‹ Choses et gens de théatreChapitre 1 sur 14 · Choses et gens de théatre · texte numérisé non relu

Choses et gens de théatre

On peut s'éprendre de celte figure de poète, qui ne se borna pas à faire de la tragédie au théâtre, mais qui en fit aussi dans sa vie. Elle est par là doublement intéressante, la pliysionomie du vieux rimeur d'/Iecfor, de la Carthafjinoise, de V Ecosnaise. des Lacènes, à^ Aman.

Avant Corneille, nul poète dramatique n'a jeté, au milieu d'un fatras pompeux, plus de

4 CIIOSKS ET GI^NS DF TIIÉATHE

vrais beaux vers; nul n'a été plus lyrique, en dépit (le son manque de mesure et de convenance. « IMontcIireslien est une première éiiauclie de Corneille, a écrit excellemment son historien M. Petit de Julleville; la nature, en le faisant, s'est essayée à faire un grand homme. Le moule est à peu près le même : seulemonl, la médaille est fruste. » On no saurait rien dire do plus juste et de plus expressifenpeu demots. Voilà pour le poète, mais l'honmie d'action, en Montclireslien, l'homme au cerveau prodigieusement actif, aux curiosités universelles, est singulièrement attachant. Il touche à tout ; il passe des jeux sereins de la poésie à des études d'économie politique. Il prêche d'exemple lui-même; il se fait industriel. Mais la lutte l'attire : il se jette dans la mêlée des partis, le voici soldat, chef de partisans. Il fait de l'épiqu3 à sa façon; il tient la campagne avec une bande d'aventuriers: il prend des villes, il se bat avec une belle furie, et ce remuant personnage est tué, brusqu Mîient , dans un guetapens

Véritable héros tle roman, il a en lui tout ce qui peut retenir Tintérèt. Un certain mystère plane sur son origine, sur son nom authentique, sur ses amours, auxquelles il fait des allusions qui ne se comprennent plus. Il n'est pas irréprochable, mais il est prodigieusement i vivant », et, même en l'époque où il suivit sa destinée, peu de gens se dépensèrent aussi ardemment que lui. 11 n'est pas un « bohème » (si on peut employer, en dépit de l'anachronisme, cette expressionicommeHardy, suivant, par amour du vert laurier, la troupe de comédiens nomades auxquels il fournit des tragédies. Il a la passion de l'aventure, de l'imprévu, de l'extraordinaire...

' D'abord, qui est-il, au vrai? On ne le sait point. Son père, sans raconter à personne son passé, on gardant sur son existence un silence singulier, vient, un jour, s'établir à Falaise comme apothicaire. Mais, sans attacher trop d'importance aux discutables lois de l'atavisme, il semble que le père d"un aussi audacieux compagnon ne pouvait avoir été. de son plein

e CHOSES ET GENS DE THÉÂTRE

gré, un humble vendeur de drogues. Pourfjuoi se cachait-il, pourquoi était-il venu moins se fixer que se réfugier dans ce pays normand, oij il n'avait pas d'attaches? Tout ceci laisse le champ libre à bien des hypothèses. Le nom de l'apotiiicaire était-il, en outre, Montchreslien (nom sur lequel un admirateur du poète devait jouer, plus tard, assez ridiculement, malgré ses bonnes intentions, en l'opposant au mont Parnasse) ou Mauchrestien ?

Quoi qu'il en soit, Antoine de Montciirestien — nous l'appelons ainsi, puisque c'est ce dernier nom qu'il adopta — demeurait bicnlùt orphelin. Il n'avait pas de parents qui se pussent occuper de son enfance. Le procureur du roi à Falaise lui commit, comme tuteur, un voisin qui ne se soucia pas beaucoup de ses devoirs. S'il n'eût pas été pris en amitié par deux jeunes garçons de son âge, les frères de Tournebu, son éducation eût été vraisemblablement fort sommaire. Ceux-ci l'emmenèrent avec eux au collège de Caen, où il les suivit comme domestique, partageant leurs études.

Dans leur compagnie, Montchrestien prend le goût de la gcntillioininerie. Gomme l'imagination ne lui manquait pas, il s'invente un fief, le fief de Yateville, dont il eût été fort embarrassé de désigner la situation, et il se met à porter l'épée. Il pensait sans doute, lui aussi, que tout poète naît de droit gentilhomme; mais, cette épée. ce n'est point seulement, pour lui, agrément de costume. Il s'en sert volontiers, avec une belle fougue, si bien que, un jour, il se bat, seul, contre le baron deGouvillc, lequel était assisté d'un serviteur et de son beau-frère. La lutte était par trop inégale; Montchrestien est laissé pour mort.

Il ne meurt pas, cependant, et, pendant sa convalescence (ici apparaît un côté pratique de son esprit), il réfléchit aux moyens de tourner cet accident au mieux de ses intérêts. Il n'avait pas un sol vaillant. Il intente un procès au baron, le gagne, obtient 12.000 livres d'indemnité, avec lesquelles a il fait l'homme de moyens ». Comme si ces 12.000 livres dussent durer toujours, il mène grand train,

s GEIOSES ET GENS DE THÉÂTRE

achète des maisons dans la vicomte de Falaise, joue au personnage. Le Normand se retrouve un moment en lui par son goût des procès. Il plaide contre son tuteur, pour son compte, et, pour le compte d'une belle jeune femme, mal mariée, contre le mari de celle-ci. Le mari meurt sur ces entrefaites et il l'épouse, mais clandestinement. Selon lui, une de ses premières pièces, sa. Be?yerie, contient le récit allégorique de cette aventure d'amour :

L'aveug-le enfant qui les dieux seigneurie

Et tient la terre en sa possession

M'a fait écrire en cette Bergerie,

Sous des noms feints, ma vraye passion...

Il est assez malaisé, toutefois, de démêler une histoire réelle sous ces complications mythologiques, sous ces fantaisies d'oracle de Diane, ces sacrifices exigés par la déesse.

Ce n'était pas, cette Bergerie, le premier ouvrage de Montchrestien, encore qu'il soit plus médiocreque les autres. Déjà il avait faitreprésenter à Caen une Sop/ionisôe, qu'il remania plus tard. La représentation fut-elle publique?

Le point serait intéressant à élucider au point de vue de notre In'stoire théâtrale. Toujours est-il que la tragédie est dédiée à M™* de la Vérune, femme du gouverneur de Caen.

C'est la période de production dramatique de Montchrestien. Qu'on songe qu'il n'avait guère plus de vingt-cinq ans lorsqu'il imprima son tliéàtre, composé de six tragédies, attestant «un efTort continu vers le sublime ». Le trait commun de ses héros, en effet, c'estla grandeur stoïque. En face de la mort, ils n'ont ni regrets ni faiblesse ; ils l'acceptent dédaigneusement.

Il n'est plus grand malheur que de perdre la vie,

dit un des personnages à' Hector. Et un autre lui répond :

Encore d'un plus grand est la honte suivie. . .

Ce qui est curieux, chez 3Iontchrestien, c'est la sincérité que l'on sent, manifestement, dans ces réponses épiques. Elles sont autre chose, ciiez lui, que « de la littérature ». Au reste, il est plein de naïvetés et d'anachronismes, et

iO GHOSIiS ET GENS DE ÏIIÉ.VÏKE

il fera ainsi des allusions aux « canons » des Troyens. Ces détails ne l'embarrassent point.

Le chœur, dans ses tragédies, joue un giand rôle. Il atténue sans doute le côté dramatique retardant la marche de l'action, mais il atteint, souvent, à de véritables hauteurs lyriques, avec une énergie d'accent qui sauve ses réflexions de la banalité. Ces réflexions ont, en général, un certain pessimisme, mais un pessimisme orgueilleux.

Une entreprise, qui n'étaitpas sans hardiesse, était de mettre à la scène l'aventure tragique, récente alors, de Marie Stuart. La trame delà pièce est d'une simplicité extrême, d'une simplicité qui va jusqu'à la monotonie. Elisabeth est balancée entre ses intérêts politiques et son désir du pardon. Finalement, ses conseillers, prenant la parole dans un chœur assez bizarrement dénommé « chœur des états », lui arrachent la sentence fatale. On ne la voit plus, et alors paraît Marie Stuart, qui est parfaitement touchante et digne. Elle est lasse de la vie., elle console ses fidèles, elle se prépare à la mort

avec résignation, elle est pleine de royale grandeur et de sérénité ; elle songe à la France, qu'elle a tant aimée; et, bien que la scène ait peu de mouvement, 1' « Écossaise » se montre là dans son humanité véritable.

La tragédie se termine par un récit. Un messager vient raconter le supplice de la reine, dit sa beauté brillant d'un nouvel éclat au seuil du tombeau :

Encor qu'elle soit pâle, Non de la mort hastée en sa jeune saison, Mais de l'ennui souffert en sa longue prison...

11 dit ses adieux à ses iemmes, les prières qu'elle adresse au ciel, après avoir refusé l'assistance du chapelain qui ne partage pas sa foi, et ce sourire de martyre qu'elle a eu, au moment suprême :

Comme tous demeuroicnt attachez à sa vcûe De mille traits d'amour mesme en la mort pourveûe, D'un aussi libre pied (jue son cœur était haut, Elle monte au coupoau du funèbre eschaffaut, Puis, souriant un peu du cœur et de la bouche : « Je ne pcnsois mourir en cette belle couche,

i2 CEIOSi:S ET GENS DE TilÉATRE

Mais, puisqu'il plaist à Dieu, usez ainsy de moi, Je inourray pour sa i^loire en defFeiulaiit ma foy... »

Tous les traits essentiels du caractère de Marie Stuart sont reproduits dans l'œuvre de Montclirestien. C'est là qu'il a été le plus réellement poète, avec, parfois, des délicatesses singulières; je dis « poète » et non liomme de théâtre, car, encore une fois, l'action est languissante, maisce sont, presque à tout moment, d'heureuses et fièrcs inspirations.

Tel, à un degré moindre, il se montrera dans /a Carthaginoise et dans les Laccnes, qui évoquent la mort désespérée du dernier roi de Sparte, Cléomène, prisonnier de Ptolémée et tentant d'affranchir à la fois Sparte et Alexandrie. Puis il a ridée bizarre, mais non banale, de mettre à la scène David et Bethsabée, partagée (situation curieuse, en somme) entre le regret de son époux et l'amour de son royal amant. Les commentateurs de Montchrestien trouvent, généralement, cotte tragédie assez faible. Elle est, de fait, d'une composition assez baroque et elle mêle cavalièrement la

mythologie à la Bible ; mais, quoi qu'on dise, Bethsabée est là très « vivante », et j'ajouterai « très femme ».

Enfin il donne son Aman, dont Racine se souviendra peut-être, sans reconnaître ce qu'il doit à son devancier.

31ais voici qu'un événement dramatique interrompt Montchrestien dans la composition de ses tragédies. Nous avons dit qu'il avait la tête près du bonnet et que, à force déjouer au gentilhomme, il s'était pris au sérieux. Cette épée, qu'il portait au côté, devait lui jouer plus d'un mauvais tour. A Bayeux, il se prend de querelle avec le fils du sire de Grichy, et il le tue net. Cette fi)is, il tombe sous le coup des édits sévères de Henri IV. Quelque temps 'auparavant, il avait adressé des vers au roi où, ce qui était vraiment aventureux, il l'avait loué de réunir :

L'innocence des mœurs au lustre du sçavoir.

Ti-ansformer le vert-galant en un chaste prince était une témérité poétique un peu vive t

a CHOSES ET GENS DE TIIÉATUE

En cette occurrence, il trouva des accents d'une certaine noblesse pour implorer sa g-ràce. Il suppliait le roi de lui épargner une peine infamante, et il était assurément sincère, quand il protestait de son désir d'expier, en face de l'ennemi, le crime qu'il avait commis, puisque crime il y avait alors dans un duel :

PermeUez à mes vœux que, pour votre service,

Au milieu des combats bravement je finisse;

Oue dans le champ d'honneur, jà suant et poudreux,

J'aille verser mon sang bouillant et généreux, .

Armé sur un cheval, en tenant une pique,

Non sur un échafFaud, en vergogne publique...

Mais le roi fut inflexible, ou ces vers ne lui parvinrent pas : Montcbreslien dut se réfugier en Angleterre. Il se rappela sa tragédie de rEcossaîse et obtint l'intervention du fds de Marie Stuart, Jacques P'", qui ne pouvait pas refuser son appui au poète qui avait fait parler si dignement sa mère. Monlclirestien peut revenir en France ; mais voici la cliosc singulière . Il semble, tout à coup, ne plus songer à la poésie et, dans son activité inquiète, il se tourne vers une science alors toute nouvelle, l'écono-

mie (i(ilili(juc. M. Funck-Brentano, qui arétklité ce trailé de 31ontclirestien, a montré que tout ce qui s'est écrit, depuis deux siècles, sur cette matière infinie et complexe, était au moins en g-erme chez lui. Le poète fougueux apparaît tout à coup comme un philosophe très sage, très pondéré, animé, en outre, d'un patriotisme ardent, rêvant une expansion coloniale de la France, estimant que, si notre race se confine en ses frontières, elle perdra sa prééminence en Europe. Dans ses écrits politiques, il est singulièrement moderne.

Puis, voici une autre incarnation. Montclirestien s'établit à Ousonne, puis à Châtillon-sur- Loire, et dirige des aciéries, qui le font d'ailleurs médiocrement prospérer, car il est bientôt obligé d'éteindre ses forges. Que va-t-il faire, alors, dans la force de l'âge, avec le goût des aventures, comme il l'a ? L'assemblée des protestants de la Rochelle venait — c'était en 1G21 — d'adresser au roi des remontrances hautaines, bientôt suivies d'une insurrection. Montchrestien, qui n'était peut-être pas protestant

de naissance, va, par instinct, par besoin de mouvement, par amour de l'action, se joindre aux rebelles. En fait, il était, en matière religieuse, assez tiède. « Il n'était pas tant huguenot et zélé en sa religion.» assure un de ses adversaires lui-même.

Assurément, il est plus chevaleresque que convaincu, à ce moment. Peut-être ne voit-il qu'une occasion de faire la guerre. Il réunit deux cents hommes, s'improvise capitaine, se jette dans Jargeau qui venait de capituler devant l'armée royale, y grossit sa petite troupe de quelques audacieux de son espèce, devient ouver'ement un révolté, tient la campagne, gagne Sancerre et met la place en état de défense, puis se heurte aux cinq mille hommes du prince de Condé. Peut-être, au fond, n'a-t-il Jamais été aussi heureux (jue dans ces circonstances critiques. Au milieu de ces périls, il se sent vraiment dans son élément.

Forcé de quitter Sancerre, il se rend à la Rochelle, oij il se porte témérairement garant <lcs bonnes dispositions de la Normandie; on

lui délivre des commissions pour lever des régiments de gens de pied et des compagnies de chevau-légers. Il déploie une furieuse activité, ne prenant pas toujours le temps de bien clioisir ses soldats, dont beaucoup le trabisscut, des qu'ils ont reçu l'argent qu'il leur remet. Car son désintéressement ne peut pas être mis en doute; il est, au contraire, trop confiant. II a donné rendez-vous à ses troupes dans la forêt de Domfront; il se croit sur le point de commander à de nombreuses forces, et son imag-ination s'exalte. Remarquez que, cbez lui, en cette période de sa vie, l'imagination joue un rôle considérable. Moins poète, il eût été plus prudent.

Une nuit d'octobre, il s'en va, avec six de ses officiers et son valet, coucber au bourg des Tourailles. L'iiôle le trouve suspect et va prévenir le seigneur des Tourailles, Claude Turgot, qui accourt avec une vingtaine de gentilshommes qu'il a ralliés. Il entre dans l'hôtellerie, qu'il a fait cerner. Montchrestien ne s'effraye point, exhorte ses compagnons et tente, avec eux, de

se frayer un passage, en Jécliarg-cant ses pistolets. Trois de ses adversaires tombent morts, en effet, mais il est bientôt atteint de deux coups de pertuisane, et il expire... Ainsi périssait, victime, en réalité, moins de sa foi que de son humeur aventureuse, le poète tragique qui, si souvent, avait répété qu'il valait mieux mourir honorablement que vivre obscurément.

On s'acharna sur son cadavre. On instruisit, à Domfront, son procès après sa mort, et son corps fut traîné sur la claie, puis brisé et réduit en cendres. C'étaient beaucoup d'opérations barbares sur ce pauvre corps, réclamé, en outre, trop tardivement, pour qu'il subît d'autres affronts, par le Parlement de Rouen. Après tout, Montchrestien, qui avait vraiment de l'épique en lui, eùt-il souhaité une autre fin qu'une fin violente ? Il n'était pas homme à mourir bourgeoisement dans son lit. Malherbe, qui l'avait bien accueilli, jadis, le renia cavaliè' rement, après sa mort, et, par prudence, déclara qu'il ne l'avait vu que deux ou trois fois, par hasard, et que. au surplus, « la Normandie

LES DOYENS DU THÉÂTRE FRANÇAIS l'J

allait être en repos, désormais ». Ce fut toute l'oraison funèbre de Montclirestien!

11 méritait de sortir de l'oubli oiiil était tenu, ce poète à l'existence romanesque, qui fut vraiment un précurseur, qui prépara le terrain, au sortir d'une période littéraire confuse, à ceux qui devaient devenir des maîtres incontestés, et qui chercba, trop pressé, la renommée partout oiî l'emportait son ardent tempérament. Ce fut, en tout, la mesure qui lui manqua ; iîiais que de vie il y avait chez ce batailleur de la plume et de l'épée î

Page 1