‹ Choses et autres [microforme]Chapitre 9 sur 42 · MA:AME CAMPBELL · texte numérisé non relu

MA:AME CAMPBELL

Je ne sais si vous êtes comme moi, mais dès que mes finances sont à la hausse, le démon de la perambulation s'empare de moi et me pousse tout droit devant.lui, par monts et par vaux. Se mettent-elles à la baisse ? vite je chausse mes pantoufles, je me roule dans ma robe de chambre, et blotti au coin du feu, je chauvauche en imagination, à la suite du premier livre de voyages venu.

J'aime ce genre de littérature, parce que n’y

touche pas qui veut ; et pourtant, cela semble facile de prime abord.

Grouper au jour le jour ses notes, les transcrire proprement sur un second manuscrit, ajouter l’heure du départ et de l’arrivée, semer ça et là deux ou trois anecdotes qui accentuent le récit, parler de son cœur brisé, de ses illusions perdues, de ses cheveux qui blanchissent, et le tour est joué.

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Mais tout autre chose est d’observer finement un trait, une faiblesse cachée qui révèlent tout un côté du caractère national ; de surprendre sur le fait ces esquisses de mœurs qui ne se montrent qu'aux regards du voyageur essentiellement doué d’un certain esprit philosophique et critique.

Ce qui, aux yeux d’un camarade de locomotion, ne paraîtrait qu’insignifiant, est plein d'intérêt et de révélation pour l’observateur. Une feuille, une pierre, un tableau tout jauni, l’absorbe des heures entières, au grand étonnement de son voisin, M. Prud’homme, qui a l’air de se poser mystérieusement ce point d’interrogation :

— Ce monsieur aurait-il vu par hasard une araignée dans le plafond ?

A coup sûr, madame Campbell n’esquiverait pas ce dilemme bourgeois ; car en lisant son volume, on sent la femme qui, .pour voir du nouveau et en parler à bon escient, ne craint pas plus de mouiller son petit soulier sur la jetée du Rio Janeiro que de le tremper dans la boue de Banella.

Elle va hardiment son chemin ; car elle sait qu’elle peut nous rapporter un récit coloré et saisissant de ses fatigues, de ses dangers ; et que bientôt le lecteur souffrira et rira de ce qui faisait naître larmes ou sourires chez la spirituelle voyageuse.

Avec elle, il prendra en grippe l’affreux capitaÿñe Baïley, cet ingénieux inventeur de tout ce qui peut s’imaginer pour faire trouver une traversée détestable,

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Il est vrai qu’à Rio Janeiro, le loup de mer sera avantageusement remplacé par des myriades de moustiques, et bientôt il y aura recrudt cence de plaintes, que le comfort espagnol de Ia ville brésilienne, et plus tard les routes australiennes de Melbourne aux Ovens ne seront guère en mesure de calmer.

Madame Campbell possède un genre de narration particulier. Je ne sais si la forme qu’elle a adoptée y a contribué pour beaucoup ; mais cette mère écrivant le récit de ses aventures pour l’amusement de ses enfants, entraîne et charme le lecteur. Pourtant une chose vous fait peine ; c’est qu’an milieu de tous ces riens charmants, l’auteur a jugé & »"opos de faire çà et là de la déclamation contre la religion catholique.

Certes, on peut voyager, et fort bien encore, sans faire de la propagande, à la manière des sociétés bibliques, et je connais plus d’un volume, entre autres, le ‘ South sea bubbles,'' du comte de Pembroke, qui aurait été exquis sans cela.

Le livre de madame Campbell tombe dans cette malheureuse catégorie.

Comme tout aurait été parfait, si elle s'était contentée de croquer une série de tableaux dans le genre de celui-ci :

— ‘Un jour—il pleuvait beaucoup—papa était allé avec le domestique voir si notre cheval avait eu sa provende. Chemin faisant, il aperçoit des hommes occupés à tendre leurs tentes et à dételer leurs charriots. Comme ces gens étaient sur notre propriété, il se dirigeait vers eux, dans l'intention de leur dire

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de passer oùtre, lorsqu’à sa grande surprise, un homme s’écria en français :

— Tiens un capot d’étoffe du pays ! voilà un canadien!

Il montrait alors un pardessus gris, vieille relique patriotique que nous avions apportée avec nous.

A ces paroles, tous laissent ce qu'ils tenaient à la main, qui leurs harnais, qui leurs haches, qui leurs ustensiles de cuisine, et viennent se grouper autour du nouvel arrivant.

Papa, prenant alors la parole en français, leur demanda de quelle contrée ils étaient.

Ils parurent profondément affectés, en entendant converser en leur langue et une voix, sortant du groupe, répondit avec émotion :

— Du beau Canada, monsieur. Et vous?

La même réponse fut reçue avec un âpre cri de plaisir. Aussitôt un feu roulant de questions se croisa ; et chaque réponse était accueillie par une salve enthousiaste, car —- chose étrange — plusieurs d’entre ces expatriés étaient des censitaires de seigneuries appartenant à notre oncle, et pendant une longue heure, en dépit de la pluie, cette douce conversation se prolongea.

Le lendemain, je voulus leur faire visite.

En approchant de leur tente, nous entendimes le son d’un violon. Je m’assis sur un arbre mort pour écouter ce que l’on jouait. Le violoniste accompagnait ‘* Vive la Canadienne,”” et mon cœur pris à

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l’improviste par ce refrain de la patrie lointaine, ne put maîtriser son émotion. Je me retournai vers mon père qui, lui aussi, était tout en larmes.

Le soir, deux de ces messieurs vinrent nous voir, et je ne puis vous dire combien je fus récomfortée par cette politesse exquise qui est le signe caractéristique de la race Canadienne-Française. Leur courtoisie faisait tellement contraste avec les mœurs et les allures des mineurs de toutes classes sociales qui nous entouraient que je me persuadai là une fois pour toutes qu’il n'y a pas de gens an monde pour égaler le Canadien- Français. C’est vraiment le gentilhomme tel que l’a

rêvé la mère nature. ’” —-

Comme cette simple et naïve anecdote est racontée ! Elle vaut à elle seule plus d’une longue page de maints auteurs en vogue et, pour en rencontrer de semblables, moi qui suis le type du paresseux, j'empilerais volontiers in-folios sur infolios. Ces petits coins de patrie que l’on découvre de temps à autre dans leurs récits, font raffoler des

. voyageurs, et n’avais-je pas raison de vous dire, il y a

un instant :

— Rien n’est si doux que de chevaucher en pantoufles et en robe de chambre, à la suite du premier livre de voyages venu.

Malgré tout ce charme, il me faut pourtant quitter les notes de madame Campbell pour vous entretenir d’un livre bon et honnête, deux qualités assez rares, — lorsqu'il s’agit d'écrire l’histoire, même lorsqu'elle remonte à cent cinquante ans.

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