vie, se rrrrte tout-à-coup vers
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(1) Conférence faite en avril 1869, à l’université Laval, devant la société Casault.
l’époque où enfants, sans autre souci du lendemain que celui de retrouver le joujou déposé sous l’oreiller entre deux baisers maternels, nous nous pelotonnions autour du foyer, attentifs, joyeux, tristes ou transis d’épouvante suivant que la fée était bonne ou malfaisante, le lutin spirituel, l’ogre en appétit, le feu-follet léger et bleuâtre, la chasse-galerie échevelée, bruyante, fantastique.
Dans ce retour vers ces minutes roses de l’enfance, restées suspendues, hélas ! à la gaze de notre berceau oublié, ne vous semble-t-il pas, attiré par le charme séduisant, entendre vibrer encore la voix chevrotante de l’aïeule narrant l’émouvante légende, le vent d'automne l’écoutant et la chuchottant à la cime des peupliers et des sapins ?
Ces heures délicieuses comptées sans retour, ces bonnes veillées de jadis, qui nous les rendra, à nous is enfants vieillis par le réalisme et l’éternelle monotonie de la malice humaine, allant gravement dans la vie, le cœur meurtri, la figure fanée par l'expérience hîtive, et cherchant toujours, probablement en souvenirs d'autrefois, à cueillir ça et là le gracieux coup de baguette du sylphe menteur et inconstant qui joue devant nous avec le fil doré de l’avenir.
Forts de notre semblant de savoir, la mémoire superbement incrustée des mots impossibles qui forment l’argot scientifique, nous avons bondi au-dessus de ces chimères bonnes tout au plus pour le coin du feu où gît la cendre des jours perdus.
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Un simple regard jeté en arrière, lorsque le spleen grise le présent ; voilà tout ce que nous accordons à ces fidèles camarades de jeunesse, restés au village, toujours feuilletant le poème mystérieux que notre science nous a fait brusquement effeuiller.
Il ne faut pas le mépriser pourtant ce poème: car jadis nos ancêtres le ramassèrent au pied des dolmens, des menhirs de la Bretagne, au fond des chemins creux de la Vendée, sur les gerbes dorées de la Franche- Comté et du Perche, au pied des vignes parfumées de la Saintonge et du Périgord. Le soir, ils en avaient causé, groupés autour du grand mât de la gabarre de Jacques-Cartier ; un peu plus tard, il égayait le bivouac où flambait le premier arbre coupé sur le promontoire de Stadacona, et depuis, on se l’était passé de main en main, de chaume en chaume, des bayous de la Louisiane jusque sous le canon des forts de la baie d'Hudson.
Portés au culie de la légende, à l’amour du mystérieux par cette vie solitaire de la forêt, cachant sous les frizelis de ses feuilles la fourrure du gibier recher-
. ché, aussi bien que l’œil ardent et haineux du Peau-
Rouge, nos pères se voyaient malheureusement les dupes de plus d’un charlatan rusé.
L’impiété commençait déjà à se faire trappeur, coureur des bois, mousquetaire, et hier encore je la voyais pimpante, coquette, la moustache en croc, le
haut de chausses savamment plissée, la dague insolemment relevée sous la pression d’une main gantée, le chapeau à plumet sur le cr'n de la tête, surgir, l'air frondeur, le sarcasme sur le: lèvres, hors d’un curieux procès conservé par un chercheur consciencieux, M. l'abbé Gasgnier.
Ce savant prêtre l'avait extrait des vieilles archives de Montréal pour l’insérer dans le curieux manuscrit qu’il a laissé sous le titre de ‘‘/a récolte de l’Ermite,'? intitulé ainsi d’après la mode littéraire de 1840, temps où le SoZfaire d’Arlincourt et l’ermife de la Chaussée d’Antin faisaient tapage dans le monde des lettres.
En 1742, Montréal n’était pas la cité des palais, la rivale grandissante de New-York.
Elle avait, dit une vieille chronique exhumée par un littérateur charmant, Charles Leclère, la figure un peu longue. (1) Ses murailles étaient peu élevées et peu épaisses, n’étant qu’un simple revêtement défendu
(1) Agé de 45 ans Charles Leclère est mort de paralysie le 9 septembre 1870—à St. Paul de Chester, un des cantons de l'Est. Leclère était vif, enjoué, spirituel et maniait une fine plume. Il a éparpillé un peu partout nombre de jolies nouvelles, parmi lesquelles je cite de mémoire: L'esmife de la caverne aux fées, le lac Maskinongé, \a Fille de l'usurier, la Chute de Niagara, Un premier coup de scalpel, la Nuit du 31 décembre, le Capot d’orignal, le Grand diable d'enfer, un Jour de l'an, Cœur brisé, Tic-
, Zoc ou le doigt de Dieu, La Fille d’ Isaac, Mon village, La berdine bleue, et un roman inédit intitulé, si j'ai bonne souvenance :
Amour et vengeance.
fl {| | || LE CRUCIFIX OUTRAGÉ. 209 : \ | . par quelques bastions ; sa fortification irrégulière | | e suivait les sinuosités du terrain. A l’une des extrétr mitésé, était une éminence de terre rapportée suppor- | x tant une bâtisse très-mal en ordre, et la ville elle- (I ! k même n'avait, à proprement parler, que deux grandes | | rues longues et étroites. | | es Malgré ce peu de bruit amassé autour de son nom, N it c'était une ville où déjà l’on commençait à bien vivre: | Se la bonne chère, le luxe, la munificence, l'hospitalité [IE | 0; y tenaient leurs quartiers, et en ces temp:-là l’ancien- fl! | la ne bourgade &d’Hochelaga s’acheminait lentement li las |
vers ce qu'elle est devenue aujourd’hui, la résidence fastueuse des nababs du commerce et de la banque.
La garnison modeste requ' * nour la défense de ses 1 palissades et de ses maigres murailles coulait tran- 1f
, la quillement ses jours, grâce au calme qui régnait de- 1 puis quelque temps sur la colonie. | par Il passait bien de mois en mois certains frissons l un belliqueux ; mais on était loin de Versailles ; les Iro- | es et quois chassaient paisiblement sous les hautes futaies ( ndu qui protégeaient leurs cantons, et l’on ne s’occupait ( guère qu’à recueillir avidement la moindre nouvelle {: le 9 concernant le voyage iventureux entrepris par de la : ns | Vérenderye aux montagnes rocheuses. 1 barmi À:
ses, le Parmi les corps cantonnés alors à Montréal se trou- f Fed vait lA compagnie de Lafrenière, qui comptait au | | Tic- milieu de ses soldats un enfant perdu de Paris, un peu nil sis l'ancêtre du zouave rt du zéphir d’aujourd’hui, |
égayant de temps à aure les ennuis de la caserne par |
quelques bons tours machinés contre les pékins du temps, posant en loustic partout et quand même, et ne craignant pas plus Dieu que le scalpel de l’Indien.
Il ne connaissait guère en ce monde d’autre mission que celle du gros préfet gascon Romieu qui l’expliquait un jour si joyeusement à son confrère en espiègleries, Henri Monnier.
— Vois-tu, mon cher, disait-il, chaque homme icibas accomplit sa destinée. La nôtre consiste à fournir des documents à ceux qui plus tard rédigeront. le martyrologe du bourgeois.
Il n’épargnait pas plus les camarades du régiment ; et le sergent de garde fronçait infailliblement le sourcil, lorsqu'il lui fallait chaque soir prononcer le nom aristocratique — mais toujours marqué absent sur le rôle d'appel — de Charles-François Flavart de Beaufort de l’Advocat.
Flavart ne s’occupait guère du légitime courroux de son digne sous-offcier : il faisait sa punition sans sourciller ; puis, le lendemain soir, il était repris à faire cascader intrépidement par les deux uniques rues de la ville ses rares écus mêlés aux charmes de ses vingt-six ans.
Un jour néanmoins, il lui fallut rengaîner ses airs d'indépendance, sa fierté sauvage. Flavart était sommé de comparaître devant le procureur du roi, M. Foucher.
Une dernière esclandre avait jeté le fringant soldat sous la lourde main de ce haut justicier qui produisait
LE CRUCIFIX OUTRAGÉ. 211 contre lui une charge terrible entraînant avec elle l'application de la torture, (1) la triple accusation de sortilége, de magie et de sacrilége.
C’est le 30 juin 1742 que maître Flavart comparaissait devant le tribunal suprême, et comme ce qui se rattache à l’ancienne jurisprudence criminelle de la colonie peut être bon à conserver, je laisserai parler les témoignages tels qu'ils figurent au dossier du procès, en réponse aux interrogatoires de Messire Jacques
Joseph Guiton de Monrepos, conseiller du roi et son
lieutenant civil et criminel.
Ils soulèvent un curieux coin du voile qui couvre la vie intime, les habitudes, voire même les superstitions et les locutions du temps.
— CHARLES - FRANÇOIS FLAVART DE BEAUFORT DE L'ADVOCAT, accusé. Je n’ai rien exigé pour mes prétendues magies, Charles Robidou m’a donné six livres sur les vingt qu'il m’avait offertes pour trouver l’auteur du vol d’une somme de cinquante écus ou trois cents francs. Je n’ai point profané le crucifix, ni les saintes écritures ; ce n’était pas là mon intention. Si je me suis servi de ces choses sacrées, ce
(1) Entre autres cas de torture, Garneau remarque ceux d’Antoine Hallé et du nommé Goulet accusés de vol en 1730, et celui de Pierre Beaudoin dit Cumberland, soldat de la compagnie de Lacorne, accusé d’avoir mis le feu aux Trois-Rivières en 1752. Ce dernier fut déshabillé et mis dans des brodequins, supplice qui consistait à comprimer les jambes, Le nombre de questions à faire était fixé, et à chacune d'elles la pression augmentait,
n’était que pour intimider les assistants et découvrir ainsi le voleur.
— Madame veuve DE CELLES (Marg. Perreau,) témoin. Jeudi soir, vers huit heures, je vis plusieurs personnes chez Charles Robidou ; j'y étais allée, à la demande de ma fille. En entrant, j’aperçus sur une table deux chandelles, un crucifix de bois, un miroir au milieu et un petit livre dans lequel Flavart lisait. Je le vis mettre quelque chose dans un papier, le faire brûler, en parsemc- les cendres sur le dossier du miroir avec autres poudres et ingrédients, puis faire trois barres avec du charbon.
— Madame KRoripou, femme de Pierre Coquillard, de Longueuil. Jeudi au soir, étant allée chez mon frère Charles Robidou, je vis le nommé l’Advocat assis, un livre à la main, auprès d’une table où il y avait deux chandelles allumées et un miroir au milieu. Il demanda un crucifix: on lui en apporta un en bois noir ou cerisier de France. L’ayant entre ses mains, il distilla une certaine liqueur sur le derrière de la croix, puis il fit brûler trois petits morceaux de papier.
— François BARITEAU dit LA MARCHE, cordonnier. J'étais présent en compagnie du témoin ci-dessus. En voyant mettre des poudres sur le crucifix, je me retirai. L'’Advocat me joignit alors en m'invit?nt à mettre mon doigt dans l'huile qu’il avait dans le creux de sa main: je refusai.
— Etienne LEGROS dit JASMIN, soldat. J'étais chez Robidou: Je vis un petit flacon et des cartes
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qui, disait-on, avaient servi à la sorcellerie. LL’ Advocat versa de la liqueur sur le bout de son doigt pour le faire toucher à ceux qui étaient présents ; puis il mit de cette même liqueur sur les trois extrémités du dossiér de la croix. Il l’essuya ensuite avec un morceau de papier qu’il fit brûler, alluma les deux chandelles qu’il avait éteintes, prit le crucifix pour en former trois barres sur la cheminée, mais n’ayant pas réussi, il se servit de charbon.
— Mademoiselle de CELLES, confirme les déclarations précédentes: L’'Advocat demanda un crucifix, ‘; un nommé Lanoue, cordonnier, fut chercher chez iui. Après quelques difficultés, il le livra au soldat qui le mit, la face renversée, sur le dossier du miroir, et recommença sa lecture, faisant sur le dossier de la croix les mêmes cérémonies que sur le dossier du miroir. Après cela, il fit couvrir les feux, éteignit les chandelles l’une après l’autre et les papiers qu’il faisait brûler. Après chaque verset qu’il lisait, il faisait découvrir peu à peu les feux, y jetant, les uns après les autres, de petits paquets qu’il avait devant lui. Lorsque les chandelles furent éteintes, je vis l’Advocat
soulever par temps le miroir, tenant le haut du cruci-
fix entre ses mains. Sa tête était baissée, et il marmottait des prières en latin que je ne comprenais point. Les chandelles étant rallumées, je le vis ôter le crucifix de dessous le miroir, le prendre à la main et essayer avec le bois de la croix des barres sur la plate-bande de la cheminée. J'étais plus près de l’Advocat qu'aucune autre personne. Il invita
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ensuite les personnes présentes à toucher une des trois barres, ajoutant qu’il devinerait, sans voir, laquelle on aurait touchée. Je le vis de suite prendre le crucifix et le porter près du feu, mais je ne puis affirmer s’il l’a brûlé ou passé seulement à la flamme.
— CHARLES RoBipou, âgé de vingt ans, cordonnier, demeurant en sa maison, sise faubourg St. Joseph de cette ville (Montréal).
Jeudi matin, m’étant aperçu qu'on m'avait volé trois cents livres dans une cassette déposée sur mon buffet, je racontai mon malheur à quelques personnes. Un soldat, le nommé l’Advocat, me dit que si je voulais lui donner vingt livres, il me ferait retrouver mon argent. L’espérance de le trouver me fit accepter cette offre, mais l’Advocat ne voulut rien entreprendre avant que je lui eusse donné six francs, ce que je fis, après les avoir empruntés.
— CHARLES LANOUE. La femme de Robidou avait peur: l’Advocat demanda alors un crucifix qu’on envoya chercher chez moi. Je ne sais qui alla le quérir, ni qui le donna à madame Robidou.
Deuxième interrogetoire : 8 juillet. FLAVART de l’'ADVOCAT. — Je n’ai jamais demandé vingt livres à Robidou qui m’a donné six francs pot : faire monter ma garde et acheter des ingrédients. Le crucifix appartenait à un nommé Lanoue qui fut le chercher lui-même, me l’apporta et me dit, en me le mettant dans la main :
— N'aille pas ensorceler mon crucifix.
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Je lui répondis :
— Il n'y a pas de danger ; je ne suis pas sorcier. Les drogues dont je me suis servi étaient de l’arcanson pilé, de la poudre à tirer et de l’huile d’aspic. Quant à ce qui touche les trois barres, je m’entendais avec Lanoue. Il devait porter sa main en haut, ou sur l’estomac, ou la laisser pendre, ou bien encore la mettre dans les poches de son habit, selon qu’il toucherait à l’une des barres. L’arcanson a été pris chez Lanoue, l’huile était celle dont je me servais pour mon fusil, et la poudre appartenait à mon fourniment.
— CHARLES LANOUE. J'ai vingt-cinq ans, et suis cordonnier de mon métier. Je connais l’Advocat depuis un an, et je le garde pour loger, coucher ou manger quand il veut. J'ai prêté six francs à Robidou pour payer le soldat. Je ne suis pas allé quérir chez nous le crucifix. Tout le complot qu’il y avait entre moi et l’Advocat était de l’aider à lui faire connaître quelle marque on avait touchée, suivant comme je poserais ma main.
M. Guiron de MoNREPOS. — Où se trouve maintenant le crucifix ?
CHARLES LANOUE. Je l'ai remis à Messire Dault, curé de Montréal, qui est venu le chercher chez moi.
Le lieutenant-général donne ordre d’aller chercher le crucifix qui est rapporté au greffe. Il l'enveloppe d’une bande de papier, cacheté du sceau de ses armes et signe ‘‘ Jacques-Joseph Guiton de Monrepos. ””
teau à la main, sur la lame duquel il mit trois morceaux de papier de chaque côté du taillant. Il souffla dessus, puis je le vis mâcher du papier, le mouiller avec de l’eau, le presser dans sa main sous le manche du couteau, en faisant découler l’eau. Ces tours ont duré environ une heure.
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Ici se terminaient le premier et le deuxième interrogatoire qui ne laissaient aucun doute dans l’esprit du conseiller sur la culpabilité de Flavart. Ils impliquaient de plus dans cette affaire le cordonnier Lanoue et Charles Robidou.
Désireux de démèêler la quote-part qui appartenait à chacun d’eux, M. de Monrepos rappelait devant lui l’accusé et le 11 juillet lui faisait subir un troisième interrogatoire. |
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Mais il avait à faire à rude tête.
Flavart persista à dire que le crucifix appartenait à Lanoue qui avait été le chercher lui-même et le lui avait remis entre les mains. Sur cette déclaration solennellement jurée, un mandat de prise de corps était lancé le lendemain contre les deux nouveaux inculpés.
Charles Robidou, malgré sa confiance dans les loups-garous et les conjurations, avait excellent flair.
Sentant la mauvaise tournure que prenait le p -cès, il s'était furtivement esquivé la veille du jour où se
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signait sa lettre de cachet, laissant derrière lui sa femme qui fut assignée, comparut bravement et, dans ses réponses conformes à celles qui précèdent, ajouta ‘ qu'après les cérémonies faites, ce fut eïle qui porta le crucifix chez Lanoue. ”?
Sa franchise n’empêcha pas la justice d'aller faire une descente chez elle ; heureusement dans son émigration chez les Bastonnais, le prudent mari s'était fait suivre de ses meubles. Les scellés passèrent donc dans la maison vide, sans pouvoir se reposer sur le plus léger ustensile domestique, et finirent par se placer prosaïquement sur un modeste cordon de bois oublié au milieu de la cour.
Cela contribua de plus en plus à mettre Robidou sur le cœur de M. de Monrepos, car le 7 août de la même année, l'huissier de Coste ‘‘ faisant battre la caisse à défaut de trompette, assignait toujours le sacrilége à comparaître sur la place publique. ”
— Nonobstant cela, dit naïvement la chronique, il ne reparut plus.
Moins heureux que son camarade, Lanoue amené en présence d’un des témoins — mademoiselle de Celles — répète que c’est la femme de Robidou qui fut chercher le crucifix chez lui et le remit aux mains de Flavart ; que, pour sa part de l'affaire, il n’a fait que le reprendre à la fin pour le porter à sa maison.
Flavart, enchanté de pouvoir se donner un gai camarade de galère, jure de plus en plus que Lanoue fut non-seulement le porteur, mais encore qu’il s’en
alla le chercher, et cela volontairement et trèsjoyeusement ; puis, les deux coquins confrontés l’un avec l’autre se confondent en serments, en conjurations et en appeilent à tous les éléments pour se mieux démentir, et mystifier le brave conseiller du roi.
La discussion entre Flavart et Lanoue n'avait pas de raison pour finir, lorsque, le 27 août, le procureur du roi trancha dans le vif par son rapport.
Il concluait à la preuve des trois chefs d'accusation — sortilège, magie et sacrilège — pour réparation de quoi il demandait que Charles-François Flavart de Beaufort de l’Advocat fût condamné à faire amende honorable, en chemise, la corde au cou, tenant entre ses mains une torche de cire ardente du poids de deux livres, devant la grande porte et la principale entrée de l’église paroissiale de cette ville, au premier jour de marché, et là, étant nu-tête et à genoux, dire et déclarer à haute et intelligible voix, que méchamment et mal avisé, il a profané les paroles de Notre Seigneur Jésus-Christ crucifié, ce, pour faire le divin . . . et en outre, qu’il fût condamné à être battu et fustigé de verges, par les carrefours et lieux accoutumés de cette ville, et qu’il fût banni de l’étendue de cette juridiction pendant trois ans, et tenu à garder son ban.
Ces conclusions étaient ratifiées le 30 août par le jugement de la cour de Montréal qui ajoutait de plus :
Jar ait
— Flavart de Beaufort sera conduit par l’exécuteur de haute justice, ayant écrit au par devant et derrière :
— € Profanateur des choses saintes ! ”?
Ce fait, l'avons condamné à servir: de forçat dans les galères du roi, l’espace de cinq années.
(Signé) GUITON DE MONREPOSs.
Flavart avait de l’énergie, et, s’inquiétant fort peu
de cette sentence, en appela au conseil supérieur de Québec.
Ce dernier confirma de nouveau ce qu'avait fait le
tribunal de Montréal, retranchant toutefois deux
ans aux cinq années de galères infligées.
De plus, son inséparable Lanoue conduit par les archers de la maréchaussée devait assister Flavart de Beaufort, lors de l’amende honorable, puis être blâmé en la manière accoutumée et payer trois livres d'amende au roi. Robidou, que l’on tenait toujours à revoir, serait admonesté en la chambre d'audience, et là, laisserait trois livres d’aumônes ; quant à Anne Lanoue, sa, femme, grâce à ses dix-
sept ans, elle était renvoyée hors de cause.
A quelque temps de là, un certificat signé en date de vendredi, le 5 octobre 1742, par M. Fr. Daine, conseiller, et M. Porlier, greffier, constatait l’exécution de la sentence.
Le clergé catholique s’émut de ce sacrilége.
Par son mandement du 10 septembre 1742, Monseigneur de Pontbriand ordonnait une amende honorable et une procession de l’église paroissiale à Bonsecours. Deux ans plus tard — le 1er mars 1744 — ayant obtenu la croix des autorités, cet évêque instituait la fête du crucifix outragé : elle devait être célébrée le premier vendredi de mars de chaque année, et, en 1804, monseigneur Plessis la remettait au premier octobre, attachant à ce jour une indulgence plénière obtenue par un bref du pape, en date du 28 mars 1802.
Depuis, le monde a marché, laissant derrière lui le forçat dans son bagne, le conseiller du roi dans sa tombe, et accrochant l’Uwion Fack à la hampe du drapeau fleurdelisé. Le progrès s’est emparé de notre pays, et, comme les autres, il commence à regorger de ces travailleurs que Marchal nous dépeint,” bien nourris, bien vêtus, bien payés, qui savent que ce n’est pas Dieu qui tonne, ne croient ni aux anges ni aux démons, travaillent le dimanche, s'enivrent le lundi et finissent toujours par être mécontents, car manquant du pain de l'âme, ils éprouvent des aspirations plus grandes que leur salaire, et se demandent avec colère en vertu de quelle loi les uns voyagent assis sur des planches, tandis que d’autres s’endorment assis sur des coussins. ??
en LE CRUCIFIX OUTRAGÉ, 221 +
Sans s’en douter, ils font partie des loustics de jadis devenus les casseurs, les intrépides, les athées d'aujourd'hui. Mais Dieu, pou ;'en moquer, leur a octroyé le don de rendre saint tout ce qu'ils touchent, et l’humble croix de 1742 a suivi la loi commune.
Le crucifix du cordonnier Lanoue est enfoui dans le sanctuaire des hospitalières de Québec, et au librepenseur y allant en curieux comme à l’humble croyant venant y adorer son Christ, les religieuses de l'Hôtel - Dieu raconteront, sans se faire prier, la légende du crucifix outragé.
C'était en 1860.
Malade, brisé par le travail, légèrement mordu par l'ennui, j'étais allé demander à l’Europe un peu de changement et de repos.
L'Æibernian avait fait merveille : en dix jours l'Atlantique était franchi.
(1) Notes de voyage lues en décembre 1870, au concert donné par l'Union musicale de St. Jean, à la salle St. Patrice, Québec.
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L’Irlande m'éblouit.
L’Angleterre m’enrhuma.
La France me fit pleurer ; pleurer de joie et d’orgueil : car alors pour la France nous ne pleurions pas autrement.
Oui, c'était bien là cette ‘‘ terre de souvenance ?? telle que je l’avais entrevue dans mes rêves les plus charmants. Elle était forte, grande, belle, énergique, toute ruisselante de gloire et d'enseignement ; car, à cette époque, l’histoire ne se faisait que pour la France seule.
Pendant deux mois, j’eus le vertige de Paris.
Puis, lorsque le calme se fit, je songeai qu’en France, il y avait pour moi un coin de terre cù se trouvait véritablement la patrie. Je partis cheminant vers l’Océan et refaisant pieusement ce pélerinage que nos aïeux, les gens de la Saintonge et du pays d’Aunis faisaient, il y aura bientôt 250 ans, lorsqu'ils venaient au nom du Christ et des fleurs de lys, convertir et coloniser la Nouvelle-France.
Choyé, dorloté par l'idéal d’une famille Saintongeaise, je fis un rêve magnifique.
C'était l’époque du feu comte Messire de Frontenac.
Devant moi défilaient les vieux noms de nos annales, de Vaudreuil, Lemoyne de Sérigny, ae Palluau, de la Galissonnière, de Verchères, Legardeur de Tilly, de la Saussaye, Legardeur de Beauvais, de Pommeroy, de Salabery, etc., etc., tout cela mêlé à
notre vieille bourgeoisie, Marchand, Chauveau, Boyer, Archambault, noms moins sonores, mais plus solidement faits pour résister aux secousses des temps.
Presque tous avaient conservé un souvenir du Canada.
L'un avait le portrait d’un arrière grand-père qui avait joué d’estoc et de taille contre l’Iroquois ; l’autre assurait qu’un de ses aïeux avait été officier de marine és-pays de Nouvelle-France ; un troisième se rappelait vaguement avoir entendu dire qu’autrefois sa famille possédait une large concession seigneuriale sise dans la direction du Labrador.
Et les causeries d’aller leur train, et les points d'interrogation de pleuvoir.
Pérlait-on français au Canada ? Les Iroquois et les Algonquins se faisaient-ils toujours la guerre ? Les Indiens étaient-ils aussi nombreux et aussi féroces qu’autrefois? Faisait-il aussi froid au Canada qu’en Sibérie ? Le Saint-Laurent était-il aussi large que le Rhône ? Quelle espèce d'animal était le caribou ? Que sais-je enfin ? on puisait à pleines mains dans mon érudition canadienne.
Oh ! les bonnes gens ! et les heures charmantes que nous passâmes alors ensemble dans la belle patrie du pilote Jean Alphonse de Xaintoigne, de Pierre du Gua, seigneur de Mons, fondateur de Port-Royal, d’Antoinette de Guercheville, bienfaitrice de Pentagoët, et de Samuel de Champlain, le grand fondateur de notre vieux Québec.
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Nous étions au mois d’août : le temps était chaud, le soleil ardent et les vignes ployaient sous la grappe. On se plaignait bien par ici par là de la sécheresse ; mais en somme, la vendange promettait d’être bonne ; tout le monde souriait et partout régnaient l’aisance et la paix.
Depuis... ah! depuis, la Prusse a passé sur la France ! Comme partout ailleurs, le deuil est venu au pays d’Aunis et dans la Saintonge — ces deux contrées si remplies de souvenirs canadiens — et cette famille que j'avais laissée souriante et dévouée, pleure les morts de la patrie et la patrie elle-même appauvrie et démembrée.
A côté de ces tendres souvenirs, de ces liens affectueux conservés au Canada, que d’ignorance et d’oubli n’ai-je pas trouvé ailleurs pour mon pays !
Je visitais à Paris la fameuse bibliothèque de Sainte-Geneviève.
Un de ces bons gros gardiens de musée qui passent doucement leur journée à débiter par cœur le boniment des curiosités qui défilaient sous les yeux des spectateurs ébahis, conduisait le troupeau de touristes échu à sa garde.
Je faisais comme mes collègues en curiosité : livres, vieilles armures, tableaux, reliques, le tout passait lentement devant moi, aux éclats de voix de notre cicerone :
— Ceci, disait-il, en faisant ronfler ses r — à la façon des vieilles cartouches du métier — est une version des hymnes du Propre de l'Abbaye de Sainte-Geneviève, copiée tout au long de la main de son auteur, le grand Pierre Corneille.
— Cela, mesdames et r° ssieurs, c’est la plus belle, la plus grande collection existante de livres introuvables ailleurs qu'ici, les éditions des Aldes et des Elzevirs.
Chacun s’entassait autour du massif historien, se faisant tout oreilles pour saisir les moindres sons de sa voix de basse taille, lorsque tout-à-coup sa baguette indiqua un objet qui m'était plus familier que la tabatière du grand Frédéric, déposée à ses côtés.
C'était une superbe paire de raquettes.
— Cet instrument oblong et natté, dit-il, est un engin de locomotion dont se servent les Canadois, tribus limitrophes de la région des Esquimaux, pour descendre les côtes glacées et interminables de leur bizarre pays !
Sans s’en douter, l’inoffensif gardien de musée se faisait l’écho d’une bonne partie de la France qui, malgré nos triomphes à l’exposition universelle, malgré le passage de nos braves et intelligents zouaves pontificaux, malgré nos relations commerciales, ne connaît que vaguement l’ancienne Nouvelle-France, et ignore comment vivent, pensent et travaillent
LE CANADA EN EUROPE. 227 | } | con 1,500,000 Canadiens, tous Français perdus de ce {| des côté de l'Atlantique. (ll ve, : Ë il Je n’eus que trop tôt une nouvelle preuve de cette | ds impardonnable ignorance. | | DEL LEA lus 1 | | . Je revenais d'Italie. ft des ju | En six heures nous avions dégringolé le Mont- } Cenis à grands coups de locomotive. La Savoie avait (1 1 en, | passé ainsi qu'un rêve de peintre devant mes regards | | | ons éblouis, et déjà, comme le dit ce coloriste à la ma- (Lu sa nière de Goya — Théophile Gautier — le chemin de (ii U lier fer avait avalé les tringles de la voie ferrée d’une | ses bonne partie de la Bourgogne, lorsqu’arrivé en gare à Mâcon, on vint nous prévenir qu’il y avait là deux | heures d'arrêt. | Minuit sonnait à l’horloge du bureau, et tout en (1 est fumant un cigare sous ce ciel bleu qui avait vu naître, | | IS, grandir et acclamer Lamartine — puis voyait derniè- Qi our rement arriver le cercueil de cet homme qui avait | | eur failli gouverner la France, cercueil parti obscurément jt! | de Paris escorté par une douzaine d’amis fidèles, — je | me laissai empoigner par l’irrésistible désir de causer | sée du doux poète avec un Mâconnais pur sang. | 1ce PAU * | lle, Près de moi, il n’y avait qu’un employé de la gare, | ves et, — chose peu rassurante pour un homme qui tient | ne à se délasser d’une promenade en chemin de fer — il ce, paraissait en train de battre énergiquement la semelle
de l’ennui.
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Mais comme il s’agissait de Lamartine, il ne fallait pas hésiter et, prenant mon courage à deux mains, je pris le ton d’un bourgeois décidé et lui improvisai la phrase banale, mais ordinairement bien reçue :
— Un temps superbe, n'est-ce pas, chef ?
Et allant jusqu’à la hardiesse, je continuai bravement :
— Une vraie nuit, comme les aimait Lamartine. — Oui, monsieur ! répondit-il sèchement.
Je compris que mon homme abordait le monosyllable pour mieux lorgner de l’œil un coin douillet et bien capitonné où deux sacs de nuit dodus et rondelets promettaient à la fatigue et au sommeil un nid des plus moëlleux.
Je ne me crus pas battu et continuant, en dépit de ce laconisme peu invitant :
— La mort de ce grand homme a dû laisser bien des regrets ici ; et, si j'ai bonne souvenance, l’auteur des Æarmonies et des Méditations mettait fort en pratique la fin de ces beaux vers :
Voilà les toits de chaume où ma mère attentive Versait sur la blessure ou le miel ou l’olive ;
Ouvrait près du chevet des vieillards expirants,
Ce livre où l’espérance est promise aux mourants, Recucillait leurs soupirs sur leur bouche oppressée, Faisait tourner vers Dieu leur dernière pensée,
Et tenant par la main les plus jeunes de nous,
A la veuve, à l'enfant qui tombaient à genoux,
Disait en essuyant les pleurs de leurs paupières :
— Je vous donne un peu d’or, rendez-leur vos prières,
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— Vous vous les rappelez sans doute, monsieur ?
J'avais cru naïvement l’éditeur du grand poète,
qui terminait ue note mise au bas de ces stances, par les mots stéréotypés :
— ‘ Ces vers que tout le monde a lus. ??
Mon employé de chemin de fer me regarda fixement comme si j’eusse été de la police secrète ; puis, se rapprochant insensibiement du coin convoité :
— Non monsieur ; un employé en France ne se compromet jamais à lire les brochures de l’aristo celui-ci, ou les pamphlets du démocrate celui-là. Il s’absorbe tout entier dans son devoir qui consiste à être ponctuel comme un créancier.
Certainement je ne m'attendais pas à voir Lamartine emboîter le pas derrière la cohue si nombreuse
de ceux qui ne sont pas prophètes dans leur pays ; aussi repris-je timidement :
— Mais, monsieur, moi-même je suis employé du gouvernement canadien ; j'arrive d'Amérique, et veuillez croire que chez nous M. de Lamartine n’a jamais compromis personne.
A ces mots, mon interlocuteur m’enveloppa dans une effluve d’admiration.
— Comment? monsieur vient d'Amérique ! Que je suis heureux de vous rencontrer ! Sans doute vous avez dû connaître là-bas mon frère Pierre Daubert ? Il habite un endroit qui s’appelle le Nébraska,
J'eus toutes les peines du monde à faire comprendre à M. Daubert ainé que le Nébraska et le Canada étaient deux contrées différentes : aussi distantes l’une de l’autre que Mâcon l'était de la Sibérie.
Les deux heures d’arrêt du train y passèrent.
| Cet employé de chemin de fer devait être le cousin
| de l’homme de la bibliothèque de Sainte-Geneviève, dont la famille — fort disséminée par les départements de France — s’est faufilée jusque sous les lambris de Versailles.
J'errais dans la longue enfilade des salles superbes de ce château royal où la du Barry laissait tomber avec cette petite moue câline derrière laquelle se cachait le rire sardonique de Voltaire, les mots qui eurent un si douloureux dénouement sous les murs de Québec en 1759 :
— Bah ! que nous importe à nous les quelques arpents de neige de là-bas ?
Au milieu de tout ce rendez-vous des arts chantant les louanges de la monarchie, de la république et de l'empire, j'allais songeant aux échos morts des orgies royales de jadis, à ces cliquetis de verres qui s’échappaient joyeusement le long de ces immenses salons pendant que nous, nous tombions au cliquetis des sabres et des bayonnettes rouillées par les sueurs et le sang d’une longue lutte ; lorsque tout-à-coup, dans la
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galerie dite des Batailles, je me trouvai en face d’un modeste buste en plâtre, signé par Duret.
Sur le socle étaient ces simples mots :
— Louis-Joseph de Saint-Véran, marquis de Montcalm, lieutenant-général, mort devant Québec. (x)
Un peu plus loin, dans la salle des Marines se trouvaient perdues, au milieu des œuvres de Giraud, de Barry, de Crépin, de Gilbert, de Van Bree, du marquis de Rossel, de Louis Garneray, de Mayer et de Bellangé, quatre modestes toiles signées par Théodore Gudin.
L'une représentait Jacques Cartier découvrant le fleuve Saint-Laurent, en 1535 ; l’autre l’expédition de la Salle à la Louisiane en 1682 ; la troisième le combat du Pélican monté par d’Iberville contre trois vaisseaux anglais amarinés après quatre heures de combat en face du fort Nelson ; et la quatrième la prise du même fort par d’Iberville, le 13 septembre 1697.
C'était là tout ce que le génie de la France avait jugé à propos de consacrer à ceux qui ont su s’immortaliser ici, en portant haut, ferme et longtemps la hampe du drapeau fleurdelisé. (2)
(1) Une frégate de la marine française, porte le nom de Montcalm ; une corvette cuirassée celui de /a Galissonnière ; une à vapeur, le nom de Champlain, et un aviso celui de Vaudreuil.
(2) J'ai vainement cherché dans la galerie de Versailles ce portrait du commandeur Aymard de Chastes que M. Francis Parkman assure y avoir vu.
Cette ignorance, ou plutôt cette indifférence des choses de notre pays, s’est frayé un chemin jusque dans une contrée qui devrait au moins nous connaître comme valeur monétaire, puisque ses marchés sont encombrés par nos bois et nos produits.
Pourtant, en Angleterre, on ne la pousse pas jusqu’à l’oubli ; car, les temples et les musées se souviennent.
Le général Wolfe, tué en même temps que Montcalm, repose sous un monument magnifique — à côté des tombes royales — dans l’Abbaye de Westminster : et le manteau où il fut enveloppé mourant sur les plaines d'Abraham, le 12 septembre 1759, reste déposé sous une vitrine du musée de la Tour de Londres, par ordre du roi Guillaume IV, en face de deux gros canons de bronze arrachés aux remparts de Québec.
Dans la rivale de l’abbaye — la cathédrale de Saint: Paul, — un superbe ronument a été élevé à la mémoire du général Sir Isaac Brock, tué — le 13 octobre 1812 — à la bataille de Queenstown, dans le Haut-Canada.
Malgré ces bribes de souvenir plus prononcées que celles de Versailles ; malgré l’immense quantité de brochures sur la colonisation, distribuée là - bas par notre gouvernement ; malgré nos relations commerciales de chaque jour, le Canada est inconnu à une foule d’Anglais.
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En quittant Liverpool, nous avions parmi les passagers du Vorfh American un ministre protestant, homme instruit et parfaitement élevé, qui joignait à ces deux excellentes qualités, celle de se moquer du mal de met.
Souvent nous causions ensemble et, infailliblement, la conversation tombait sur nos mœurs, nos habitudes, notre manière de vivre. Il n’en revenait pas de tout le bien que je lui disais de nos excellents paysans, et franchement il croyait que je gasconnais, lorsque je faisais allusion, à leur esprit de famille, d’économie domestique et de nationalité française.
Le Canada ne lui apparaissait que comme un pays où l’on se mangeait les uns les autres — je ne parle pas su figuré — et toujours il me quittait en me disant qu’il avait parfaitement pesé le pour et le contre, et que son sacrifice était bravement fait.
Les jours de grosse mer, il allait — une bible à la main — se mettre pieusement devant une fresque que la compagnie Allan avait fait peindre, pour égayer la physionomie du salon du bord ; et là, en face de ces farouches indiens qui faisaient caracoler leurs petits chevaux noirs sur le cadavre de l’ennemi vaincu et brandissaient en l'air une chevelure sanglante, il priait, songeant à sa femme et à ses enfants, groupés sans doute autour d’un bon feu, dans le fond du Lancashire.
Tous, vous vous apitoierez sur le triste sort du brave apôtre : car, si mes notes de voyage ne me font
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pas défaut, il était destiné à une des grasses sinécures de la province, la cure protestante de Chambly.
J'aime à croire que ce martyr ne regrette pas trop son dévouement, à l’heure qu’il est, et je suis certain qu’il serait le premier à applaudir le courâge que je montre ici ce soir, en osant paraître devant un auditoire qui passe en Europe pour avoir les dents
si aiguës.
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LES L $ ARMES DU CHRIST. 235 Ut
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