‹ Choses et gens d'AmériqueChapitre 5 sur 13 · Égaillé, 1 vol.; Appleton, New-York · texte numérisé non relu

Égaillé, 1 vol.; Appleton, New-York

m'avait dit de son séjour au Nouveau -Liban beaucoup de choses faites pour piquer ma curiosité. J'étais surtout pressée de découvrir le genre d'influence qu'ils avaient pu prendre, simples et ennemis de toute culture comme on me les dépeignait, sur une femme de l'imagination la plus vive et de l'esprit le plus original, la première biographe sérieuse d'Antoinette Bourignon. Elle seule eut, avant M. Salomon Reinach, la patience et le courage de lire jusqu'au bout les ouvrages aussi obscurs que volumineux de cette mystique et elle en tira un petit livre anonyme qui mériterait d'être mieux connu ^

Peut-être la Prophétesse des derniers tem ps avait-elle conduit par la main son admiratrice vers cette autre Prophétesse, la Mère Ann: peut-être aussi les théories illusoires de l'époque saint-simonienne qui avaient en sa jeunesse vaguement attiré, sans la séduire, la personne intéressante dont je parle, lui suggérèrentelles l'envie d'aller dans un autre hémisphère chercher le vrai secret de la fraternité humaine. Quoi qu'il en fût, elle ne demeura pas longtemps citoyenne du terrestre royaume de Dieu, elle ne put s'enfermer dans ce cercle d'humbles occupations agricoles et mécaniques où elle était fort maladroite et en voulut sans doute aux bons Shakers, qui préten-

1. Philosophie chrétienne : Étude sur Antoinette Bourignon, par mademoiselle Hortense Wild, 1 vol. ; Sandoz et Fisclibacher, 1876.

dent avoir reçu le même privilège que les apôtres au jour de la Pentecôte, de ne pas se mettre à parler sa langue, puisqu'elle savait fort mal l'anglais; bref, elle leur dit adieu, mais resta profondément édifiée par tout ce qu'elle avait vu. J'eus l'occasion de lire sa correspondance subséquente avec les Anciens, Frederick Evans et Antoinette Doolittle, qui lui avaient signifié, comme eussent pu le faire les prudents directeurs d'une communauté catholique, qu'elle ne possédait pas la vocation. Elle avait noté pendant son séjour quelques-uns de leurs chants, les airs sur lesquels ils dansent dans de religieux transports, à l'exemple de David devant l'arche. Combien de fois l'ai-je priée de me jouer un bel andante, la marche d'entrée dans le temple, à laquelle son talent musical devait avoir ajouté ce qui fait défaut à la dictée sans art des esprits I Elle avait rapporté aussi un chant délicieux et vraiment angélique, venant elle ne sut jamais d'où et qui, entendu, disait-elle, dans un demi-sommeil, l'avait tirée de maladie. Mais la partie la plus frappante de l'aventure, c'est que son passage parmi ces héritiers yankees des Esséniens contribua par la suite à faire entrer une protestante de race et de conviction dans la religion catholique. Elle revint en France préparée pour la vie de couvent, glissa de l'intimité des Shakers à celle de religieuses Augustines et reçut le baptême des mains du Père Gratry, qui dut faire assurément la remarque que le vent de la grâce souffle

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OÙ il lui plaît, par des voies aussi indirectes qu'imprévues.

Une visite aux Shakers, avec de tels souvenirs, avait pour moi l'intérêt d'une sorte de pèlerinage. Si j'avais pu leur emprunter un instant la foi dont ils sont pénétrés, j'aurais cru qu'une sœur disparue, comme ils appellent leurs défunts, me poussait vers le lieu où elle avait commencé ses évolutions si variées dans la vie spirituelle, cette vie qui pour les Shakers est seule réelle, embrassant le temps et l'éternité, supprimant ce que nous appelons la mort.

La lettre de Velder Henry me combla donc dejoie. La saison semblait se prêter à ce petit voyage, et le site où est plantée la colonie d'Alfred vaut à lui seul une visite. Mais on ne pénètre pas sans peine et sans obstacles en paradis. Au moment du départ, des cataclysmes déchaînés nous retinrent prisonnières. Pendant trois jours et deux nuits, ce fut le déluge, une pluie incessante et furieuse, des inondations qui, à South Berwick, le village du Maine où je me trouvais, emportèrent le pont du chemin de fer, arrêtèrent la poste et causèrent les plus graves accidents, entre autres trois morts d'hommes. Cette période de retraite forcée devait me faire éprouver, d'ailleurs, plus que je ne l'avais jamais fait, qu'il est doux de se sentir à l'abri « lorsque la mer est grosse, lorsque le vent agite les ondes » . J'habitais une maison de la première moitié du siècle dernier, solide et massive, quoiqu'elle fût de bois, comme toutes les maisons

que le voyageur aux États-Unis voit, toujours avec une stupeur nouvelle, transportées sur quatre roues, d'un point à un autre, pour rejoindre leurs fondations. Remplie des trésors de famille accumulés par plusieurs générations qui commencèrent en Angleterre (car ce peuple américain qu'on accuse volontiers être né d'hier compte autant d'aïeux qu'un autre, de notre côté de l'eau), la maison de miss S. J... donne l'idée de la permanence tout comme si elle était bâtie de granit. Des habitudes studieuses et délicates s'en exhalent avec ce parfum du passé que l'on croit à tort, je le répète, étranger à toutes les parties du Nouveau Monde.

La Nouvelle-Angleterre est un vieux pays, et le mot de vieux revient à chaque instant à propos des choses qui la concernent. Vieilles gravures sur les murs, vieilles éditions dans les bibliothèques. Elle est doublée de livres, la bonne et vénérable maison de famille ; je crois encore voir se jouer sur le dos de cuir brun des in-quarto dorés par le temps, la flamme vive d'un grand feu, allumé dans la vaste cheminée malgré le calendrier qui marquait la mijuin; flamme aux reflets métalliques bleus et verdâtres, comme celle d'un enfer de féerie, que produisent en brûlant les débris de coques de navires, fortement imprégnés de cuivre par la cuirasse qui les recouvrit. On apprécie beaucoup sur la côte ce mode de chauffage d'une magique splendeur. Là où manquent les livres, le papier de tenture ravi jadis

aux bateaux de commerce français, a été pieusement conservé. Prises de corsaires. Ils sont, ces bouquets de fleurs un peu pâlis, de l'époque où William Pepperell, simple marchand à la tête de milices inexpérimentées, réussit, par un fait d'armes quasi fabuleux à nous enlever une forteresse réputée imprenable, Louisbourg , le Dunkerque de l'Amérique, la clef du Canada. Les tables, les fauteuils d'acajou noirci à pieds griffus, datent de la période ■coloniale. Tout n'est pas d'un style très pur selon nos définitions du style, mais c'est vieillot et bien caractéristique , certaines chaises à dossier droit pouvant passer pour l'expression même du puritanisme.

Miss S. J... est le peintre attitré des mœurs de la Nouvelle-Angleterre. Elle place dans ce cadre des souvenirs historiques, des traditions de famille qui en augmentent le prix : c'est plaisir que d'être bloquée dans une telle retraite en compagnie d'esprits distingués dont on jouit à soi tout seul sans interruption possible. Bien entendu, les Shakers reviennent souvent sur le tapis.

J'ignorais qu'ils eussent en quelque sorte des ancêtres français, que les premiers tremblements se fussent produits dès 1689 dans le Dauphiné et le Vivarais, accompagnant de certaines prophéties sorties de la bouche des femmes et des enfants euxmêmes. Ces précurseurs huguenots des convulsionnai res annonçaient que la fin de toutes choses était

proche, invitant les gens à se repentir, proclamant la venue imminente du royaume de Dieu, parlant de nouveaux élus, d'une terre nouvelle, des noces de l'Agneau. Toutes ces merveilles et beaucoup d'autres se rattachaient au règne millénaire prédit par l'Apocalypse, le livre de Daniel, etc. Le monde les traita d'hérésies, et y répondit par des persécutions; elles se répandirent néanmoins dans presque toute l'Europe.

En 1706, quelques-uns de ces voyants passèrent en Angleterre, où ils renouvelèrent le témoignage avec beaucoup plus de succès. En 1747, un petit groupe de leurs adeptes forma une première société dans le voisinage de Manchester , sous la direction de James et de Jane Wardley, deux êtres simples, honnêtes et doux, ardemment dévoués à ce qu'ils jugeaient être la cause de Dieu. La société naissante n'aflectait pas de pratiques extérieures, et se disait entièrement conduite par le Saint-Esprit. Ses assemblées étaient toujours marquées de signes extraordinaires, visions et révélations ; parfois, en dénonçant avec énergie le péché, les interprètes de l'Esprit étaient saisis d'une agitation de tous les membres qui leur valut le nom dérisoire de Shakers. En d'autres moments, pénétrés de la certitude du salut, ils chantaient et sautaient de joie ; on les voyait courir et glisser sur le plancher, passant et repassant les uns après les autres, « comme de 5 nuages poussés par un vent impétueux ». La populace attaquait leurs maisons.

les maltraitait, mais ils n'opposaient à tout cela que le principe de la non-résistance. Leur nombre augmenta lentement jusqu'en 1770 où se manifesta ce qu'ils considèrent comme la seconde apparition du Christ, sous une forme féminine. Ce Messiefemme (le Père Enfantin n'a rien inventé), ce Messiefemme n'était autre qu'Ann Lee , la fille d'un forgeron de Manchester. Elle se joignit au petit troupeau des Wardley, et commença dès lors sa mission, pénétrant tous les cœurs, amenant à la lumière les pensées les plus secrètes et, bisn qu'elle eût été mariée elle-même, prêchant le célibat comme le seul état que Dieu permît. Bafouée, calomniée, poursuivie, accusée de blasphème, jetée en prison, elle fut bien près d'être lapidée, pour finir; mais ses juges, quatre ministres de l'Église établie, lui ayant permis de se défendre, cette femme qui ne savait pas Hre, se montra si évidemment inspirée qu'ils la laissèrent aller. Les Wardley s'étaient effacés devant Ann depuis qu'une vision lui avait révélé les origines de la chute du genre humain et le seul moyen de relèvement qui pût y remédier : la virginité.

On ne l'appelait plus que Mère, — Mère en Christ, chef de l'éghse de Dieu sur la terre. Lorsque des révélations spéciales la décidèrent soudain à s'embarquer pour l'Amérique, quelques adhérents la suivirent, huit en tout, montés sur un vieux bateau hors d'usage, lequel mit deux mois à faire la traversée au

milieu de périls qui semblent n'avoir pu être conjurés que par miracle.

Dans le pays étranger où ils débarquèrent (1774J, les croyants à la seconde apparition du Christ se trouvaient en présence de difficultés sans nombre, réduits à vivre au jour le jour du travail de leurs mains, mais rien ne les rebutait, pourvu que leur fût accordée la liberté de conscience, mille fois plus précieuse que la vie. Ils s'établirent du côté d'Albany. L'endroit était d'une solitude sauvage, tout le pays bouleversé par la guerre. Comme les Shakers se montraient systématiquement opposés au meurtre, sous cette forme et sous toutes les autres, on les traita en ennemis de la cause patriotique. La Mère Ann fut de nouveau emprisonnée, bien qu'elle eût prédit que les colonies se sépareraient du gouvernement anglais, que la liberté religieuse serait établie et que le chemin se trouverait ainsi préparé au glorieux avènement ; mais le bruit qu'une femme était persécutée pour sa foi se répandit à la ronde, on en ressentit une immense pitié, on la visitait dans sa prison, et plus que jamais elle portait témoignage.

Il fallut enfin la relâcher. Ann profita des revivais, réveils rehgieux, assemblées en plein air, prédications fougueuses, secousses de pénitence qui alors, comme aujourd'hui, préparaient à d'éclatantes conversions les âmes agitées. Elle annonça partout le royaume de Dieu et de sa justice, voyageant pour cela de côté et d'autre: une multitude la suivait.

La tâche des Shakers en général n'a jamais été une tâche aisée. Ces détracteurs de l'union des sexes, même dans le mariage, ont rencontré de véhémentes contradictions ; pendant des années, ils furent bien souvent hués, fouettés, assommés, traités de la façon la plus cruelle, mais ils portaient leurs cicatrices avec humilité et continuaient de prêcher la bonne nouvelle, les yeux fixés sur la Mère qui acheva, vers l'âge de trente-six ans, sa tâche terrestre. Le bruit avait couru qu'elle ne mourrait point; cependant elle ne cessait de préparer son peuple à vivre sans elle. Après sa mort, en 1785, s'éleva le premier bâtiment destiné au culte public des Shakers.

Sous l'ancien James Whittaker, qui avait remplacé la Mère Ann dans le ministère, puis sous Joseph Meacham, secondé par une femme de grand mérite, Lucy Wright, l'organisation se compléta; la communauté de New Lebanon, Nouveau-Liban, fut fondée. De là sont partis tous les autres embranchements qui existent aujourd'hui.

Le ministère, représentant le pouvoir exécutif de l'ordre tout entier, est formé de deux frères et de deux sœurs, et chaque famille a pour chefs également deux anciens et deux anciennes chargés des affaires spirituelles, tandis que deux diacres et deux diaconesses administrent les affaires temporelles. Tout esprit de parti est défendu aux Shakers; ils n'ont jamais cherché à s'étendre hors de la « liépu-

bliqae modèle », ne pouvant subsister que sous un gouvernement qui garantit toutes les libertés et où l'Église est séparée de l'État.

— Nous sommes allées, il n'y a pas longtemps, à Canterbury, me dirent mes amies en me montrant un joli manteau à capuchon couleur tourterelle, de fabrication shaker. C'est une des sociétés florissantes du moment, mais, bien que fidèle aux principes essentiels de l'ordre, elle est dans le mouvement beaucoup plus qu'Alfred. Les industries y sont variées, les visiteurs affluent au service du dimanche ; on y reçoit des journaux et la bibliothèque est mieux garnie qu'ailleurs. Les enfants (des enfants adoptés, bien entendu) apprennent la musique, enfin ce sont des trembleurs très modernes. Vous trouverez nos Shakers d'Alfred plus semblables au type primitif; par conséquent, ils vous intéresseront davantage.

Notre intention avait été d'abord de nous rendre envoiture à Alfred, mais lorsque la tempête eut cessé de tordre les ormes centenaires qui font des deux ou trois rues de South Berwick autant d'avenues magnifiques, lorsque les grandes eaux commencèrent à se retirer, nous vîmes que ce projet était impraticable. Toutes les communications étaient interrompues. Je n'oublierai jamais notre première tentative, l'aspect extraordinaire de la campagne détrempée. Cette

partie du Maine est élevée plutôt que montagneuse, avec de longs plateaux bien nommés ridges (échines) et de hauts pâturages alternant, au-dessus de la Piscatauqua, avec les plus beaux bois de sapins qui soient au monde. Une forte odeur de végétation déchirée, écrasée, s'exhalait des branches feuillues qui, jetées par les terrassiers en un épais tapis sur les chemins où faisaient irruption tous les ruisseaux du voisinage démesurément grossis, criaient sous les roues de la voiture embourbée à chaque pas. La verdure tendre des prairies, la noire verdure des forets, avaient, celle-ci un velouté sans pareil, celle-là un éclat presque métallique ; il semblait que tout fût sorti lavé, poli, remis à neuf des mains de la nature. De grandes taches bleues formées parla profusion des iris (fleurs de luce) émail laient les ravins. J)es éboulis hérissés de ronces et d'arbustes nous barraient le passage, les champs s'effaçaient submergés, les chutes modestes de la rivière qui d'ordinaire font honnêtement marcher des fabriques étaient en pleine révolte; elles enflaient leur voix pour rivaliser de tapage avec le Niagara; de cristallines elles étaient devenues couleur de vin de Madère ; à la hauteur de l'écluse, c'était une culbute d'eaux écumeuses et chargées de débris qui se précipitaient, rebondissaient et faisaient danser les nuances du prisme dans leur poudroiement. Au-dessus de tout cela, un ciel encore menaçant d'où ruisselaient des rayons de soleil trop chaud entre les nuages plombés. Devant

nous un poteau tentateur indiquait Alfred à moins de vingt milles de distance. Et il fallait attendre le raccommodage de la voie ferrée pour prendre, avec un long détour, le chemin de Rochester ! Heureusement on a vite fait en Amérique de rajuster un pont et une seconde lettre amicale de Vancien Henry nous trouva bouclant nos sacs.

Rochester est le point de jonction de plusieurs lignes; de là on peut filer vers les Montagnes Blanches, — vers ces Intervales alpestres où les méandres de ce qu'on prendrait au fond de la vallée pour un fleuve de verdure, suivent les sinuosités de la délicieuse rivière Soco, — vers les hôtels envahis pendant la belle saison par des milliers de touristes et de chasseurs; on peut entreprendre l'ascension des nombreux sommets que dépasse le mont Washington et aller cueillir sur le mont Washington luimême, coiffé de neige jusqu'au milieu de l'été, des plantes qui sont, à en croire les guides, celles du cercle arctique; on peut pénétrer dans de luxueuses maisons de campagne à pignons et à piazzas, dans tel parc magnifique d'où sort un mail à quatre chevaux, couronné de toilettes élégantes. Vous pouvez encore, comme le font ces belles dames, quand elles sont lasses de la vie de château, essayer un peu du campement en plein air, guetter le daim, pêcher la truite et coucher à la belle étoile, — pays pittoresque et charmant, facilement accessible, tout en restant sauvage sur certains points, empoisonné par la mode

sur certains autres, et dont on parlerait assurément davantage si les Montagnes Rocheuses n'existaient point.

Mais nous ne montons pas cette fois dans le train qui conduit aux While Mountains, nous allons chercher dans un plus humble cadre des curiosités infiniment plus rares, la réahsation rustique de l'idéal chrétien : communauté des intérêts d'un peuple, si petit qu'il soit, sous un gouvernement spirituel.

Le car où nous nous trouvons ne vaut pas le parlour car des grandes lignes oîi chacun, dans un bon fauteuil à pivot, est au spectacle devant le pays parcouru.

Les sièges à deux places, sur deux rangs, les uns derrière les autres, sont occupés par des fermiers absolument pareils à autant de citadins mal mis. Le costume d'une Shakercsse assise devant nous est d'autant plus remarquable qu'en Amérique rien dans le vêtement ne trahit jamais la profession. Elle porte une robe brune toute droite, un grand fichu épingle à peu près comme celui de nos paysannes; un étroit chapeau, forme tunnel, de la même couleur que sa robe, la rend invisible autant que ferait une cornette de religieuse. Il y a quelque chose de monastique dans sa tenue ; pas une fois elle ne tourne la tête.

C'est une sœur en voyage qui rentre au bercail. Elle descend à la même station que nous, et aussitôt quatre ou cinq jeunes femmes, toutes vêtues celleslà de cotonnade bleu clair, leurs frais visages relégués au fond de chapeaux de paille semblables, s'empressent autour d'elle, la débarrassant de ses paquets, tandis que frère Henry qui attend, lui aussi, à la tête de son cheval, s'avance vers nous avec beaucoup de dignité affable, la main tendue.

L'ancien Henry est un homme d'âge moyen et dont toute l'attitude exprime l'autorité. Sa figure intelligente me frappe par le regard investigateur et pénétrant derrière des lunettes et par un ensemble de physionomie qui indique la sagacité poussée à ses extrêmes limites. Rien d'ascétique. Une bouche aux lèvres épaisses, facilement souriante, quoique le sourire reste grave, un teint très animé, le nez grand, mince et busqué, les cheveux coupés carrément sur le front, très longs par derrière et qui retombent en frisons rebelles sur le collet de l'habit. Cet habit ample et long est gris tourterelle; il se croise sur un gilet de même teinte. Point de cravate, le col blanc retenu par un double bouton de métal ; un chapeau de feutre à larges bords; presque l'ensemble du costume breton. Le visage pourrait être celui d'un homme d'étude ou d'un homme d'affaires ; les mains calleuses sont d'un ouvrier. Il demande la permission de nous présenter les sœurs ; ces jeunes filles ont toutes un air de santé agréable à voir. Elles

montent avec leur compagne, la voyageuse et ses nombreux paquets, dans une espèce de char à bancs qui les a amenées et partent au galop, riant tout bas, gaies d'une saine gaieté de religieuses, sans éclat ni tapage. De notre côté nous prenons place dans le huggy de l'ancien Henry qui se plaît à nous faire admirer en traversant la petite ville d'Alfred le courthoiise, le tribunal, tout battant neuf, et les jolies maisons bourgeoises qui bordent les rues ombreuses ^

Le buggy roule sur d'assez bons chemins bordés de bois et de pâturages qui appartiennent en grande partie aux Shakers ; ils ont ici trois mille acres de terre bien cultivée, mais cette culture ne s'effectue pas facilement, faute de bras ; notre guide nous l'apprend avec un soupir. Les Shakers ne se recrutent plus comme jadis. Alfred est une des sociétés de l'ordre dont la population eut la plus rapide décroissance ; elle ne compte aujourd'hui que deux familles. Il faut dire que les familles spirituelles se composent ordinairement de trente à quatre-vingts personnes, hommes, femmes et enfants réunis ; mais enfin les Shakers étaient plus de 6 000 en 1860; le recense-

1. Le nom de la ville s'étend au village voisin, nommé simplement : Shakers.

ment de 1875 les réduit à 2415, et depuis lors, leurs rangs s'éclaircissent toujours. Ils ne le dissimulent point et ne s'en inquiètent que pour leurs travaux agricoles, ne doutant pas que « la seule véritable Église, celle où la révélation, le spiritisme, le célibat, le communisme, la confession orale, la non-résistance, la paix, la retraite et les miracles sont les fondements des nouveaux cieux » , ne doive durer éternellement. Toutes les Églises croulantes ont la même confiance.

Rien ne peut donner l'idée de l'ordre, de la propreté, du calme extraordinaire d'un village de Shakers. C'était un dicton favori de la Mère Ann, paraît*il, que celui-ci : « Travaillez comme si vous aviez mille ans à vivre et comme si vous deviez mourir demain... » C'est-à-dire, entreprenez avec courage les choses les plus longues, les plus difficiles, et hâtezvous de les achever. Le résultat de ce conseil est que tout semble aussi bien ratissé, nettoyé, rangé que si l'heure fatidique qui devait sonner en l'an mille, qui fut remise par les millénaires de toutes sortes à l'année 1836, puis à 1843 et enfin de 1869 à 1881, devait survenir tout de bon en 1897. Pour les Shakers, elle a commencé depuis longtemps ; reste à savoir quand s'achèvera l'œuvre de Dieu ; son royaume est déjà planté dans ce cercle de collines qui semble le préserver de tout contact avec le monde extérieur, auprès de ce bel étang limpide qui reflète le ciel. Nul bruit; les travailleurs dispersés alentour

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sont silencieux comme des ombres ; jamais aucune voix ne s'élève sur le ton de la colère pour stimuler la paresse d'un cheval ou pour toute autre raison.

Les bâtiments assez uniformes et très simples sont en bon état, peints à neuf. Nous descendons devant l'office (bureau) qui est aussi la maison réservée aux étrangers. Deux anciennes viennent à notre rencontre avec cordialité. J'ai rarement rencontré de plus sympathiques visages ; la pureté, la fraîcheur de la première jeunesse y subsistent sous des rides qu'aucune expérience mauvaise n'a creusées, les yeux sont clairs et comme illuminés par l'âme. Je voudrais peindre l'ancienne Harriet si distinguée dans son fourreau d'alpaga gris plissé à petits plis aplatis tout autour de sa taille mince et droite comme un jonc, son grand tablier du même tissu, son foulard aux pointes bizarrement relevées au-dessus de la ceinture, son béguin transparent pareil à celui de la femme de Holbein. Toutes les Shakeresses, sauf les novices, ont cette coiffe avançante qui enferme et cache les cheveux serrés dessous par un ruban noir et qui encadre sévèrement les joues jusqu'au menton. L'ancienne Lucinda, maigre, très grande, plus vigoureuse, est vêtue de brun rouge, elle porte la même jupe plisséc au bas des hanches, le môme fichu ouvert sur une guimpe éblouissante de blancheur ; ses beaux yeux noirs brillent comme à vingt ans dans une face quelque peu parcheminée.

Toutes les deux sont étrangement vénérables, mais

on sent que l'ancienne Harrief. est par excellence le leader. Elle est parente, m'apprend-on, de Slonewall Jackson % un héros des armées de la Sécession qui, blessé à mort, continuait de commander, et nous nous disons, mon amie et moi, que cette frêle septuagénaire aurait aussi en elle l'étoffe d'un général.

Comme elle me contait que la plus grande partie de sa vie s'était passée à New Lebanon, je lui parlai de la novice de Paris qu'elle avait dû jadis connaître, et elle me prêta une bienveillante attention quand j'ajoutai qu'elle était restée un peu Shakeresse de cœur, car, rentrée dans son pays et si catholique qu'elle fût devenue, elle avait tenté d'inaugurer une société d'amour pur pour l'égalité de tous les êtres dans l'amour, une société fondée au nom du Dieu de liberté, du Dieu de pureté et du Dieu tout amour, une société dont le siège serait établi dans le cœur de chacun, les obligations de chacun étant écrites dans sa conscience.

— Mais c'est la nôtre, dit-elle; nous sommes les ressuscites, parmi lesquels les hommes ne prennent point de femmes et les femmes point de maris, tous étant comme les anges qui sont dans le ciel.

Et je pensai que personne en vérité n'avait plus que cette vieille femme l'air d'un ange.

Les anges sont très prudents. Lorsque je lui deman-

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