‹ Choses et autres [microforme]Chapitre 8 sur 42 · CHARLES DE GUISE · texte numérisé non relu

CHARLES DE GUISE

M. LeMoine et le docteur Charles de Guise sont deux vieux amis que je ne séparerai pas.

Doué d’une imagination poëtique, d’un caractère enthousiaste, d’un cœur généreux et sympathique, le docteur de Guise se reflète tout entier dans ses écrits redigés dans le vieux style et dans la vieille manière d'autrefois, ce qui n’est pas encore trop à dédaigner.

Le Cap au Diable — ne vous effrayez pas, messieurs, de ce titre qui sent le soufre — est une de ces légendes, comme le grand-père du docteur savait les raconter, le soir au coin de l’âtre.

Voyez là-bas ce cap ‘‘ dont la vue vous frappe péniblement. Son aspect est’morne et sombre ; les rochers qui le composent sont arides et dénudés ; son isolement, le silence et la nature désolée et

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presque déserte qui l’environnent, son éloignement,

tout enfin concourt à jeter dans l’âme un malaise étrange et inexprimable.?”

‘ Ce rocher abrupte et sauvage est le Cap au Diable.

‘6 Mais d’où vient ce nom qu’enfants, nous ne p uvions écouter sans frémir ? Les bruits confus qu’on y entend ne sont-ils pas les cris de vengeance de victimes ensanglantées ? personne ne le sait: la justice des hommes a libéré les accusés ; victimes et

‘ meurtriers sont aujourd’hui devant Dieu.’’

Maintenant que vous avez fait connaissance avec ce lieu maudit et tourmenté, reposons nos regards sur les principaux personnages de la nouvelle de M. de Guise.

Voici M. Saint Aubin. Serrez-lui cordialement la main; c’est un brave acadien qui a une énergie de fer. Puis, madame Saint Aubin, femme d'élite si jamais il en fut une, ‘qui semble se faire un devoir de rendre heureux ceux qui l’approchent ; ” puis, la petite Hermine, coquette Providence du ménage ; puis, Jean Renousse, franc et loyal métis au sang chaud et paresseux, menant l’été une vie’ de lézard dormant au soleil, et l'hiver celle d’un chasseur et,d’un trappeur indomptable. Du reste, excellente pâte d'homme, cachant un cœur aussi loyal que son écorce est rude et grossière.

N'est-ce pas qu’à voir s'élever, au fond de cette crique formée par les rochers qui bordent les rivages de l’ancienne Acadie, la paisible chaumière

de l'excellent Saint Aubin, on dirait qu'elle est

s la demeure de la joie et du bonheur ?

Mais M. de Guise a grand soin de nous dire :

» | — ‘C'est au moment où l’on s’estime heureux que So l’infortune vient nous frapper.”?

e Le malheur‘ qui frappe la famille Saint Aubin n n’est pas seulement un deuil particulier ; c'est un e deuil national : et le 10 septembre 1755, Saint a Aubin arraché aux affections de famille qui seules et ne mentent pas, se voit traîné sur un vaisseau de guerre anglais qu’il ne quitte avec ses comà patriotes, que pour goûter à l’amertume du pain de di l'exil.

f. Dès lors commence l’odyssée de la famille. Madame Saint Aubin quitte ces lieux si remplis ae de douloureux souvenirs. Elle à entendu parler de e l'hospitalité proverbiale du canadien ; déjà il a ë tendu la main à plusieurs de ses compatriotes : Le c’est vers lui qu’elle doit se diriger.

”, j Embarquée à bord du Boomerang, vaisseau chargé lu d’émigrants irlandais, elle vient faire naufrage sur les is récifs du Cap au Diable, et n’est sauvée d’une mort de terrible que par les généreux efforts de Tom et in de O’Brien, braves matelots irlandais qui payent de

léur vie ce dévouement chevaleresque.

si À quelque temps de là, nous nous trouvons sur le Saint-Maurice au milieu d’un campement de sauvages. Ga Parmi ces hommes qui fument nonchalamment è étendus sur l'herbe, ces brunes Indiennes qui font

leur toilette pittoresque, on remarque une jeune fille moins brune, moins hâlée que les autres.

Vous le devinez sans doute ; cette jeune fille, c’est Hermine. La frèle plante jetée par le flot sur le récif du Cap au Diable a grandie ; maïs en grandissant elle est devenue sauvage.

Jean Renousse est là aussi, et ses habitudes de créole ne l’ont jamais abandonné ; c’est cet homme qui cause là-bas, en fumant paresseusement son brûlegueule. |

Une animation extraordinaire règne dans chaque ou 'zouam ; on se prépare au voyage des Trois-Rivières ; c'est là que doit s'effectuer l’échange des pelleteries, trésors amassés pendant les longues chasses de l'hiver.

Depuis quelques années, un homme jeune par l’âge, mais vieilli par l’expérience et par le chagrin, était venu s'établir dans cette ville.

Peu à peu ses aftaires s’étaien. mises à prospérer ; mais son passé était resté voilé d’un mystère impénétrable pour ceux qui l’entouraient. (Cet homme, c'était M. Saint-Aubin. La vie n’avait été qu’aventures, douleurs, et déceptions pour lui aussi; mais l'heure de la joie approchait.

Parmi les sauvages qui viennent échanger se trouve Hermine. Reconnue par le brave négociant qui, à son tour, reçoit les terribles embrassements de Jean, ils retrouvent ensemble dans la chaumière d’un pauvre pêcheur Madame Saint-Aubin, et il ne manque plus pour compléter le bonheur de la famille que l'air

natal, cet air vivifiant de la mer qui remplit si bien la poitrine. Saint-Aubin retourne alors dans sa chère Acadie, non toutefois sans avoir visité le tertre agreste où reposent tranquillement les braves marins qui ont courageusement sacrifié leur existence pour sauver celle de sa femme.

‘€ — Et ajoute M. Charles de Guise, si une larme de gratitude peut faire pousser une fleur sur la tombe de ceux pour qui elle est versée, combien elles durent en être ornées. ”?

Sur ce croquis bien simple, M. de Guise a brodé une gracieuse légende, où son talent d’artiste ne lui a pas fait défaut ; seulement, s’il m'avait été permis de lui exprimer un caprice, je lui aurais demandé un peu plus d’art dans l'intrigue, plus de vivacité dans le dialogue.

Le style du docteur de Guise est essentiellement discriptif et se ressent de la qualité dominante de toutes les littératures qui commencent. Aussi, entre autres, ses descriptions de la côte Nord et Sud du Saint- Laurent, celles des bruits et des visions fantastiques qui poursuivent le pêcheur attardé le soir dans les environs du Cap au Diable, sont de ces plus jolies et de ces mieux touchées.

Jugez-en plutôt vous-mêmes.

‘6 — C'était un magnifique matin ; le temps était calme et pur, et l'air embaumé par le parfum des fleurs des bois qui commençaient à s'épanouir. On voguait silencieusement, lorsque tout-à-coup,

la voix d’un sauvage domina le chant des oiseaux de l’une et l’autre rive. Son chant n’était pas un des anciens cris de guerre que nos pères entendaient, lorsque des tribus sanguinaires venaient les attaquer, et qu’elles hurlaient pour s’exciter entre elles au meurtre et au carnage. Non, la voix sonore du chantre respirait un sentiment de douceur ineffable ; car il y avait quelque chose dans ses paroles qui se ressentait de la bienfaisante et divine influence que le christianisme exerce sur ces peuples autrefois si féroces.

‘6 En quoi consistait ce chant ? c’était une prière que l’on adressait à Marie ; la prière du matin.

‘6 Chaque canot faisait chorus à la voix du premier chantre ; et les échos de la rive se renvoyaient les uns aux autres ces chants bizarres, sauvages et capricieux qui n'avaient peut-être rien de bien mélodieux, mais qui devaient monter vers le ciel comme un parfum d’encens et d’ambroisie.”?

Le docteur Charles de Guise est chrétien avant tout. Ce n’est pas lui que la science a rendu matérialiste ; et sous la pointe de son scalpel comme sous le bout de sa plume, il ne rougit pas de reconnaître le nom de lieu. Sa pensée se retrempe de temps à autre au contact de Chateaubriand et d’Auguste Nicolas — ce qui n’est pas à dédaigner — et pour cela nous prédisons au ‘‘ Can au Diable,’ à ‘‘ l'Homme mort ’’ et aux ‘‘ mémoires d’un vieux maître d'école”? une vogue populaire.

A d’autres les grandes renommées littéraires, à M. Charles de Guise les modestes succès du coin du feu.

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