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y a dans le texte frowns, quand il fronce le sourcil

faites ; ils montrent le progrès constant d'un génie laborieux. Les souvenirs de la guerre l'inspiraient et aussi les joies de la famille, joies et tristesses, hélas, car dans ses Rêves de Juin en Janvier se trouve une confession douloureuse. Pourquoi le poète qui peut rêver la beauté, ne peut-il pas rêver du pain ? Pourquoi peut-il créer en hiver juin tout ardent et palpitant, le tirer de la froide matière de son âme, sans parvenir à transformer cette même matière en un pauvre pain d'un sou? Le miracle s'accomplit à la fin. La fortune lui vient en dormant :

0 ma douce, rêver c'est pouvoir ! — Et je te rêverai du pain — Et je te rêverai des robes, des diamants — Clicr amour, pour vêlir tes grâces divines!... Venez, renom, venez, prospérité, et baisez les pieds de mon adorée.

Ceci veut dire qu'il était quelque peu encouragé par des amis et par des éditeurs, ce qui l'aidait à oublier qu'un mois après son mariage, il s'était remis à cracher du sang et qu'il avait dû retourner chez son père étudier le droit pour le seconder dans la pratique de sa profession. Si Lanier n'eût pas alors mis en musique les vers bons ou mauvais qu'il écrivait, il serait mort d'ennui. Au printemps de 1870, son état s'aggrava tellement qu'il lui fallut aller consulter les médecins de New- York. Là il parut guérir ; il n'est pas difficile de comprendre pourquoi. Il vivait dans un milieu conforme à ses

goûts, il pouvait se plonger dans les livres dont Maçon possédait un si maigre assortiment. Ce qu'il y a peut-être de plus admirable en lui, c'est le parti qu'il sut toujours tirer des occasions si rares qui lui furent offertes pour élargir le cercle de ses connaissances infiniment variées.

A son gré, l'artiste devait être doublé d'un savant. Parlant d'Edgar Poe, il dit : « Le malheur est qu'il ne sut pas assez : il lui eût fallu savoir beaucoup plus pour être un grand poète ». Lanier oublie qu'à un grand poète l'intuition peut suffire. Si Poe n'eut pas, comme lui, le souci de la vérité exacte et scientifique, ni d'aucune vérité en somme, lui préférant en poésie, il l'a dit lui-môme, le plaisir, du moins devinait-il ce qu'il ne savait pas, et la vie l'avait instruit mieux que les livres. Quelques années d'enfance passées en Angleterre avaient fait de lui un Anglais ; il s'était assimilé la France et l'Italie sans les avoir vues autrement que dans sa prodigieuse imagination; c'est la richesse de l'imagination qui manque à Lanier ; voilà pourquoi il lient tant à l'acquis. Faute de ressources cependant, il dut s'arracher à ses études passionnément poursuivies , quitter le climat intellectuel qui lui réussissait, retourner en Géorgie; là il se remit à tousser. On lui persuada que sa santé se trouverait bien de l'air du Texas, mais dans la ville à demi espagnole de San- Antonio il se sentit, après avoir esquissé un tableau coloré de l'endroit qui ressemblait si peu au foyer

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ittéraire de ses rêves, plus malade que jamais. Pendant cet hiver de solitude il écrivait à sa femme :

« Ce serait à croire que mon esprit chante le chant du cygne avant sa dissolution. Toute la journée il a nagé si vite dans le vaste espace des profondeurs subtiles, inexprimables, poussé par les vents successifs d'une mélodie céleste ! L'essence même de tous les chants, chants d'oiseaux, chants d'amour, chants populaires, chants de l'âme, chants du corps, a soufflé sur moi en brusques rafales , comme l'haleine même de la passion... »

Sentant bien qu'il n'avait devant lui que do courtes années de grâce, Sidney Lanier résolut de se consacrer à ce qu'il adorait, la musique et la littérature. L'occasion se présentait pour lui d'entrer comme première flûte dans l'orchestre des fameux concerts Peabody à Baltimore ^ Il écrivit alors à son pore, qui insistait pour qu'il continuât à demeurer auprès de lui, cette pathétique supplication :

« Mon cher père, pensez combien, vingt ans de suite, à travers la pauvreté, à travers la souffrance, à travers la fatigue et la maladie, à travers l'atmosphère antipathique d'un collège illusoire et d'une armée dénuée de tout, sans le moindre rapport avec le monde des lettres, malgré, dis-je, toutes ces

1. On sait quelles admirables fondations fit en Amérique M. George Peabody pour le développement des sciences et des arts.

circonstances déprimantes et mille autres que je pourrais énumérer, ces figures de la musique et de la poésie sont restées dans mon cœur si fermement que jamais je n'ai pu les bannir. Ne vous semble- t-il pas, comme à moi, que j'aie le droit de m'enrôler parmi les fidèles de ces deux arts sublimes, les ayant suivis si longtemps et si humblement au milieu de tant d'amertume? »

Le père se rendit, consentant à tout ce que son fils voudrait faire et l'aidant avec générosité dans la faible mesure de ses moyens. Pendant six ans, Sidney Lanier garda sa place dans les concerts Peabody ; en même temps, il envoyait aux Magazines des vers qui choquaient les idées routinières d'un public médiocrement artiste. Comme sa femme s'en inquiétait, doutant parfois de sa vocation, il lui écrivit dans le style spontanément précieux et alambiqué qui était le sien :

« Je te ferai une confession de foi, te disant en paroles à toi, mon moi le plus cher, ce que je ne dis pas à mon moins cher moi, sauf par le sentiment. Sache donc que ces déceptions étaient inévitables et qu'il s'en produira d'autres jusqu'à ce que j'aie achevé de livrer la bataille qui s'impose à tout grand artiste depuis le commencement des temps... La philosophie de mes déceptions est qu'il y a trop d'habileté [cleverness) entre moi et le public. » — Il énumère tous les génies méconnus qui ont eu le même sort, puis il reprend : — « Je t'écris ceci, parce que chaque jour je me représente ma femme se représentant son mari

las, malheureux, découragé, et parce que je ne veux pas que tu t'affliges sans motif. Sans doute, j'ai mes peines très aiguës, plus aiguës momentanément que je ne voudrais le laisser voir à personne ; cependant je remercie Dieu qui permet qu'une connaissance chaque jour croissante de lui et de moi-même me fasse un firmament de bleu imperturbable dans lequel se dissolvent très vite tous les nuages. J'ai voulu te dire cela plusieurs fois déjà, mais il n'est pas facile de s'amener à parler ainsi de soi, même à ce qu'on a en soi de plus cher. N'aie donc pas de craintes ni d'anxiétés à cause de moi; considère toutes mes épreuves simplement comme le témoignage que l'art n'a pas d'ennemi plus impitoyable que ce qu'on appelle le métier i. Peu importe que j'échoue; l'échec en cette affaire ne signifie pas grand'chose: « Que mon nom soit flétri, que la France soit libre ! » disait Danton. Ce qui, interprété pour mon compte, peut se traduire : « Que mon nom périsse, la poésie est de la bonne poésie et la musique est de la bonne musique, et la beauté ne meurt pas et le cœur qui en a besoin sait la trouver. »

Lanier était alors profondément plongé dans l'étude de la littérature anglaise, serrant de près les textes anglo-saxons. Son enthousiasme pour la pensée et les formes des vieux bardes anglais se montre dans l'iri-

1. Ce jugement de Lanier est satisfaisant pour ceux qui savent, l'abus qu'on fait en Angleterre et en Amérique du mot cleverness, résumant habileté et savoir-faire.

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troduction au recueil d'anciennes ballades qu'il a réunies pour la jeunesse et qui composent une partie relativement intéressante de son œuvre en prose, bien que ce ne soit, comme The Boy s Froissart et The Boy s Mabinogion, qu'un travail d'éditeur. Il fit ainsi un choix intelligent de nos anciennes chroniques françaises et des légendes galloises de la Table ronde qui, en s'adressant aux enfants, avait pour but principal de répandre en Amérique les principes d'une certaine chevalerie nécessaire dans tout les temps et à tous les pays.

Au milieu de ces travaux secondaires, quelquefois bien indignes de lui, mais toujours relevés par la distinction qu'il y mettait — (nous le voyons au mois de mai 1874, visiter la Floride avec mission de fournir ce qu'il appelle un Guide spiritualiaé à une compagnie de chemin de fer), — Lanier parle sans cesse des deux ou trois heures qui lui manquent pour jeter sur le papier les poèmes qui remplissent, jusqu'à lui faire mal, sa tète et son cœur. Durant un séjour chez son père, il écrivit cependant le fameux poème du Blé (Corn) qui attira pour la première fois sur lui l'attention générale.

11 avait été frappé de la désolation d'une certaine partie de la Géorgie, autrefois consacrée à la culture du coton, et sur ce thème apparemment vulgaire, mais qu'il jugeait assez douloureux pour pouvoir être poétique, fut brodée l'une de ses plus belles pièces. C'est d'abord un paysage forestier : nous sommes au

fond des bois à travers lesquels tremblent et passent fugitives des formes brillantes, évanouies aussitôt dans la verdure, comme les étoiles de l'aube se fondent dans le bleu. Les feuilles qui lui effleurent la joue le caressent ainsi que des mains de femme, les branches enlaçantes expriment en l'embrassant une subtilité de puissante tendresse, les profondeurs du taillis exhalent des bruits semblables aux battements d'un cœur. De tous les arbres sortent des soupirs, les longs et profonds soupirs du printemps captif qui cherche à s'échapper.

Et le poète prie avec les mousses, les fougères, les Heurs sauvages qui se dérobent aux regards humains comme des nonnes craintives, en exhalant vers le ciel un parfum d'adoration. 11 tressaille lorsque viennent le surprendre des lambeaux de murmure échappés à des âmes feuillues qu'on ne connaît pas. Il erre lentement, avec des regards fureteurs qui montent du miracle compliqué de l'herbe touffue vers l'espace où s'entrelacent ciel et feuillage si étroitement que le bleu du ciel semble broché sur un ciel de verdure. Et il arrive ainsi à la barrière en zigzags qui arrête l'irruption véhémente des ronces et des sassafras s'élançant pour arrêter la marche de la culture, opposant leurs rameaux et leurs épines comme autant de piques contre l'armée du blé. Le blé, c'est le maïs, qui porte en Amérique le nom générique de corn (grain), ce grand maïs indien aux épis si hauts et si drus qu'un homme pourrait se

cacher derrière eux. Sons faux ni faucille, le poète fait à perte de vue des moissons merveilleuses. Précédant de beaucoup les premiers de sa troupe, un capitaine géant agite ses glaives formidables au plus vif de la bataille engagée contre le champ parla haie envahissante. Et c'est à lui que s'adresse le promeneur, c'est à cette tige lustrée qui n'avance ni ne parle, qui cependant est pour lui le type même de l'âme du poète conduisant l 'avant-garde de son temps et entraînant les timides avec elle. Ame calme, mais haute, aux racines profondes, âme humble, mais riche en grâce et en générosité, âme remplie de douceur comme le sont ses longues veines d'une douceur empruntée aux quatre éléments sauvages et qui s'élève plus haut toujours, au-dessus des mortels, sans pour cela quitter la terre solide et vénérable qui lui a donné l'être.

Tu te tiens debout sur ta tombe future, brave et serein, aspirant d'un souffle ininterrompu la vie que tu puises dans la mort même. Le fruit que tu donnes écrit éloquemment ton épitaphe et tu es à toi-même un monument. Comme le poète, tu as construit ta propre force en distribuant une nourriture universelle tirée en proportions choisies du sol grossier et de l'air vagabond, des ténèbres de l'effrayante nuit et des cendres antiques dont la ffamme disparue retrouve en toi une vie plus belle et une plus longue gloire, des blessures et des baumes de la tempête ou de l'accalmie, des débris, des ossements, des racines...

Dans ta vigoureuse substance tu as absorbé tout ce que

t'apportait la main des circonstances. Oui, dans ta verdure fraîche et consolatrice tu as filé l'éclat radieux d'un blanc rayon tiré tout incandescent du soleil. Ainsi tu fais agir mutuellement l'une sur l'autre la force de la terre et la grâce du ciel, ainsi tu coules ensemble l'ancien et le nouveau dans un moule plus noble, ainsi tu réconcilies le froid et la chaleur, l'éclat et l'obscurité et d'autres contraires.

Ainsi, lié par le sang à tout ce qu'il y a de haut et de bas, tu joues dignement ton rôle de poète, prodiguant les richesses de ton cœur tant de fois meurtri avec un zèle égal pour nourrir le seigneur en son palais et la bête de somme dans son étable, ayant pris à tous pour pouvoir à tous donner.

Et alors le poète adjure son frère l'épi de regarder plus loin, de l'autre côté de la vallée : au delà d'un moulin qui s'écroule, une colline géorgienne découvre au soleil sa tête aride et ses flancs labourés de cicatrices. Ses enfants l'ont abandonnée, ils la laissent privée de soins sous les intempéries. Jadis, c'était l'empire du coton hasardeux, prétexte au jeu et à l'usure. Sous son règne, chaque champ devint un tripot d'enfer, le cultivateur étant dupe de spéculations aventureuses, esclaves des banquiers, jusqu'au jour où, ruiné, il prit la fuite vers l'ouest, laissant ses champs en friche. Puis, à la fin, Sidney Lanier compare la montagne devenue stérile au roi Lear et l'interpelle : « Toi que la divine Cordelia de l'année, le printemps pitoyable, essaie vainement d'égayer dans sa morne solitude, souverain découronné qu'au-

cun de ses sujets, homme ou bête, ne réclame, le grand Dieu cependant transformera ton sort, il te ramènera aux jours de ta royauté. Des moissons dorées te couvriront par les soins de quelque cœur hardi qui, épousant généreusement ta cause, te soignera, te défendra avec les muscles des temps antiques et les ressources de l'art moderne, »

Dans cette pièce on trouve réunies les caractéristiques de la poésie de Lanier, l'amour délicat et passionné de la nature, un amour qui pourrait rivaliser avec celui de Wordsworth, à la simplicité près, une façon de personnifier tout ce qui est d'elle, les feuilles, les nuages, les vents el jusqu'aux objets les moins susceptibles de personnification qui, malgré les absolues différences de méthode, rappelle Walt Whitman, et enfin et avant tout un choix de mois d'une justesse, d'une harmonie qu'aucun traducteur ne pourra jamais rendre.

Ce qui fit la fortune de ce poème du Blé ne fut probablement pas son seul mérite intrinsèque, mais le choix d'un sujet qui répondait aux soucis du temps. Quelques admirations particulières très éclairées et très enthousiastes à la fois vinrent en outre réconforter l'auteur, celle surtout de Bayard Taylor, un poète qui, s'il n'est pas connu en France, est célèbre en Allemagne par sa traduction de Faust, et à qui des idylles pensylvaniennes, d'intéressantes Orientales, souvenirs de voyage ou échos du foyer, ont fait une grande réputation dans sa patrie. Bayard Taylor,

l'homme de goût, au jugement cultivé, qui n'eut qu'une ambition, colle d'emmagasiner la plus grande provision d'expérience que puisse fournir ce monde, accorda d'emblée une estime et une sympathie qu'il ne prodiguait pas, au nouveau poète du Sud, et ce dernier y répondit par une confiance dont témoigne cette phrase navrante : <( Je ne puis vous décrire dans quel désert, au sein de quelle famine j'ai vécu!... Peut-être savez- vous que, pour nous autres, de la jeune génération du Sud, presque toute la vie depuis la guerre a consisté à ne pas mourir. »

Sidney Lanier dut à Bayard Taylor d'être désigné pour écrire la cantate du centenaire des États-Unis (1776-1876). Dangereux honneur qui lui attira force déboires. On eut l'imprudence de la publier sans la musique. Ce fut un toile général, l'orchestre n'étant pas là pour mêler la voix des vents et de la mer aux soupirs des Pèlerins que la Mayflower transporte vers leur nouvelle patrie, ni pour accompagner d'un quatuor maigre et désespéré dans le mode mineur les cris de misère qui indiquent le débarquement au milieu des horreurs du froid, de la fièvre, de la disette et des vengeances indiennes, ni pour hurler les vociférations de la terreur, de la colère et du crime déchaînées contre la colonie naissante, ni pour souligner le chuchotement sourd, intense et rapide de la patience et du travail, le crescendo de l'allégresse renaissante, le pianissimo de la prière, l'éclat du triomphe final. Tout cela fut déclaré grotesque, inin-

telligible, par le public américain moins formé encore à la littérature artiste que nous ne pouvions l'être en France il y a vingt ans. Lanier souffrit cruellement de ces critiques, lui qui avait cru écrire « quelque chose d'aussi simple et d'aussi candide qu'une mélodie de Beethoven », s'étudiant, dit-il, à exprimer les idées les plus larges d'une façon qui ne pût blesser aucune âme moderne, et à concentrer notamment dans un certain morceau, le chant de l'Ange, « toutes les philosophies de l'Art, de la Science, du Pouvoir, du Gouvernement, de la Foi et de la Vie sociale ! »

Ici s'affirme cette confusion entre la musique et la poésie que certains amateurs de complications impossibles ont cherché depuis à acclimater chez nous.

« J'ai adopté, dit -il, les trochées du premier mouvement, parce qu'elles forcent à un mouvement mesuré, sobre et méditatif de l'esprit, et aussi parce qu'elles ne sont pas conformes au génie de notre langue. Quand les difficultés cessent et que la terre apparaît aux Pèlerins comme une unité distincte, alors je retombe dans nos iambes natifs. »

M. Stéphane Mallarmé a certainement eu un précurseur en Amérique, et aussi Verlaine, et tous ceux qui écrivent en vers des symphonies, des variations, des romances sans paroles, des cantilènes, des gammes. Sidney Lanier fut un des premiers créateurs de cet art de rythmes et de syllabes qui doit participer des

deux arts à la fois, et chez lui c'est toujours la musique qui domine. Il le reconnaît lui-même :

« Quelque don que je puisse avoir, c'est un don musical, la poésie étant pour moi une simple tangente par laquelle je m'échappe quelquefois. Je pouvais jouer passablement de plusieurs instruments avant de savoir écrire d'une façon lisible et, depuis, tout le plus profond de ma vie a été rempli par la musique. »

Les railleries des philistins n'atteignirent jamais sa foi intense. Il affectait de dédaigner la critique de son temps, posant en principe que l'artiste doit humblement et amoureusement, sans amertume contre l'opposition qui lui est faite, produire ce qu'il y a de meilleur en lui. « La critique contemporaine n'at-elle pas crucifié Jésus, lapidé saint Etienne, traité saint Paul de fou, jugé Luther comme un criminel, torturé Galilée, chargé de chaînes Christophe Colomb, exilé Dante, tué Keats? Milton ne dut-il pas se contenter de cinq livres sterling pour le Paradis perdu^ Shelley ne fut-il pas méprisé comme un chien immonde? Et combien de sarcasmes prodigués à Gluck, à Schubert, à Beethoven, à Berlioz, à Wagner ! » S'en remettant comme eux à la postérité, Sidney Lanier continuait de travailler, le plus souvent seul à Baltimore, jouant de la flûte aux concerts Peabody et produisant, quand il le pouvait, ses poèmes qui parurent réunis une première fois en 1877.

Parmi eux se trouvent quelques-uns des plus célèbres : le Blé, la Symphonie, Dans l'absence, Moralités des roses (Rose Morals), Prière spéciale (Spécial pleading) et Le Psaume de VOuest. Ce Psalm of the West célèbre les noces de l'Adam vigoureux des terres nouvelles avec la Liberté, une seconde Eve qui derechef lui apporte la connaissance du bien et du mal. Toute l'histoire de la grande République, depuis ses commencements, entre dans un chant interminable pour lequel Sidney Lanier a forcé sa voix, s'élevant jusqu'au genre épique, mais tombant en même temps dans le genre ennuyeux.

Sa santé devenait de plus en plus mauvaise et, l'automne de cette année-là, les médecins lui dirent qu'il ne verrait pas le printemps suivant, s'il ne se décidait à aller chercher un climat chaud.

Au milieu de décembre, Lanier gagna donc Tempa en Floride, et il trouva un grand soulagement à vivre auprès de sa femme bien-aimée dans ce pays quasi tropical. Au mois d'avril, il retourna en Géorgie où les siens souhaitaient toujours de le retenir, mais la musique et les lettres le rappelaient à Baltimore; il reprit sa place aux concerts Peabody et joua encore trois hivers de suite. En même temps, il faisait des conférences à un public restreint sur la poésie de l'époque d'Elisabeth. Grand succès, mais peu d'argent ; ceci le conduisit cependant à l'une des dernières et des plus grandes joies de sa vie. Le président Gilman lui offrit de le char-

UN MUSICIEN POÈTE. :^ll

ger d'une série de conférences sur la littérature anglaise à l'Université Johns Hopkins. C'était le premier salaire fixe qu'il eût reçu depuis son mariage : la sécurité qui s'ensuivit pour lui, le plaisir d'aborder un auditoire nombreux et bien préparé, sembla galvaniser ce mourant. Il s'acquitta triomphalement de sa tâche, et le cours excellent qu'il lit sur la prosodie durant l'hiver de 1877, parut en volume l'année suivante, sous le titre de The Science of english verse.

En traitant à fond le sujet de ce livre je m'exposerais au reproche que Lanier fit à presque tous les critiques de son pays qui, faute de connaissances spéciales, n'y avaient presque rien compris. Il parlait des plus bienveillants avec indignation :

« Neuf sur dix, s'écriait-il, sont partis de celte théorie générale qu'un livre sur la prosodie doit être un recueil de règles pour faire des vers, et cependant aucun d'eux n'irait s'imaginer qu'un livre sur la géologie fût nécessairement une collection de règles pour fabriquer des rochers!... Autant confondre tout de suite l'ouvrage de Huxley sur l'écrevisse avec un manuel de cuisine I »

Il s'étonnait avec grande raison de trouver chez les gens qui écrivent une certaine appréhension du danger d'en savoir trop sur les formes de l'art. Un de ses amis, haut placé dans la littérature, lui avait dit : « Quant à moi, je préfère continuer à écrire des vers par instinct. — Quelle illusion ! réplique

le poète. Quelle illusion de croire que nous fassions une chose instinctivement parce que nous la faisons sans système, sans école ! Mais il n'y a qu'à réfléchir une minute pour voir qu'il n'y a pas eu un seul vers écrit par instinct depuis le commencement du monde ! »

Le bon sens qui s'alliait chez Lanier à l'exubérance poétique se montre ici. Solon lui, et il a mille fois raison, le poète qui craint qu'un excès de technique n'arrête chez lui la spontanéité, confesse sa propre faiblesse. Le vrai génie est toujours avide de formes nouvelles, il ne pense qu'à élargir son savoir, car en realité l'artiste digne de ce nom ne travaille jamais dans l'espèce de transport, d'enivrement que suppose le public. Une partie considérable de son œuvre consiste dans la sélection des idées; elles se pressent en lui et il doit choisir. Au plus fort de l'inspiration il lui faut conserver le calme d'un dieu afin de rester jusqu'au bout maître de son art, sans être maîtrisé par lui. Les grands acteurs savent bien cela.

Fidèle à ses principes, Sidney Lanier, dans la Science du vers anglais, donne les aperçus les plus vastes et les plus complets de la forme poétique sans les ériger en loi, car, dit-il comme conclusion, — « pour l'artiste en vers il n'y a pas de loi, la perception et l'amour de la beauté constituent tout son équipement, et ce que j'ai exposé n'est fait que pour élargir cette perception, pour exalter cet amour. Il faut dans tous les cas en appeler à l'oreille, mais

l'oreiJle doit être dans ce dessein cultivée autant que possible. »

Selon le jugement des versificateurs que j'ai pu consulter, la méthode présentée par Sidney Lanier pour régler scientifiquement les lois de la prosodie anglaise serait une trouvaille. En voici le résumé : Il remplace les signes et les chiffres conventionnels par des notes de musique. Une longue devient une noire et une brève devient une croche. Le système est singulièrement ingénieux, parce qu'il admet des pauses et des demi-pauses chaque fois que le sens et le sentiment de la phrase demandent un arrêt. Il scande les vers en mesures musicales de notes et de pauses rythmées, changeant le nombre de ces signes pour les adapter au nombre de syllabes, mais gardant la valeur de durée de chaque mesure. Le vers héroïque de cinq pieds, le pentamètre devient une phrase de cinq mesures à 3/8, et l'iambe, au lieu d'être une brève et une longue, devient une croche et une noire. Là où deux syllabes non accentuées se suivent, il met deux croches ou deux demi-croches ; là où la syllabe manque, il met une pause. J'ai vu un intelligent professeur, désireux de faire sentir aux Parisiens, dans un cours populaire, les nuances et le chant de la prononciation anglaise, goûter très fort cette méthode.

— Le vers, dit Sidney Lanier, dépend de la capacité de l'oreille pour saisir les nuances et le retour régulier de certains sons. La nuance de ces sons

21 i CHOSES ET GENS d'aMÉRIQUE.

s'appelle diapason, la qualité s'appelle timbre, la durée s'appelle rythme. Or le rythme est une loi universelle qui régit toute la musique, qu'il s'agisse d'une phrase parlée, ou chantée, ou récitée, ou simplement exprimée par les battements de mains du nègre qui scande silencieusement un air de danse. Le rythme du vers n'est autre chose que la mesure d'une musique. L'intimité étroite existant entre les deux arts fait que le meilleur moyen d'expliquer un vers est de le réduire en notes musicales; la qualité ou nuance décidera du son, la mesure en sera le rythme. Ainsi scandés, bien des vers, harmonieux d'ailleurs, mais ne pouvant être comptés par longues et brèves, déclarés à cause de cela irréguliers ou mauvais, deviennent absolument corrects et d'une beauté très originale, la pause en arrêt donnant le pied qui semblait manquer et remplissant le vide fait instinctivement par le lecteur. Ces arrêts sont très fréquents chez les grands poètes et dans les ballades, dans les chansons populaires. Ils existent dans la conversation, où l'on s'arrête pour soupirer, pour sourire, pour s'étonner, pour s'indigner.

Tout ceci semblera intéressant et clair, même aux ignorants. Suivre l'auteur à travers les preuves qu'il accumule, rendre les divisions et les subdivisions de ses mesures et de ses dictées musicales serait difficile, mais je m'appuie, je le répète, sur l'opinion déjuges très compétents pour admettre que sa façon de scander, — en ce qui concerne la pro-

sodie anglaise, — est infiniment plus simple et plus poétique, tout en étant plus scientifique, que l'emploi des longuet et des brèves latines ou des chiffres.

Ce n'est pas cependant l'avis de tous. M. Stedraan, l'un des critiques qui en Amérique ont le plus d'autorité, fait observer, en parlant des formules poétiques de Poe comme de celles de Lanier, que ces formules de poètes sont toujours modelées sur les capacités de leur inventeur, et que Lanier, pour ne parler que de lui, n'a pas échappé au danger de se laisser aller à des improvisations de virtuose vagues, faciles et rêveuses, à d'interminables récitatifs. Il l'accuse, au milieu de grands éloges, d'avoir essayé de rendre par des mots ce qui n'est possible qu'à la gamme. Très probablement, comme le dit M. Stedman, Lanier aurait fini par appliquer non seulement la mélodie, mais l'harmonie et le contrepoint aux usages de la poésie, « les deux arts atteignant en lui leur conjonction extrême ».

11 se surpassait toujours comme flûtiste, et cela en dépit de la fièvre qui, au printemps de 1880, l'avait saisi avec violence pour ne plus le quitter. En vain essaya-t-on une fois encore du changement de climat ; pendant un dernier et mortel hiver, il réussit à poursuivre ses conférences, sa femme lui servant de secrétaire, car il ne pouvait plus écrire. Le thème qu'il se proposait était le roman anglais et son développement, mais une tendance naturelle à élargir les sujets fit qu'il traita en même temps du

216 CHOSES ET GENS D'AMÉniQUE.

développement de la personnalité humaine, montrant ses progrès depuis le drame antique où l'on peut déjà découvrir le germe de ce que nous appelons le roman, jusqu'à nos jours où l'exagération de l'identité personnelle, les différences entre homme et homme, la diversité, la complexité croissante du moi, ne pouvant plus être exprimées par les formes anciennes, se sont épanchées dans un genre nouveau. En guise d'illust."ation à cette enquête sur les raisons de la prépondérance actuelle du roman, enquête poursuivie d'Eschyle à George Eliot, à travers la Grèce, la Renaissance, Shakespeare, Richardson et 'Fielding, jusqu'à Dickens, jusqu'à la femme éminente qu'il considère comme le plus grand des romanciers modernes, Lanier lisait des passages choisis chez les différents écrivains; et je ne crois pas qu'on ait jamais commenté avec plus de profondeur et plus de goût Anios Barton et The Mill on the Floss, Daniel Deronda et Adam Bede. Chose merveilleuse que ce poète, si prompt en apparence à se laisser absorber par les éléments extérieurs, soit en même temps un critique si fin, si pénétrant.

Ni vague ni indécision dans le fond de ses jugements ; et leur expression aussi est d'une netteté irréprochable^ soit qu'il démontre l'inanité de la désignation de « roman expérimental » appliquée à l'œuvre de M. Zola, soit qu'il ose décocher ce trait au divin Emerson, « si sage qu'en trouvant la sagesse il se perdit quelquefois lui-même », soit

qu'il se dise invité par Swinburne, à un festin où les plats étaient d'or et d'argent, mais ne contenaient que du poivre, soit que, tout en rendant justice à l'influence vivifiante de Walt Whitman qui l'a toujours rafraîchi « à la façon d'un jet salé d'écume marine », il expose tout ce qu'il y a de dandysme à rebours dans la chemise ouverte et les bras musclés du colosse.

« Whitman, dit-il, est le boucher de la poésie, il nous sert de grandes tranches crues, et le cartilage avec, pour nourrir nos âmes. Autant que je puis m'en rendre compte, l'argument de Whitman paraît être celui-ci : puisque la Prairie est vaste, la débauche est par conséquent admirable et, le Mississipi étant très long, par conséquent aussi chaque Américain est un Dieu. »

Sidney Lanier devait faire cette année-là vingt conférences ; il en réduisit le nombre à douze, car sa faiblesse était devenue telle qu'on pouvait craindre chaque fois qu'il ne rendît le dernier soupir dans la voiture qui le ramenait chez lui. Sur son lit, il crayonnait cependant les dernières strophes de son chef-d'œuvre, la plus belle des hymnes du marais, évoquant ainsi, devant ses yeux qui allaient bientôt se fermer, le spectacle que lui avait tant de fois donné le lever du soleil (Sunrise) :

Dans mon sommeil je désirais leur présence, j'avais soif — Du chêne vert, du marais et de la mer, — Les petites feuilles vertes ne me laissaient pas dormir en

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repos. — Un parfum s'éleva des marais. — Une invite à la marche, vers les vastes horizons, — Mêlée à la folle brise de la mer qui soufflait, — Vint entre les feuilles ployées qui bruissaient, — Vint jusqu'aux portes du sommeil. — Alors mes pensées, au fond du noir donjon

— Du château des captifs caché dans la ville du Sommeil, — Sursautèrent, s'assemblant par deux et par trois. — Les portes du sommeil se mirent à trembler

— Ainsi que les lèvres d'une amante qui balbutie le oui, — En frémissant de bonheur. — Les portes du sommeil s'ouvrirent toutes grandes. — Je me suis éveillé, je suis venu, mes bien-aimés, je n'ai pu résister ; — Je suis venu avant l'aube, ô chênes verts, mes bien-aimés, me cacher — Dans vos ombres évangélisantes ; me voilà — Comme un amant en son paradis ; le marais m'appartient et la mer est à moi .

Dis, arbre au corps d'homme, à l'écorce rugueuse, — que mes bras embrassent dans la nuit, sais-tu — De quelle source viennent ces larmes qui coulent à tes pieds ? — Elles ne viennent pas de la raison, mais de profondeurs plus inconséquentes. — La Raison ne pleure pas. — Quelle logique de sympathie existe entre les chers arbres, supérieurs à toute beauté, et la pluie de nos yeux ?

0 malignes feuilles vertes, mignonnes artistoi! nous qui éclairez — Le fond terne de Fombre de vos ombres lumineuses qui massent — Sur le noir vague de la nuit des dessins et des plans — Ainsi. — Oh ! si je savais, si je pouvais savoir ! — Avec vos questions brodées sur l'obscurité de la question de l'homme — Et vos silences dessinés sur le silence de l'homme — Pendant que son appel vers les morts, pour savoir, reste sans réponse, — Sans réponse. — Ainsi vous m'avez tracé — Des dessins dans la nuit de notre science — Oui, vous m'avez

UN MUSICIEiN POÈTE. 2113

enseigné — Que peut-être savons-nous un peu plus que nous ne croyons savoir.

Vous qui soupirez, qui chuchotez, qui chantez dans les orages, — Consciences qui semblez murmurer des priùres connues, — Consolatrices pour les passions qui font pleurer, — Amicales, fiaternelles, amoureuses feuilles, — 0 versez sur moi, de vos ombrages où je m'abrile, — Les vérités que vous recueillez des brises qui me fout souffrir — Pénétrez-moi de... — Ces senteurs des bois qui m'apportaient naguère un souffle rapide, — Senteurs de la rive céleste au delà du fleuve de la mort. — Apprenez- moi les termes du silence, enseignez-moi — La passion de la patience. — Interrogez-moi, criblez-moi, — Et tandis que, suspendues, vous tournez vers le ciel des myriades de mains, — Priez pour moi des myriades de prières.

Vénérable marais qui rampes près de la mer, — Vieux nécromant, plongé dans l'Alchimie, — Toi qui distilles le silence, — Vois — Ce que nos pères auraient donné leur vie pour connaître. — Le dissolvant qui peut tout dissoudre, — toi, — Tu l'as trouvé : car ce silence qui remplit maintenant — La voûte éclairée de l'espace... — Ceci résume tout : l'homme, la matière, le doute, la disgrâce, — La mort, l'amour, le péché, la raison. — Tout doit se trouver dans la claire solution du lointain silence. — Trop claire : qui peut lire dans ce néant de cristal ? — La nuit la plus noire nous donnerait plus de lumière. — Pourtant de précieuses qualités de silence planent — Autour dC'Ces vastes bords, prêtes à ser\ir. — Ah ! si ton âme étouffe faute d'espace, — Si elle souffre d'abaisser ses aspirations au niveau de celles d'autrui — Par besoin de sympathie ; si tu désespères de trouver — Un homme à l'esprit assez large, assez

libre de ressort — Pour comprendre le Nouveau de tes paroles et de ton être, — Gesl ici, c'est ici que tu peux ouvrir ton cœur — Et le laisser s'épancher en liberté, s'épancher en liberté — Devant l'étendue des marais, dans la libre solitude de la mer.

Voici la marée haute : le marais, aux ruisseaux débordants, — Reluit, labyrinthe limpide et plein de rêves.

— Chaque petite baie arrondie paraît dormir, enchantée,

— Et contient tout un poème d'étoiles du malin. Le ciel — Brille faiblement éclairé par une seule voie lactée, — Le marais en a dix. agralées sur son sein. — Oh ! si un son se produisait ! — Si un mouvement venait mettre en jeu — Cet arc tendu de beauté et de silence ! — Je crains, je crains de voir ce dôme de lueurs diaphanes — Se briser comme une bulle trop gonilée dans un songe. — Ce dôme de fragiles tissus d'espace et de nuit — Trop chargé d'étoiles, trop rempli de lumière,

— Trop nourri de beauté et de silence, disparaître — Ainsi qu'une image de rêve qui s'évapore, — Si le moindre choc vient effleurer sa grâce, — Le moindre bruit, le moindre geste.

Mais non, c'est fait, écoutez 1 Quelque part, là-bas, mystère ! — Où ? Dans les feuillea ? Dans l'air ? Dans mon cœur ? Un mouvement se perçoit ; — C'est un élan de l'aurore, comme le réllet d'une ombre sur l'ombre. ■— On le sent dans les feuilles : un léger bruissement tumultueux — Faste à travers les bois ; les petits oiseaux, se parlant doucement, — Se sont dit qu'on attend le maître, puis ils se sont tus : — Mais mon cœur et l'air et la terre frissonnent. — Voyez ce canard sauvage qui vogue au tournant de la rivière, — Voyez, le frémissement passionné — De l'attente fait onduler les tiges — De Therbe des marais, en vagues et en ombres fugitives, — Et des ailes invisibles, d'un vol

rapide, d'un vol rapide viennent battre — Dans l'ombre au-dessus de ma tête, ainsi que bat mon cœur ; et d'un mouvement ferme et libre — Le reflux descend du marais à la mer. — Disparaissez, petits ruisseaux, avec vos brassées d'étoiles et de rêves î Et un invisible gabier hisse... La voile qui flotte joyeuse. — Regardez dans l'Orient! L'Orient s'est dévoilé, l'Orient a laissé paraître — Une rougeur ; elle meurt, elle revit : elle meurt avant que l'Occident — Ait pu la voir : non, elle reste, elle dure : — Attention, doux ciel ! C'est l'Aurore !

Puis une vision de flamme à travers cette vision de rose se déroule— Et monte jusqu'au zénith ; c'est un dôme d'or mat — De la forme d'une ruche, qui s'élève de la mer. — La ruche est d'or mat, mais oh ! l'Abeille, — l'Abeille nourrie d'étoiles, l'Abeille faite de feu, — Tout en or éblouissant est la grande Abeille, le soleil — Qui va venir projeter ses rayons de la ruche sur la mer.

Et maintenant la rosée et le gris du matin — Vivront leurs petites vies transparentes et modestes — Jusqu'à ce que leurs âmes s'exhalent à l'approche du soleil; — Maintenant chaque mignonne sphère de rosée — Contient toute l'image du matin reflétée — Comme dans la grande sphère bleue du ciel; avec ses autels illuminés, — Argentés jusqu'aux bords lointains de l'Océan. - Le marais apparaît consacré — Au culte du matin. Paix à l'interrègne — De la Vierge Matin, mère suave et bénie, — Dont la pensée tout entière est à la paix, à l'Enfant...

Artisan né dans la pourpre, Chaleur ouvrière, — Toi qui sépares les atomes passionnés qui s'eff'orcent — Et cherchent à s'entremêler dans la froide mort de l'unité, hôte intime, — Convié au mariage des éléments, compagnon des publicains, — Roi sacré à la blouse de flamme, qui flânes sur nos têtes — Par les cieux paresseux et qui cependant travailles sans cesse, — Toi, qui

de la forge du tonnerre et des battements — D'un cœur d'homme es le grand moteur... — Artiste, dont la mer là -bas nous montre les travaux, — Dans le vert du rivage et les multiples bleus du large, — L'éclat des perles, les nuances des coquilles et tous les tons — Devant lesquels pâlit le teint des jeunes filles. Le lis et la rose

— Confessent ta puissance, et chaque flamme qui brûle

— Au sein virginal des pierres scintillantes, — Tout vient de toi, tout vient de toi. —

Magicien des orages, soit que tu chasses les vents en rondes éperdues — Ou que tu fasses voltiger les subtiles essences polaires qui tourbillonnent — Autour de l'aimant de la terre, toi dont le cœur est un ouragan — Déchiré de disputes, bariolé de questions, souvent — Divisé de part en part, et cependant toujours une sphère lumineuse — Toujours l'artiste, toujours trop grand et trop éclatant — Pour l'œil humain : Être multiple, — Il me faut quitter la face du Soleil. — La vieille misère s'éveille et s'agite, ses rides sont pleines de menaces; — Le travailleur doit aller à sa besogne dans la terrible ville, — Mais je ne crains pas, non je ne crains pas le plus dur labeur, — Je suis fort de la force de mon seigneur le Soleil...

Oh ! jamais la houle de la mer — Du commerce ne pourra te cacher, — Ni la fumée aux teintes d'enfer des usines — Te cacher, — Ni les miasmes de la fange politique du jour — Te cacher. — A travers la nuit mon cœur gardera ton image — Et le jour mon esprit ayant éprouvé ton secours — Travaillera en paix à son art, jusqu'à ce que là-haut, à tes côtés — Mon âme aille flotter, Ami Soleil, — Quand la journée sera faite.

Inspiration inégale sans doute, variations décousues sur un thème flottant, et çà et là trace de gali-

matias: mais quelle ampleur, quelle précision aussi, bien souvent, dans les images ! Comme on reconnaît l'observateur attentif et scrupuleux de la nature I Ajouterai-je que la pensée de ce symboliste, encore qu'elle soit exprimée en anglais, n'est jamais pour nous inintelligible autant que peut l'ôtre parfois celle de ses confrères de France; et quel coup d'aile vers des hauteurs où la plupart d'entre eux ne s'élèvent jamais! Sans parler de ce qui ne peut être rendu : la beauté intrinsèque des mots que les plus habiles sertisseurs de joyaux en ce genre — nous en avons pourtant et de premier ordre — pourraient lui envier.

Sa journée était faite, son âme délivrée allait, selon le dernier vœu qu'elle exprima, monter vers le soleil. Dans les montagnes de la Ciroline, sous une tente où l'on appliquait le système du campement, préconisé en Amérique, à un état désespéré, il expira, le 7 septembre 1881, entre les bras de sa femme seule auprès de lui ^

1. Le fidèle serviteur nègre de Lanier a prononcé inconsriemment son oraison funèbre : a Dieu, dit-il, lui avait enseigné la chose qu'il faisait. » Et Mrs Turnbull a commenté, dans un petit poème in Memo)'iam, ces simples paroles.

Et maintenant Sidney Lanier aurait-il gagné à vivre davantage? N'a-t-il pas, dans sa carrière incomplète et brisée, donné tout ce qu'on pouvait attendre de lui? L'opinion sur ce point diffère du Nord au Sud ; question de clocher. Le Nord n'admet pas qu'on oppose les Poe et les Lanier aux Longfellow, aux Whitlier, aux Lowell, tandis que le Sud compare sans hésiter l'auteur de Sunrise et de Corn à Keats et à Tennyson. Ici l'exagération est manifeste.

Quoiqu'il puisse y avoir entre Tennyson et Lanier des traits de ressemblance en matière de technique, quoique le lyrisme de Lanier puisse rappeler quelquefois celui de Keats, il semble bien imprudent de prononcer avec le nom de ce mélodieux chanteur celui des grands poètes anglais. En revanche, Sidney

Lanier atteint souvent à la hauteur des grands poètes américains et, de même que Walt Whitman, il est beaucoup plus poète, dans le sens absolu de voyant, de devin, de trouvère que certains astres réputés de première grandeur. La différence, c'est que le génie de ceux-ci brille d'un éclat fixe et soutenu, tandis que le sien ne donne que des lueurs intermittentes. Au moment où il s'élance le plus haut on dirait qu'une flèche arrête brusquement son essor et le fait retomber blessé. C'est en effet ainsi que la maladie le frappait. On sait quelle lutte elle livrait chez lui à la puissance de l'esprit, et rien n'est pathétique comme cette chute d'Icare. Mais il reste une pluie diamantée de beaux vers, d'images grandioses ou gracieuses, d'expressions trouvées dont on composerait la plus exquise des anthologies. Le Chant de la Chattahoochee, par exemple, peut passer pour un chef-d'œuvre de poésie euphonique imitative. La fuite de cette petite rivière géorgienne au nom indien, la caresse de ses ondes aux herbes et aux roseaux qui lui crient de rester, les tendres promesses d'ombre que lui font les arbres inclinés au-dessus d'elle, les prestiges des cailloux brillants comme des gemmes qui veulent éblouir la fugitive, tout a la grâce de la mélodie qu'en écrivant le poète musicien se chantait à lui-même. Elle court cependant, la Chattahoochee, les voix du devoir le réclament pour travailler en bas, jmis pour se confondre avec la mer. Les champs desséchés brûlent, les moulins veulent

220 CHOSES ET GENS d' AMÉRIQ U E .

tourner, des milliers de fleurs attendent dans une impatience mortelle et, au delà de la plaine, l'océan appelle en maître, par-dessus les collines de Habersham, à travers les vallées de Hall.

Ici les adeptes de l'art pour l'art se récrieront, je suppose : — Quoi, une moralité dans la musique même ! — Et il faut bien leur accorder que le didactisme est un des défauts de Lanier. Cet amoureux de toute beauté, ail beauty lover, voit dans le bien le beau par excellence et ne peut s'empêcher de le chanter. Il a toujours soutenu que les intentions morales ne sauraient nuire à la valeur esthétique d'une œuvre; que l'art doit s'allier à une éthique très haute; que, loin de se contredire, ils concourent au même but. Lanier ajoutait même que, lorsqu'il y a lutte entre les deux genres de beauté, la beauté morale doit absolument l'emporter. Dans ses leçons faites à l'université Johns Hopkins, il y a ce passage caractéristique : « Qu'un sculpteur tire de son bloc de marbre la plus ravissante combinaison de formes qui ait jamais représenté la femme, si le moindre détail de cette beauté physique suggère une laideur morale, à moins, bien entendu, que la laideur morale ne s'exprime elle-même en vue d'un but moral, l'artiste peut aussi bien livrer son œuvre pour en faire des pavés, car le temps, dont les arrêts sont inexorablement moraux, ne l'acceptera pas. »

Quoi que l'on puisse penser de cette manière de voir, elle est au moins originale, le contraire ayant

été si souvent ressassé avec ou sans conviction. Une autre originalité de Lanier, c'est le choix de ses sujets; il ne se sacrifia jamais aux fictions mythologiques, il n'emprunta rien à la fable, mais toutes les principales questions modernes, métaphysiques et sociales, ont trouvé place dans certains de ses poèmes. Et il y fait aussi entrer la science très largement, ce qui ne l'empêche pas de penser comme Verlaine.

De la musique avant toute chose, De la musique encore et toujours.

C'est sous forme de Symphonie qu'il maudit le mercantilisme, après avoir longuement réfléchi sans doute au mal que produit dans le monde l'esprit de trafic :

0 trafic, trafic, que ne meurs-tu!

Notre temps a besoin d'amour,

Et tous les instruments à cordes jettent le gémissement du malheureux qu'étrangle l'esprit des affaires. Personnifiés, selon un procédé dont le poète a l'habitude, la flûte aux notes veloutées, le cor franc et hardi, le hautbois ingénu, les sages bassons se répondent. Il y a une strophe plaintive et vibrante de la clarinette sur la vente des fleurs et la vente des femmes qui déguise un reproche au mariage d'argent.

Écoutez, madame, si vous vendez j'achète. — Cœur pour cœur, l'affaire est faite. — Eh quoi, vous pleurez?...

Honte sur ceux-là. Je voudrais que l'amant s'écriât en toute humilité généreuse : 0 bien-aimée, — Je ne sais si ton cœur accueillera mon cœur, — Je ne demande pas que ton amour réponde à mon amour. — Quelque mot que prononce ta bouciie adorée, — Je baiserai Ja réponse, que ce soit oui ou non, — Mais je sais que je t'aime et je te prie — De me laisser être ton chevalier jusqu'à mon dernier jour!

Cette Symphonie était une étude qui devait servir à son grand poème de la Jacqueine, une œuvre qu'il porta en lui toute sa vie sans parvenir à l'exécuter: la Jacquerie lui représentait la première apparition des appétits du peuple dans la civilisation moderne. « Les paysans apprirent des potentats du commerce flamand qu'un homme, sans être né grand seigneur, pouvait le devenir par la richesse ; et le commerce surgit, renversant la chevalerie. Depuis quatre cents ans, il a pris possession du monde civilisé, contrôlé toute chose, interprété la Bible, guidé par ses maximes notre vie sociale et individuelle. L'oppression qu'il exerce sur l'existence morale de l'homme est devenue dix mille fois pire que toutes les tyrannies ensemble du système féodal. Donc c'est au tour du gentilhomme de se lever et de renverser le commerce. Il faut ressusciter la chevalerie, cette chevalerie que tout homme a dans le cœur à un certain degré, qui ne dépend pas de la naissance, mais qui est une révélation du Dieu de justice et qui implique la droiture, le mépris des vils succès. Voilà ce qui doit

de nos jours inaugurer l'insurrection et brûler jusqu'à la dernière pierre des châteaux forts d'où le commerce part en guerre contre la conscience de la société. »

Il serait piquant que le combat commençât en Amérique !

Lanier ne va pas jusqu'à donner à l'art la morale pour but, mais les besoins de sa nature sont toujours d'accord avec elle, ces besoins et ces aspii allons qu'il prête à l'humanité tout entière et qui s'exhalent dans les Cris des rues, cris poussés par de symboliques marchands qui descendent et remontent la rue en la remplissant de clameurs, sans que pour cela le soleil, la neige, la pluie interrompent leur cours, sans que le monde cesse de tourner. L'amour ne lui apparaît jamais sous forme de passion troublante, c'est une adoration agenouillée comme dans Laus Mariœ, les Sources ou la Symphonie. Ce qu'il peut y avoir de sensuel chez le poète est subtil, délicat, éthéré, une sensualité de sylphe. Et cependant la note virile sonne sous cette délicatesse et cette pureté.

Une pièce différente de toutes les autres, la Vengeance de Hamish, ballade vigoureuse dont le théâtre est en Ecosse, atteste qu'il peut faire autre chose que remuer des idées morales ou peindre des paysages, qu'il est capable aussi de conduire fortement une action dramatique dans une langue claire accessible à tous ; mais il revient vite à ses thèmes

préférés, à la nature aimée pour elle-même, sans autre personnage que le poète qui se perd et se confond en elle. Il s'associe « aux grands arbres affables », « il pense les pensées que les lis parlent en blanc », il « suce le miel de l'été avec les abeilles jamais jalouses » et prend les coups du sort aussi doucement qu'une calme matinée peut prendre Y Oyidoiement du blé. Voilà son état habituel :

... Terribles villes ne réclamez pas l'âme tremblante — Qui, incapable d'acheter, d'épargner ni de vendre — Se tient à l'écart de vos querelles complexes.

Regardez-le, étendu loin de tous les bruits, dans un champ de trèfle.

Dis- moi, cher trèfle, puisque mon âme est tienne, — Puisque je veux m'étudier tout un jour à faire de mes façons tes façons et ton usage le mien, — A chercher ton Dieu pour en faire mon Dieu, — A mourir à moi-même pour vivre en toi, — Voyons, cousin trèfle, vas-tu donc au marché avec tout ce rose et tout ce vert? — A quoi bon tant de couleur et de grâce? — Ne fusses-tu qu'un paquet de tiges brunes tavelées, — Les troupeaux inconscients s'en nourriraient tout de même. — C'est que tu es poète... Trois feuilles instruis-moi !

Et voilà que les champs qui se déroulent jusqu'à l'horizon prennent un sens de parabole. Les tiges du trèfle, tout en couvrant l'espace, lui semblent avoir, au lieu de fleurs, de nobles têtes d'hommes à la face de poète, douce et pâle image des âmes de tous les temps qui ont servi le monde dans l'art :

Dante, Keats, Chopin, Raphaël, Beethoven, Schubert, Shakspeare, Bach, Buddha, d'autres encore. Il les enveloppe humblement de ses bras. Mais qu'estce qui arrive?... Rien que le cours des choses à figure de bœuf broutant sur le flanc de la montagne, le cours des choses qui veut avoir son herbe, que la terre soit ronde ou plate et qui a son herbe même si les empires s'écroulent, si les religions s'éteignent, — le bœuf placide et indifférent qui paît sur les montagnes, dans les vallées du temps. Et sa langue, comme une faucille, tranche la tête des poètes : Dante, Chopin, Shakspeare, il n'en fait qu'une bouchée. Puis il avance d'un pas dans les champs de l'avenir. C'est fini, les poètes ont joué leur rôle. Et c'est là tout, ce bœuf?... Après tant de travail, de pleurs, de sueurs sanglantes, après avoir brûlé, aimé, souffert?... — C'est tout. Dieu a ses desseins : ce pâturage est à lui et le marché de l'artiste c'est le cœur de l'homme, et le salaire de l'artiste c'est le peu de bien qu'il peut faire à l'homme. Pourquoi se tourmenter à chercher vainement les fins ? « La fin des fins se perd dans le commencement de Dieu. »

Ce bœuf, cours des choses, qui broute le trèfle poète, est une imagination de panthéiste bien bizarre: ce qui me semble intéressant, c'est que le panthéisme de Lanier soit aussi solidement doublé d'individualisme. Dispersé, perdu tout à l'heure dans les éléments extérieurs, il se retrouve tout à coup luimême pour chanter V Individualité en ayant soin

de donner au mot le sens de responsabilité, contrairement à ceux qui veulent que le poète vibre à tous les vents.

L'art est redoutable parce qu'il est libre. — L'artiste tremble sur le plan — Où les hommes reconnaîtront sa propre image. — Qui fait un tableau ou une chanson, les fait, lui, et non pas un autre, ni Dieu, ni homme!... — Chaque artiste, don de terreur, est maître de sa volonté.

Qu'eût dit de cela le pauvre Edgar Poe, esclave de la sensation, visionnaire éperdu dont l'horrible névrose fut la muse? Comment eût-il jugé ce chevalier de la volonté utilisant la poésie pour combattre tous les maux de son temps et de son pays : l'agnosticisme, l'intolérance, la brutalité, le trafic? Sans doute, il l'eût blâmé de gâter sa musique en y mêlant des leçons, et nous serions là-dessus d'accord avec lui. Il eût raillé en sa personne l'équilibre imperturbable, la métaphysique, le didactisme, tout ce qu'il abhorrait, mais chez tous les deux néanmoins la poésie fut une passion, non pas un but, et le poète d'Ulalume eût reconnu, malgré les difïérences, un frère, dans le chantre de laChaitahoochee.

Ils se partagent les sympathies de Baltimore, Edgar Poe et Sidney Lanier, l'élu et le maudit, celui-ci dépassant l'autre de toute la sombre grandeur de sa folie, de ses révoltes et de son œuvre, celui-là nous laissant, avec le bienfaisant exemple de la plus noble vie, qui en elle-même est un poème, l'impres-

sion du pionnier qui meurt en abordant des régions nouvelles. D'autres, après lui, exploiteront ce qu'il n'a pu qu'entrevoir, esquiveront les périls de la découverte, et substitueront peut-être leur gloire à la sienne comme Améric fit pour Colomb.

DANS L'AKKANSAS

Les souvenirs que j'ai gardés de l'Ouest et du Nouveau Sud sont inséparables pour moi de celui des récits d'Octave Thanet. Ce n'est qu'après avoir visité le pays moi-même, que j'ai pu me rendre compte de la minutieuse fidélité dans la description des choses et des gens qui fait de chacune de ces courtes nouvelles un petit chef-d'œuvre d'honnête et piquant réalisme. Mais longtemps auparavant, à Paris, sans en connaître encore le cadre, ni les personnages qui les avaient inspirées, je sentais bien ce qu'elles offrent de vraiment supérieur, cette palpitation chaude, large et sincère de vie vraiment humaine qui les remplit d'un bout à l'autre.

Le volume intitulé Stories of a Weste7m town m'avait servi de guide et de compagnon dans des

236 CHOSES £T G£NS d'aMÉRIQUE.

excursions dont le point de départ fut Chicago. Je m'étais si bien pénétrée de son contenu que chacune des villes en formation plus ou moins avancée où me conduisaient les hasards du voyage, avait pour moi, à première vue, un aspect familier. 11 faut dire qu'elles ne diffèrent pas beaucoup entre elles, mais le type qui me restait dans l'esprit était l'inoubliable ville de l'Ouest peinte par Octave Thanet. Je reconnaissais tout : la pluie de feuilles mortes qu'un vent âpre soulève sur l'horrible trottoir en planches, tandis que la chaussée de macadam et de boue desséchée brille sous le givre qui l'argenté ; les basses rangées de maisons d'ouvriers, la plus haute à deux étages, maisons de bois proprement badigeonnées en différentes couleurs, avec le genre de luxe que procure un déploiement de géraniums derrière l'étroite fenêtre ; les rues plus élégantes, pavées en briques ; les bâtiments substantiels de l'endroit, spécimens de la renaissance américaine à l'instar de Richardson, dont la haute façade, les cintres, les meneaux, les décorations de terre cuite, feraient croire à autant d'édifices publics, bien qu'ils soient pour la plupart des manufactures ou des magasins ; les gigantesques cheminées d'usines, les noires fabriques, la cathédrale pseudo^gothique ; le collège plus ancien que le reste, avec sa coupole de bois perchée au faîte « comme un petit chapeau sur un gros homme », le monument commémoratif de la guerre, et les écoles imposant avec ostentation la magnificence do leurs tourelles,

de leurs balcons, de leurs fenêtres ornées ou ventrues, le tout symbolique d'une florissante culture intellectuelle. Enfin le chemin de fer qui circule sans façon par les rues où il est loisible à chacun de se garer, et les cars électriques qui se succèdent incessamment avec la sonnerie grêle, le jaillissement d'étincelles du trolley.

Les passants étaient souvent aussi pour moi de vieilles connaissances ; je mettais des noms sur tous les visages.

Cette jeune femme maigre par exemple, aux pommettes un peu hautes, au menton carré, au long visage énergique, c'est Tilly Louder (Mother Emeritus), qui gagne sa vie en écrivant à la machine. Elles sont une légion de type-ivriters ; Tilly est employée dans une grande maison de commerce, employée modèle, ambitieuse, déterminée à parvenir, menant tambour battant, avec les meilleures intentions, une mère qui lui fait la cuisine. Mrs Louder, la mère, a posé pour l'un des plus sympathiques portraits d'Octave Tlianet : l'âme irlandaise, débordante de générosité, enfiévrée d'exaltation, brille dans ses yeux encore si beaux, quoique depuis un demi-siècle ils aient pleuré de sympathie et pétillé d'enthousiasme sur les chagrins et sur les joies d'autrui. Servante volontaire de tous ses voisins, elle marie celle-ci, enterre celui-là, préside à la naissance du baby d'en face, raccommode les bas de l'étudiant d'à côté dont elle ne sait même pas le nom, garde

238 CHOSES ET GENS d'AMÉHIQUE.

les enfants de l'ouvrière d'en haut, aide la femme du restaurant d'en bas, guette les cas de diphtérie et de petite vérole pour se précipiter au chevet du patient, prêtant ses conseils, ses bras, son dévouement infatigable à tous les locataires de la grande maison dont elle est l'ange gardien. Elle finit par briguer l'emploi de garde-malade dans certaine ferme où naturellement on manque de domestiques : par tout l'Ouest les domestiques sont plus difficiles à trouver que les mines d'or. Son but est d'assurer au fermier, un homme induent, les loisirs nécessaires pour mener à bien une souscription en faveur de ces pauvres Russes ; un article de journal sur les horreurs de la faim lui a montré sa voie. Il faut dire que les villes de l'Ouest ne procèdent que par souscriptions ; c'est pour un cyclone, pour un incendie, pour le choléra, pour un désastre quelconque souvent très éloigné ; l'argent roule avec magnificence ; il suffit qu'une personne entreprenante se mêle de demander et d'organiser : « Je suis trop ignorante et trop pauvre, je ne suis rien, — dit Mrs Louder, — mais je peux décharger du gros ouvrage qui les détourne des pauvres Russes les gens capables de les aider. » Grand cœur naïf, toujours ému ! Je gage qu'il bat sous les crêpes noirs de cette veuve, là-bas, au port majestueux ; toutes les Irlandaises ont un port de reine. Si Mrs Louders a l'air triste, c'est que sa fille, pour assurer son repos, veut la contraindre à déménager, et qu'elle mourra d'ennui quand il

DANS l'arkaxNsas. 239

ne lui sera plus permis de se tuer à rendre service. Ah! ces jeunes Américaines, maîtresses d'école, employées de bureaux, femmes d'affaires, actives et résolues autant que des garçons, comme elles sont maîtresses au logis, comme auprès d'elles s'efface la personnalité de leur bonne femme de mère !

Encore un Irlandais de la plus belle eau, ce jeune homme aux yeux bleus étincelants frangés de noir, et dont la bouche mobile révèle un orateur, même quand elle se tait (Tommy and Thomas). Orateur, il l'était à l'école, il l'est aux rangs inférieurs de la politique locale, il le sera au Congrès, voire même au Sénat, hier le petit Tommy dont le père tient un estaminet (saloon), demain Thomas Fitzmaurice, d'assez fîère mine pour pouvoir très vraisemblablement revendiquer un ancêtre qui fut fait vicomte par le roi Jacques, en attendant que la famine chassât d'Irlande ses descendants appauvris. Vantard ? Mon Dieu, oui ! Que serait l'Ouest sans la blague (bragging) ?

Je ne me laisserai pas prendre à l'élégance de cette belle personne qui passe auprès de moi. Elle a tout simplement commencé par être cuisinière ; help, ou hired girl, comme on dit. Mais les cuisinières là-bas ont parfois le goût de la lecture, apprennent la tenue des livres, la sténographie, et deviennent des employées d'une autre sorte, gagnant assez d'argent pour élever leurs frères et sœurs, sans avoir le temps de penser au mariage jusqu'au jour où elles consen-

tent à mettre presque maternellement leur supériorité au service d'un brave garçon un peu rêveur, en dérive dans ce pays qui n'est pas celui du rêve ; telle est l'histoire d'Alma Brow^n, retenant au bord du précipice le trop confiant Nelson (The Face of Failure).

Un petit homme sec, à l'air autoritaire et pressé, écrit-il sur son calepin tout en marchant ? Aussitôt il me représente M. Armorer, le président des chemins de fer de la ville, prenant en note — pour ne pas l'oublier — que sa fille se marie. Elle se marie môme un peu contre son gré ; il voudrait, dans son égoïsme paternel, qu'elle eût ce goût déclaré pour le célibat qui distingue aujourd'hui tant d'Américaines. Horatio Armorer est un enfant gâté de la fortune ; fils d'un ministre presbytérien qui a fouetté ses fils, pour leur inculquer des principes, si souvent et si fort que l'effet de ces corrections a été de leur faire prendre le nom même des principes en horreur, il est devenu très vite millionnaire comme on le devient quand on n'est pas retardé par trop de scrupules ; en ce moment il prémédite une bonne mesure administrative : supprimer par économie les conducteurs de car5 électriques, au risque d'écraser chaque année quelques enfants de plus. L'embarras, c'est que son futur gendre est le maire de la ville, le grand fabricant de meubles, Harry Lossing, qui, lui, a des principes très arrêtés et se croit tenu de veiller à la sûreté des marmots lorsqu'ils vont seuls

DANS l'arkansas. 2il

au Kindergarten, risquât-il pour cela de perdre la fiancée de son choix. Mais celle-ci, qu'une éducation perfectionnée a pénétrée des idées nouvelles qui consistent à faire passer les intérêts publics avant tout, même avant les intérêts d'un père, approuve les motifs de Lossing et, si surveillée qu'elle soit (la surveillance, en Amérique, n'est jamais que relative), trouve moyen de se fiancer avec lui durant le trajet de haut en bas d'un ascenseur ; ce qui force Armorer à effacer de ses memoranda la ligne : « M'opposer au mariage de ma tille. »

Cette histoire est vivement contée ; mais la plus belle dans sa précision et sa sobriété, que n'eût point désavouée un maître tel que Mau passant, c'est YObsession de Kurt Lieders. Elle roule sur l'entêtement que met à se tuer un vieil ouvrier allemand, sorti par entêtement aussi de chez son patron, le grand fabricant de meubles d'art, autour duquel tournent tous ces récits. Kurt Lieders est depuis trente ans l'employé le plus estimé de la fabrique, mais il a voulu rompre, et, ayant rompu, il ne peut plus supporter l'existence : la mort aux rats, le rasoir, la corde, tout lui est bon, il essaye de tout. Sa femme, attentive à déjouer cette monomanie de suicide, l'a ligotté pour qu'il ne recommençât pas, sans pouvoir obtenir de lui cependant la promesse qu'il renonce à son noir dessein. Tout ce que lui accorde ce désespéré, c'est de ne rien tenter contre lui-même le jour anniversaire de leur mariage, et la

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vieille ïhekla profite de cette trêve pour le réconcilier avec son patron. Elle, que son mari méprise comme incapable de rien comprendre en dehors du ménage, elle a su découvrir un secret, c'est qu'il tient moins à se tuer qu'à retourner à l'atelier. A travers les brouillards de son épaisse cervelle, Thekla Lieders a perçu aussi cette chose profonde que nous avons tous tant de mal à admettre, savoir, que les êtres affectueux ne sont pas les seuls ici- bas qui aient besoin d'affection, que certaines âmes mal faites et moroses peuvent avoir le désir passionné des sentiments mêmes qu'elles repoussent. Vieille, laide, lourde d'esprit, elle adore son Kurt, toujours tremblante devant lui, et cet amour lui fait trouver un subterfuge habile.

Le mot de Kurt Lieders, en apprenant la bonne nouvelle qui l'arrache à la mort, est caractéristique : « Eh bien, je croyais le patron plus fort que ça! Céder à une femme! » Mais intérieurement, il reconnaît que toute sa vie il a été injuste envers cette humble compagne, et son acceptation finale des menottes qu'elle lui met moralement, en le forçant à se rendre, me semble une merveille d'émotion contenue. C'est le tour qu'il faudrait pouvoir traduire, c'est le jargon comique d' allemand-américain à travers lequel perce une âme qui n'est pas de l'Ouest des États-Unis, une âme d'artiste. La maison Lossing doit à Kurt sa réputation pour les meubles de style; artisan laborieux, contremaître

inflexible, il est artiste quand même. Aucun sculpteur n'apporta jamais plus d'enthousiasme et de probité dans la composition d'une statue que cet ébéniste dans celle d'un bahut. Le vieil Allemand têtu a en lui de l'homme de génie, avec tous les caprices et toutes les bizarreries qui accompagnent certains dons.

De même le pauvre missionnaire si ridicule de cet autre récit touchant et drôle à la fois : Une Providence assistée^ est un saint malgré sa grotesque apparence. Assurément son sermon ne vaut rien; il s'imagine persuader son auditoire en criant jusqu'à devenir cramoisi; il brait en chantant comme l'âne de Balaam ; mais il s'est dépouillé pour les pauvres, il a risqué sa vie pour les malades, on l'a vu dans une épidémie enterrer les morts de ses mains, le fossoyeur ayant succombé. Maintenant il ne demanderait pas mieux que de reprendre à ses moments perdus son ancien métier, celui de charpentier, pour exonérer ses paroissiens du salaire qu'ils ont de la peine à lui payer. Et la Providence, dont il est l'instrument actif, le récompense à la fm. Un des gros bonnets de la ville, que son discours plein de platitudes a excédé, jette par mégarde dans la bourse de quête, au lieu de deux billets de cinq dollars préparés à cet eff'et, les deux billets de cent dollars qu'il avait mis dans une autre poche pour acheter un couple de chiens de race.

La beauté des choses les plus modestes, voilà

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ce qu'Octave Thauet met en lumière tout naturellement, sans s'y efforcer; il la découvre avec les yeux de la bonté, une bonté pleine de malice d'ailleurs, gaie, robuste, où se glisse je ne sais quelle pointe de gaminerie. Optimiste? Peut-être. Il est si bien portant! Préoccupé de la morale? Fort peu. Son œuvre est morale comme tout ce qui est foncièrement sain, mais il ne prêche ni ne disserte. Nous ne répéterons pas de lui comme nous avons eu le malheur de le dire un jour de Rudyard Kipling : « Il a de l'humour et même de l'esprit]», ce qui a soulevé contre nous la critique anglaise, si chatouilleuse qu'elle a cru l'humour insulté par ce simple mot qui signifiait simplement : « L'esprit est plus rare que l'humour en Angleterre. » Il est beaucoup moins rare en Amérique, et Octave Thanet a de l'esprit autant que s'il était né Français. De fait, il a du sang français dans les veines, et aussi l'émotion rapide, communicative, un grain de bel enthousiasme irlandais qui, mitigé par les fortes qualités anglo-saxonnes, n'est pas pour nuire à un écrivain. Je continue à parler de lui au masculin parce que ma première impression en le lisant fut que j'avais affaire à un homme. Cette netteté imperturbable dans les idées et dans le style, ce tour bref, alerte, ce sens pratique aiguisé, cet intérêt porté et prêté à tout ce qui n'est pas l'amour — quoique l'amour ne soit pas absent de ses récits, mais subordonné comme dans la vie à tant d'autres choses terre à

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terre bien souvent, — tout cela ne me faisait nulle- Kient pressentir une femme. Et quelle connaissance des affaires d'argent, des dessous de la politique, quelle horreur des sentimentalités, même philanthropiques, quelle énergie pour indiquer les dangers du socialisme sous les belles phrases et les utopies séductrices, quel clair bon sens 1 Et pas la moindre revendication des droits de la femme! Non, ce ne pouvait être là qu'un jeune homme de joyeuse humeur, armé en guerre contre tous les engouements et toutes les poses qui sont trop souvent l'apanage du beau sexe en Amérique. Avec stupeur j'appris la vérité : Octave Thanet était le pseudonyme de miss Ahce French, qui habite une partie de l'année Davenport (lowa), et l'hiver, une plantation à Clover Bend (Arkansas).

Elle décrit fidèlement la vie autour d'elle. Cette ville de l'Ouest c'est Davenport; les histoires du Trans-Mississipi se placent toutes aux environs de Clover Bend. 11 y en a d'excellentes, Otto ihe Knight par exemple, cette aventure d'un précoce anarchiste d'origine allemande, un gamin élevé au milieu des « Chevaliers du Travail », et qui applique les théories dont on l'a bercé en essayant de faire sauter le moulin neuf de la plantation où il n'a jamais reçu que des marques de bienveillance. Il échoue dans sa coupable tentative, et ce lui est au fond un grand soulagement ; mais le maître charpentier Dake, qui a enlevé la bombe au péril de sa vie, est griè-

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vemement blessé. Un brave homme, ce Dake, et dont l'histoire est assez commune en Amérique : celle du jeune artisan venu d'Angleterre chercher fortune dans le Nouveau Monde et s'amourachant au débarqué d'une joHe Yankee ambitieuse et vulgaire qui s'est frottée tout juste assez d'instruction superficielle et malfaisante, à l'école dite supérieure, pour mépriser un mari dont elle est incapable de comprendre les aspirations morales. Le divorce s'ensuit. Victime de sa femme, Dake l'est ensuite des trade-unions. La société secrète, dont il s'est retiré après en avoir fait partie, ne lui pardonne pas sa ■défection; elle le poursuit de tant de vengeances diverses qu'on peut très vraisemblablement lui imputer l'attentat de la fin ; et l'avis de l'auteur, par la bouche de tous les personnages sensés du récit, est que l'association des « Chevaliers du Travail, )) comme beaucoup d'autres de même sorte, a fait assez de mal pour qu'on laisse sans scrupule un crime de plus à son compte. Réactionnaire à sa façon. Octave Thanet est le détracteur résolu des grévistes, des grèves et de ces organisations du travail qui lui paraissent la pire des tyrannies. Pourquoi un bon ouvrier chômerait-il parce qu'une douzaine de mauvaises têtes se montent à tort et à travers ? Elle met volontiers en scène le patron honnête et juste qui favorise l'effort individuel et fait participer tout son monde aux bénéfices, mais « l'élévation des classes laborieuses »

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s'arrêtera Jà, si on l'écoute. L'enfant qu'elle nous montre, presque innocemment criminel, perverti par des gens qui s'en tiendront volontiers aux discours, tandis que lui, dans sa logique juvénile, va droit à l'action, n'est pas incorrigible; il sera au contraire initié par le mal même qu'il a commis au bien qu'on ne lui avait pas enseigné : la terreur, le remords, le besoin d'avouer entrent en lui, éveillent sa conscience et le sauvent. Ceux-là mêmes qu'il a offensés prennent pitié de sa détresse et le préservent des poursuites de la justice. L'angoisse de cette pauvre petite âme écrasée sous le poids d'une responsabilité, que seul un scélérat arrivé à l'âge d'homme serait de force à porter, est poignante. Otto le Chevalier doit passer pour une œuvre utile, tout autre mérite à part. Elle aura peut-être arrêté plus d'un ouvrier en dérive, car son auteur est populaire, quoiqu'il ne flatte aucune passion d'en bas et conserve jusque dans le dialecte une mesure, un respect de sa plume, qui semblent le recommander aux délicats.

L'absence complète de préjugés et de parti pris lui fait des amis partout. Il est vrai qu'Octave ïhanet blâme, dans Otto the Knight, les anar- " chistes, même vertueux et désintéressés, qui donnent tout ce qu'ils gagnent aux frères et amis, mais aussi comme elle dénoncera, dans Trusty n^ 49, les camps de condamnés, les effroyables travaux forcés de l'Arkansasl Tout le système des prisons

dans cet État n'est qu'une affaire d'extorsion : le conseil, les commissaires, les entrepreneurs, les gardiens pressent et harcèlent le condamné pour faire sortir tout ce qu'il peut rapporter, très souvent jusqu'à ce que mort s'ensuive. Le directeur, qui parfois est le dernier des hommes, exerce de fait un pouvoir illimité, et la brutalité des officiers subalternes ne cède que devant l'argent. Un criminel riche se moque de la prison : il se fait envoyer chez des parents ou des amis qui le louent, comme c'est l'usage, pour un travail quelconque sur leurs plantations, tandis qu'en réalité il se promène h cheval et se carre dans des habits de bourgeois. Les pauvres, au contraire, sont livrés comme instruments de travail au premier venu qui paye pour les avoir et entend rentrer dans sa dépense. S'ils succombent, tant pis! il en vient d'autres. Les miasmes des marais, le manque de nourriture, les coups de nerf de bœuf, la faim, de hideux châtiments, tout cela est exposé en détail par un membre du jury qui a été jadis à ce régime. Intrépidement il livre sa propre histoire, que tout le monde ignore, pour qu'on épargne le même supplice à un meurtrier plus intéressant que n'était intéressante sa défunte victime, car dans une querelle de tripot le volé vaut encore mieux que le voleur : « Mon opinion, dit formellement l'ancien condamné, redevenu un honorable citoyen, c'est qu'étant donné l'état actuel des prisons de

l'Arkansas, si vous ne découvrez pas que l'accusé est innocent, il vaut mieux le trouver tout de suite assez coupable pour être pendu I »

Un mot de ce genre lancé à propos peut suggérer des réformes.

Octave Thanet est capable d'audaces ; et ce n'est pas la moindre, quoi qu'on en puisse penser hors des pays à esclaves, que ce jugement porté sur les nègres dans Sist'Chaney's black silk :

« Les gens du Nord voulaient tous pendant la guerre que les nègres fussent des anges; après la guerre, quand ils eurent fait connaissance avec eux, ils les ont mis plus bas que terre. En réalité, on en rencontre de bons et de mauvais, tout comme parmi les blancs ; mais quand une femme de couleur se mêle d'être bonne, rien de meilleur n'existe au monde. »

Et Octave Thanet nous le démontre par l'histoire de la grande baigneuse de Hot Springs, les eaux à la mode de l'Arkansas. Dosier gagne en massant les dames riches de quoi satisfaire les fantaisies de sa sœur infirme. Auparavant, elle avait donné jusqu'au dernier sou de ses économies pour tirer de prison un mari qui depuis est mort ; maintenant, une paralytique est devenue, prétend-elle, sa consolation en ce monde, elle se dévoue avec passion à la pauvre Chaney. Or celle-ci , non contente de tout ce qu'on fait pour elle, rêve l'impossible; elle a une idée fixe sur son lit de douleur, posséder une robe de soie noire comme celle que s'est

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donnée Dosier la seule fois de sa vie où l'excellente créature ait pensé à elle-même. Chaney se meurt et elle regrette la vie. En vain sa sœur, un pilier de l'Église, cherche-t-elle à lui prouver que le Seigneur l'aime et qu'il a ses voies, en vain lui parle-t-elle de l'autre monde où les élus ont des robes blanches radieuses.

— J'aimerais mieux une robe de soie noire, répète Chaney en révolte déclarée contre l'Esprit.

Alors une idée lumineuse vient à Dosier; elle promet à la moribonde le plus bel enterrement que jamais une personne de couleur ait eu à Hot Springs. Et elle touche juste : les nègres ont la passion des funérailles pompeuses.

— Tu auras un sermon, un grand service, et tu porteras à l'église une robe de soie noire, la mienne.

— Enterrer cette belle robe ! ïa seule belle robe ! Ce serait un péché.

Mais la joie danse dans ses yeux presque éteints. On se souviendra donc d'elle autrement que comme d'une pauvre négresse condamnée à l'immobilité sur son grabat ; on l'aura vue une fois magnifiquement parée. Elle meurt, réconciliée avec son sort, espérant bien que le bon Dieu la laissera sortir de temps en temps du paradis ; alors elle viendra secouer le rosier à la fenêtre de sa sœur... dans leur belle robe de soie, sans doute. Pauvre Chaney! quel dommage qu'elle n'ait pu assister à son enterrement de gala ! Qui sait? Peut-être l'a-t-elle vu !

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Les histoires nègres d'Oclave Thanet ne sont pas toujours aussi touchantes, bien loin de là. Leur caractère habituel est une inexprimable drôlerie. Dans la Cuisine enso?'celée, par exemple, elle montre comment l'odieuse conjuration d'un sorcier met une cuisinière fort habile jusque-là, n'ayant jamais servi, comme elle se plaît à le répéter, que « la quahté », la met, dis-je, dans l'impossibilité de taire un bon plat : la pâte ne veut pas lever, le pain ne veut pas cuire, le lait tourne, la vaisselle se casse rien qu'en la regardant; il y a eu des lézards envoyés, de ces lézards qui apportent avec eux tous les maux : récoltes perdues, plats brûlés, maladies du bétail, brouilles entre amis, rixes, feux de cheminée... cela va parfois jusqu'à la mort ! Mais la passion longtemps malheureuse d'un jeune chevalier du plus beau noir, fendeur de bois et dresseur de chevaux, pour une jolie négresse du nom de Ginevra, en patois Jenny Ver, a raison du terrible enchantement. A travers mille périls peut-être imaginaires, il délivre la cuisine, et sa récompense ne se fait pas attendre. La belle a une manière d'éducation, elle a été en service dans la ville voisine, et le pauvre Jerry ne sait, lui, ni lire ni écrire; de plus, il a des jambes qui paraissent désossées tant il les contorsionne et les entrelace d'une façon dangereuse pour son équilibre, tout en se tordant les épaules et en faisant avec la tête un plongeon facétieux. Jenny Ver n'a jamais pu le regarder sans rire, mais tout en

riant elle lui permettra à la fin de « lui tenir compagnie ».

Le Premier Maire a une portée plus sérieuse. Nous avons là l'image ressemblante d'un « fils de ses œuvres », meneur d'hommes par la puissance de l'argent, le tableau de sa grandeur et de sa décadence. Au milieu d'un village à peine éclos, sur le bord du Mississipi, se dresse d'abord un hôtel, aux fenêtres innombrables et, plus haut encore que l'hôtel, d'énormes bâtiments de brique, moulin et magasin, au faîte desquels flotte un drapeau rouge portant le nom d'Atherton. C'est le nom du maire, le premier maire de la ville , toujours réélu avec enthousiasme pendant une longue suite d'années, un individu puissant et vulgaire tout à la fois , un spéculateur hardi dont la fortune commencée dans le trafic avec les sauvages s'est continuée dans des affaires colossales de toute sorte, et dont les poings sont de force à répondre aux horions de quelques fâcheux qui lui reprochent de les avoir ruinés pour s'enrichir à leurs dépens. Cœur chaud et généreux avec cela, oublieux des offenses, il est capable de se jeter à l'eau pour sauver un ennemi; en temps de choléra, sa maison devient un hôpital ; il a débarrassé le pays des bandits qui le pillaient , payant pour cela de sa personne, le revolver au poing, puis payant de sa bourse un jury, un bourreau et la corde ; il a fondé des écoles, lui à qui sa première femme, une institutrice primaire, a enseigné tout ce

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qu'il sait; il dotera peu à ]:eu la ville grandissante d'un parc, d'un cimetière, de plusieurs monuments publics, et alimentera toutes les églises quoiqu'il n'en fréquente aucune. Le journal est à lui, les chèques de Florence qu'il a lancés valent partout de l'or , bien que Florence ne soit peut-être qu'un mirage vaguement désigné dans le Nebraska. Si l'on croit fort peu en Florence, on croit en Atherthon qui, par des moyens douteux, atteint des fms admirables. Toute cette prospérité a des bases fragiles, en somme. Il suffit d'un désastre financier, d'une série de mauvaises chances, après tant de coups heureux, pour que la fortune de la ville s'écroule avec celle du potentat. Aussitôt, l'engouement qu'il inspirait se change en horreur, il devient le bouc émissaire chargé de toutes les responsabilités. La populace, idolâtre hier, furieuse aujourd'hui, assaille son bureau, prête à le lapider. Il lui fait face, empêche toute violence de la part de ses derniers défenseurs et, sous une grêle de pierres, d'immondices, d'œufs pourris, de charognes, il oppose aux cris de vengeance et de mort un visage intrépide. Atherton a été le chef, le dieu de cette multitude enragée; il sait encore se faire écouter d'elle; inaccessible à la peur, il est inconsolable seulement d'avoir entraîné dans sa chute tout ce qui était son œuvre et son orgueil. Pour ce qui le regarde, il ne veut être protégé que par lui-même. L'apoplexie vient à son secours dans une lutte inégale ; c'est

comme rinterveniion d'un jugement de Dieu, Et le nom d' Atherton, désormais abhorré, est retiré à la ville qu'il avait d'abord faite grande et ensuite ruinée.

Nous connaissons ces revirements de l'opinion publique. Tels brasseurs d'affaires du Nouveau Monde subissent le sort de nos rois, et les révolutions ont les mêmes causes, passent par les mêmes phases. Là-bas comme ici, la popularité ne repose ni sur le véritable mérite personnel ni même sur de sérieux service rendus ; tout dépend du succès ou d'un échec: choléra, cyclone, disette, voilà les crimes étrangers à sa volonté qui décident de la chute d'un leader , quand l'heure est venue.

Ce récit des vicissitudes d'Atherton , homme et ville, a presque une valeur historique. Il semble que pour tracer ces pages vigoureuses il faut être homme, de même qu'il faut être mère pour disposer des trésors de tendresse qui débordent dans V Hypothèque sur Jejfy , cette nouvelle édition du problème que trancha jadis le jugement de Salomon. Octave Thanet n'est pourtant ni l'un ni l'autre, pas plus qu'elle n'est catholique, quoiqu'elle ait peint d'un pinceau vraiment orthodoxe et bien infonné jusqu'au scrupule l'inoubliable figure de ce bon pasteur, si simple et si charitable, le Père Quinaillon. Mais elle possède le don qui permet d'être cela et autre chose encore, d'être tout à la fois, parce que, grâce à lui, on peut tout comprendre et tout sentir, le don, — rare à ce degré, — d'une large sympathie.

Peut-êlre ce que je viens de dire d'elle et de son œuvre suffit-il à expliquer le désir que j'eus de la connaître davantage dans un moment où je cherchais à me renseigner sur les femmes éminentes qu'a produites l'Amérique. Au cours de la correspondance qui s'établit entre nous, je découvris un côté nouveau de son talent, une verve épistolaire délicieuse, jaillissant de source, sans aucun apprêt. Elles sont là sous mesyeux,ces jolieslettres si vives, si spontanées, avec leur belle écriture franche, égale et sans sexe, plutôt virile, tantôt courant sur une petite feuille d'azur pâle timbrée d'argent au nom de Clover Bend, tantôt jetée sur le grand format d'apparence commerciale portant :

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