‹ Choses et gens d'AmériqueChapitre 12 sur 13 · CLOVER CEND, ARKANSAS · texte numérisé non relu

CLOVER CEND, ARKANSAS

parfois aussi en caractères d'imprimerie par Tintcrmédiaire de la machine dont elle use d'habitude pour la composition de ses romans. La triple personnalité d'Octave Thanet est là : femme du monde, écrivain et planteur. La plus courte et la dernière de ces lettres me disait : « Je viendrai à votre rencontre jusqu'au débarcadère de Memphis. Vous me reconnaîtrez, j'aurai une robe de drap vert et je tiendrai une rose à la main. »

En même temps elle me rassurait gaiement sur le péril de mourir de faim dans le pays sauvage où j'allais pénétrer :

« La glace nous arrive par bateau, chaque semaine, la viande et l'épicerie viennent en gros de Saint- Louis. Le marais (swamp) que vous aurez à traverser, quelque peu à la nage, n'est pas malsain en cette saison... »

Assurance nécessaire, car le nom de Minturu, qui est la station télégraphique de la Courbe du Trèfle (Clover Bend) m'était apparu comme une corruption de Minturnes à travers un nuage de miasmes délétères, et je prévoyais, par une association d'idées assez naturelle, que la fièvre romaine avait dû émigrer dans l'Arkansas. Mais j'aurais, je crois, bravé la fièvre, tant était grand mon désir d'entrer dans ce nouveau Sud dont le vieux Sud, où je me trouvais alors, me disait bien entendu beaucoup de mal, puisque ses fils, ruinés par la guerre, ont été forcés de céder la place aux Yankees destructeurs des anciennes coutumes. Ces critiques mêmes exaltaient ma curiosité. Après avoir goûté infiniment l'élégance native, les grandes manières, les traditions quasi aristocratiques des planteurs louisianais dans l'État du Pélican, j'avais hâte de juger l'œuvre de reconstitution accomplie depuis la fin de la guerre, par des novateurs venus du Nord, dans les solitudes plus ou moins dévastées de l'État de l'Ours.

La saison n'était guère avancée, mais je me rappelais justement cette description tentatrice : « Il y a peu de spectacles plus beaux que celui d'une forêt de

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l'Arkansas à la fin de février; je veux dire une forêt dans ces fonds de rivière où chaque ravin est un fourré de cyprès. Les épines de la ronce-bambou dessinent des hachures vertes, pareilles aux ombres d'une eau-forte, entre les grands arbres, au-dessus du sol humide. Nues encore sont les branches, mais des baies d'écarlate flambent sur les rameaux violâtres, la canne est d'un vert plus frais; déjà des bourgeons rougeoyants décorent les érables, et vous voyez maints rubans d'herbes aquatiques, brillantes comme l'émeraude, flotter à la surface des mares, là où les fougères croissent et se balancent, tandis que les plus johes mousses teignent de couleurs incomparablement vives et tendres l'écorce pâle des sycomores, des chênes blancs et des gommiers. Ces colonnes d'argent ne brillent que davantage sous leur couronne cendrée, avec l'arrière-plan de gris, de pourpre et de laque aux nuances insaisissables plaquées contre l'horizon par l'embrouillement des tiges et des ramilles. Quel eftet de magnificence bizarre et délicate produisent la mousse et l'eau, et les arbres élincelants 1 Les morts parmi ceux-ci sont d'une blancheur spectrale... Non, ce n'est pas là une vraie forêt, c'est une enluminure de missel en deux ions argent et vert. Si beau que cela soit pourtant, il y a quelque chose de sinistre et de fantastique dans cette beauté, dans ces flaques d'eau assombries, masquées par d'inextricables broussailles, — dans ces grands arbres qui poussent si drus, si épais, et qui

continuent de pousser ainsi du même élan, avec la même épaisseur, sur des espaces incalculés, — dans les ombres et les buées qui tiennent lieu de feuillage, dans les taches rouges qui marquent les racines des cyprès et qui mettent aux gommiers comme une ceinture, suggérant l'idée que chaque coup de hache en a tiré du sang. Il ne serait pas difficile d'évoquer un diable ou deux du moyen âge derrière les monstrueuses excroissances que forment les genoux des cyprès. Et à travers cette foret enchantée se déroule une route fort rude, sinueuse, à cause de la rivière qu'elle côtoie, car les rougeurs, là-bas, à droite, sont les branches des saules qui marquent le cours de la rivière Noire... »

Or la rivière Noire lèche et creuse, jusqu'à y former une baie, les luxuriantes épaisseurs de trèfle blanc sauvage qui ont donné leur nom à Clover Bend et c'était à Clover Bend qu'on m'invitait de si pressante façon. Une idée fixe s'empara de moi : aller guetter dans ce lieu aux aspects si différents des aspects européens, l'éveil magique d'un printemps inconnu, l'éclosion des lis blancs et jaunes dans ces brakes dont l'eau noirâtre sert de miroir aux cyprès <( qui avec leurs courtes branches attachées à une haute colonne ressemblent à quelque plante géante plutôt qu'à un arbre », voir les affreux genoux euxmêmes, ces genoux pointus qui hérissent le marécage « se colorer de rose sous le coup de brosse du renouveau, se transformer en cônes de satin aurore.

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en petites tentes que les fées apparemment dressent pour leur usage parmi les lis », apprendre ce que peuvent être ces arbustes aux noms entendus pour la première fois, le dog-ivood, le red-bud, le buckeye, le sassafras, faire connaissance enfm avec cette nature étrange où rien, pas un oiseau, pas un brin d'iierbe ne ressemble à la nôtre. Grâce au pinceau de ce maître peintre, Octave Thanet, j'avais déjà entrevu tout cela dans Knitters in the sim, dans Expiation, le seul roman de longue haleine qu'elle ait produit, un roman dramatique où sont racontées les sanglantes prouesses et la destruction finale des Graybacks, des guérillas, ce fléau de l'Arkansas, au lendemain de la guerre .

Je m'embarquai donc sur un des superbes vapeurs qui remontent le Mississipi et, après quatre jours d'un voyage que j'ai raconté ailleurs, j'atteignis Memphis, où m'attendaient la robe verte et la rose jaune portées l'une et l'autre par une jeune femme blonde qu'accompagnait une autre jeune femme brune; c'étaient les deux dames de Clover Bend escortées de leur associé le colonel Tucker : F. W. Tucker and Co. Et je ne crois pas que des gens qui se voient pour la première fois aient jamais aussi vivement ressenti l'impression d'être de vieux amis

Nous nous attardâmes fort peu à Memphis, les routes que nous avions à parcourir en voiture n'étant pas de celles où l'on aime à s'engager la nuit. Je me rappelle que ma première surprise, plus tard en

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retrouvant la France, fut la beauté des routes et le manque d'énergie qu'exprimaient les visages. Sans doute je me reportais en faisant cette réflexion aux chemins submergés de l'Arkansas et à la physionomie résolue du colonel Tucker dont l'établissement à Clover Bend remonte aux temps héroïques pour ainsi dire.

De Memphis à Portia cependant nous voyageâmes par le chemin de fer qui aboutit à Kansas City. J'avais pris en naviguant sur le IVIississipi, l'habitude des paysages inondés qui feraient croire à un récent déluge, si l'on ne savait que ces eaux printanières laissent chaque année en se retirant les riches terrains d'alluvion plus fertiles que jamais. Sur tout le parcours du train ce fut la même tristesse indicible : des bois de cyprès, les hauts cyprès si différents des nôtres et qui, l'hiver, perdent leurs feuilles, surgissant de l'eau où baignent leurs racines; de misérables cabanes hissées sur des espèces d'échasses, dos planches jetées partout en guise de ponts pour rendre les communications moins malaisées. Tout cela sèche en été, les rivières et les bayous se dégagent de cette nappe d'eau qui les relie et les confond entre eux, les détails du paysage, absolument noyés aujourd'hui, deviennent distincts. Ce qui est déjà facile à reconnaître, c'est la splendeur forestière de la végétation qui résiste à l'abus non seulement de la cognée, mais de la torche. D'ordinaire les bûcherons se bornent pour aller plus vite en besogne

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à une entaille profonde autour du pied de l'arbre, puis on laisse le supplicié mourir d'épuisement; quand cela ne va pas assez vite on a recours au feu. Presque jamais on ne retire les souches qui noircies, mutilées, sortent de l'eau stagnante en donnant l'idée lugubre d'un massacre récent, d'une espèce de charnier végétal.

Tout le long de la rivière Saint-Francis se poursuit une grande exploitation de bois. Les cases mobiles sont transportées ici ou là, pour la durée de tel ou tel défrichement, puis elles vont se poser ailleurs. C'est comme un camp levé à mesure que la victoire de l'homme sur la nature est accomplie. Mais la nature se défend au bord de la Saint-Francis River, car les ours, traqués et presque détruits ailleurs, fréquentent encore ces parages.

A la petite station de Portia nous attend une charrette découverte, haut perchée sur ses roues et crottée pourtant beaucoup au-dessus de l'essieu. On ne peut avoir de voiture propre avec des routes pareilles ; le sol en est limoneux, sans une pierre, entrecoupé de flaques d'eau profondes où les chevaux du pays, patients et robustes, enfoncent jusqu'au poitrail. Plus d'une fois, en franchissant ces espèces de gués, nous sommes éclaboussés des pieds à la tête ; mais le colonel conduit d'une main ferme, et nous passons comme le vent par les bois et les plantations de coton, devant les pâturages remplis de vaches et de chevaux. De loin en loin s'élève le

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long du chemin quelque maison typique du Sud, en planches, avec un auvent avancé sur la galerie d'en bas que partage une autre galerie transversale. Ce courant d'air entretient la fraîcheur en été. Si la cabane a un petit clocher, soyez sûr que c'est une église dont la communauté est trop pauvre, trop peu nombreuse, pour pouvoir à elle seule nourrir un pasteur ; mais il y a le circuit preacher^ le prédicateur ambulant qui vient par intervalles, au cours de ses laborieuses tournées, apporter la parole évangélique. Le reste du temps, les fidèles se rassemblent confiants dans la parole du Seigneur : « Partout où vous serez quelques-uns assemblés en mon nom, je serai avec vous. »

— Il en est de même à Clover Bend, m'explique Octave Thanet. Les blancs parmi nos tenanciers sont tous méthodistes ; ils ont une petite école où mon amie va enseigner souvent, et c'est dans l'école qu'a lieu le culte. Les nègres sont baptistes. Nous avons au printemps beaucoup de baptêmes dans la rivière Noire. Si le temps le permet, vous en verrez, mais on ne peut exposer ces pauvres gens à prendre une fluxion de poitrine 1 Ce qui vous amuserait, c'est un mariage. Le mariage nègre est célébré à domicile par un de leurs ministres. Celui-ci, les mains dans ses poches, leur dit que l'état où ils vont entrer est un bon état honoré dans le ciel et sur la terre. La mariée pudique ne s'est pas demandés! elle a le droit de mettre une robe blanche et de s'attacher autour

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de la tête le ruban virginal bleu et argent. Je vous parle des dernières noces auxquelles nous ayons assisté. L'époux portait un habit beaucoup trop court de taille dont on lui avait fait cadeau, une paire de gants de cheval usés au bout des doigts, autre cadeau. Le couple s'assit sur deux chaises dans le premier compartiment de la case ; on fit asseoir les principaux invités sur les lits, le reste se tenait debout, et on procéda ensuite à la cérémonie. Ensuite tout le monde passe dans la pièce voisine pour manger le dindon traditionnel et des sucreries. Les nègres réellement pieux ne dansent pas en ces occasions, eussent-ils déjà beaucoup d'enfants de provenances diverses.

Et Octave Thanet rit de son rire si gai, si communicatif, en racontant ces choses choquantes, sans ombre de pruderie.

De son côté, le colonel me parle très simplement de son installation à Clover Bend, il y a vingt-cinq ans environ. Officier de l'armée fédérale, il se rendit acquéreur, pour la moitié, de la plantation qui avait appartenu à un major confédéré. L'autre moitié fut achetée par le colonel Allen^ de Davenport. Dans ce temps-là, les arbres de Clover Bend auraient pu raconter des histoires récentes de pendus. Sous prétexte de servir la cause expirante du Sud, les Gmt/hacks, des déserteurs pour la plupart, avaient longtemps incendié, pillé, tué sans merci. Il y eut contre eux des représailles terribles, et les propriétaires coalisés finirent par purger le pays de ces bandits*

Où trouver ensuite des ouvriers? Après l'émancipation, les anciens esclaves s'étaient dispersés; on était réduit aux services éventuels des rudes travailleurs du Missouri, qui, vers l'époque de la cueille du coton, passent avec toute leur famille, — les petits enfants à califourchon dans une sangle, sur la hanche de la mère. Ils vont ainsi droit à l'extrême Sud où la récolte commence plus tôt, puis ils remontent, se louant ici ou là ; quelquefois les mômes reviennent plusieurs années de suite. La besogne se faisait tant bien que mal par leurs mains, mais, l'heure de la paye venue, c'étaient des menaces de coups de couteau pour obtenir plus que le prix convenu, et le propriétaire était contraint de répondre le revolver au poing. Il est bon d'avoir fait la guerre avant de s'occuper d'agriculture dans des conditions semblables. Le colonel Tucker, si énergique qu'il fût, sut acquérir la réputation d'un homme juste et bon. Sous son règne, beaucoup de choses changèrent, comme me l'avaient dit avec amertume les partisans de l'ancien régime. On ne se grise plus tous les samedis, les enfants blancs et noirs vont à l'école, les hommes trouvent avantage à placer leurs économies dans un store (magasin) bien approvisionné et fort prospère; ils participent aux bénéfices, apportent leur coton à éplucher au gin et leurs marchandises à l'embarcadère du bateau à vapeur, qui dessert d'importantes scieries, au nombre de cinq entre Newport et Portia.

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Le planteur nouveau style, sans accepter toutes les responsabilités bonnes et mauvaises, inséparables de l'esclavage, qui faisaient du mai Ire comme le chef plus ou moins humain, plus ou moins aimé d'une grande famille, accomplit certainement beaucoup de bien dans le sens moderne du mot. Il pousse au progrès ; la philanthropie ne lui est pas étrangère, quoiqu'il ait l'esprit pratique. Avant tout, il donne l'exemple ; sur cette énorme plantation, c'est lui qui travaille le plus. Aujourd'hui, ses tenanciers sont nombreux et font d'assez bonnes affaires. Pour la récolte du coton, les femmes, les enfants peuvent gagner un dollar par jour s'ils sont habiles à ramasser des deux mains à la fois. Il n'y a pas de besogne qui donne moins de peine. Un bon ouvrier à Clover Bend gagne de soixante-dix à quatre-vingt cents (sous) par jour.

Huit milles de course, pénible pour les chevaux, très intéressante en revanche pour l'étrangère qu'ils emportent à travers un si curieux inconnu. — Tout en causant, nous atteignons Clover Bend où l'opposition des maisons de bois peint, propres et solides, et de certaines log-houses d'autrefois, qui abritent encore quelques nègres, me fait sentir tout de suite les différences entre l'ancien et le nouveau Sud. L'aspect général est celui d'un petit village irrégulièrement éparpillé sur de grandes distances, au bord de la rivière, entre les vastes enclos bordés de barrières droites ou en zigzags (snake fences) et la forêt sans

bornes. Au bord de l'eau se dresse le bâtiment le plus important de l'endroit, le store, contigu au cotton gin que révèle sa noire cheminée. On m'a montré en passant le meeting house, école et temple à la fois; on m'indique comme une relique du passé le grand chêne vert séculaire à l'ombre duquel Espagnols et Français se réunissaient pour trafiquer avant que nous eussions renoncé à nos immenses possessions du Sud, dont ni Louis XV ni même Napoléon ne semblent avoir apprécié l'étendue.

A peu de distance l'une de l'autre, da côté défriché, sont les deux maisons bourgeoises de l'endroit, la demeure du colonel, très jolie, peinte en vert pâle, avec un balcon couronnant tout le rez-de-chaussée. Dans le bow-window sourient des visages d'enfants. La seconde maison est celle de la famille à laquelle mes compagnes appartiennent, l'une par le sang et l'autre par les liens d'une étroite amitié. Sur la construction primitive, élevée d'un étage, ont été greffés quelques embellissements discrets, une véranda oij grimpent des lianes et aux piliers de laquelle s'attache une toile métallique destinée à tenir en respect un fléau local : les mouches. L'extérieur est rustique autant qu'il convient au cadre environnant, mais à peine a-t-on passé le seuil qu'on se sent au milieu de tous les raffmements du confort, de toutes les recherches esthétiques que l'on pourrait rencontrer dans un pseudo-cottage de la campagne anglaise. Le salon est rempli non seulement de jolis meubles.

mais de ces mille riens qui donnent de la vie aux murs et révèlent la présence de femmes distinguées ; partout ce sont des toiles peintes à gais ramages, des livres bien choisis, de bonnes gravures, des photographies de l'endroit prises par les dames de Clover Bend qui excellent dans cet art, comme dans tous les autres, y compris les ouvrages d'aiguille et la cuisine, ce qui n'est pas précisément américain.

Le lendemain de mon arrivée, nous visitons les deux écoles, celle des enfants de couleur d'abord, où la classe est faite par un jeune instituteur mulâtre, au teint très peu foncé, aux cheveux longs, à la barbe presque blonde. Il a d'assez nombreux élèves des deux sexes; deux ou trois grands garçons l'aident à maintenir l'ordre. Les plus petits parmi les enfants sont d'abord interrogés devant moi; ils apprennent à prononcer et à épeler correctement d'après la méthode Frœbel. Aucune timidité, l'air vif et intelligent. Les petites filles surtout m'amusent; elles roulent des yeux étincelants comme des perles de jais sous leurs petites tresses laineuses hérissées sur la tête en manière de cornes. Leurs aînées sont moins dégourdies; il y en a de très grasses qui auraient grand besoin de corsets. Interrogées sur la géographie, quelques-unes font preuve de mémoire, d'autres se bornent à ricaner, les paupières obstinément baissées. Une odeur de bergerie où domineraient les moutons noirs régne

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dans la chambre. Du haut de la plate-forme, où l'on est toujours poussé de gré ou de force dès que l'on visite une école quelconque en Amérique, je dis aux enfants que je parlerai d'eux et de leurs progrès à Paris.

— Et Paris, ajoute le colonel qui m'accompagne, cela veut dire la France.

Un cheer s'élève, tandis que mes yeux se mouillent sottement, je ne sais pas au juste pourquoi.

— Dites- leur quelques mots de français, me demande le maître d'école. Ce sera la seule fois de leur vie qu'ils entendront votre langue.

Et je reprends du fond du cœur : « Soyez reconnaissants à vos maîtres qui font tant pour vous. Aimez-les. Que Dieu vous bénisse ! »

Nouveau cheer que je m'efforcerai de mériter ensuite par une distribution de poupées aux petites filles. Et les garçons y prendront le plus vif intérêt sans mélange d'envie ; mais aucun d'entre eux, ni fille ni garçon, ne saura que le grand mérite de ces poupées rustiques, achetées au stoi^e de Clover Bend, est d'avoir été habillées par les doigts de fée d'Octave Thanet le romancier.

De l'école de couleur située un peu à l'écart, nous revenons — par ces chemins le long desquels se balancèrent force pendus à l'époque des guérillas, incendiaires de moulins sous prétexte de patriotisme, — nous revenons, dis-je, vers l'école blanche. Là un instituteur jauni et décharné par la fièvre semble

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avoir à peine la force de présider une leçon de lecture. Cette fois je me garde de prendre la parole ; le colonel se met à raconter devant moi mon voyage en traçant toutes mes pérégrinations sur la carte, afm de faire bien sentir aux écoliers quel honneur c'est pour eux de recevoir une visiteuse venue de si loin. Ils écoutent bouche béante, frappés de stupeur, mais personne n'est aussi stupéfait que moi-même. En l'entendant détailler de prétendues prouesses, auxquelles je n'avais pas eu le temps de songer jusque-là, je me sens terrifiée par ma propre entreprise.

L'instituteur, très poli et très doux, ne réussit pas à faire parader ses élèves comme l'a si bien fait son collègue mulâtre.

— L'autre a sur celui-ci un double avantage, m'explique ensuite le colonel, il est bien portant et moins pauvre. Songez qu'avec le peu qu'il gagne, ce malheureux doit nourrir sa femme et six enfants... Oui, un enfant de plus tous les ans ! Comment voulez-vous qu'il s'en tire ?

J'aimerais à faire connaissance avec le prédicateur ambulant, mais il est en tournée; il ne revient guère à Clover Bend que toutes les trois semaines, tant son circuit est étendu. Le dimanche, mes amis lisent la Bible chacun chez soi, et se réunissent pour chanter des hymnes au piano. Le colonel s'y distingue. Et les hymnes sont suivies, à mon intention, de mélodies nègres d'une pénétrante mélancolie. J'entends encore

les voix grêles et hautes des enfants chanter cet air célèbre, palpitant de regrets, qui valent ceux de Mignon pour une autre terre où fleurit aussi l'oranger : l's gwine to Dlxie..,

Les nègres m'intéressent de plus en plus ici où j'ai tant d'occasions de les étudier, non pas transformés à la hâte par des influences civilisatrices, mais dans leur état naturel que modifie tout doucement la suggestion au travail, à l'ordre et à l'économie donnée par des propriétaires qui ne sont plus des maîtres ,

Le contraste entre les colons blancs et noirs me frappe tous les jours. Les premiers sont de grands gaillards maigres et hâves, tannés comme le cuir de leurs bottes d'égoutiers, les joues creuses, les traits allongés, le teint terreux et la physionomie morne, effet de la fièvre probablement. Les chills (frissons) s'attrapent avec une extrême facilité dans l'Arkansas ; il suffit de s'asseoir sur le sol détrempé, de garder des vêtements humides. Le feutre à larges bords rabattu sur les yeux, ils circulent beaucoup à cheval et s'off'rent en guise de récréation une halte dans le store, quoiqu'on n'y vende aucune espèce de hqueur, rien que les boissons les plus anodines ; mais c'est quelque chose que de fumer ensemble les pieds sur le grand poêle, dût-on causer fort peu, car ils sont taciturnes, tristes comme le sol même auquel ils sont attachés et dont ils ont pris la couleur limoneuse.

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Le nègre, lui, est moins bon travailleur, infiniment plus gai, en revanche, porté à l'optimisme, très inconstant, capable de déguerpir d'un jour à l'autre avec toute sa famille, quitte à revenir vite ; mais, blancs ou noirs, les colons sont sans exception d'honnêtes gens. Rien n'est fermé à Clover Bend, et on n'a jamais entendu parler de vols. Pour ce qui concerne le nègre, il faut s'entendre. Le pauvre diable est capable quelquefois de chiper un poulet, mais il ne prendrait pas autre chose ; il gardera peut-être un sou ramassé sur la route, mais il rapportera fidèlement, si par hasard il la trouve, une liasse de billets de banque. Vivre sans plaisirs lui serait impossible ; il aime les réunions, les danses, les jeux ; l'hiver un festival s'organise dans telle ou telle case, et les affaires s'y concilient avec les amusements de toute sorte , car ceux qui reçoivent vendent à leurs hôtes des bonbons et des gâteaux.

Il ne faudrait pas trop approfondir la question de régularité des familles. Lorsqu'ils veulent se marier, le parjure et la bigamie ne coûtent guère à la plupart des nègres, Ils trichent sur l'âge légal du consentement, en toute innocence, car presque jamais les nègres ne savent leur âge. Ils oublient qu'ils ont laissé çà et là une ou plusieurs femmes. Lorsqu'on y réfléchit, ceci n'a rien de très surprenant au pays du divorce. La charmante actrice Lilian Russel a bien divorcé cinq

fois ! Mais pareille formalité coûte de l'argent, et un pauvre tenancier de l'Arkansas n'en a guère. Il se borne donc à former de nouveaux liens, sans faire rompre judiciairement les anciens. L'idée de se passer de la cérémonie du mariage ne lui viendrait jamais : icisa conscience commencerait à s'éveiller.

Le plus beau des nègres de Clover Bend est un vieillard au profil aquilin, à la barbe grise, que l'on pourrait prendre pour un Arabe. Oncle Nels (c'est l'abréviation de Nelson) a grand air sous ses haillons et le feutre informe qui le coiffe ; une gravité habituelle le distingue de ceux de sa race, dont il m'a paru cependant être sous d'autres rapports la personnification très curieuse. Aucune apparence chez lui de sens moral : il s'accuse avec beaucoup de calme d'avoir été mauvais esclave, pas précisément paresseux, non, mais mean, vil, capable d'actions fort basses. Si l'on veut en avoir la preuve, il pourra montrer les cicatrices dont son pauvre dos est labouré. Bigame d'ailleurs, et doublement puisqu'il a épousé au cours de sa vie quatre femmes dont une seule est morte. Sans s'expliquer sur l'abandon des autres, il donne la raison suivante à sa rupture avec la seconde : « Je me suis éveillé un matin avant elle, dit-il en son jargon, et je l'ai regardée pendant qu'elle dormait. Elle était si noire sur l'oreiller que je n'ai pas pu y tenir. Je suis parti et ne suis jamais revenu. »

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Cet homme, hardi et prompt comme on le voil, dans ses résolutions les plus sérieuses, est craintif pourtant comme tous les esclaves. Son rêve fut longtemps de visiter une fois la grande ville de Memphis. Le jour où il eut économisé assez d'argent pour cela, il partit, si transporté de joie qu'il cria de loin à sa femme, la dernière, celle que finalement il préfère à sa « femme principale » : — « Adieu Jane, je ne sais pas du tout si je reviendrai, tant je vais m'amuser dans la grande ville !... .» — Mais à peine fut-il seul dans le car que son enthousiasme s'apaisa ; des compagnons blancs étaient montés, un peu trop en train, faisant tapage. La peur le prit ; comment allaient-ils traiter le pauvre nègre ? Intimidé il se glisse dans un coin, près du conducteur, nommant son maître pour se recommander à la protection de l'autorité ; puis, une fois à Memphis, le mouvement, le bruit des rues l'impressionnent tellement qu'il revient le lendemain même, l'oreille basse, éperdu, tout honteux, rapportant intact l'argent qu'il n'a pas su dépenser.

Leurs mœurs faciles n'empêchent pas les nègres d'être pieux. Le dimanche ils vont régulièrement à l'église baptiste, partant de bonne heure en procession, quitte à n'avoir de service que dans l'après-midi. L'intervalle d'attente est rempli par de longues conversations à la porte de la grande cabane où chacun a le droit de prêcher, hommes et femmes ; parmi ces dernières, il y en a d'élo-

quentes. Orateur ou oratrice s'excite en parlant et communique à son auditoire une émotion convulsive, pour ainsi dire, qui produit des réveils spirituels inattendus. La religion s'attrape ainsi ni plus ni moins que la rougeole ou une attaque de nerfs. Même à l'état de calme, en admettant que ces êtres sensitifs y soient jamais, la discussion religieuse est leur plaisir favori. Les citations bibliques leur viennent à la bouche avec une facilité, une abondance vraiment prodigieuses. 11 suffit pour se donner ce spectacle de formuler devant eux quelque hérésie, comme par exemple : « Adam ne fut pas le premier homme. Dieu en avait créé d'autres avant lui. » Aussitôt ils prennent feu, les textes se précipitent. Jamais une faute de mémoire, même chez ceux qui ne savent pas lire ; et rien pour eux n'est symbolique. Us tiennent non seulement à la lettre, mais au détail précis ; ils voient Dieu tirer Eve de la côte d'Adam avec l'aide d'un couteau semblable au leur. Ils catégorisent le serpent dans une des espèces qu'ils connaissent : à Clover Bend, c'est le serpent à sonnettes. Le plus ignorant des nègres est capable de raisonner avec subtilité. Ce qui m'afflige, c'est le mépris inconscient qu'ils ont de leur propre couleur, l'aspiration générale vers des teintes claires. Le préposé au bûcher nous dit par exemple :

— Je n'épouserai jamais une de ces vilaines noiraudes, mais une jolie petite femme brune,

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brown, qui aura des cheveux frisés longs comme ça I

Et il montrait la longueur de sa main.

Deux nègres se disputent sur la beauté de leurs enfants :

— Il veut faire croire, s'écrie Tun d'eux en haussant les épaules, que son petit est plus beau que le mien, quand il est noir comme la cheminée I

Lui-même semblait barbouillé de suie.

Comment les pauvres négresses ne se croiraientelles pas grandies et glorifiées par le caprice d'un blanc, si court et si brutal que ce caprice puisse être?

Le temps s'écoule très vite à Clover Bend malgré la monotonie des journées, au point de vue des événements du moins, car les ressources d'esprit sont d'une infinie variété. Mais enfin rien n'arrive jamais. C'est toujours le même va-et-vient de troupeaux de vaches dont on reconnaît le propriétaire à leur oreille fendue ou à quelqu'autre signe ; celles du Texas, très méchantes, ont souvent les cornes sciées ; toujours le même passage silencieux (car l'épaisseur de la boue amortit tous les bruits) d'une charrette attelée de mules ; elle glisse comme une ombre chinoise conduite par le nègre qui s'y tient debout, si comique dans ses longs habits d'hiver dépenaillés et son couvre-chef en forme de champignon.

Voici cependant le facteur à cheval ; il accourt de

Minlurn à franc élrier, avec les lettres ou les dépêches, et prend au store le courrier quotidien. Le store est aussi le bureau de poste, le centre de toutes les affaires, de toutes les rencontres. Des chevaux sont toujours attachés à sa porte. De temps en temps, un transport de bois de charpente filant sur la rivière Noire s'y arrête, ou bien c'est le petit vapeur qui circule de Newport à Portia. Il s'annonce par un coup de sifflet strident qui se prolonge parmi les saules, et un moment d'animation extraordinaire s'ensuit, l'équipage débarquant en toute hâte pour renouveler ses provisions ; car on trouve au stoî^e les objets les plus hétérogènes : du porc salé, des œufs, des jambons, de la mercerie, des tricots, des chaussures, des peaux fraîchement tannées de lynx, d'opossum et de rat musqué, des jouets d'enfant, de la graisse pour les roues, bref tout ce dont peut avoir besoin un homme qui, pratiquant la tempérance, ne s'attend pas à la vente de boissons fermentées. Il en était autrement, paraît-il, au temps du vieux Sud.

Une autre distraction à laquelle on est assez souvent convié, c'est le domptage d'un cheval, spectacle affreux presque autant qu'une course de taureaux. L'un de ces chevaux originaires du Nouveau-Mexique, qui restent sauvages, paissant en liberté dans la savane, est poursuivi et attrapé au lasso pour être présenté à un acquéreur quel-

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conque. X grand'peine le dresseur nègre réussit à l'amener, rétif et furieux, au bout d'une longe. La malheureuse bête rue et se défend ; il faut que celui qui la tient suive tous ses mouvements avec une extraordinaire souplesse. Elle se jette sur les barrières, se roule, arrive enfin trempée de sueur, de boue et de sang devant le public dont nous faisons partie ; j'ai vu un cheval qui, dans sa rage, s'était coupé la langue ; parfois il arrive que dans cette lutte il se casse le cou et qu'on ne l'ait que mort.

Je fais compliment à l'un des horses hreakers nègres, de son adresse et de son courage, quoique tout mon intérêt soit, je l'avoue, pour le cheval martyrisé. Il rit à belles dents.

— N'avez- vous jamais été blessé?

— Si fait, on l'est très souvent. Je suis resté une fois trois mois sans pouvoir marcher.

— Vous recommencez pourtant ?

Il rit de plus belle. C'est chez lui une vocation.

Les enfants de mes amis sont accourus très excités ; les petites filles grimpent sur la barrière pour mieux voir ; un petit garçon de sept ans reste avec les hommes près du cheval, les mains dans ses poches, intrépide. Ses parents le laissent aller, confiants en sa sagesse ; puisqu'il doit être un homme, qu'il fasse à ses risques un double apprentissage de bravoure et de prudence. Telle est l'éducation américaine. Enfin les nouveaux acquéreurs emmènent leur cheval, à

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moitié mort pourrait-on croire. Il leur donnera pourtant encore, chemin faisant, beaucoup de fil à retordre; mais personne ne le brutalisera inutilement; les chevaux sont toujours traités en compagnons dans les pays primitifs. Chaque fois qu'il tombe, on le caresse, on le flatte, on cherche à lui faire comprendre qu'on ne lui veut pas de mal, on amène auprès de lui ses pareils rompus au harnais et dont l'exemple est supposé devoir l'impressionner favorablement; demain on l'attellera côte à côte avec une mule placide qui lui servira de maîtresse d'école et qu'il étonnera par ses fantaisies.

Les repas peuvent bien compter aussi à Clover Bend parmi les incidents mémorables de la journée ; j'avais deviné d'après les écrits d'Octave ïhanet qu'elle tenait la gastronomie en honneur. Elle a même, luxe rare en Amérique, une cave toute française. Sa cuisine, si elle a été jadis maléficiée, a triomphé des enchantements. Il en sort toute sorte de friandises locales. C'est la saison des cailles, très différentes des nôtres, deux fois plus grosses et d'un tout autre goût, succulentes à leur manière. Elles précèdent de peu les bécasses. Et la salle à manger se recommande à mon attention non pas seulement parla bonne chère, mais encore par la légende qui s'y rattache. Elle possède en effet un revenant. Si vous vous informez de son nom, vous apprendrez que c'est le spectre du régulateur.

Le régulateur de Clover Bend était un homme de bonne volonté qui, ayant entendu dire à l'église que

DANS l'arkansas. 279

Dieu appelle chacun de nous à le servir, se demanda quel service il pouvait rendre au Tout-Puissant, n'étant rien que bon forgeron. Et une voix lui dit : « On peut forcer les gens à se bien conduire, si on ne sait pas le leur prêcher. » Son parti fut pris aussitôt. Il se fît régulateur, et, certes, il ne fut pas le seul de son emploi au temps de la destruction des Graijbacks, mais jamais personne n'exerça cet emploi avec autant de zèle. II rossait les gens qu'il rencontrait ivres, il rossait les nègres fainéants qui ne gagnent pas leur salaire, il rossa un avare qui refusait l'aumône à tous les pauvres, il rossa un mari qui battait sa femme ; tous les mauvais sujets, tous les voleurs sentirent le poids de son bras. Le résultat de ses efforts fut que les individus qu'il cherchait ainsi à convertir ne lui en surent aucun gré et qu'un jour il reçut une balle dans la tête. J'ai vu l'endroit où était tombé, au moment le plus brillant de sa carrière, le régulateur de Clover Bend. Il fut transporté dans la pièce qui est devenue ensuite une salle à manger. Au jour anniversaire du meurtre, et d'autres fois aussi, la porte de cette chambre s'ouvre brusquement sans que personne y touche, et, chose merveilleuse, elle reste ouverte le temps de laisser défiler le funèbre cortège qui rapporta une victime du devoir. Après quoi elle se renferme. Tous les habitants ont assisté à ce prodige, mais il devient plus rare depuis que la vieille serrure, un peu lâche, a été remplacée par une serrure neuve.

Après le lunch a lieu notre promenade quotidienne : on ne peut se promener qu'en voiture ou à cheval, vu l'état du sol ; même pour échanger une visite avec nos proches voisins, nous devons suivre le sidewalk en planches, le long trottoir mobile. La petite charrette qui nous porte s'enfonce sous bois à travers flaques d'eau et fossés dans des endroits où jamais ne s'aventureraient les chevaux européens. Ceux-ci n'ont pas Pair de se douter qu'il faille de préférence suivre des routes tracées, ils passent philosophiquement partout en imprimant au léger véhicule un mouvement de bateau. Nous roulons ainsi dans des forêts qui tantôt semblent vierges et tantôt me donnent l'impression d'avoir été brutalement profanées. La main-d'œuvre est trop chère pour qu'on songe à les exploiter avec méthode ; des squelettes carbonisés à demi, encore debout cependant, lèvent leurs grands bras lamentables au milieu de la masse serrée des chênes blancs et noirs, des chênes à feuille de saule, des frênes, des sycomores, des cyprès qui, comme ces derniers, font peau neuve. Près de la lisière, j'ai remarqué aussi des ormes d'une beauté singulière. Tous ces arbres sont des géants ; ils poussent en hauteur, trop près les uns des autres pour pouvoir étendre largement leurs branches ; des lianes robustes les relient entre eux. Mes amies me disent qu'il n'y a pas de parfum plus pénétrant que celui de la vigne sauvage quand elle est en fleur. Beaucoup de gommiers : leur bois sert à fabriquer

des meubles d'un très joli ton, tandis que la gomme qu'ils distillent fournit ces vilains bâtons à chiquer dont les enfants raffolent en Amérique, et non seulement les enfants, mais la plupart des gens du commun. Dans les cars, dans les chemins de fer, j'ai partout remarqué ce mouvement automatique de la mâchoire qui indique l'habitude de chiquer; c'est une chique inoffensive. J'admets que cette substitution ait quelquefois aidé les hommes à perdre l'habitude du tabac^ mais quelle peut être l'excuse des femmes ? Quoi qu'il en soit, la chewing gum est préconisée dans tous les journaux, sur tous les murs, à grand renfort de réclame.

Oublions ce produit vulgaire devant les arbres dont il sort et qui ont le droit d'exister par leur seule beauté. Mêlés à d'autres essences, ils encadrent l'étang, le large bayou, canal naturel où se déverse le trop-plein de la rivière Noire. Cette nappe d'eau, embroussaillée de hriar, de cane, et d'elboivbrush, sommeille lourdement dans ce que je ne puis appeler que la jungle, le nom de fourré ne suggérant rien d'assez grandiose, On est embarrassé pour décrire ces accidents de l'Arkansas, le ridge, la chaîne basse qui alterne avec la platitude des marais, comme s'élève une crête entre deux sillons, le slash, l'incision, la taillade que fait un cours d'eau dans le gâchis des terres, le brake qui n'est brake qu'à la condition de se trouver dans un fond rempli d'eau ; en s'élevant, il perd son caractère et son nom. Un brake de cyprès

282 CHOSES ET GENS d'aMÉUIQUE.

est le principal trait de la physionomie de l'Arkansas. Des troncs déracinés flottent dans l'eau noire chargée de plantes aquatiques, et les harponneurs sautent de l'un à l'autre pour former des radeaux que l'on amène au rivage non sans risque ; c'est un métier dangereux pour qui ne sait pas nager.

L'étang de Clover Bend me rappelle plus d'une histoire racontée par Octave Thanet : la rencontre nez à nez de deux petits enfants avec un ours, — ours débonnaire et savant échappé de sa ménagerie ambulante ; l'aventure vraie de la pauvre petite fille perdue la nuit dans ces grands bois et qui, ayant ■pris le bayou pour la rivière, est retrouvée par miracle sur un des troncs flottants dont les branches pointent en l'air comme des javelots. Toute la population la cherchait avec des torches en remplissant le bois de cris désespérés, et elle, pendant ce temps, avait eu la présence d'esprit, si petite qu'elle fût, d'ôter sa robe pour ne pas la mouiller ni la sahr.

On se livre dans les bois de l'Arkansas à des chasses au sanglier qui provoquent d'ardents steeplechase. Nous ne rencontrons pas de sangliers, mais des cochons par centaines, maigres, à demi sauvages et pourtant apprivoisés par la faim. Ils galopent avec une vitesse prodigieuse derrière la voiture dans l'espoir que nous leur jetterons quelque victuaille. Chaque jour l'individu attaché à leur service fait entendre un appel qui les convie au repas, grâce auquel on

DANS l'arkansas. 283

peut en attraper quand vient le temps de les engraisser ou de les vendre. Les petits sont très drôles, d'une effronterie singulière et luisants comme du satin. On dit que les vautours les enlèvent assez souvent à défaut de bêtes mortes, mais celles-ci ne leur manquent guère, car tous les animaux défunts de la plantation sont immédiatement traînés dans les bois où bientôt on n'en trouve plus que les ossements blanchis. Les vautours de l'Arkansas, les buzzards, font partie intégrante du paysage et contribuent à son aspect mélancolique. Il y en a toujours dans le ciel un couple au moins, qui, les ailes éployées, guettent la mort ; ils veillent à la salubrité publique : ce sont les grands balayeurs de l'air.

En cherchant bien, on trouve autre chose que des beautés naturelles à Clover Bend; la plantation possède aussi des monuments : par exemple, à l'endroit où se forme le grand bayou, on me montre, du côté des marais, une sorte de levée qui, à en croire la tradition, n'est l'œuvre ni des Espagnols, ni des Français, mais qui remonte à cette race préhistorique dont les mounds, monticules, sont dispersés dans toute la vallée. Deux de ces tertres, qui sont des sépultures indiennes, ont été fouillés, livrant des poteries nombreuses, des perles, de la peinture de guerre, des débris de toute sorte, collectionnés depuis dans un coin du store. Un homme, venu on ne savait d'où, s'intéressa beaucoup il y a quelques années aux mounds. Tout son temps était consacré à des fouilles

dont il gardait le secret avec un soin jaloux. Il ne communiquait avec personne et semblait misérable. En mourant, il révéla son nom, le nom d'une bonne famille de l'État de New-York.

Le grand spectacle de la journée c'est le coucher du soleil sur la Black River qui peu à peu mérite tout de bon l'épitliète de noire, après avoir reflété l'embrasement du ciel et brûlé de toutes les nuances de la pourpre et de l'or. Moirée d'abord de feux ardents et de colorations d'opale, la rivière semble ensuite se figer ; sa surface sans un pli , unie comme une glace où se mirent les sycomores et les cyprès, devient pareille à de l'encre ; sa courbe indolente s'endort, tout s'éteint, sauf quelques grandes flaques d'eau stagnante qui brillent encore dans l'herbe. Cependant les troupeaux paissent parmi les cannes, et le crépuscule tombe lentement. Nous ne verrons plus rien jusqu'à ce que le clair de lune, répandant une lumière aussi nette que celle du jour, fasse scintiller la terre mouillée des champs de coton et prête des reflets d'argent au ton gris uniforme des barrières interminables qui, droites ou en zigzags, séparent les pâtures autour de nous. Il ne fait pas bon affronter à cette heure l'humidité. Nous nous réunissons autour d'un grand feu ; les uns jouent, les autres causent. On répond à mes questions avec une patience inépuisable.

L'un des plus assidus à ces veillées est un magistrat

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local. Il nous donne des détails palpitants sur l'affaire qui s'instruit au moment même, le procès des trois Powells qui ont attaqué un train de chemin de fer et sont en prison à Powhatan, en attendant qu'on les transfère à Little Rock, la capitale. Leur attitude est, paraît-il, excellente. Ils subiront bravement le dernier supplice. Ces bandits ont été découverts dans les bois où ils se cachaient, par les bloodhounds, terribles chiens employés autrefois pour chasser les esclaves marrons et qui restent encore les auxiliaires les plus sûrs de la justice. La population est si excitée que les autorités ont grand'peine à préserver leurs prisonniers de ces vengeances sommaires dont on essaie depuis peu d'arrêter les effets.

Comme je me récrie contre la loi de Lynch en la traitant de barbare, le magistrat sourit sans se prononcer ; on voit à merveille qu'il la trouve en certains cas nécessaire. A propos des Italiens, par exemple, massacrés à la Nouvelle-Orléans, il dit tranquillement : « — C'était trancher une grosse difficulté ; on savait qu'ils seraient relâchés. »

Je comprends, aux demi-mots qui lui échappent, qu'avec la corruption régnante il est parfois difïicile de compter que justice soit faite. Cependant de si effroyables abus ont eu lieu que force est bien de sévir à la fin non seulement contre ceux qui les accomplissent, mais contre ceux qui les approuvent par leur présence.

— Beaucoup d'honnêtes gens le regrettent.

L'individu apparemment sanguinaire qui parle ainsi est au fond plein de sensibilité, mais il se livre quand même, avec un zèle digne de celui des anciens régulateurs y à la capture des bandits de toute sorte. Je l'ai rencontré dans le car de Walnut Ridge accompagnant en personne ses trophées sous forme de prisonniers enchaînés les uns aux autres. Ces misérables s'installent au miheu des autres voyageurs et trouvent parfois un voisin compatissant qui leur paie à boire. Le même voisin les lyncherait peut-être volontiers. Il y a eu, en deux mois, cinq ou six attaques de trains de l'Ouest par des voleurs masqués. Quand on prend ces mêmes trains, une légère émotion, qui n'est pas sans charme, s'ajoute à l'intérêt du voyage.

La fin de mon séjour à Clover Bend fut gâtée par une soudaine irruption de l'hiver, un hiver beaucoup plus rude que celui des mois de décembre et de janvier, qui n'avaient amené ni froid ni neige, tandis que de vraies gelées se firent sentir, même dans l'Arkansas, à l'heure printanière de l'année 1894 où des cyclones ravageaient les côtes, où l'horrible blizzard soufflait à New-York.

Nous avions beau brûler la moitié d'un tronc d'arbre dans l'énorme cheminée du salon, nous nous apercevions que nos murs étaient de bois très mince et, la nuit, c'étaient dehors des mugissements, des plaintes lamentables. Le bétail, sans abri, ne se résignait pas à cette température insolite : cent

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chevaux en liberté, deux cents vaches, six cents porcs lâchés à travers bois, protestaient chacun en son langage contre une saison sans pareille. Il y eut des tragédies ; beaucoup de petits veaux périrent ; leurs corps traînés par une mule s'en allèrent dans la forêt servir de pâture aux vautours. Heureusement le soleil intervint bientôt; ses chauds rayons fondirent la glace, rétablirent l'ordre et rendirent un certain repos d'esprit aux nègres qui avaient cru proche leur dernière heure. De tristes et silencieux qu'ils étaient la veille, ils reprirent leurs habitudes expansivcs pour raconter les aventures de ces affreuses nuits pendant lesquelles la neige avait fait irruption par les fentes de leurs cases, les forçant à dormir sous un parapluie ouvert. Il fallait les entendre, réunis autour du grand poêle dans le store et suant à grosses gouttes, car du jour au lendemain, le feu était devenu fort inutile. N'importe, ils en jouissaient délicieusement. Jamais un nègre ne se sent assez rôti.

Le changement de décor qui suivit très vite cette reprise de l'hiver devait rivaliser avec ce qu'où appelle au théâtre un changement à vue. Les eaux baissèrent, le gris mélancolique du paysage s'égaya de bourgeons d'un lilas merveilleux partout oiî ne se dépliaient pas les premières feuilles. Dans l'épaisseur des cannes où jadis se cachaient les esclaves marrons, on entendit des frôlements d'ailes, des chants joyeux : le plumage métallique du martin-

pécheur étincela parmi les roseaux, des pics blancs

à tête verte et rouge se mirent à marteler les arbres

comme pour s'assurer qu'ils n'étaient pas morts ; les

gros serpents qui, dans les bois, courent d'un arbre

à l'autre, se transformèrent en lianes verdoyantes ;

l'oiseau moqueur, qui est le rossignol de l'Amérique,

commença son concert nocturne; longtemps avant

qu'il eût jeté sa première note j'avais vu voltiger

l'oiseau bleu qui chez nous n'existe que dans les

légendes ; il y a aussi le red bird, vêtu en cardinal.

Tout ce peuple emplumé commence ses gazouillis

juste à l'instant où le dog-wood se met à étoiler les

bois d'une pluie de larges fleurs blanches à quatre

pétales et où les buissons de roses cherokees se

couvrent d'églantines monstres.

A mon regret, je ne pus attendre le plus beau moment de cette féerie, et encore moins l'éclosion du coton, blanc, me dit-on, le premier jour, rosé le lendemain, et ensuite blanc et rose à la fois, la même plante portant souvent en outre sa bourre neigeuse. L'heure du départ avait sonné. Je dis adieu à tous mes amis, dont chacun représentait au vif quelque personnage des romans d'Octave Thanet : le planteur des premiers temps de la reconstitution, capable de faire tout ce que les circonstances peuvent imposer à un être humain, fût-il jeté sur une île déserte, et de tirer du néant un home ; — l'âme de ce home, une aimable Bostonienne qui, toute à ses enfants, ne semble regretter ni les ressources intellectuelles, ni

DANS L ARKA.NSAS. 289

les distractions de sa ville natale ; — le jeune planteur élégant qui se fait envoyer ses habits du Nord, monte de beaux chevaux, a grand soin de ses ongles et affecte un peu l'espèce de dédaigneuse lenteur, dans les mouvements et la parole, d'un gentleman anglais, ce qui ne l'empêche pas de s'occuper très activement d'élevage, de culture, et de tenir les comptes du magasin (détail caractéristique : il a voyagé en Europe, mais n'a pas vu Paris, ayant été saisi tout à coup d'une nostalgie d'espace ilhuiité) ; — la jeune veuve aux longs yeux noirs, calme comme un clair de lune, qui fait penser au portrait tracé par Shakspeare d'une dame vertueuse, douce autant que belle, sachant du reste faire la pâtisserie et battre le beurre aussi bien qu'Octave Thanet en personne; — la grand'mère, frôle et distinguée, maîtresse de maison accomplie, habile à organiser une partie de whist et à saisir au vol les moindres éléments de sociabihté. Puis, auprès de ces premiers rôles, les comparses : colons blancs vêtus comme les covvboys de Buffalo Bill, nègres aux guenilles pittoresques et sur le noir visage desquels la moindre marque de bonté amène une si joyeuse expression. J'eus un vrai chagrin de quitter Clover Bend, mais surtout il me parut un instant impossible de me séparer, sans grand espoir de la revoir jamais, d'une personnalité bienfaisante, — il n'y a pas d'autre mot pour rendre son action sur les esprits les plus divers, — telle que l'est Octave Thanet.

Après tant de rencontres, elle me prouva que je n'avais pas épuisé l'étude des types multiples d'Américaines et qu'en cherchant encore, je trouverais probablement des qualités nouvelles à signaler, qualités empruntées à toutes les races ; cependant, nulle part, il faut le reconnaître, je n'ai remarqué au même degré nos meilleures qualités françaises.

Adieu aux longues colonnades de la forêt, adieu aux prairies où fuient les chevaux du Texas, adieu aux deux petites écoles, et puissent-elles un jour n'en faire qu'une ! La voiture qui nous emporte, avec un lunch au Champagne que nous devons manger en bohémiens sur la route, file rapidement vers Portia ; nous prendrons le car jusqu'à Hoxie ; de là le chemin de fer conduit à Walnut Ridge, le point de départ pour Saint-Louis. Adieu à l'Arkansas !

La dernière figure que j'entrevois sur les terres de Clover Bend est celle de la jeune femme du prédicateur ambulant. Elle fend du bois au seuil de sa cabane, tandis que son mari porte la parole de Dieu d'une plantation à l'autre. Le soleil met une auréole à ses cheveux roux et pique une étincelle à la hache levée d'un bras robuste. Une grande émotion me vient au cœur, une émotion mêlée de respect pour ces gens simples qui peinent comme des manœuvres en faisant le bien et en prêchant d'exemple plus encore que de bouche. Parmi eux, je compte le pauvre maître d'école. J'ai demandé depuis de ses

nouvelles à Octave Thanet. Elle me répondit en m'annonçant qu'il était mort :

« La fièvre qui le minait s'est terminée par la pneumonie. Hier nous sommes allés à son enterrement. Le dernier cadeau que nous lui ayons fait est celui d'une bière et d'un habit. Cela paraît du gaspillage ces vêtements neufs déposés dans une tombe, mais, ici, la famille y tient plus qu'à tout le resle. Ce furent de tristes funérailles, célébrées dans son école même, avec ses derniers exercices écrits sur le tableau noir. Ses élèves sanglotaient pendant tout le service. Quand je regardai par la fenêtre et que je vis la misérable petite procession s'éloigner, les porteurs dans leurs pauvres habits du dimanche et la jeune femme avec son pauvre châle de deuil jeté sur sa robe de cotonnade, son plus petit enfant dans les bras, il me sembla n'avoir jamais rien contemplé d'aussi lugubre. Le ministre fut obligé de s'arrêter au milieu de son discours tant il était ému, et la veuve perdit alors tout ce qu'elle avait de courage. C'était navrant, mais c'eût été plus navrant encore peut-être s'il y avait eu là tout le décorum, tous les rites pompeux qui manquaient et point de vraies larmes. »

Ce touchant défilé mortuaire m'apparaît malgré moi quand je pense à l'Arkansas. Il est en merveilleuse harmonie avec le paysage de la rivière Noire.

Rien n'est moins aisé que de donner son avis sur un pays où l'on a reçu l'hospitalité, surtout une hospitalité large et cordiale comme l'est l'incomparable hospitalité américaine. Selon que vous versez dans l'éloge ou que vous hasardez le blâme, deux périls vous menacent : être aveuglé par la reconnaissance, ou manquer aux devoirs les plus élémentaires qu'impose la bonne éducation. Ranalité ou ingratitude, vous n'échappez à l'une que pour tomber dans l'autre, et peut-être le plus prudent seraitil de ne rien dire du tout. Si pourtant on s'y décide, il n'y a qu'une voie à suivre, la voie toute droite de la franchise et de la bonne foi. C'est le parti que j'ai pris pour une série d'articles publiés dans la Revue des Deux Mondes sur la condition des femmes aux

29i CHOSES ET GENS D*AMÉRTQUE.

États-Unis. Ils reflètent ce que j'ai vu en évitant de tirer ces conclusions téméraires dont un voyageur ne saurait raisonnablement prendre la responsabilité après quelques mois de vie errante dans un monde nouveau pour lui. Malgré des lacunes inévitables, ces notes à bâtons rompus ont excité en France un certain intérêt, et ce qui vaut mieux, une émulation généreuse. Je le dis simplement, n'ayant pas do modestie à faire là-dessus, puisque le succès obtenu tient au sujet traité, et qu'il est tout à la gloire des femmes dont j'ai essayé de peindre l'action énergique, autant qu'éclairée, sur les progrès de leur pays. Si j'ai réussi à rapprocher les meilleures d'entre les Américaines et les meilleures d'entre les Françaises, je ne demande pas d'autre récompense.

Au cours de cette publication, rien ne m'a touchée davantage que la bienveillance et la sympathie exprimées par les personnes que je mettais en scène non sans une certaine inquiétude. Les malentendus sont si faciles entre gens de races ditîiTentes, et Téveil d'une certaine susceptibilité serait si naturel ! Mais l'intelligence toute virile des dames américaines leur permet apparemment d'entendre sans se fâcher ce qui est dit d'elles avec Tunique préoccupation de la vérité ; elles savent faire la part du point de vue ; je crois même qu'elles sont de force à se servir de ce qui, çà et là, peut chez un étranger être erreur de jugement, pour remonter aux sources de

cette erreur et y trouver matière à d'instructives comparaisons entre l'éducation, les caractères, les préjugés nationaux de deux peuples.

Convaincue, après cette délicate épreuve, de l'absence complète d'étroitesse chez mes amis d'Amérique, j'ai entrepris de les aborder sur leur propre terrain, de parler d'eux, en m'adressant à euxmêmes dans leurs journaux et magazines. Je l'ai fait avec beaucoup moins de scrupule encore que lorsque je les expliquais derrière leur dos, pour ainsi dire, au public français. Une question m'a été posée par une grande revue, le Forum : — Que pensez-vous de la vie de famille aux États-Unis? » « Et j'ai répondu sans détour i, avec le sentiment néanmoins, de ne pouvoir être tout à fait impartiale sur un sujet où chacun subit immanquablement l'inlluence de trop chères habitudes, de trop tendres souvenirs. Ce qui a été pour nous-mêmes l'amour et le bonheur, nous semble toujours supérieur à un état de choses qui intéresse le prochain et que nous

1. Cette étude parut en anglais dans The Forum du mois de mars 1896 ; elle a provoqué dans les journaux américains de nombreux commentaires dont nous enregistrons le résumé, pensant qu'il peut donner plus de poids aux opinions émises par l'auteur :

Les critiques sont unanimes à dire que « le sujet est traité avec une largeur, un discernement bien rares chez un étranger, et qu'il ne peut manquer d'attirer et de fixer l'attention, — la censure, très intelligente, méritant d'être prise en considération autant que l'éloge et méditée sérieusement. »

(Note des éditeurs.)

ne comprenons qu'à demi ; car s'il est un point sur lequel les différences de sentiment et d'organisation existent complètes et profondes dans les deux pays, c'est celui-là.

La famille en effet, malgré les ferments de transformation qui se sont peu à peu introduits chez elle par le contact des autres peuples, rappelle encore au fond, dans les pays latins, ce qu'elle était jadis à Rome. Certes la puissance paternelle n'y est pas sans limites, comme aux temps antiques, mais bien qu'elle s'appuie sur beaucoup moins de droits reconnus, le père est cependant resté chef dans toute la force du terme. La famille est partout l'abrégé de la nation, et la nation française a l'habitude invétérée de l'administration, de la subordination, de la liiérarchie, de la direction, même aux moments de crise où elle paraît s'écarter le plus du respect de tout cela ; elle a un instinct social surtout qui prescrit la distribution des rôles , pour ainsi dire, dans l'intérêt d'un ensemble harmonieux auquel chacun contribue pour sa part en vertu de telles ou telles attributions déterminées. Cette question de la prédominance de l'instinct social en France a été traitée avec autant de perspicacité que de profondeur par M. Brownell dans ses French Traits ; il a indiqué la part que l'influence catholique peut avoir dans une entredépendance sociale, (qui n'est que l'image exacte de Ventre-dépendance en famille, condition diamétrale-

ment opposée au développement de l'individualité. En France il est établi que le père a pour devoir d'administrer, de faire fructifier, d'augmenter le patrimoine transmis par ses aïeux, la dot apportée par sa femme ou d'y suppléer en travaillant pour suffire aux besoins de la famille. Sur la mère reposent d'autre part les soins de l'intérieur; c'est son domaine particulier et bien tranché, avec l'éducation des filles qu'elle conduit à son gré, les gardant le plus souvent tout près d'elles, jusqu'à leur mariage, lequel est préparé, arrangé, suggéré par les parents. La carrière du fils est également un sujet de préoccupation pour la famille entière qui n'hésite pas à influencer le jeune homme dans tel ou tel sens, à combattre ce qui lui paraît une imprudente vocation, attentive à le tenir en tutelle autant qu'elle le peut, sans le laisser compter sur ses propres forces, sauf exception rare. Il y a là un perpétuel échange de considération et de protection qui m'a paru n'exister que fort peu dans la famille américaine où l'individualité de chaque membre s'afTirme presque dès le berceau, où chacun est pressé d'entreprendre quelque chose et garde la responsabilité de sa propre destinée. L'union en famille telle que nous l'entendons, cette bonne volonté de se sacrifier au bien-être et à l'agrément des autres (bonne volonté presque toujours féminine par parenthèse), ce besoin de rester réunis à tout prix, m'a frappée en Amérique par son absence, et ma première impression a été celle-ci : le triomphe

presque insolent de la jeunesse, la domination hardiment affichée de la femme, l'effacement des parents devant les enfants, le peu d'autorité de ceux-là sur ceux-ci, la froideur apparente des relations réciproques ; ou bien, quand il en était autrement, une certaine affectation à le souligner, comme s'il se fût agi de quelque chose d'extraordinaire. Ma surprise a donc été grandequand j'ai entendu des Américains qui avaient longtemps habité la France, affirmer de leur côté que les relations de parents à enfants et réciproquement y étaient au contraire bien moins sentimentales qu'en Amérique. Nous sommes d'ailleurs, nous autres, — tout le monde le dit, il faut bien croire que cela soit vrai, —le peuple le moins sentimental qui existe; mais j'avais toujours cru que ce que nous avions de sentiment se concentrait d'une façon presque inconnue ailleurs dans l'exaspération de l'amour maternel, chose facile à expliquer par le peu de mariages d'amour qui se contractent en France, ce qui fait entrer dans le dévouement de la mère à l'enfant une part d'émotion, de passion d'autant plus considérable. Eh bien ! je me trompais, paraît-il, l'intimité est autrement grande en Amérique, je l'ai non seulement entendu dire, mais je l'ai vu imprimé dans de bons auteurs. Là- dessus, je me récrie, je demande des explications et des preuves.

— Connaissez- vous en France, me répond-on, beaucoup de familles qui aient, l'hiver, nos longues lectures du soir ?

— Non, parce que nous avons la conversation qui le plus souvent les empêche. Et aussi parce que les livres écrits pour nos enfants ne sont pas généralement ceux qui intéressent les grandes personnes.

— Vos enfants ont-ils la visible importance qui leur est accordée ici?

— Non, parce que les lois de l'éducation chez nous veulent que les enfants soient d'une part très surveillés, constamment dirigés, et de l'autre habitués à ne pas occuper d'eux, à ne jamais se mettre en avant, à ne pas compter. Mais c'est là une question de manières. Le fond n'est pas touché pour cela.

Cependant ces malentendus mêmes me mettent en garde tout d'abord contre mes propres impressions et sur ce point de sentiment surtout je me prends à réfléchir. Nous considérons les Anglo-Saxons comme beaucoup plus froids que nous parce qu'une contrainte morale volontaire les a rendus beaucoup plus maîtres d'eux-mêmes, et ils trouvent que les Français manquent de sentiment parce que ceux-ci apportent dans l'expression de ce qu'ils ressentent leurs qualités natives de tact et de mesure. Le jeu des acteurs américains ou même anglais nous paraît excessif et singulièrement souligné ; le jeu de nos acteurs paraît aux Américains laisser trop de place à ce qui se devine. Nous savons gré aux romanciers d'esquiver la moralité qui nous a été ressassée cent fois, de nous faire grâce d'un lieu commun, d'un

dénouement de pure convention, de se servir de Vintrigue comme d'un simple prétexte à remuer des idées et à poser des caractères. Les Américains demandent d'abord à leurs écrivains de fiction, — et ils en ont d'excellenlS; — de leur raconter des histoires où les bons et les méchants recueillent ce qu'ils ont semé. Yoilà même pourquoi par parenthèse, les lectures du soir en famille sont chez eux plus faciles. Qu'est-ce que tout cela prouve, sauf qu'ils sont jeunes et que nous sommes mûrs, vérité qui saute aux yeux ? Or il est naturel que dans les jeunes sociétés tout soit sacrifié à ceux qui représentent le progrès, l'espoir, la vie intense. De là le règne des enfants, des jeunes filles, de là le rôle effacé des personnes âgées, la façon hâtive dont sont expédiés les morts, l'absence de ce culte des tombeaux si marqué dans la vieille Europe qui, refroidie par les siècles,entoure d'honneurs et de regrets ce qui fut, se consolant par les splendeurs du passé de l'incertitude menaçante de l'avenir.

Cette âpre qualité de jeunesse impitoyable éclate surtout dans la classe ouvrière, bien entendu. Ce que nous appelons en Europe l'homme du peuple a plus d'école en Amérique et cependant bien moins dépoli, ce poli que donne la tradition des siècles et qui peut, à la rigueur, se passer de lecture. Il est vrai que M, Zola a pu, en rassemblant dans un seul village les forfaits commis pendant des années dans la république tout entière, réussir à prêter aux paysans de la

Ten^e une physionomie dure et bestiale. Mais ce procédé d'agglomération et de grossissement dont il a l'habitude ne prouve rien. Malgré la convoitise de la terre, l'attachement effréné à l'héritage qui le caractérisent très réellement, malgré l'ambition déplorable qui lui est récemment venue de faire à tout prix un bourgeois de son fils, le vrai paysan de France, avec ses bons et ses mauvais côtés, ressemble encore davantage aux portraits idéalisés qu'atracés de lui George Sand, qu'aux puissantes caricatures qu'en font nos écrivains réalistes. La vie rustique conserve chez nous, quoi qu'on en dise, la trace des mœurs patriarcales du passé. Cependant il ne faut nulle part demander à l'homme des champs le culte des aïeux survivant longtemps à leurs forces et lui devenant une charge; il est pour cela trop près de la nature et de ses lois cruelles qui prescrivent la suppression de tout ce qui devient inutile : mais en revanche l'ouvrier des villes m'a toujours paru admirable sous ce rapport. On ne sait pas combien, dans les plus pauvres mansardes de Paris, il y a de vieux parents tendrement soignés et dont le bien-être passe avant tout, ni combien le devoir de s'entr'aider est religieusement rempli entre frères et sœurs par des gens quelquefois sans religion. En Amérique il m'a semblé, qu'une fois parti chercher fortune, l'homme de la même classe, rude et débordant d'énergie physique, avait souvent bien peu d'intérêts en dehors de l'intérêt personnel, bien peu de souci des

liens rompus une bonne fois par l'absence et par l'aventure.

Pour ne parler que des femmes, les home et les clubs d'ouvrières, si excellents qu'ils soient en euxmêmes, produisent fatalement la désagrégation de la famille. Ils assurent le bien-être de l'individu, mais en le déracinant de son milieu natal. La poussée générale vers l'instruction, le mépris fréquent de l'aiguille et des humbles travaux du ménage doivent emporter aussi la fille pauvre loin des siens, et tout ce qu'elle gagne intellectuellement dans le struggle for life ne fortifie pas toujours chez elle la bonté du cœur, l'instruction qui enorgueillit l'esprit, n'étant pas l'éducation qui élève l'âme et pouvant même quelquefois devenir sa pire ennemie.

C'est dans la famille pauvre et qui travaille qu'il importe surtout que chaque membre se résigne à n'être qu'un rouage concourant à la régularité de l'ensemble. Et que deviendrait dans cet humble rôle de rouage l'individualisme américain ? La répugnance à servir, la pénurie reconnue de domestiques prouve assez une rébellion générale. Il n'y a pas de pays où la famille, domesticité comprise, soit au contraire plus étroitement groupée qu'en France.

Pourtant, ce n'est pas seulement en Amérique, c'est dans tous les pays où la langue anglaise a cours qu'on nous plaint de n'avoir pas d'expression pour traduire ce mot intime et délicieux de home qui chez eux revient sans cesse. En vain leur a-t-on cent

fois répété que, si nous n'avons pas le mol, nous avons au suprême degré la chose, car le home vivant est, après tout, l'agrégation de la famille, beaucoup plus dispersée ailleurs. Le même préjugé persiste. Rien n'est aussi difficile à déraciner qu'une idée fausse.

Il est vrai de dire cependant que le home n'est pas toujours représenté en France par une maison à soi, telle que le plus pauvre ambitionne de la posséder, pour peu qu'il ait une goutte de sang anglo-saxon. L'isolement de la famille dans des murs qui lui appartiennent et la défendent contre toute promiscuité, contre tout empiétement de voisinage importun, contribue sans doute à une certaine dignité. Etre rangés les uns au-dessus des autres dans des appartements superposés comme les cellules d'une ruche, dans des demeures banales et louées à l'année, que Ton quitte aussi facilement qu'on les a prises, c'est un sujet d'horreur pour beaucoup d'Américains. Ils y voient les signes d'une demi-installation sur la branche qui ne devrait pas effrayer cependant quiconque chérit à leur façon la vie d'hôtel. Mais, comme l'a dit Emile Augier,

L'auberge ne fait pas de tort à la maison.

C'est à Philadelphie que j'ai peut-être le mieux compris toute la force du sentiment qui s'attache au home américain et l'influence qu'il peut avoir sur la moralité d'un peuple. Cette ville, qui est, je crois, la seconde des États-Unis, renferme, m'a-t-on dit,

— et son aspect l'atteste, — un plus grand nombre de petites maisons qu'aucune autre ; le principal effort d'une philanthropie qui s'exerce activement pour le bien-être de la classe ouvrière, tend à donner aux artisans le moyen de devenir en peu d'années propriétaires du coin où ils gîtent. Il existe à cet effet des banques spéciales dont je me suis fait avec un extrême intérêt expliquer les procédés par un guide distingué qui m'a initiée aux traits les plus frappants de Philadelphie historique et charitable, M. Talcott Williams. Certes, j'ai été pénétrée de respect par les reliques modestes du State House, plus ([ue je ne l'avais jamais été par les royales magnificences des châteaux du vieux monde, j'ai admiré les grandes institutions qui attestent chez les Philadelphiens un si noble souci pour le développement des sciences et des arts, sans exception des arts industriels auxquels on n'a peut-être élevé nulle part un temple aussi splendide que l'Institut Drexel; mais Université, associations savantes à part, c'est sous son nom de the City of Homes que Philadelphie se présente le plus souvent à ma mémoire. Pour partager cette impression, il faudrait avoir vu, commo moi, dans d'autres villes, ces ignobles faubourgs, les slums proprement dits, et ces tellement houses dont l'ignominie même de certains garnis ne peut donner aux Français qu'une faible idée.

Avoir des racines quelque part, pouvoir, en

quelque lieu du monde que l'on soit, tourner sa pensée vers un foyer stable, aspirer à y revenir aux dates déterminées qui rassemblent autour d'une même table les parents, enfants et petits-enfants, c'est un t^rand bienfait dans la lutte pour l'existence qui si souvent entraîne l'homme au loin et l'endurcit. Il sLirtit d'avoir été admis à ces réunions de famille en Amérique pour y être reporté avec force chaque fois que l'année ramène les mêmes dates : le Thanksgiving, joyeux congé dont tous profitent, grands et petits, avec son invariable dindon, suivi d'un colossal plum-pudding, le tout mangé en actions de grâce des biens reçus pendant l'année; Noël avec son arbre traditionnel, son luxe de houx, de branches de pins; gui de chêne attaché au-dessus des portes, vertes couronnes aux fenêtres ; Pâques avec son délicieux échange de fleurs symboliques. Et quelle joie débordante, familière, bruyamment cordiale I En ces jours de fête, l'enfant prodigue, le plus incorrigible, le plus perdu, doit sentir de très loin le fumet du veau gras rôti en l'honneur de son retour et revenir presque malgré lui. Remarquons, à ce propos, qu'en France l'enfant prodigue ne s'en va guère plus loin que Paris. En Amérique, il va dans le Far West. Ce ne sont pas les mêmes pourceaux qu'on garde sur le boulevard et dans les défrichements ; ils ne suggèrent pas les mêmes réflexions.

Quoi qu'il en soit, jamais \dimaison paternelle et les moindres reliques qu'elle contient n'ont été autant

célébrées que le home. La raison en est, après tout, que nous autres Français, race sédentaire, nous ne nous en éloignons que rarement. Ce qu'on a sous la main a moins de prix que ce qu'embellit la magie des distances ; les peuples adorateurs du home sont toujours en voyage, c'est à noter, et le culte qu'ils ont pour leur home ne les empêche pas de le céder très souvent par contrat temporaire à des locataires étrangers, tandis qu'eux-mêmes vont essayer ailleurs du camp volant. Rien n'est plus opposé que ce procédé au préjugé français qui voit là dedans une violation des pénates, fussent-ils simplement abrités par les murs d'un appartement pris à bail. C'est le cas de répéter, avec quelques légères variantes, le dicton : « Ce qui est vérité en deçà des Pyrénées, est erreur au delà. »

Autre différence, tout à l'avantage des Américains, semble-t-il : leur home s'ouvre beaucoup plus facilement au nom de Thospitalité. Nous ne nous doutons pas de l'impression que les étrangers emportent d'une ville comme Paris, « qu'ils connaissent seulement par l'éclat des rues, comme me le disait une Américaine fort distinguée; les intérieurs sont tellement fermés ! » Tout l'accueil chez nous, en effet, est extérieur pour ainsi dire ; nous ne savons pas nous mettre à la disposition d'un nouveau venu de l'autre bout du monde, le traiter en ami presque à première vue. Nous n'avons pas le temps peutêtre : les Américains trouvent du temps pour tout. Et

d'abord, nous nous enfermons avec une sorte de méfiance dans notre coquille. Sans cet exclusivisme du reste, les salons, qui ne sont que coteries, n'auraient jamais existé.

De ladite coquille passons à l'habitant, du hoine à la famille qui l'occupe, et commençons, si vous voulez, par celui qu'on appelle son chef. C'est agir à la française, car, si je me plaçais au point de vue américain, la priorité serait pour la jeune fille. Le père est, règle générale, très différent en Amérique de ce qu'il est en Europe ; il ne s'attend pas à rencontrer autour de lui une soumission aveugle, il ne se sent pas lié non plus par des obligations étroites; il n'est pas forcé de donner une dot à ses filles, il peut faire profiter sa ville natale d'une partie de la fortune qu'il a gagnée, sans que ses fils songent jamais à se plaindre de la coûteuse fondation de quelque établissement d'utilité publique. A eux de s'enrichir par leur propre industrie et de faire à leur tour acte de citoyen. L'Américain qui hérite d'une fortune toute faite perd souvent les belles qualités que j'ai saluées en lui avec admiration : entreprise, pluck^ grit, puissance de volonté incomparable ; il ressemble beaucoup alors à nos fils de famille, sauf qu'il porte son oisiveté avec moins d'éléj^ance naturelle et moins d'habitude de la chose.

Mais rien ne m'a confondue comme le peu d'importance que le père de famille, dans certains cercles de New-York par exemple, semblait avoir chez lui.

J'ai fréquenté des intérieurs où il n'a jamais paru que comme s'il survenait par accident, pourrait-on dire, évidemment incapable de reconnaître la plupart des invités, hospitalier quand même, par la chaleur de la poignée de main, jetant, sans presque savoir à qui il l'adressait, l'éternel et banal glad to see you, « bien aise de vous voir ». La maison opulente témoignait d'un luxe dont la source était l'effort incessant de cet homme qui travaillait si évidemment pour les autres et alimentait leurs plaisirs à la façon d'un banquier. Ailleurs j'ai assisté à de grands dîners donnés en l'absence du maître de céans. La liberté sur ce point est au reste générale : tel ou telle des fils ou des filles accepte une invitation au dehors sans s'inquiéter qu'il y ait le soir réception chez ses parents, et on ne songe même pas à l'excuser. Chacun a ses amis, ses devoirs sociaux, son existence propre et dispose de son temps comme bon lui semble. Évidemment cette remarque judicieuse : « Se mettre à son aise, c'est souvent mettre les autres mal à l'aise », n'a jamais été proposée à leurs méditations. Le sacrifice, quand par hasard il se produit, m'a paru rencontrer souvent une indifférence peu encourageante ; aussi ne se sacrifie-t-on guère, à moins qu'on ne soit père de famille; car celui-là pratique à un degré inusité l'immolation de soi. Il demeure très souvent attelé au harnais des affaires, tandis que les siens séjournent des années de suite en Europe, menant la vie

toute mondaine dont la colonie américaine à Paris nous donne le spectacle, sous prétexte que les voyages forment la jeunesse, que Miss Mary a besoin de prendre le pur accent français, que Miss Sally doit perfectionner son talent de musicienne en Allemagne, que réternelle maladie nerveuse de leur mère exige un changement de climat. Et avec quelle satisfaction le digne homme parle du good time, du bon temps, des succès, des progrès de ces absents, aux dépenses desquels il suffit sans compter ! Ceci est purement américain.

Je crois qu'on s'exagère beaucoup le besoin de courir aux quatre points cardinaux à la poursuite du savoir ou de la santé. Quand on est né dans un pays qui forme à lui seul un continent, on peut, en passant du nord au midi, de la montagne à la mer, trouver tout le changement nécessaire au point de vue physique. Les Américains riches et blasés auraient avantage à se retremper de temps à autre dans les mœurs provinciales, à retourner ainsi aux sources vives, non seulem^ent de leur démocratie, mais de leur véritable grandeur morale ; sans compter qu'ils rencontreraient beaucoup de choses européennes dans certains villages écartés de la Nouvelle- Angleterre et dans certains coins de l'Ouest, où se sont transplantées de vieilles souches puritaines : ils verraient par exemple des pères de famille qui ont conservé les idées autoritaires d'autrefois et des ménagères comme nous les entendons. Le Sud aussi

réserve des surprises sous ce rapport. Rien ne devait ressembler davantage à notre vie de château que la vie de plantation, telle qu'on la menait avant la guerre, et à la Nouvelle-Orléans, je me suis crue bien souvent dans une grande ville de province française. Inutile de tant chercher l'Europe au delà de l'Océan. Quant à ce qui est de la culture intellectuelle, dont elle passe pour être le foyer, certainement les moyens de s'instruire ne manquent aujourd'hui dans aucun des grands centres d'Amérique. Celui qui va les demander au vieux monde retarde sur l'heure présente ou obéit à une habitude qui date du temps 'lointain où les États-Unis n'avaient pas d'académies, de collèges, de collections, de musées. Je sais bien qu'on me dira que le sentiment du beau ne s'acquiert qu'en Italie, et j'oserai à peine répondre que ce prétendu sentiment m'a paru être très souvent un simple vernis d'opinions toutes faites, n'ajoutant rien à la valeur de l'esprit qui s'en est frotté. Très probablement c'est là ce qui a suggéré à Mark Twain ses bouffonneries sur l'art du moyen âge et de la Renaissance. Il a bafoué un peu légèrement, mais avec la verve que l'on sait, la superstition des chefs-d'œuvre telle qu'elle se manifeste chez ceux de ses compatriotes qui ne jurent que par Florence. J'ai trouvé souvent un grand charme " d'originalité vraie à tels ou tels Américains qui n'avaient pas voyagé, tandis que les pèlerins annuels au pays de l'Art, avec un grand A, m'ont, à de rares

exceptions près, répété beaucoup la même chose. Et le manque de variantes dans le choix des tableaux ou des reproductions de la statuaire qui ornent leurs demeures toujours opulentes, mais assurément d'un goût très peu personnel, sont une preuve de l'empreinte reçue sans que le discernement s'en mêle.

Pour les femmes, beaucoup de prétentions résultent de cette éducation artistique toute de surface. J'ai vu une jolie personne, sachant que l'expression de son visage devenait facilement pathétique, ne pas hésiter à se coiffer pour une photographie du turban de la Cenci ; une autre, aux pures lignes grecques, les souligne en se faisant peindre vêtue d'un péplum antique, des bandelettes dans les cheveux, tenant son genou embrassé' par un geste digne de Phèdre ou de iMédée. Celles-ci — toujours par l'elfet des voyages — aspirent à rivahser avec les Anglaises du grand monde, dont la haute taille, la démarche royale réduisent les autres femmes à passer auprès d'elles pour des femmes de chambre ; de même que celles-là posent pour la Parisienne mise à peindre et folle de plaisir, qui est un type classique à sa manière. Et elles gagneraient tant à rester simplement de bright, hr'ûhnies Américaines, à parler de leur littérature, au lieu de se répandre de préférence sur Villon, sur Mallarmé et sur Verlaine. Bnght elles le sont plus qu'aucune autre femme au monde, elles le sont tout naturellement, et je ne

sais pas pourquoi le père de famille se montre si soucieux d'ajouter à cet éclat par des pérégrinalions européennes auxquelles il ne prend pas de part. Elles paraissent trouver d'ailleurs qu'en agissant ainsi il ne fait que remplir un devoir à leur égard. L'une d'elles, que je félicitais d'être choyée à l'excès par des parents idolâtres, me répondit avec tranquillité : « Oui, certes, ils suivent notre développement avec beaucoup d'intérêt. » L'idée qu'ils pussent contrarier ou seulement diriger ce développement ne lui serait pas venue.

La liberté individuelle est toujours présente en effet à l'esprit du père de famille, comme elle l'est à l'esprit de ceux qui sont censés dépendre de lui. Il a sa part de cette liberté, je l'ai déjà dit. La loi lui permet de disposer de sa fortune comme bon lui semble, de tester à sa guise, de même qu'elle l'oblige à compter pour les décisions les plus graves avec les droits imprescriptibles de chacun de ses enfants. Le père comprendra donc que, sans acception de sexe, ils suivent leur vocation, que son fils, dès l'adolescence s'envole du nid, que sa fille se marie selon son cœur, fût-ce imprudemment. D'autre part il leur donnera, sans chercher à contrôler leurs croyances, l'exemple d'un esprit rehgieux qui est d'ailleurs assez facile dans ce pays où toutes les variétés du christianisme peuvent trouver FétiqueUe qui leur convient, où la multiplicité des secles se prête aux exigences les plus étendues du libre examen. Disons-le à la louange de l'Amérique, jamais

les pratiques de piété ne sont réduites par les hommes aux fonctions de lisières, utiles pour diriger la marche vacillante des femmes et des enfants. Le père est ou paraît être en communauté spirituelle avec les siens, et cette union dans la foi chrétienne supplée assurément à beaucoup de supériorités dont nous nous vantons. La plaie de la famille française, si unie matériellement, est dans la séparation intime créée par les différences qui résultent du doute philosophique chez le mari, de la foi religieuse chez la femme, de l'attachement des filles aux pratiques de piété que leurs frères négligent : autant de barrières infranchissables. Des concessions réciproques sont faites trop facilement sur le point essentiel qui confond les âmes en une seule, et on appelle cela de la tolérance ; mais cette qualité, si appréciable qu'elle soit pour la douceur et la facilité de la vie quotidienne, n'engendre pas de forte discipline sociale. Le revers de la médaille en Amérique est peut-être d'aventure une certaine hypocrisie. Mais où ne trouve-t-on point cette part de mensonge, de fausse apparence ? Trop heureux quand elle contribue à fortifier la contrainte salutaire, faute de laquelle toute liberté devient licence I La communauté déclarée de croyance est certainement le lien le plus puissant, le plus efficace, que puisse avoir le faisceau de la famille.

Ce faisceau est quelquefois, même sous d'autres rapports, plus serré que je ne l'ai dit, preuve

nouvelle qu'il est dangereux de généraliser. Si l'homme d'affaires (et son espèce domine là-bas) est presque invisible dans sa propre maison où il charge sa femme et ses filles de représenter des élégances et des raffinements auxquels il n'a le temps de penser que pour y subvenir, les autres classes d'individus, qui existent en Amérique comme ailleurs, les hommes d'étude, avocats, médecins, professeurs, artistes, etc., sont beaucoup moins absents de chez eux, et par leur seule présence exercent un genre d'autorité qui nous échappe, n'étant pas proclamé. Je n'ai rien vu de plus touchant ni de plus complet que l'intimité de certains pères avec leurs filles non mariées. La vie intellectuelle communiquée, partagée, faisait d'eux des amis de choix, et on concevait que cette affection sans tyrannie d'une part, sans dépendance de l'autre, rendît la jeune fille si exigeante sur le chapitre du mariage, qu'elle ne se souciât finalement d'aucun autre homme que de ce maître chéri dont elle devenait l'appui à son tour quand la vieillesse l'avait touché. Lire, pour mieux comprendre ce que je dis, le livre si plein et si contenu à la fois de Sarah Jewelt : A Village Doctor ( Un médecin de campagne).

La forte éducation que reçoit la jeune Américaine convient particulièrement à celles qui, par la suite, choisissent le célibat. La demoiselle, aux États-Unis, est infiniment au-dessus de toutes ses pareilles européennes; dégagée des chaînes qui rendent souvent

LA VTE DE FAMILLE EN AMÉRIQUE. 3d5

pitoyable et ridicule la vieille fille française, elle n'attend pas comme celle-ci sa liberté du mariage ; tout au contraire, elle eût aliéné en se mariant cette parfaite liberté qui lui permet de s'élever de plus en plus, de se répandre dans un espace tout autrement large que celui de la famille et même du cercle social ordinaire, en se consacrant à des œuvres d'intérêt universel.

Ses rapports avec l'homme, délivrés de l'enfantillage qu'y apporte le flirt, ont un caractère de calme et de franchise qui permet de réelles et sérieuses amitiés qu'aucune critique ne saurait atteindre. Pas d'aigreur, pas de regrets; la part est trop belle, la vie trop pleine, malgré les satisfactions naturelles qu'on a volontairement retranchées, peut-être en raison même de ce retranchement.

Qu'il n'y ait pas, cependant, de malentendu. S'il me paraît juste que la femme qui, pour quelque bonne raison, ne se marie pas, trouve un aliment à son activité, je blâme très fort le dédain systématique du mariage qui vient à beaucoup de jeunes Américaines ambitieuses d'être quelqu'un, de faire quelque chose, de se distinguer dans une carrière, d'échapper aux voies communes. Dans ces prétendues vocations, il entre parfois une vanité puérile, l'idée morbide de produire de l'effet, de se singulariser, et les obstacles ont une grande utilité pour éprouver leur valeur réelle. Les universités, quand elles sont rendues trop facilement accessibles, peu-

vent, il me semble, faire beaucoup de mal, nuire à la vie de famille en éloignant d'elle les jeunes filles à l'âge où elles devraient prendre leur part des devoirs domestiques. On me répondra, je suppose, que toute chose est bonne ou mauvaise selon la façon dont on rapplique et l'esprit dans lequel on la conçoit.

Ce sont assez naturellement des femmes non mariées ou des veuves qui prennent surtout la haute main dans les associations philanthropiques et autres, clubs, agences, etc., lesquelles ont tant contribué à éclairer, à moraliser, à instruire la population des grandes villes. Quand la mère de famille s'y donne avec la ferveur nécessaire, il semble toujours qu'elle soit forcée de néghger quelques-uns de ces devoirs essentiels qui, d'après notre manière de voir, doivent retenir l'épouse à son foyer. Mais peut-être comptons-nous sans cette dévorante et presque fiévreuse activité qui permet à l'Américaine de mener à bien tant d'entreprises ensemble. Le fait de présider la table de famille, habillée dès neuf heures du matin et prête à sortir après un déjeuner à la fourchette, indique assez qu'on est incapable de flânerie. Peignoirs et pantoufles semblent inconnus hors de la salle de bain.

Si j'avais été interrogée sur la mère de famille américaine au commencement de mon séjour, j'aurais risqué de dire beaucoup plus de sottises que je n'en dirai aujourd'hui, malgré tout ce que les voyageurs pressés allèguent sur la pénétration et la frai-

cheur du premier coup d'œil. Ma première impression, je l'avoue, avait été que l'école usurpait les fonctions de la mère qui lui abandonne ses enfants aussitôt qu'ils savent parler, abdiquant ainsi toute la responsabilité de leur éducation, tant physique et morale qu'intellectuelle. Il y aurait eu là une grosse exagération : la mère américaine n'est pas, comme la mère française, absorbée complètement par ses filles; celles-ci reçoivent une éducation analogue à celle de leurs frères, mais frères et sœurs reviennent après les classes, et la sollicitude maternelle a tout le moyen de s'exercer.

Une femme très intelligente à qui je disais que nos filles, élevées à la lettre sous l'aile de leur mère, se bornaient pour la plupart à suivre des cours soit privés, soit publics, me répondit, surprise :

— Mais comment peuvent-elles se passer d'amis, filles et garçons ? Car les amitiés solides, vraiment intimes, se forment à l'école. Et c'est l'apprentissage du monde que nos filles font là. Faute de cette initiation, les vôtres doivent être à leurs débuts tristement désemparées ! La mère qui élève seule sa fille prend une grosse et bien orgueilleuse responsabilité ; elle ne peut que la modeler à sa propre image, et il me semble que peu à peu ces deux inséparables doivent se rendre par trop nécessaires l'une à l'autre. N'est-ce pas assez grave déjà de choisir un mari pour la pauvre enfant ? Lui refusez- vous vraiment le plaisir de choisir ses amis ?

— Ce ne pourraient être que des amies, répliquaije, la co-éducation étant inconnue chez nous.

En causant avec elle, j'ai compris que le rôle ôxi la mère de famille était peut-être plus délicat en Amérique qu'il ne l'est en France, justement parce que là-bas le pouvoir de la mère n'est pas celui d'un autocrate, parce qu'elle n'est pas seule à diriger, à vouloir, parce qu'il y a dans la vie de sa fille beaucoup de choses qu'elle ne se trouve pas le droit d'empêcher, qu'il lui faut subir, tout en exerçant une vigilance discrète. Elle conseille sans contraindre ; elle doit, dans les circonstances les plus graves, se borner à faire appel k la raison de sa fille, sans jamais compter sur l'obéissance passive. Il est certainement plus simple de pétrir comme cire molle une volonté qui s'abandonne sans résistance. C'est le sentiment de cette autorité sans bornes, sur sa fille, du bien ou du mal qu'elle peut lui faire, de son devoir rigoureux devant cet abandon de soi, qui attache la mère française si passionnément à cette autre elle-même qu'elle a formée hors de toute influence, n'admettant les compagnes mêmes qu'avec peine, et en garde à l'avance contre le futur mari qui lui prendra son bien. Ces relations-là sont en train de se modifier depuis l'introduction dans nos mœurs d'un certain cosmopolitisme ; mais ce qui reste serait encore introuvable en Amérique oii le jeune oiseau, quel que soit son sexe, ne se laisse plus couver, dès que les plumes lui poussent.

Aucune de ces démonstrations de tendresse, par exemple, qui existent chez nous entre la mère et le fils. Et cela s'explique dans un pays où les hommes sont pris de bonne heure par des réalités qui les endurcissent, du moins à la surface. On ne craint pas d'initier les enfants aux côtés pratiques et positifs de la vie. En se mêlant à la conversation des grandes personnes beaucoup plus que n'osent le faire les petits Français, en s'arrogeant le droit de tout entendre et de donner hardiment leur opinion, ils gagnent sur ce chapitre des connaissances précoces. Peut-être est-il plus joli, au point de vue purement esthétique, de laisser les enfants vivre dans un rêve, sous prétexte que ce qui dépasse le cercle de leurs jeux et de leurs leçons ne les regarde pas ; mais le péril à redouter est une confiance excessive dans la providence paternelle qui risque de les conduire à l'habitude de la dépendance d'abord, puis au plus franc égoïsme. Voici un fait qui montre les bons résultats de l'éducation contraire : je connais les acteurs et le théâtre de ce petit drame, je puis attester l'exactitude des moindres détails.

X..., qui est riche aujourd'hui, luttait alors, presque sans ressources, contre les difficultés que présente la création et le lancement d'un grand journal . Sa femme et ses enfants, un petit garçon de sept ans à peine et deux filles un peu plus âgées, vivaient à la campagne, tandis qu'il se démenait énergiquement dans la fournaise de New-York ; mais chaque

soir, il les rejoignait, et les enfants, à son retour de la ville, l'entendaient raconter ses déceptions, ses ennuis de la journée. Ils s'en affligeaient et résolurent, après s'être concertés, de faire quelque chose pour aider au bien-être de la maison. Le petit garçon songea tout de suite au commerce, et son avis prévalut contre d'autres plus chimériques. A eux trois ils cueillirent donc dans les champs toutes les fleurs qu'ils purent trouver, en firent des bouquets et allèrent les vendre par le village. La population rustique s'étonna sans doute de voir des enfants bien mis et bien élevés faire ce métier, et la porte de la première maison à laquelle ils frappèrent se ferma si rudement sur des paroles si blessantes que les petites filles prirent aussitôt la fuite. De loin elles regardèrent leur frère continuer stoïquement sa corvée, supportant sans répondre les semonces et les quolibets, empochant un sou quand on le lui donnait par hasard, acceptant un gâteau, recueillant, en somme, fort peu de chose, beaucoup de gens ne voulant même pas prendre ses bouquets pour rien . Il rentra, le cœur gros, tout pâle, ne dîna guère et se mit au lit pour dévorer sans témoin son humiliation. Sa mère étant venue le rejoindre, il dit avec un soupir en lui racontant l'entreprise manquée :

— Ah 1 je comprends maintenant toute la peine qu'a papa pour nous gagner de l'argent !

Ce qui est remarquable, c'est que la mère l'avait vu partir, avait deviné ou appris ses intentions et

s'était bien gardée de le rappeler, sachant que les meilleures leçons à tout âge, sont celles de l'expérience. Très sagement, elle l'avait laissé s'avancer, souffrir, et tirer seul ses petites conclusions. H revenait avec le sentiment profond de ce que son père faisait pour lui tous les jours. J'admire ce genre d'éducation, j'admire la vigueur et l'initiative du jeune Américain, sa façon de partir à la conquête du monde avec un champ d'action tellement plus vaste que le nôtre. Si son mobile est très souvent l'argent, peu m'importe, puisque cet argent il le gagne au lieu de l'attendre des hasards d'un héritage ou d'une dot ; mais il est certain, je le répète, que les longues séparations, le souci des affaires, les compétitions violentes, l'habitude invétérée du self control empêchent le genre d'intimité câline et confiante de mère à fils dont les étrangers vivant en France sont toujours charmés et surpris.

Il faut, pour qu'elle existe, d'une part, chez l'homme plus de féminité que n'en a le muscular Christian, le chrétien musculeux d'Amérique; et d'autre part, chez la femme une connaissance de la vie en général et de l'être mascuHn en particulier, tout à fait incompatible avec l'idéal de womanliness (féminité), qui nous paraît un peu artificiel chez la plupart des Américaines. Cet idéal consiste en effet à ignorer systématiquement ce qui saute aux yeux. Si gardée qu'elle ait pu être, la Française sait en se mariant beaucoup de choses que l'Américaine émancipée refuse jusqu'au

bout d'admettre. Elle sait que l'homme étant exposé par sa nature, son éducation, les combats de la vie, à plus de périls qu'elle-même, elle ne peut s'attendre à rencontrer chez lui les délicatesses et les blancheurs qu'il a le droit d'exiger d'elle. Prête à tous les dévouements, elle ne compte cependant qu'à demi sur cette fidélité absolue à laquelle pour sa part elle ne pourrait manquer sans forfaire à l'honneur. Un instinct de défense la rend très clairvoyante sur les passions et les entraînements qu'il s'agit de conjurer. Si des Américaines intelligentes, telles que j'en ai vu, affectaient devant elle de croire h la pratique d'une morale une pour les deux sexes, elle sourirait, comme elle sourit volontiers, non pas cyniquement, mais avec une tristesse résignée, de ces fictions convenues : amour unique, cœur brisé, etc.. Elle sait que toutes les choses absolues et définitives abondent dans les romans beaucoup plus que dans la vie dont les nuances complexes ne lui échappent pas ; elle ne se paie point de mots. Aussi est-elle capable de donner à un homme, mari, fils ou frère, de ces conseils que certainement le fils, le frère, le mari américains n'iraient jamais chercher auprès des femmes de leur famille. Celles-ci ont un autre système, peutêtre tout aussi efficace en son genre, pour agir sur eux, et ils s'efforcent de ne pas déchoir dans l'estime de ces femme qui attendent d'eux tant de prouesses. Mais beaucoup de convenu s'ensuit dans les relations entre hommes et femmes, et l'étranger

i LA VIE DE FAMILLE EN AMÉRIQUE. 233

qui voyage aux États-Unis en est frappé par-dessus tout. On rencontre en France plus de sincérité sous ce rapport, une sincérité doublée de bon sens qui fait qu'un livre comme The Heavenly Twins, par exemple S ne produit aucune impression, sauf celle du mauvais goût, de l'exagération et du ridicule. De môme la Française la moins disposée à pactiser avec le vice, ne comprendra jamais la stupeur indignée de la mère du Pendeimis de Thackeray, en découvrant que son fils ait pu avoir, lui, un gentleman, quelque chose à dire à une petite modiste. Les Américaines au contraire, celles qui représentent la classe moyenne de chez nous, m'ont paru en être aux heureuses illusions de Mrs Pendennis. Je ne crois pas qu'il y ait ici-bas des femmes plus trauquillement persuadées de la fidélité de leurs maris, et de fait, il y a probablement beaucoup plus de bons ménages en Amérique que partout ailleurs. Mais j'ai aussi l'idée qu'un bon ménage français compte, quoique beaucoup plus rare, au premier rang des meilleurs ménages, justement parce qu'il ne peut y être question de cette égalité dont Tennyson a dit :

Let.., this proud watchword rest

Of equal ; seeing either sex alone Is half itself...

« Laissez en paix cet orgueilleux mot d'ordre : égaillé, — puisque chaque sexe, à lui seul, — n'est qu'à demi lui-même. »

1 . Les Jumeaux célestes, le plus fougueux des réquisitoires féministes, par une Anglaise, Sarah Grand.

324f CHOSES ET GENS d'AMÉRIQUE.

Ce n'est pas lorsque dans un ménage la femme poursuit une voie individuelle en désaccord avec celle du mari au lieu d'appliquer son intelligence à le comprendre, à l'aider, à le compléter, que peut se produire la divine union :

Purpose in pur pose, ivill in will they grow, The single and perfect animal, The two cell'd heart beating with one full stroke,

Life. . .

« But et volonté confondus, ils se développent — en un être unique et parfait, — la double cellule du cœur n'ayant qu'un seul et complet battement, — la vie. »

Le véritable règne de l'épouse et de la mère me paraît se composer de l'accomplissement régulier, impeccable, d'une foule de petites choses. Voilà peutêtre ce qui détourne la femme de cette continuité d'attention à une seule idée, d'où résultent, à en croire Buffon, les œuvres de génie. Mais celle qui, par exception, a une œuvre de génie en tête sera bien forcée de la laisser sortir, toutes les mailles du fin réseau tissé autour d'elle dussent-elles éclater. L'œuvre de génie des autres, de l'immense majorité sera un intérieur sans défaut. H es! jn de ne pas en dégoûter les jeunes filles. Mon avis peut paraître fondé sur la routine, il l'est aussi sur la nature qu'il n'est jamais prudent de combattre. Si en France les filles sont élevées un peu trop exclusivement dans le but de plaire au futur mari, les Américaines le sont peut-être trop dans le but

du développement personnel, et les deux systèmes ont leurs inconvénients.

Pour ce qui concerne la morale proprement dite, il est évident que dans une société où le flirt n'est permis en principe qu'aux jeunes filles et où le demi-monde n'a que les plus grossiers équivalents, les tentations doivent être beaucoup moins fortes et moins fréquentes pour le sexe qui, sous ce rapport, est véritablement le sexe faible. En outre la femme, malgré tous les privilèges si honorables dont elle jouit, ne tient pas, dans ces existences dévorées par les affaires et assainies par le sport, la place qu'elle tient chez nous dans l'imagination de l'homme. Je crois en outre qu'un certain nombre de convictions puritaines gouvernent toujours aussi fermement que jamais la société en Amérique. Supposer que « le monde » soit plus vertueux au fond dans un pays que dans un autre, serait une grande naïveté; mais ce n'est pas « le monde » qui nous donnera nulle part les spécimens de familles modèles que nous recherchons. Si cependant nous parlons de lui un instant, je dirai que, même dans le mOi^e élégant et frivole, les situations dont chez nous on fait des vaudevilles comme Le plus heureux des trois, sont assez rares aux États-Unis. Aussi les personnes qui en ont le goût passent-elles volontiers l'Océan et viennent-elles profiter en Europe des libertés que procurent les vieilles civilisations, parfois même dépasser la mesure que ces civilisations autorisent.

Il va sans dire qu'aux États-Unis, comme en Angleterre, ou soupçonne l'état moral de la France d'être lamentable et de nuire à la dignité de la famille. On ne paraît pas se douter en revanche que le flirt, exporté d'Amérique à Paris, nous révolte autant pour le moins que ce que les puritains qualifient rigoureusement de sin, de péché, parce que nous n'y voyons pas l'excuse de l'entraînement irrésistible. Le flirt est une perpétuelle transgression de la loi : 0?i ne badine pas avec l'amour; son acclimatation dans la société française fait certainement le plus grand mal. Dans sa patrie d'origine il peut être rendu inofîensif, la plupart du temps, par le tempérament et les habitudes de ceux qui s'y livrent. Tout dépend du partenaire que l'on a dans ce jeu, de la convention sur laquelle on se fonde, de l'éducation qui vous y a préparé.

La communauté d'éducation entre enfants des deux sexes modifie profondément les éléments qui entrent dans le commerce futur entre hommes et femmes. Elle tempère le trouble virginal d'un côté, la passion de l'autre, elle revêt la jeune fille d'une cuirasse d'assurance et pénètre le jeune homme de réserve et de respect. Je crois qu'elle est, au fond, d'un meilleur effet sur lui que sur elle.

Une belle dame, arrivée à la maturité de la vie, me dit un jour avec le sourire de l'innocence :

— Petite, j'ai toujours traîné après moi à l'école

une troupe de garçons qui portaient mes livres et me faisaient escorte parce que j'étais jolie.

D'autre part je me rappelle l'amusante discrétion d'un gamin de l'Ouest.

Quelqu'un parlait en riant devant lui de sa petite sweetheart (amoureuse) qu'il retrouvait en classe. Il devint très rouge, prit l'air très malheureux et, tout à coup, prêt à pleurer d'indignation :

— Pourquoi l'avez-vous nommée? s'écria-t-il. Cela ne doit pas se faire. C'est mal, très mal.

Je dus lui promettre de ne jamais divulguer le simple nom de baptême qui avait été prononcé.

Ces deux traits me paraissent caractéristiques.

Une longue habitude empêche la plupart des inconvénients que nous supposerions. Dès le Kindergarten, la future femme rencontre chez ses camarades masculins les attentions protectrices qu'ils lui continueront toute la vie. J'imagine d'ailleurs que l'Américaine, même un peu fast, redevient plus prudente que ne l'admet notre scepticisme quand elle n'a pas pour couvrir sa hardiesse la présence d'un chaperon. Le chaperon, dont le voisinage permet à une jeune fille d'aller dîner chez Delmonico en compagnie masculine, est choisi de façon à n'avoir rien de commun avec le tiers incommode. Livrée à elle seule, la jeune fille serait en sûreté davantage, et j'ai entendu blâmer par de bons juges cette innovation comme féconde en abus. Ceci ne prouve-t-il pas que les habitudes prises par une longue suite de gêné-

rations sont bonnes à conserver, et que si les Américaines ne gagnent rien en rétrogradant vers la duègne, nous ferons bien pour la môme raison de ne pas avancer trop vite dans la voie ouverte par les bachelor-maids? De celles-ci qui sortent de la famille pour former de petits phalanstères indépendants, où l'on s'occupe des plus graves questions sociales comme on jouerait aux petits jeux, je ne dirai rien; elles ne peuvent avoir, bien entendu, les sympathies d'une vieille dame française, et elles s'en passent aisément.

La catégorie de jeunes Américaines qui mérite mieux de nous intéresser est, à de très nombreux exemplaires, celle dont relève ce type intrépide et un peu dur que Henry James a peint dans The Portrait of a Lady, Isabel Archer, si pressée de tout connaître et si peu curieuse d'aimer. Les meilleures manquent d'humilité, de cette humilité qui accompagne la tendresse. Elles sont self-possessed, maîtresses d'elles-mêmes à un degré dont nous ne nous douions pas, avec l'envers de sécheresse et d'égoïsme inévitable. C'est sur ce double défaut qu'il faudrait insister au lieu de revenir, comme on le fait trop en Europe, sur les côtés les plus bas du flirt grossièrement incriminé. Ceci est non moins déplacé, pour le dire en passant, que l'accusation banale volontiers portée en Amérique contre les mœurs conjugales françaises et les romans qui sont censés les refléter. Il me plaît, quant à moi, de ne considérer le

flirt que comme un équivalent, un peu gros, un peu lourd, un peu appuyé de la coquetterie française. La liberté dont jouit la jeune fille dans la maison paternelle n'a pas nécessairement cet essai, loyal ou non, pour conséquence, et cela, je le répète, parce que le mariage ne lui est pas indispensable comme aux Françaises pour cesser d'être un charmant zéro. Elle sort, lit ce qu'elle veut, reçoit et rend des visites. Ceci ne peut scandaliser que ceux qui ne sont pas allés en Amérique, et qui ne savent pas combien on considère comme ungentlemanly toute attention importune et gênante octroyée à une jeune fille en voyage ou dans la rue ; en revanche, elle regarde les hommes en face avec un calme qui est presque du défi.

Un Américain, revenant d'Allemagne, me disait :

— Quel plaisir de retrouver enfin, après tant de paupières sournoisement baissées, le regard intrépide (fearkss look) de nos jeunes filles !

Mot bien peu masculin, à notre point de vue, car il témoigne d'un parfait désintéressement.

Pour ce qui est des livres, il n'y en a pas de mauvais, c'est-à-dire de trop profondément fouillés. Les jeunes filles n'ont donc pas une littérature à part, puisqu'on n'écrit que pour elles, l'art dût-il y perdre. Elles passent avant tout, même avant lui.

Mais Baudelaire? mais Verlaine? Ceux-là sont expurgés aussi à leur usage ; tous les lions ont les griffes rognées, les crocs arrachés pour la plus grande sécu-

rite de ces demoiselles. Elles donnent la note de la conversation dans les cercles mondains, et les hommes ne profitent probablement pas, comme ils le feraient chez nous, du tête-à-tete avec lequel ils sont familiarisés. La distribution des intérieurs presque sans portes, avec des portières relevées partout, ce qui permet l'égale chaleur du calorifère dans les logis les plus modestes, fait que mademoiselle peut recevoir ses amis masculins sans rester précisément seule en leur compagnie. Ce système de portes ouvertes est peut-être incommode pour les membres de la famille qui auraient à se parler en particulier, mais tout est organisé pour le plus grand agrément de la jeunesse. Bien entendu, ces privilèges sont atténués ou aggravés par les bonnes ou mauvaises façons, par le tact ou la vulgarité de celle qui les possède, par l'influence du milieu, par les habitudes plus ou moins raffinées du monde où elle a vécu ; elle peut n'en user que discrètement, mais en aucun cas on ne songerait à les lui contester.

Je me résume : la famille américaine est moins homogène que la famille française, moins confondue dans les mêmes intérêts, moins aveuglément soumise à l'autorité d'un chef qui lui-même ne se sent pas lié par des devoirs aussi étroits. On y rencontre beaucoup moins de formalisme. Longtemps avant d'être allée en Amérique, n'ai-je pas entendu une dame de l'Ouest dire à propos de toute la paperasserie nécessaire en France pour se marier :

LA VIE DE FAMILLE EN AMÉRIQUE. 33d

— Je n'ai pas, moi, d'acte de naissance. Mon père se bornait à inscrire le jour où chacun de ses enfants venait au monde sur la première page de la Bible de famille.

Le consentement demandé à ses parents par un fils, ne fût-il pas très jeune, lorsqu'il se marie, les confond.

La régularisation de ce qui s'appelle chez nous un faux ménage, la situation d'un enfant naturel, tout cela se fait beaucoup plus simplement en Amérique qu'en France, parce qu'il ne s'agit pas d'éloigner à tout prix les intrus d'un patrimoine et d'un nom, de défendre la forteresse féodale de la famille, mais plutôt de faire triompher les droits imprescriptibles de l'individu. Il y a peut-être en France danger d'arriver, par amour pour les siens, à un oubli trop complet de ses semblables; beaucoup de femmes notamment ne perçoivent, en dehors de la famille, que bien vaguement l'humanité. En Amérique l'esprit public a chez elles sa large place auprès des devoirs de l'épouse et de la mère. Quant à l'homme, il est citoyen d'une façon qui n'a pas cours en France, oii le service militaire reste l'expression par excellence du patriotisme. Il se croit généralement tenu de faire acte de dévouement filial envers l'état auquel il appartient, envers sa ville natale, envers ce que nous appelons le clocher.

Partout il faudra peu à peu céder à ce souci des intérêts publics sagement circonscrits qui, pourvu

que nul ne se dérobe au devoir commun, vaut Yhumanita?isme, plus ample, mais beaucoup plus vague d'un Tolstoï. Les grands problèmes sociaux s'imposent dans le monde entier; ils forceront tous les patrons à tenir compte de plus en plus des paroles du Christ qui, laissant attendre sa famille, désigna le peuple et dit : — « Ceux-là sont ma mère et mes frères. » — Chacun des privilégiés qui possèdent a le devoir d'assister ces frères-là, et l'A^mérique le comprend beaucoup mieux que l'Europe ; elle est en avance sous ce rapport. Les exemples qu'elle donne germeront et finiront par passer l'Océan.

Très probablement le type de la famille américaine est celui qui à la fin prévaudra: la loi du progrès, les droits mieux reconnus de la femme, la nécessité pour nos hommes de sortir de la vieille Europe épuisée, où leur activilé ne trouve plus d'emploi, pour se répandre dans le vaste monde, l'infiltration croissante des mœurs étrangères, tout nous l'annonce. Déjà nous avons pris à l'Amérique, outre son mode de gouvernement, ce grand dissolvant de l'ancienne organisation de la famille : le divorce ; déjà on discute l'opportunité des armées permanentes, et la liberté de tester a de nombreux partisans ; déjà l'interview, longtemps inconnue et méprisée sur sa seule réputation, s'introduit partout et habitue à la malsaine notoriété des journaux les gens les plus jaloux jusqu'ici de réserver leur vie privée; déjà les lycées de jeunes filles se dressent contre l'éducation dans la

famille, qui avait préalablement diminué l'importance des couvents. Nos filles s'émancipent relativement ; elles sont même dans la période ingrate de cette émancipation, celle oii l'on se sert avec imprudence et maladresse des armes dont on n'a pas de bonne heure appris l'usage. Au bal les danseuses ne sont plus ramenées auprès de leurs mères qui ont cessé de faire tapisserie autour des salons où l'on danse. Les demoiselles non mariées de trente à trente-cinq ans se décident à sortir seules et à lire les livres permis à une jeune mariée de dix-huit ans. C'est une révolution lente, mais sûre. Une certaine bourgeoisie obstinée demeure encore récalcitrante, mais elle y viendra.

J'espère toutefois que nous garderons pendant des siècles encore un certain héritage des temps évanouis: la déférence pour la vieillesse, le respect des conseils paternels, et cette tendresse pour la mère qui ressemble à une religion. J'espère que le progrès nous laissera la condescendance aux goûts les uns des autres, l'effacement des angles trop saillants de la personnalité, une bonne dose de cet esprit de sacrifice qui n'est que duperie peut-être, mais une sainte duperie du genre héroïque. Je voudrais en outre maintenir ce sentiment salutaire, inculqué jusqu'ici à nos femmes, que l'expérience est au-dessus de tous les systèmes, que l'instinct est chez elles une puissance, et que cette puissance, il importe de ne pas l'étouffer, tout en la dirigeant; certaines

choses, senties tout naturellement par elles, sont plus précieuses que beaucoup de connaissances acquises. Leur grâce, leur charme, leur véritable beauté dépend de la nature, la pédagogie ne sufïit pas à tout. Les hommes seraient bien à plaindre si le type de la femme savante, de la femme forte devait détruire le type de la femme d'intérieur qui ne doit pas être incompatible avec lui. En tout pays, les pères, frères, maris sont sensibles au soin que leurs femmes, leurs filles et leurs sœurs prennent de ces riens journaliers qui contribuent pour une si large part à la douceur de l'existence. Madame de Staël n'a-t-elle pas dit : « Un rien sert et nuit au bonheur? » Ceci est vrai dans l'ordre matériel comme dans l'ordre moral.

Souhaitons donc aux femmes du Nouveau Monde d'élever leur âme de plus en plus au-dessus de l'humble quenouille, mais de ne pas perdre de vue cependant cette quenouille, symbole de tant de choses douces et touchantes que rien de plus ambitieux ne pourrait remplacer.

Avec ces réserves^ je serai ravie, pour ma part, de voir s'américaniser un peu la famille française de nos jours.

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