‹ Choses et gens de théatreChapitre 2 sur 14 · ALEXANDRE HARDY · texte numérisé non relu

ALEXANDRE HARDY

Le poète Alexandre Hardy est une des ligures les plus intéressantes et les plus importantes 'aussi de l'histoire de notre théâtre, que peut-être il a sauvé, en cette fin du" seizième siècle, où le théâtre, populaire était ruiné, oiî le théâtre savant était fort compromis. La situation était critique. Le théâtre, en cette période intermédiaire, « se mourait de faihlesse et d'inanition ». Hardy, avec sa prodigieuse fécondité qui le fait, par certains côtés, ressembler à un Lope de Vega, alimenta seul, pendant des années, Thôtel de Bourgogne, produisant assez pour retenir un public restreint

et frivole, lui donnant tour à tour des tragicomédies, des pastorales, des pièces mythologiques, assurant la vie de cette unique scène au point de vue matériel. Et, en môme temps, il offrait aux esprits cultivés une « suffisante dose de littérature » pour que la société aristocratique se hasardât dans cette salle de spectacle. Du même coup, il se suscitait des imitateurs, et les hommes de goût et de talent se mettaient à écrire pour le théâtre, qu'ils dédaignaient depuis longtemps. L'influence de Hardy, bien qu'il soit malaisément lisible aujourd'hui, a donc été considérable. Il se trouve jouer, encore qu'une parfaite admiration à son égard soit difficile, un rôle exceptionnel dans nos annales dramatiques.

La piiysionomie de l'homme, quand on l'étudié d'un peu près, finit par être touchante. C'est l'ancètre des auteurs dramatiques de profession, mais combien modestes sont les prétentions de ce rimeur qui, après cinq cents ouvrages, reste gueux, n'ayant rien à attendre que des comédiens aux gages de qui il est I

Et ceux-ci, bien qu'ils le paient mal (sans que ce soit tout à fait de leur faute, ayant souvent à jeûner eux-mêmes), sont exigeants. Il leur faut sans cesse du nouveau, et leur poète, se résignant à des besognes ingrates, se prêtant à toutes les tâches, remet sur pied d'anciens ouvrages, doit travailler dans le vieux comme dans le neuf. Cependant, le pauvre Hardy, toujours dans la gêne, car ils sont vite dépensés, les quelques écus qu'il reçoit en échange d'une tragédie 1 songe à la gloire. Il veut laisser un nom à la postérité et, au milieu de tant d'occupations et de tracas, il prépare péniblement une édition de ses œuvres. Il a, pour cela, besoin d'argent, et il s'ingénie en des dédicaces à des puissants du jour, oii il leur décerne d'invraisemblables éloges dans un style furieusement hyperbolique. Ainsi M. de Barradas, premier écuyer, qui n'était qu'un sot et un brutal, et que Richelieu appelait* ce potiron de Barradas », devenait, pour Hardy, un protecteur éclairé, a un des signes du soleil », une lumière du siècle. Il devait souffrir, le pau-

vre poète, en s'humiliant, lui dont le rude talent n'était pas sans fierté, devant ces gentilshommes, fort indifférents aux choses de l'esprit dont il flattait la vanité. Mais c'était pour l'amour du laurier, pour l'espoir de braver le temps par la publication de son théâtre. Hélas ! ils se bornaient, ces seigneurs tant loués, avec les plus étonnantes métaphores, à un dédaigneux présent, Hardy ne rencontra jamais un véritable Mécène.

Hardy a trouvé en ce temps-ci, en M. Rigal, maître de conférences à la Faculté des Lettres d'Aix, son historien attentif, et ce travail de M. Rigal est tellement nourri et abondant et, à propos de Hardy, se lance en de si copieux aperçus sur le théâtre français à la fin du seizième siècle, qu'on est un peu embarrassé, au milieu de cette richesse de documents.

Vous plaît-il que nous évoquions exactement une représentation de l'hôtel de Bourgogne, tandis que l'on joue une pièce de notre poète ? En réunissant les indications

semées rà et là dans l'ouvrag^e . nous pouvons rcconstiluer ce lablcau (.l'ensemble.

II est Jeux heures. Le portier vient d'ouvrir la grande porte. Mais les comédiens n'ont point les moyens de payer plusieurs « officiers de théâtre », et c'est Valderan lui-même, le chef de la ti'oupo, qui reçoit l'argent des spectateurs. Hélas ! il est exposé à bien des déceptions, outre qu'il y a quantité de places à réserver gratuitement, par contrais bien en forme. Voici des mousquetaires qui passent, dédaignant de fouiller en leur poche pour en tirer les dix sous qu'il en coûte pour être assis dans une loge: des écoliers qui demandent crédit; des hicjuais qui se faufilent, des filous qui" se préparent à quelque mauvais coup. Les bouti(iuiers qui se donnent le divertissement du spectacle, les petits bourgeois, sont à peu près les seuls clients qui délient les cordons de leur bourse. Pas de femmes; ou du moins pas de femmes de quelque rang. Il estencore admis qu'elles se compromettraient en s'aventurant chez les comédiens.

Des passants, indécis, lisent l'affiche, en se

demandant s'ils entreront. Celte affiche, à la vérité, est fort tentante, mais on est déjà un pou blasé sur les « menteries » des annonces. Celle-ci assure « qu'il y a apparence que la pièce contentera les experts au métier des Mu-, ses». Au reste, elle ne nomme pas l'auteur de l'onvrage. Les comédiens ne vont point s'aviser de donner tant d'importance à leur poète I Ne serait-il point tenté, un jour, de s'affranchir de leur domination ? Et puis, à vrai dire, le public se soucie assez peu encore de ce renseigNnement.

J La salle est plongée à demi dans l'obscurité. On n'a pas encore allumé les chandeliers formés avec deux lattes mises en croix, portant cliacun quatre chandelles, qui sont installés sur le devant de la scène. Oa les allumera le plus tard possible, car la cire coûte cher et dure peu. La clarté vient seulement des chandelles fichées dans des plaques de fer blanc. Les filous, dont nous avons signalé la présence, exploitent cette absence de lumières et volent quelques manteaux. Ce sont des cris, ou des coups, dont

personne ne s'émeut que les intéressés, car la chose est coutumière, jusqu'au moment où la « symphonie », vient rappeler l'attention, (^ette « symphonie », il faut bien le dire, est des plus modestes, et peut-être même, ce jour-là, ne se compose-t-ellc (jue d'une flûte et d'un tambour. Molière seul, beaucoup plus tard, se donnera le luxe de six ^iolons !

Pendant cette musi(|ue , les acteurs ont achevé de s'habiller, dans la même salle, ce qui fait crier contre la liberté de leurs mœurs, tandis qu'il serait plus juste de les plaindre, pour le peu de place dont ils disposent. Et, comme le public commence à s'impatienter, l'un d'eux va le haranguer. 11 s'y prend d'une façon bouffonne : — »( Je me dis, fait-il, que vous avez tort de venir depuis vos maisons jusques ici pour y montrer l'impatience accoutumée, c'est-à-dire pour n'être à peine entrés que, dès la porte, vous ne criiez à gorge dépaquetée : Commencez !... Nous avons bien eu la patience de vous attendre de pied ferme et recevoir votre argent à la porte, de vous pré-

parer une belle pièce, qui sort de la forge et est encore toute chaude ! » Et la harangue s'aventure en des expressions infiniment plus libres, qui déchaînent la gaieté de la foule.

Pendant ce temps, d'autres spectateurs sont arrivés, sachant bien que l'heure fixée sur l'affiche est illusoire, et se disant aussi qu'on les attendra. Ils sont rassasiés des lazzis de la harangue, et le « prologue » leur suffit. Le « prologue », c'est le lever de rideau d'alors, mais il consiste en un monologue, en un sermon plaisant, une « conférence, » oijun esprit alerte se mélange à un absurde galimatias. Ce sera, par exemple, l'Éloge des Puces, ou la Louange des Poltrons, quelque fantaisie paradoxale de ce genre, développée avec l'aide d'une mimique échevelée.

Mais les camarades de l'acteur l'interrompent; ils font mine de s'impatienter eux-mêmes ; « ils trépignent d'entrer en scène, » et l'orateur se hâte de conclure, en faisant l'éloge de la tragédie qui va être représentée.

Voilà le morceau de résistance de la repré-

scnlalion, la pièce de Hardy, la tragi-comédie de (iesippe, Pliraarte, Aris^todèe^ ou la pastorale d'Alcée, ou la tragédie de ThnocJée. Les acteurs crient très fort; ils usent de cette déclamation emphatique qui, seule, paraît s'accorder avec la dignité tragique. Un d'entre eux, épuisé, ne se plaindra-t-il pas, un jour, d'avoir abîmé ses poumons « dans des mouvements de jalousie, d'amour et d'ambition w ? Quant à la diction, est-elle juste ? n'est-ello pas plutôt abandonnée un peu au hasard ? Il est à supposer que les comédiens ne « creusent » pas encore beaucoup leurs rôles.

La scène ne représente pas un seul décor, mais, comme dans les Mysicrcs (avec moins d'abondance, toutefois), les lieux divers on va se dérouler l'action. Ainsi, dans Pandosfe, il y a cinq décorations simultanées : un palais, un temple, une mer, une prison, l'avant d'un vaisseau. Les acteurs se transportent tour à tour dans la partie de la scène où ils ont affaire. On était encore dans l'indécision sur le système de décoration employé au commencement du dix-

septième siècle. Les trouvailles de M. Rigal ne laissent plus Je doute sur l'emploi, au temps de Hardy, de ces divisions de la scène. C'est un des chapitres les plus importants et les plus nouveaux de son livre. 11 estime, du reste, que l'effet de l'ensemble de ces décors ne devait pas être désagréable aux yeux. Nous avons, aujourd"]iui, quelque mal à nous imaginer cette disposition...

Le dernier vers, terriblement ronflant, de la tragédie de Hardy vient d'être prononcé. Aussitôt le public réclame « la farce », improvisée sur un canevas léger. Les spectateurs, ayant besoin de se dérider, après avoir frémi aux scènes violentes nées de l'imagination du poète, ne se déclarent pas encore satisfaits. Il faut terminer le spectacle par une clianson.

Ali î les pauvres braves comédiens de ce temps-là ne ménageaient pas leurs peines et ne se confinaient pas dans un emploi. — a Bah I la comédie est une vie sans souci ! disait l'un d'eux. — Et quelquefois sans 5/^ '.ço?^.?,» répondait Bruscambillc, se consolant philosoplii-

qucment des épreuves du métier par un jeu de mots !

Nous avons dit que ce vaste travail offrait des sujets nombreux d'études diiistoire dramatique. M. Riga! ne s'est pas borné, en effet, à des commentaires littéraires sur l'œuvre du vieux poète à lalangue dure, emphatique, obscure souvent, qui pourtant sauva le théâtre en France, à une heure.critique; mais, ces pièces de Hardy, il s'est attaché à les montrer dans leur cadre et à travers les aventureuses circonstances 011 elles se produisirent. Son livre est, proprement, une résurrection du monde théâtral à la fin du seizième siècle et au commencement du dix-septième.

Nous venons d'évoquer une représentation d'une tragi-comédie de Hardy, â l'hôtel de Bourgogne, en la reconstituant dans tous ses détails matériels, depuis le moment où Va ofU-

cierJe théâtre» avait ouvert les portes jusqu'à celui où, la traditionnelle chanson qui terminait le spectacle étant dite, il se hâtait d'épargner les frais de lumière, en soufflant les chandelles. Cette chanson houffonne, qui succédait singulièrement aux péripéties touchantes ou dramatiques de la pièce, le puhlic n'eût point permis qu'on la supprimât. C'était l'office de Gauthier-Garguille, qui, dans les ouvrages sérieux, tenaitl'emploi des rois, avec cette chaîne et cette médaille « en façon d'or » qu'il légua à Mondor. Il dépouillait vite l'espèce de rohe qui dissimulait sa maigreur, laquelle eût paru inconciliable avec la majesté royale, et il apparaissait avec son pourpoint noir à manches rouges, sa calotte noire, ses « grandes lunettes à jour». C'était là qu'il était incomparable, a Quoique^ la chanson ne valût rien pour l'ordinaire, il se surpassait lui-même, car, outre sa posture, il l'entonnait d'un air et d'un accent si burlesques que quantité de monde ne venait à l'hôtel de Bourgogne que pour l'entendre. » Ce témoignage d'un contemporain

atteste que ce n'étaient pas encore les éléments les plus raffinés delà société qui composaient la majorité des spectateurs.

Vous plaît-il, à présent, que nous suivions, dans ses étapes, une de ces troupes de comédiens nomades, comme celle qui eut Hardy à ses gages, avant qu'un destin meilleur lui permît de donner aux Parisiens lesproductions de sa muse ? Nous sommes près de cinquante ans avant le Roman comique. Les acteurs errants que nous allons accompagner ne sont pas encore ceux dont ce railleur de Scarron dira les aventures. Ce sont leurs pères ou leurs grandspères. Songez qu'ils ont, tout d'abord, à lutter contre des préjugés qui, lorsque Scarron prendra la plume, se seront déjà éteints, et" contre des hostilités souvent vives. Il faut à ces braves gens beaucoup de courage et beaucoup de belle humeur pour triompher de toutes les difficultés. « Je ne connais pas dans les provinces d'état plus malheureux que celui des comédiens, » dit, en toute franchise, un chroniqueur du temps. Ils sont tout à fait livrés au

hasard, et, au cas fréquent de vexations, voire de persécutions, aucun recours ne leur sera permis. Il faut qu'ils aient la vocation chevillée dans l'ànie, avec cotte philosophie dont se vantera gaiement Bruscambille : « Nous sommes comédiens... le moindre desquels est pourvu de trente-deux dents, lestes et affilées comme le rasoir d'un chartreux... A faute de munitions de bourse, nos épaules courent fortune d'être démantelées et mises au clair de lune. Mais nous n'en sommes que plus légers et dispos pour mieux courir à la pelote ! »

Cette crainte qu'il exprime n'était pas chimérique. Ces vagabonds étaient suspects là où ils passaient. Les autorités locales, qui avaient été favorables aux représentations de farces ou de mystères joués par « des gens du cru », bons bourgeois de la paroisse ou du quartier dont elles savaient la vie et les habitudes, se montraient soupçonneuses vis-à-vis de ces inconnus. Ils étaient facilement accusés de tous les méfaits commis dans la ville où ils s'arrêtaient. En tous cas, les pauvres comùdiens de-

valent constamment faire preuve d'une véritable diplomatie pour obtenir Jes autorisations qui leur étaient nécessaires. Les magistrats des cités où ils comptaient offrir leurs talents traitaient sévèrement ces hommes (jui, comme dit une épître de Jean Boucliet,

...N'ont métier que de farcerie

E bien souvent meurent es hôpitaux.

Quels voyages que les leurs ! Quelles odys sées, parfois poignantes, autrement dures, dans la réalité, que les étapes de la troupe d'Hérode dans le Capitaine Fracasse ! 31. Erliardt a raconté un jour la navrante histoire d'une troupe de comédiens qui, à la suite de lamentables aventures, s'en vint échouer en Danemark. Repoussés, ils essayèrent de lasser leur mauvais destin en poussant encore plus au nord. Par lui froid terrible, enveloppés dans leurs oripeaux de théâtre, ils se risquèrent sur les glaces de la Baltique, où ils se perdirent, affolés par la souffrance. L'Isabelle eut les pieds gelés, si bien qu'il fallut lui couper les

Li:s l)()Vi:.\S 1)L" TilEATUE FUANÇAIS 35

orteils. La pauvre femme — ceci est à la fois burlesque et sinistre — ne pouvait plus jouer qu'assise dans un fauteuil. Sans quitter la France, les comédiens pouvaient être exposés à d'aussi cruelles épreuves, parfois.

Mais imaginons que tout va pour le mieux. Le sort des acteurs errants qui courent la province ne sera guère plus tentant !

La troupe s'est formée à l'approche de Pâques, dans quelque hôtellerie parisienne, et ces nouveaux camarades se sont unis par un contrat. Les acteurs ne veulent pas de maître, n'acceptent pas de directeur. Ils se contentent d'accorder une influence plus grande à celui d'entre eux dont le talent paraît le plus remarquable. Ils forment ainsi une petite république. On a retrouvé un de ces contrats. Il est ainsi conçu: « Les associés s'obligent à se rendre dans le jour et fête de Pâques prochain dans la ville d'Abbeville en Picardie, avec leurs bardes, bagages et paquets, pour commencer la représentation des pièces qui seront convenues entre eux, et les voyages se feront dans les villes

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ul lieux (|ui soront accordés entre eux, // la phn-d/ifc des voix. »

De combien d'interprètes se compose celte troupe? Les comédiens sont una dizaine au plus, et ils auront, comme on l'imagine, à se multiplier pour faire face, avec ce nombre restreint, à toutes les exigences. Quand les troupes sont riclies, elles ont un ou deux gagistes, mais le cas est rare. Les acteurs se résoudront, le plus souvent, à accomplir eux-mêmes tous les offices. Un d'entre eux est, généralement, chargé de veiller aux décorations. On a ainsi le traité d'un certain Belleroclie : « Le sieur Bellerochc, y est-il dit, promet et s'oblige de jouer des rôles comiques et de travailler aux décorations des pièces pour les peintures qu'il y conviendra faire. » Dans chaque ville, on improvise un porlier, et chacun le surveille, à tour de rôle, avec un soin jaloux, car ce portier a entre ses mains la recette, — c'est-à-dire le dîner du soir, et le gîte.

Il faut que la troupe dans laquelle s'est engagé Hardy ait, au moins en partant de Paris,

quoI(|ues ressources, car c'est un luxe peu fréquent que celui qu'elle s'est donné d'avoir à sa solde un poète chargé de composer les pièces que l'on représentera ou de remanier, selon les besoins, les œuvres que d'autres troupes offrent au public. Terrible besogne, dérisoirement payée, car il y a souvent des conflits dans la troupe, suivis de séparation, et il faut « rajuster » l'ouvrage en vue d'un nombre réduit d'interprètes. Le pauvre poète sue sang et eau pour arriver à tout concilier. Il est vraisemblable qu'il est brusqué plus d'une fois, dans la journée, par ses camarades qui ont, vis-à-vis de lui, de singulièresexigences. Au reste, quels que soient les services qu'il rend, il n'est pas sûr qu'il soit traite par eux avec beaucoup de considération. Il y a, dans h Page disgracié du poète Tristan l'Hermite, un fragment instructif, à ce sujet. Il y raconte qu'il rencontra un jour des compagnons, d'une gaieté exubérante, qui étaient en train de berner un jeune homme, d'aspect famélique. Le malheureux se débattait vainement en implorant « d'une voix

fort douce » ses persécuteurs. C'était le poète d'une troupe de comédiens que ceux-ci avaient voulu forcer à jouer aux boules avec eux, bien qu'il refusât, « à cause qu'il était dans sa veine de faire des vers ».

Voici, cependant, cette troupe partie. Il y a des villes libérales, renommées par leur goût de la comédie, où l'on ne manque pas de se rendre. C'est Rouen, par exemple. Les riches bourgeois ont la bonne habitude, si quelque fête se donne chez eux, de faire venir les comédiens. A la vérité, on a tablé sur quelqu'une de ces aubaines, et on serait bien embarrasse si elle n'arrivait point.

Tout va bien d'abord. On a eu la bonne fortune de jouer devant ,un prince, et la troupe, > tant que durera la tournée, se réclamera de son patronage. Toutefois, on ne s'illusionne pas trop, car on a l'expérience de ces voyages. Voici, en effet, que les économies vont être vite mangées. Dans la ville où l'on est arrivé, on se heurte, alors qu'on aui'ail déjà grand besoin de se refaire, à une défense absolue de jouer :

LES DOYK.XS DU THÉÂTRE FRANÇAIS 39

quelque personnage d'importance est malade et il ne serait pas décent de se divertir pendant qu'il souffre; ou bien c'est un refus pur et simple, que les autorités ne daignent même pas motiver; ou c'est encore l'impossibilité de trouver un local. On a donc accompli inutilement une longue étape. Il faut repartir, le ventre vide, non sans crainte de molestations, et s'engager sur la route qui se déroule à perte de vue, ne laissant pas l'espoir de trouver l'hospitalité désirée avant qu'il soit longtemps.

Déjà on est en moins bel équipage, et les comédiens risquent d'être pris pour des malfaiteurs. Enfin, alors que la lassitude est grande, on aperçoit les clochers d'un gros bourg. Serat-il accueillant? S'il ne l'est pas, la situation va devenir critique.

Les plus éloquents de la troupe sont dépêchés vers les échevins : ceux-ci se consultent longuement, avant de répondre. Enfin, la réponse anxieusement attendue est donnée aux acteurs. Il faut, avant tout, qu'ils donnent auxdits échevins un spécimen de leurs talents. Ils

doivent donc jouer pour eux, en leur chambre du conseil, la meilleure de leurs pièces.

C'est un petit sacrifice, mais une représentation publique compensera sans doute la perte (le leur premier bénéfice. Les comédiens jouent donc, clioisissant dans leur répertoire le spectacle qui doit le plus sûrement égayer ces magistrats circonspects, et ils mettent à jouer tout leur entrain, tout leur feu. Ils se surpassent et, satisfaits d'eux-mêmes, ils peuv'ent croire qu'ils ont conquis leurs auditeurs... Eh bien, non ! après avoir ri aux larmes ou s'être donné le plaisir d'émotions vives, les échevins refusent leur autorisation, attendu que ces représentations entraîneraient les bourgeois « à de vaines et inutiles dépenses ». Cette autorisa- ^ tion, ils n'ont jamais songé à l'accorder. Seulement, ils ont trouvé ce moyen de se faire donner la comédie pour rien.

Cette exploitation des comédiens, cruellement dupés, est fréquente, et on s'amuse du « bon tour » qu'on vient de leur jouer. Allons! de nouveau en route I Mais, cette fois, on no

s'avance plus que péniblement, et, pendant la marche, on n'a plus trop le cœur à rire; on a faim, et, pour payer les hôteliers, on n'a « que quelques fleurs de bien dire dans une bourse brodée à la rhétoricjuc ».

Telle autre municipalité ne se raillera pas des comédiens, mais elle exigera qu'ils donnent leur plus belle pièce pour consacrer la recette aux hôpitaux. Et eux, les pauvres diables, ils jouent, l'estomac tiraillé, au profit de moins malheureux qu'eux, peut-être! Par le fait de cette représentation, la curiosité qu'ils excitaient est amoindrie, et les suivantes ne produiront qu'une somme dérisoire. Il arrive, en outre, que l'on se mêle, en haut lieu, de tarifer le prix des places, et à un chiffre si bas que des salles, même remplies, ne couvrent pas leurs frais.

Il y a encore d'autres mauvaises chances. Le plus fâcheux contre-temps auquel ils se puissent heurter, c'est de rencontrer, dans la ville oij ils débarquent, quelque charlatan, quelque opérateur qui attire la foule autour de ses tré-

toaiix. En ce cas, ils sont battus d'avance. Qui se dérangerait pour aller entendre leur tragédie en payant, lorsque, sans bourse délier, on se peut divertir des plaisanteries des farceurs que ces opérateurs ont à leur solde? Écoutez ce que dit, en IGIO, Courval-Sonnet de la pompe de la parade des cliarlatans: « Ils ont de coutume d'aller en housse par les rues des villes, vêtus de magniliques vêtements, portant au col des chaînes d'or, qu'ils auront peut-être louées de quelque orfèvre, et montés à l'avantage sur des genêts d'Espagne, coursiers do Naples ou courteaux d'Allemagne, accompagnés d'une grande suite et caravane d'escorniflcurs, batteurs de pavé, bateleurs, farceurs et arlequins; recherchant .en ce superbe équipage les carrefours et places publiques des villes e*" bourgades, oij ils font ériger des échafauds et théâtres sur lesquels leurs bouffons et maîtresgonins amusent le peuple par mille singeries, bouffonneries et tours de passe-passe, pendant qu'ils étalent et qu'ils débitent leur marchandise ou plutôt charlatancric au peuple. » Les corné-

(liens, avec les alexandrins de leurs pièces pour toute attraction, ne peuvent lutter contre cette somptuosité. Les Chastes' et loyales A)nours de Théagène et Cariclée elles-mêmes — la tragi-comédie la plus fertile en péripéties touchantes — auraient tort devant les bruyants appels du vendeur d'orviétan, qui attire à soi toute la foule. Il n'y a donc qu'à plier bagage et à battre en retraite.

11 en sera de môme si (car les moyens d'information font défaut!) on trouve la place déjà prise par une autre troupe. Il n'y a pas un public suffisant pour constituer deux auditoires.

Enfin, voici une ville qui semble hospitalière. Le ciel soit loué ! on allait être réduit aux dernières extrémités. On se dirige avec empressement vers le théâtre et déjà nos comédiens, ayant repris leur gaieté, songent à la pluie d'écus qui va se répandre sur eux. Le prologue, avec ses « imaginations superlifiques », a été écouté avec faveur, et l'orateur de la troupe a annoncé au public les merveilles qui vont se dérouler devant lui, lorsque survient une bande d'éco-

liers lurl)ulcnts, qui trouvent plaisant d'interrompre la représentation, de se précipiter sur la scène, de tout casser, soit qu'ils aient reçu l'inspiration d'un prélat intolérant, soit que leur irruption ait un plus vilain motif encore et qu'ils dépouillent le portier de la recette. Ces mésaventures-là arrivent. Les infortunés comédiens, frustrés, battus, blessés parfois, se retrouvent plus gueux qu'auparavant. N'y aurat-il pas des circonstances atténuantes en leur faveur si, exaspérés, à bout de résignation, las d'être traités en parias, ils commettent un jour quelque scandale ou ont recours, en de certaines heures difficiles, à des moyens médiocrement scrupuleux pour s'assurer les ressources que leur art n'a pu leur procurer? Bruscambille confessait lui-même, en riant, qu'il était un peu larron.

D'oiî venaient-ils, ces comédiens qui affrontaient tant de déboires? Leur identité se perdait sous leurs sobriquets. Tous avaient assurément couru bien des hasards. Leur mauvaise réputation était pourtant vraisemblablement

très exagérée. M""" de Rolian atteste, dans une de ses lettres, que la troupe des comédiens qui se trouve à Nantes (c'est tout au commencement du dix-septieme siècle) est fort honnête et que les acteurs « ne disent aucune mauvaise parole ». En tout cas, on ne saurait leur refuser le mérite, à cette époque, d'un singulier labeur. Le public était si restreint que, pour l'attirer, il fallait changer sans cesse le spectacle. C'est la province, en ce temps-là, qui voyait se produire la plupart des ouvrages nouveaux.

On imagine combien ils étaient pauvrement attifés, ces aventureux acteurs. Les lettres de contemporains, qui constituent les seuls documents certains, décrivent, avec une ironie plaisante, quelques-uns de leurs costumes, que ïallemant qualifiait de « défroques de carémeprenant ». Nous avons ainsi ces détails sur une pièce mythologique : Apollon avait attaché derrière sa tète une grande plaque jaune « prise de quelque armoirie » pour contrefaire le soleil. Hercule, les chausses trouées, le pourpoint plus

que fatig-ué, s'clail borné à relever ses manches et il tenait une petite bûche comme massue, « de telle sorte que, en cet équipage, on l'eût pris pour un gagne-denier qui demande à fendre du bois ». Et le narrateur ajoute : a Tous les autres dieux n'étaient pas mieux atournés : jugez dece que ce pouvaient être des mortels! » Les «rois w faisaient, dans ces troupes nomades, orgie de barbes postiches. Ces fausses barbes et quelques attributs indispensables composaient souvent, à la fin d'une tournée, tout le magasin de costumes d'une troupe de comédiens de campagne. En ce qui concerne ces costumes, la réalité était si burlesque que la fantaisie des conteurs, amusés ou attendris par l'évocation des exploits de ces primitifs artistes,' n'a rien eu ày ajouter Mais ces libres coureurs de routes étaient gens d'imagination et eux qui, souvent, dînaient exclusivement des festins sinmlés de leurs tragédies, ils étaient bien capables, en se drapant dans leurs loques, de se croire pour tout de bon enveloppés dans des manteaux de pourpre !

PsE «MONTRE» DE LA COMPAGNIE DES SOTS

On sait, ce qu'était F «infanterie dijonnaise », la fleur des infanteries folâtres. Son nom n'évoque aucun souvenir militaire. Cette insigne Compagnie était formée de lurons qui continuaient les joyeuses traditions des « Enfants sans souci », et qui, ayant élu un chef qui prenait le titre burlesque do « mère Folle w, représentaient, sur les places de la capitale bourguignonne, de facéties et des soties.

Les jeux de l'infanterie dijonnaise font partie de l'histoire des origines de notre tiiéàtre. Ils durèrent joyeusement pendant deux siècles, et ils sont demeurés fameux. Cette plaisante confrérie prenait pour thème de menus fait locaux

qui prêtaient à la satire et poursuivait de ses quolibets les héros d'aventures récentes.

Dans ses a montres » (ainsi nommait-on ses représentations), on simulait, d'une façon bouffonne, un tribunal. Une estrade était établie sur quelque place de la ville. Les acteurs étaient conduits sur cette estrade dans des chariots qui devaient rappeler le chariot de Thespis. Parfois le chariot faisait partie de la scène improvisée. C'est là que l'on jugeait la cause, qui était toujours une cause grasse.

La dernière « montre » eut lieu en 1G30. Ce fut une fêle plantureuse, qui dura du lendemain de Noël à la fête des Rois. Les Bourguignons d'alors avaient l'haleine longue, en fait de plaisanteries ! Elle se tint devant une hôtellerie connue sous le nom de la Grand'Taverne, que fréquentaient habituellement les principaux membres de la satirique Compagnie des sots et les clercs de la basocbe.

Un chercheur, M. Louis Alotte, s'est plu à imprimer une des soties qui furent représentées en cette occasion. C'est un spécimen assez

curieux de ces bouffonneries locales d'antan. Après deux siècles écoulés, elle a encore une plantureuse belle bumeur, avec toutes ses expressions de terroir qui ont une amusante saveur. Il paraît que, à celle-là, un Parisien de naissance, qui s'affublait du sobriquet de Sidoine Merindor, avait apporté le concours de sa verve malicieuse, assisté de son « page », lequel arborait le nom truculent de Célestin Persagaine.

Cette cause gaie « en deux cliariots » avait pour titre le 3Ialheur cV Isidore [du moins c'est celui que lui a donné M. Alotte). On doit croire qu'elle faisait allusion à la comique infortune de quelque benêt, aux dépens duquel on s'égayait librement. Ce « malbeur » est, en effet, d'espèce assez particulière.

Ce dialogue facétieux était précédé d'un prologue mytbologique, le Dlct de la muse Thaliey un peu obscur aujourd'hui, qui laissait présumer la fin des prouesses théâtrales de l'incomparable infanterie dijonnaise : « Fous et Folles, disait la Muse, Sots et Sottes, divers de nature, en ces jours de liesse, folâtrez sans

répit, car de fâcheux augures présagent que jamais plus on ne verra vos joyeux enfants parcourir les rues et les venelles de la dive cite, se nasardant et se brocardant les uns les autres derrière le guidon de la Folle femelle; que jamais plus les basochienshilares ne feront épanouir en vous, à de nouvelles montres de la Compagnie des Sots, celte abondante jovialité tant aimée de Jupiter...» Du moins, ajoutait la Muse, en substance, la postérité se souviendrait-elle de ces journées mémorables... Ne se Irouve-t-il pas. en effet, que nous nous en souvenons ?

Puis on entrait dans le vif de la farce, dont M. Alotte a retrouvé le texte, ou du moins le canevas. Deux plaideurs comparaissent devant le bailli des fous, installé sur le chariot, dans un burlesque appareil judiciaire. L'huissier fait faire silence et annonce la cause : Isidore Varidouille, vigneron, contre Péronne Grivelle, fille prématurée de Pierre Griveau, harnacheur de bètes.

Isidore a tout d'abord la parole. Il expose

Li:S UOYEN'S DU THÉÂTRE FRANÇAIS 51

son cas, piteusement, après avoirconfessé qu'il est un peu embarrassé : « Je suis, monsieur Je juge, gros mortifié par l'inconduite de la Péronne, pour qui j'ai eu un petit sentiment et des bontés, et quand il me vient en souvenir que cette fieffée coquine est du même finage que moi et qu'elle m'a si tellement enjùlé et ensorcelé, que j'ai dû faillir devant ses charmes et me dépouiller de mon saint-frusquin, ma chair en frémit de partout. — Au fait! » dit le bailli. Et Isidore raconte comment, un jour qu'il gaulait des noix, il a fait la rencontre de la Péronne. Elle a causé aveclui, carelle est jaseuso en diable, puis elle est montée elle-même sur l'arbre, tandis que lui, qui était descendu du noyer, restait ébaubi à la voir sautiller lestement de rameau en rameau. Il n'y a pas à dire: elle était charmante. Nevoilà-t-il pas que, tout à coup, elle l'appelle pour l'aider à reprendre terre, elle se jette dans ses bras et... elle y reste, le « hasard » ayant voulu qu'elle roulât, en l'entraînant, au mitan d'une pièce de gazon... Bref, ajoute le plaignant, « il en résulte que je

l'ai séduite sans le vouloir, car elle y a mis tout plein de malice ».

Dès lors, la Péronne n'a cessé de se faire régaler de cadeaux. Isidore énumère avec dépit tous les présents qu'il lui a faits, des poules, trois muids de vin ouille et soutiré, quinze gélines, un veau, trente-six pigeons do fuie et de l'argent, donc! carelle était friande d'écus... Du moins, Isidore prétendait-il rattraper tout cela en l'ayant pour femme. Mais la gueuse se dérobe, à présent, et, après s'être ainsi "moquée de lui, compte épouser « ce petit grelu de Chariot Filobadin, qui n'a mie souci de l'aventure ». Et Isidore se lamente :

— a Ce qu'il y a d'enrageant, c'est que ni l'un ni l'autre ne songent, avant de s'apparier, à me rendre le butin dont j'ai avantagé la Péronne, de sorte qu'il me restera seulement les yeux pour pleurer, et que je serai un manouvrier tout dégarni de clievance, cagnard et n'ayant plus la force de penser à rien !

— Si ce n'est pourtant, répond le juge en lançant un coup d'œil égrillard à Péronne. si

ce n'est à votre conquête qui est, à la voir ainsi campée, un appétissant objet.

— Ah I monsieur le juge, reprend Isidore, méfiez-vous de ses appas et de sa joliesse ; n'allez point donner créance à ses minauderies et à ses propos d'habile langagière, car vous avez beau avoir une ancienne expérience, vous pourriez... hi... hi... aussi, lii... lii..., vous en repentir! »

Il verse de si abondantes larmes, le pauvre Isidore, que l'huissier, qui a l'âme sensible, éclate en sanglots. Cependant, c'est à la Péronne de s'expliquer, maintenant. Elle ne nie point, l'effrontée, qu'elle ait baguenaudé et batifolé avec Isidore. Depuis, elle a reçu de lui certains cadeaux. C'est vrai, mais où est le mal? Les cadeaux ne se doivent pas refuser quand on a une miette de savoir-vivre. Mais Isidore a toujours l'air de porter le diable en terre. Chariot, au contraire, est si joli « avec ses oreilles blouquetées » ! Et il sait si bien la faire rire ! De quoi se plaint Isidore, au reste? Après tout, elle lui a donné plus ([u'il ne lui adonné.

L'iieure est venue des plaidoiries, pour achever d'éclairer la religion du juge, et les plaisanteries sur les avocats ne vont point manquer. Il y a là une scène assez drôle, encore qu'elle soit un peu biengrosse. Le hasard a fait que Péronne et Isidore ont fait choix du même défenseur, M* Bizouarre, lequel n'est nullement embarrassé pour remplir sa double tâche.

— (t Diable ! dit le juge, cela n'est pas dans les habitudes ordinaires du barreau, .mais (^7 s'incline courtoisement) maître Bizouarre n'est pas non plus un avocat ordinaire. ..Maître Chrysostome Bizouarre, vous avez la parole pour défendre d'abord Isidore Varidouille ; après quoi vous l'aurez pour défendre Péronne Grivelle ; en outre, vous l'aurez derechef pour les ^ répliques, s'il y a lieu... »

Et maître Bizouarre commence, avec une éloquence abondante, trouvant des arguments admirables pour soutenir les prétentions d'Isidore qui réclame justement que ses cadeaux lui soient restitués, puisque ce n'est pas lui qui épouse. Le i)auvre garçon, innocent comme un

agneau, a été vérilablcment séduit par une coquine... Il est vrai (|u'iJ trouve aussitôt d'autres arguments, non moins probants, pour affirmer que Péronne a raison. Est-ce sa faute si cet Isidore est un buson (il se sert même d'autres termes dont ne s'alarmait pas la belle liumeur bourguignonne) et si Cliarlot Filobadin est un aimable luron , auquel on ne peut résister.

Ce double plaidoyer, parodie des formes judiciaires d'alors, demeure vraiment comique.

« Incontinent, poursuit maître Bizouarre, je pourrais produire à monsieur le juge une kyrielle d'autres raisons tout aussi valables...

— Suffit ! » dit le bailJi qui se prépare à rendre son jugement.

Il fait mine de réflécliir un moment, puis il dicte au greffier son arrêt... Il est imprévu : il condamne... maître Bizouarre, avocat, « attendu qu'il est urgent de refréner sa nuisance de parole ». Le droit de plaider lui est retiré à jamais, et c'est par pure charité qu'il n'est pas appréhendé au collet et fourré en un cachot

'où CHOSES ET GENS DE THEATRE

noir où il serait nourri au pain de tristesse et abreuvé à l'eau d'affliction.

Quant à Isidore et à Péronne, coupables tous les deux, l'un d'une sordide jalousie, « (juand il aurait dû se déclarer libéré à bon compte, » l'autre d'avoir employé, au lieu d'un amour véridique, des moyens astucieux pour subjuguer son galant, le juge ordonne qu'ils soient immédiatement unis, « attendu que le mariage, considéré au point de vue des méchefs qu'.il produit ordinairement, est une peine afflictive justifiée par les délictueuses manières du demandeur et de la demanderesse ». Et il termine par un joli' couplet en prose, d'un ton plus élevé que celui de la farce, sur l'amour, qui ne doit être, en son bailliage, ni mélancolique jalousie ni maquignonnage de caresses, mais bien la grande passion, la plus capricieuse et la plus sincère folie.

Les deux parties, après tout, se déclarent satisfaites. « Quand on s'est servi de l'écuelle et qu'on la nettoie, dit pbilosopbiquement un des assistants, il n'y a rien à reprendre. » Mais

LES DOYENS DU THÉÂTRE FRANÇAIS o7

riluissier crie tout à coup : « Place aux cliarivarieurs ! » Et les compagnons de l'infanterie dijonnaise entourent Isidore, qu'ils nasardent, et chatouillent Péronne et les entraînent dans une ronde échevelée...

Telle était une des causes bouffonnes qui se plaidaient, il y a deux siècles, sur le chariot des Fous, en la bonne ville de Dijon. M. Alotte a restitué là un assez piquant document de riiistoire du théâtre populaire.

L'histoire du théâtre russe est curieuse. Elle ne saurait remonter très haut. C'est d'abord à peu près la barbarie, puis, brusquement, comme par un coup de baguette de magicien, le théâtre naît de toutes pièces et prend un grand développement. C'est précisément par la rapidité de cette évolution qu'il est intéressant. Par une inspiration de sa volonté énergique, Pierre le Grand, menant tout rondement, l'installe dans ses Etats, et ce terrible homme, qui ne doute de rien, le force, si jeune qu'il soit, à avoir quelque éclat.

Auparavant, la scène russe ne connaissait guère que quelques grossiers mystères, joués

par (les écoliers Je Kiew, mêlés encore de cérémonies religieuses. Ce fut, sous le règ-ne du tsar Alexis MikaëloAvitcli, le deuxième souverain de la maison des RomanolT, un acteur allemand qui organisa la première troupe régulière en Russie. Un très étrange personnage que ce logane. Arrivé à Moscou en 1673, il avait obtenu de divertir le tsar par un concert. Quelques jours après, il demandait l'autorisation de lui offrir une représentation dramatique, et, dans le palais de Préobajensky, il donnait une tragédie sacrée, Assuérus ctEsf/ier, suivie bientôt de l'Histoire de Tobie et de Judith et Holopherne. De grosses plaisanteries relevaient les péripéties de la légende biblique. Ainsi, quand Judith avait décapité Holopherne, une servante s'écriait : « Voilà un pauvre homme qui sera bien surpris, en s'éveillant, de voir qu'on lui a enlevé sa tète ! » Mais on n'était point encore bien difficile !

L'important, c'est que le tsar Alexis, charmé, permit à logane de continuer ses représentations, et lui accorda une salle à Moscou, dans

un palais qui existe encore. Mais logane, enlianli, lui fit alors une singulière confidence. 11 confessa au tsar qu'il n'avait pris le métier de comédien que pour pénétrer dans ses États, mais qu'il était en réalité pasteur luthérien. Sur quoi, il supplia le souverain de lui permettre d'ouvrir, à Moscou, une chapelle pour y exercer son culte. Le tsar Alexis répondit en homme d'esprit. Il accorda l'ouverture de la chapelle, mais il obligea logane, ainsi, à la fois, pasteur et acteur, à poursuivre sa carrière dramatique. « Quel curieux spécimen d'infil-^ tration allemande, dit M. de Corvin, l'auteur, très informé, de cette histoire du théâtre russe, nous fournit le procédé de ce luthérien, fondant son église dans un nouvel État, à l'ombre protectrice d'un manteau d'arlequin î »

Quoi qu'il en fût, les choses allèrent quelque temps, le mieux du monde; au sortir du prêche, logane allait faire répéter les pièces qu'il avait composées. Elles avaient toujours, au reste, un caractère sacré. Ainsi, son œuvre la plus retentissante était l'aventure des trois enfants

hébreux qui refusèrent d'adorer la slalue do Nabucliodonosor, transformé — car on ne se piquait pas, alors, de trop de couleur locale — en « tsar » babylonien...

logane était comblé d'honneurs, mais on se bornait à des honneurs, tant et si bien que ses acteurs mouraient de faim. Il existe encore une piquante supplique adressée humblement au tsar par ces pauvres hères. Elle est d'une naïveté caractéristique : « 0 souverain compatissant ! ô père de ton peuple ! on nous a envoyés, nous, tes esclaves, pour apprendre l'affaire de la comédie, maison n'a rienarrangé pour notre nourriture. En allant tous les jours chez le maître, nous avons mis nos habits en loques, usé nos chaussures et nous n'avons rien àmang^r. Souverain compatissant, ordonne de nous préparer une nourriture quotidienne quelconque, pour que, nous trouvant à notre leçon de comédie, nous ne souffrions pas de la faim î » Une prière aussi touchante ne pouvait manquer d'être entendue, et il fut alloué aux comédiens une somme de... trois sous par jour.

Tel est le point de départ des émoluments des artistes impériaux en Russie, et ce souvenir est original, dans le pays où les gens de théâtre ont été paj'és le plus cher 1

Tout cela était bien primitif. Le théâtre russe, malgré la protection de la princesse Sophie Alexiena, sœur du tsarFeodor, qui entreprit de faire jouer, en russe, six ans après la mort de Molière, le Médecin malgré lui à la cour, végétait misérablement, inconnu ou à peu près de la foule, lorsque Pierre le Grand hii donna véritablement la vie, au -milieu de ses réformes et de ses innovations. C'est à lui que la Russie est redevable de son premier théâtre public, par un ukase daté de son camp sous Nava, en 1702, qui fut quelque chose comme son « décret de Moscou ».

Ce rude souverain menait les choses tambour battant. Il envoya chercher, à Dantzig, une troupe de comédiens, mais il voulait aussi des acteurs nationaux. Il décida, sans barguigner, que ces futurs artistes seraient choisis parmi les plus jeunes employés des diverses

chancelleries. « Qu'ils soient dociles et obéissants en tout! » disait suggestivemcnt l'ukase. De fait, à la moindre ^incartade, ces jeunes comédiens par force étaient fustigés sans hésitation. Cette façon de leur faire apprendre leurs rôles et de déployer en eux du talent était la bonne, paraît-il, puisque la troupe présenta, en peu de temps, un ensemble suffisant. Le tzar avait voulu expressément 'que ces élèves fussent tous fils de nobles, d'officiers ou de fonctionnaires. Parla, du premier coup, il prévenait tous les préjugés possibles contre la profession théâtrale. C'était un honmie expéditif que le tsar Pierre !

A peine avait-il des acteurs qu'il voulait avoir des auteurs, et il ouvrait des concours^ pour le choix des pièces, qu'il voulait « exemptes d'exagération déclamatoire et vide ». Sa puissance n'allait pasjusqu'àcréerdes écrivains de génie. Le théâtre russe, pendant son règne, dut vivre surtout d'emprunts faits aux littératures française et allemande.

Le directeur de cet embryon de Conserva-

toire, qu'il avait fondo, était un certain Kunst, un Allemand, qui perdit la faveur du tsar, à la suite d'une plaisanterie qui paraît bien extraordinaire aujourd'hui, quand on se rappelle combien Picrro le Grand était peu endurant. En vérité, il fallait une singulière audace pour risquer cette étonnante g-aminerie. Le l^"" avril ITUi-, Kunst fit annoncer, dans tout Moscou, la représentation d'une pièce nouvelle, dont ses acteurs disaient merveille. 11 s'agissait, affirmaient-ils, d'une tentative qui causerait la plus vive surprise.

La curiosité du tsar lui-même fut piquée, et il allaoccuper sa loge. Il y avait un monde fou dans la salle. Les musiciens attaquèrent l'ouverture, puis le rideau se leva. Mais quelle fut alors la stupeur des spectateurs quand il ne laissa voir, en guise de décor, qu'une énorme toile blanche, éclairée par des feux de Bengale oiî on lisait ces mots : « C'est aujourd'hui le premier avril ! »

La mystification était im peu forte, de la part d'un impresariodcspectacles impériaux: Pierre

€6 CHOSKS ET GENS DE TIIÉATRr:

le Grand devint bJème de colère. Pourtant il se contint, et il se contenta de s'écrier :

— Voilà une plaisante idée de comédien !

Seulement, il avait en une façon de rire (jui avait donné un peu à réfléchir à Kunst, subitement assez penaud de celte farce stupide, — si Lien que celui-ci croyait bienlùt prudent de prendre la fuite.

Mais le théâtre national, à peine fondé, avait à lutter contre les troupes étrangères-, infiniment plus policées. Les ballets et l'opéra italien lui firent une concurrence redoutable, sous les règnes suivants; les comédiens français prenaient, de leur côté, la plus grande partie de la faveur publique, commençaient ces représentations régulières qui durent encore, et qu'ils ne devaient interrompre que quelques années après la campagne de Russie. Les auteurs russes n'étaient plus encouragés, et quelques noms seulement de dramaturges moscovites forcèrent l'attention, Trediakovsky ou Lomonossofl"; encore imitaient-ils les tragédies françaises, plus ou moins heureusement. Sou-

LE TIIÊATKE RUSSE C7

niarokoff aborda le fonds national, avec son drame Khore/f\ mais, dans la forme, il était moins original, et il se souvenait trop de ses modèles occidentaux.

Le véritable initiateur du théâtre russe, ce fut le fils d'un marchand, Théodore Yclkov, qui, avec ses propres ressources, créa quelque chose comme un « Théâtre-Libre ». Yolkov réalisa des prodiges d'activité, fit naître des auteurs, assurés d'être interprétés selon leurs intentions, renouvela les procédés de mise en scène. L'impératrice Elisabeth finit par s'intéresser à lui, assura l'existence de sa troupe, et comme Volkov désirait que les rôles féminins fussent désormais joués par des femmes et non plus par de jeunes garçons, elle lui donna cinq des femmes qui étaient à son service. De plus, elle accorda aux comédiens le droit de porter l'épée. Le texte de cette ordonnance est intéressant. Elle leur donne cette prérogative, jusqu'alors uniquement réservée à la noblesse, « afin, y est-il dit, de relever dans l'opinion publique le métier de comédien et de

stirmiler chez ces artistes l'esprit de (ierlé ». En France, les comédiens en étaient encore à l'emprisonnement au Fort-l'Évéque cl aux démêlés avec l'Église !

On comprendra que je glisse assez rapidement sur les énumérations des premiers auteurs russes : ce sont là des noms (jui ne nous sont point familiers, et qui n'apprendraient rien. Jcm'attache surtout àsuivre. dans l'étude de M. de Corvin, les particularités typiques de riiistoire du théâtre moscovite.

Il prend son entier développement sous le règne de Catiierino II. qui déclara la liberté des théâtres, en raison sans doute d'un de ces axiomes qu'elle aimait à répéter: « Un peuple qui chante et qui s'amuse ne pense pas à mal.» Ainsi, en moins de cin(juante ans, la Russie, en ce qui concerne le théâtre, avait passé de la barbarie à l'état le plus florissant. L'exemple est unique.

Par exemple, on n'avait point encore réglé la question des droits d'auteur, et la grande Catherine, toute libérale (ju'elle fût, ne se fai-

LK TilEATRE RUSSE 69

sait pas une idée fort juste de la légitimité d'uncï rémunération. Soumarokofl", l'auteur de K/toreff^ qui, depuis, avait accumulé pièces sur pièces, se brouilla un jour avec ses comédiens. C'était, dit-on, un homme assez dillicile à vivre, du reste. Les comédiens répondirent à ses reproches en lui retirant ses entrées. « Fort bien ! s'écria Soumarokotï; mais alors payez- moi pour jouer mes pièces ! » La prétention parut telle aux acteurs qu'ils ne firent que rire. Sur quoi, l'auteur, de phis en plus piqué, leur interdit de représenter ses œuvres. Il en fut de cette protestation comme de l'autre. On afficha son drame, Si?iaiv, malgré lui.

La coupe était pleine. SoumarokolF porta plainte auprès du feld-maréchal Soltikolï, qui donna raison aux comédiens. C'était trop fort ! L'auteur, frustré et bafoué, alla jusqu'à l'impératrice, et lui remit une supplique qui n'était certes pas sans logique et sans fierté : « Quel droit, disait-il, le feld-maréchal a-t-il de faire jouer mes pièces malgré moi ? Les a-t-il faites? Comme commandant de la capitale, je lui dois

70 CHOSIiS ET GENS DE THEATRE

le respect, mais je ne le reconnais aucnnement comme commandant de mes muses. »

Cette revendication, si juste qu'elle parût, ne toucha point Catherine II, et elle approuva la détermination du feld -maréchal, en termes assez aifçres pour le pauvre écrivain : « C'est un grand honneur pour vous et votre tragédie, lui répondit-elle, que le désir du feld-maréchal de la voir jouer malgré vous... Je vous conseille d'éviter désormais de pareilles altercations : vous conserverez ainsi la quiétude d'àme si nécessaire à vos occupations, et moi, je verrai toujours avec plus de plaisir la passion se faire jour dans vos drames que dans vos lettres. » Celte réponse s'explique assez malaisément de la part d'une souveraine qui aima passionnément le théâtre... Il est vrai que, en le cultivant elle-même, elle n'avait pas heaucoup à se préoccuper de la question des droits.

On a réuni le théâtre de Catherine II, qui ne comprend pas moins de onze comédies, de sept proverhes et de plusieurs livrets d'opéra. On sait que, en l'an YII (chez Gide, lihrairo, place

LE Tm:ATl\E RUSSE 71

Sainl-Sulpice), un clioix de ces pièces a ctô donné à Paris. Les ouvrages écrits en français ont été recueillis sous le titre de Théàlre de f Ermitafje . Celle de ces pièces qui obtint le plus véritable succès fut les Malentendus, ce qui inspira ce galant compliment à un poète courtisan : « Quel ravissement, quelle fête I — Tc^ Malentendus eux-mêmes — Ne servent qu'à te décerner de nouvelles couronnes. » Ce qui serait surtout à noter, aujourd'hui, dans l'œuvre théâtrale de l'impériale « authoress », c'est sa tendance à puiser des sujets dans les légendes nationales. Elle donna là un exemple qui eut une heureuse portée. Elle mit aussi à la scène, la première, des personnages contemporains, imitée aussitôt, en cela, par Von Viezon, qui donna une pièce encore célèbre actuellement, le Dadais^ où il raillait assez hardiment un jeune noble qui ne veut rien faire, et qui croit pouvoir réussir dans la vie uniquement parce qu'il est bien né.

Il paraît que le succès du Dadais fut si grand que les spectateurs jetèrent leurs bourses

plciiit'S cror sur la scène, ce qui faisait dire ingénument à un chroniqueur du temps : « ^'oilà une coutume qui, si elle s'enracinait dans les mœurs théâtrales, serait mille fois plus apjréablc aux artistes que la mode bizarre de leur jeter des bouquets ! »

La scène russe avait dès lors une pléiade d'auteurs de profession, et les noms à citer abonderaient. Les troupes, en même temps, se multipliaient. Nombre d'entre elles étaient composées de serfs, et ce n'est pas un détail peu curieux de Thistoire du théâtre russe. Ces comédiens, souvent excellents, qui représentaient'des sciirneurs et des princes, pouvaient être vendus dans un moment de gène de leur propriétaire. En 1803, la direction des théâtres'' « acheta » ainsi une troupe de trente-six personnes à 31™® Hélène Ciiérémetieff, au prix total de cinijuante mille roubles, costumes et accessoires compris ! Ces acteurs-là, du moins, ne pouvaient pas refuser leurs rôles et traiter de liant avec les auteurs! Il est vrai que l'intérêt de leur maître était de les ménager et que

leur sort liumillant était ainsi atténué par quelques égards nécessaires...

31. de Corvin s'attache un peu plus longuement à l'étude de l'œuvre ils Vassili Kapnist, l'auteur d'une pièce demeurée au répertoire ? la Chicane. Sa mauvaise étoile voulut qu'il débutât après la mort de Catherine. Le tsar Paul le' était un moins ciiaud protecteur des écrivains, et il avait dos moments do vivacité fâcheuse. On lui rapporta, un jour, que cette comédie était très subversive. Le tsar ne s'informa pas davantage et il signa l'ordre d'exil de Kapnist en Sibérie. C'était dur; c'était si dur que, tout infaillible qu'il s'estimât volontiers, il eut un remords et il se fit jouer la pièce pour lui seul. A sa grande surprise, elle le ciiarma, au lieu de l'indigner. Dans la nuit, un courrier partait sur la route de Sibérie avec ordre de ramener Kapnist, oii qu'on le trouvât. Il n'était heureusement pas encore très loin ! Sous le règne d'Alexandre P"", le théâtre russe fut surtout patriotique. L'iiorizon européen s'était couvert de gros nuages, et, partout,'

on respirait l'odeur de la poudre. Ce fut une explosion, sur la scène russe, au moment où Napoléon mit en marche la grande armée. La troupe française elle-même, par une exagération du sentiment de reconnaissance pour l'hospitalité reçue, qui confinait àla bassesse, se mit à l'unisson et donna solennellement la traduction de la tragédie d'OzeroIï, Dlm'itri Donskoy. Elle dut à cette tentative courtisanesque d'être gardée jusqu'à la fin de 1812. Elle fut. congédiée courtoisement, et l'Empereur fit régler la pension des comédiens qui y avaient droit.

Les comédiens français de Moscou ne furent pas aussi heureux, et on sait, par les Mémoires de M"" Fusil, leur odj'ssée à la fois lamentable et burlesque, leur fuite, en habit de théâtre, à travers les steppes, la fin sinistre de la plupart d'entre eux, noyés au passage de la Bérézina, après d'indicibles souffrances.

La Russie avait été trop secouée par cette crise, elle était aussi trop enivrée de ses victoires pour que le théâtre ne refiélàtpas encore, longtemps après la paix, cet état d'esprit parti-

LE TFIKATRE RUSSE 75

oulier. Chose curieuse, toutefois : en même temps que se produisaient ces œuvres nées d'un sentiment de fierté, l'imitation des pièces françaises alimentait aussi la scène. Mais l'heure allait venir où devait éclore une école d'écrivains illustres, qui a fondé la littérature russe moderne, les Griboedofi", les Pouschine, les Lermontofï. . . L'étude du passé s'arrête là. Désormais, les lettres russes allaient vivre d'une vie propre, jusqu'au jour où, à leur tour, elles s'imposeraient même à l'étranger.

PISE.MSKY

Il n'y a pas bien longtemps que nous nous intéressons sérieusement à la production littéraire de l'étranger. Avec notre tempérament fougueux, nous avons eu, dans la joie de la « découverte » d'œuvres originales et savoureuses, des admirations violentes, qui ont ressemblé à une sorte d'emballement. Pendant un moment, les écrivains russes ont eu, chez nous, les honneurs d'une sorte de culte. Dostoïevsky et Tolstoï ont été dieux. Cn ne s'est pas contenté de leur reconnaître de rares et puissantes beautés : on leur a prêté, avec une générosité excessive, la conception d'un art nouveau. Hors des Russes, il senil)lail cjn'il n'y eût point de salut. Puis la réaction est

voniio, — (rop vite, comme l'admiration avait été trop hâtive. On s'est lassé brusquement de la tyrannie qu'ils semblaient exercer, et, s'il faut tout dire, un sentiment qui n'est pas éloi- 2:né de celui de la défiance a succédé aux enthousiasmes d'antan. Nous manquons facilement de mesure, nous autres ; nous avons peine à nous tenir dans un juste milieu. Après avoir témoigné un engouement hors de toute proportion à l'égard des romanciers et des auteurs dramatiques russes qui nous ont été révélés les premiers, nous risquons de laisser passer inaperçues des .œuvres qui ne sont pas géniales, mais qui sont extrêmement remarquables.

C'est ainsi que l'on n'a pas fait, peut-être, l'accueil que commandait la justice, en France, aux traductions qui nous ont été données d'un autre Russe, Pisemsky. Nous ne l'avons connu qu'un peu trop tard, sans doute, pour lui assigner le rang qu'il méritait, alors que ce mouvement de réaction, dont je parlais tout à l'heure, commençait. Avec lui. il Ji'y a pas

l'extraordinaire, le « frisson nouveau », l'imprévu. C'est un esprit plus pondéré, moins grand, mais plus égal à lui-même. Il ne cause pas de sensations troublantes ; il n'est ni un apôtre comme Tolstoï, ni un iialluciné comme Dostoïevsky. Il est, au contraire, très positif, en général. Ce qu'il y a d'équilibré en lui serait même son originalité si — ce qui ne serait pas très utile — on tenait absolument à le comparer aux maîtres au commerce desquels on nous a d'abord initiés.

Avec une persévérance opiniâtre, M. Victor Derély s'est attaclié à nous révéler Pisemsky, pour lequel il a une estime particulière, à ce qu'il semble. On sait, au reste, que ce zélé lettré a une grande part dans la faveur qu'ont eue, quelque temps, les Russes dans nos préoccupations littéraires. Si M. de Vogué dirigeait la curiosité de leur côté, lui, il les traduisait patiemment. C'est à 31. Derély qu'on a dû de pouvoir lire, en franrais, Crime et Châtiment, ridiot, les Possédés, les Pauvres Gens de Dostoïevsky. Ce travail d'interprétation, dans

LE 'iHEATUE RUSSE 79

m lire langue, d'un tcxLe rude et parfois un peu sauvage, n'était pas une petite aflairc. Depuis, c'est à Pisomsky qu'il s'est le plus volontiers consacré, se rabattant, à défaut de chefs-d'œuvre, sur des travaux qui sont encore inlniiment intéressants. Tout en le goûtant passionnément, il éprouvait encore, avec Dostoïevsky, quelque elfarcment. Avec Pisemsky, il est dans une note plus simplement humaine.

M. Derély nous a ollert, en premier lieu, ses romans. C'était, par exemple, celui qui a pour titre Mille âmes, oii Pisemsky se montre un peintre de mœurs avisé et expert. 11 s'agit là d'un ambitieux qui, après avoir séduit une jeune fille, la quitte pour chercher fortune à Pétersbourg. Repoussé partout, il se laisse entraîner à un mariage assez peu délicat, mais sa fiancée lui apporte en dot a mille âmes», c'està-dire, pour compter selon la mode russe, une propriété habitée par mille paysans. La situation dans laquelle il se trouve le grise quelque temps, mais les épreuves commencent bientôt pour lui, et elles l'accablent. Devenu veuf

enfin, il retrouvela jeune (îJle qu'il avait abandonnée ; elle n'a pas cessé de l'aimer, et il lui revient tout entier.

Dans les Faisem^s, Pisemsky, avec plus d"àpreté, contait l'histoire d'un galant homme jeté malgré lui, par une maîtresse adorée, dans un monde de lanceurs d'aiïaires véreuses. Il rompt enfin avec elle, dans un jour d'énergie, mais sa vie est brisée et, las de tout, il prend du service dans l'armée du Caucase et se fait tuer à l'ennemi.

Le Péché de vieillesse était tout à fait une jolie clwse. C'est l'aventure mélancolique d'un pauvre diable de vieux fonclionnaire, d'un petit employé dont la vie a été vide et terne, qui est tout à coup affolé par une coquine. Pour elle, lui qui incarnait l'honnêteté, il se livre à des malversations et il vole la caisse de l'État. Arrêté, il se pend dans sa prison, moins par crainte du déslionneur que parce qu'il apprend (|ue son pauvre amour a été joué, qu'on s'est toujours moqué de lui, qu'il n'y avait qu'intérêt dans les semblants d'affection qui lui étaient

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témoignés. C'est alors seulement qu'il a horreur de la vie.

M. Derél)- nous donne aujourd'hui, poursuivant ses études, un choix du théâtre de Pisemsky. Ce choix, à la vérité, est borné, car il s'est contenté de deux pièces. Une substantielle introduction, il est vraij peut suppléer au petit nombre des ouvrages traduits.

L'œuvre dramatique de Pisemsky, qui, sans être un modèle, mérite assurément l'attention, est caractéristique. Elle n'est point passionnée, dans son ensemble ; elle tient moins compte de l'amour que de cet autre mobile des actions humaines, — l'intérêt. Pisemsky est, en ce sens, très moderne. Presque toujours, c'est la question d'argent qu'il met satiriquement à la scène, et il l'y met avec une incontestable ampleur. Ce n'est pas, lui, un rêveur ; c'est un observateur réaliste.

Dans l' Huponcondviaque, par exemple, il montrera les cupidités se ruant à l'assaut d'un mourant, ou, du moins, d'un homme qui se croit tel. Dans le ParUifje, il fait assister à l'é-

ternelle comédie des liériliers qui cherchent à s'adjuger la part du lion. Mais il trouve là des traits âpres et cruels, qui ne sont plus seulement du domaine de la comédie. La pièce se termine par une scène cflVoyahle. Un des héritiers, affolé par l'espoir d'une fortune qu'il voit lui échapper, est pris d'un accès de démence furieuse, cherche à incendier la maison qui est l'objet de tant de convoitises, égorge, éperdu, le bélail delà ferme, et, sans autre conclusion, le rideau tombe sur la cliasse effrénée à coups de fusils que lui font ses cohéritiers, exaspérés, en proie à une rage déchaînée.

Dans /e5 J/me.ç (cette pièce,jugée un peu trop hardie, fut interdite parla censure russe), c'est lapeinture,peu flatteuse, du monde des fonction-"^ naires, où, avec un parti pris, peut-être, de pousser les choses au noir, Pisemsky ne présente que des prévaricateurs et des concussionnaires.

C'est encore la question d'argent qui joue le rôle principal dans une des deux pièces traduites par M. Derély, et qui porte le titre biblique de

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Baal. « Baal, » c'est le monstre, le fléau, le grand corrupteur, — l'Argent. L'œuvre est loin d'être indifférente.

Ce qu'il y a de très particulier chez Pisemsky, c'est la netteté, la parfaite simplicité des moyens qu'il emploie. C'est peut-être surtout par là qu'il se dislingue des autres Russes, chez lesquels une savoureuse pensée est le plus souvent enveloppée d'impénétrahles obscurités. Chez ce grand Dostoïevsky, notamment, il faut parfois s'avancer comme à coups de hache à travers des broussailles, pour la saisir. Pisemsky est, au contraire, très clair : il a ceci d'occidental, si ses personnages sont rigoureusement russes par leurs sentiments, par leur mobilité, par leurs brusques ressauts.

11 peut n'être pas sans intérêt d'étudier rapidement les quatre actes de Baal. Un grand entrepreneur — dont on pressent l'origine allemande — Alexandre-Gregorievitch Burgmeyer, se trouve dans une assez mauvaise passe : ses capitaux sont engagés dans de nombreuses affaires; une concession importante qui

lui est promise va lui être refusée si un commissaire du gouvernement, MiroviLch, ne consent point à accepter la livraison de travaux que Burgmeyer a soumissionnés et dontrexécution a été défectueuse. Or ce Mirovitcli est un très honnête homme; il n'y a aucun moyen de le corrompre."

C'est la ruine imminente pour Burgmeyer. Dans l'anxiété dans laquelle il se trouve, une idée assez perverse lui est soufilée par une sorte d'aventurière à laquelle il a eu la faihlcsse de faire un doigt de cour. Elle lui révèle que Mirovitch nourrit une passion profonde, quoique discrète, pour sa femme, Cléopàtre-Serguievna. Que Cléopâtre consente à faire la coquette avec JMirovitcli, et celui-ci, de quelque loyauté qu'il se pique, ne "se sentira plus le courage de se montrer rigoureux envers l'entrepreneur.

La scène est curieuse où Burgmeyer, (jui aime véritablement sa femme, est conduit, avec confusion, tâtant le terrain par manière de plaisanterie, puis devenant catégorique, à prier Cléopâtre de tenter une démarche auprès du

commissaire, de qui dépend son avenir : « . . . Mais toi, lui dit-il, honteux de lui-même, si tu allais le voir et tâcher de le rendre plus traitahle?... Qui donc peut refuser quelque chose aux sanglots de la jeunesse et de la beauté? »

Cléopâtre, alors, stupéfaite, puis indignée. lui fait une déclaration qui laisse le pauvre homme ahuri. Eh quoi! c'est son mari qui la pousse à aller trouver Mirovitch?Eh bien ! qu'il le sache donc : ce Mirovitch, elle l'aime depuis longtemps. Jusqu'à présent, elle avait cherché à résister à sa passion. « Jour et nuit, je priais Dieu qu'il me donnât la force de ne pas céder... Mais toi-même, lu me jettes dans l'abîme!... Ainsi, ne t'en prends qu'à toi-même... C'est avec joie, c'est avec ivresse que j'irai chez Mirovitch; seulement, j'y resterai, je ne reviendrai plus chez toi! » Un dégoût lui est venu pour cet homme o à l'âme de marchand » auquel elle s'obstinait désespérément à rester fidèle. « Pour vous, lui dit-elle en s'en allant, en proie à une sorte de fièvre, tout est marchandise, tout, jusqu'à moi ! a

Cette exposition est très vigoureuse, très fi-anclie dans ses procédés. A l'acte suivant, Mirovitch, entraîné par sa passion pour Cléopàtre, se sent incapable de la repousser. Il s'accuse de sa faiblesse, dans 'une scène qui n'est pas sans éloquence : « Toute notre génération, s'écrie-t-il, c'est-à-dire moi et tous ceux de mon âge, étant encore sur les bancs de l'école, nous blâmions présomptueusement, nous maudissions nos [pères et nos grands-pères, parce qu'ils étaient des hommes d'iniquité, parce qu'il n'y avait en eux ni honneur ni vertu civique... Enfin, voici que, à notre tour, nous entrons au service de la société, et moi, l'un de ces hommes nouveaux, je jdébute par faire ce que faisaient nos pères, je suis les mêmes traditions de partialité et d'injustice.,, à cela près que j'ai des motifs un peu plus poétiques? » Il signe, la conscience torturée, le rapport dont les conclusions sauvent Burgmeyer, et il donne sa démission.

Le troisième acte est moins rapide d'action, moins saisissant. Il s'attarde, il traîne en des

détails oiseux. Il montre Burgmeyer regrettant amèrement sa femme, se reprochant sa lâcheté coupahle, las de ses millions, pour lesquels il a tout sacrifié, exploité par une maîtresse qui se moque de lui. Du moins apprenons-nous la misérable situation où est tombé Mirovitch, ayant brisé sa carrière par amour. Il cherche vainement une occupation; c'est la détresse, partagée (ce dont il s'afflige par-dessus tout) par Cléopâtre. Il soutire cruellement des privations qu'elle endure en ayant suivi son sort. Il lui importerait peu, à lui, d'être traqué par des créanciers, mais quel chagrin il éprouve de voir Cléopàtre privée du luxe auquel elle était habituée ! Celle-ci a d'abord supporté assez vaillamment sa nouvelle situation, dédommagée par l'ardente tendresse de Mirovitch; mais l'heure des enthousiasmes et des folies est passée. Elle commence à se plaindre, à regretter sa vie facile d'autrefois.

C'est dans ces dispositions d'esprit où elle se trouve que Burgmeyer, au quatrième acte, — le plus mordant, — se représente. Il parle à

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Cléopàlro du devoir, qui l'ohlij^e à revenir cliozlui, et c'est la voix du devoir quefail mine d'écouter Cléopàtro. Au 'fond, nielle ni son mari ne sont dupes des grands mots qu'ils emploient. La jeune femme est à bout de résignation; c'est l'horreur de la misère qui la décide à reprendre sa place dans la maison de Burgmeyer. L'originalité de tout cet acte consiste dans les raisons spécieuses que se donne Cleopâtre à elle-même pour abandonner Mirovilcb, dans la casuisticjue féminine à laquelle elle a recours pour se faire illusion. Il y a là vraiment quelques scènes tout à fait supérieures. Quant à l'entrepreneur, envoyant le taudis où végète maintenant Cléopâtre, il n'a pas douté, un moment, du succès de sa démarche. 11 a l'argent pour lui ; donc, les arguments décisifs. Cléopâtre se sépare avec des larmes et des cris déchirants de Mirovich anéanti. En réalité, malgré les regrets qu'elle éprouve peut-èlre, elle est ravie d'échapper à la misère, fût-ce en reprenant l'existence commune avec un homme qu'elle méprise. C'est par une pudeur qu'elle

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cherche à se tromper elle-même, à invoquer les droits de son mari. «Ah! s'écrie Mirovilch, désespéré et accablé par cette fuite de Cléopàlre, le roman a parcouru toutes les phases ohlig-ces ! — Mais non, mon cher, lui dit son ami, le sceptique Kounitzine, tu auras beau crier, la faute, ici, est tout entière à toi. Comment garder dans un pareil taudis, nourrir d'andouilles gâtées et de pommes de terre une femme accoutumée au bien-être?... N'importe laquelle s'en ira, elle ne pourra y tenir... Je t'ai toujours dit que l'argent est tout. Si on n'en a pas, et qu'il en faille, alors on en vole, le dialjle m'emporte ! Sois sur qu'en fait ma philosophie seratoujours plus vraie quela tienne!» L'ironique conception de celte pièce singulière, c'est donc, en somme, que le devoir, quand il se concilie avec des conditions agréables, est plus tentant que l'inconduite, chèrement payée. Mais il y a de jolis dessous, dans la comé'die de Pisemsky, à ce lriom[)he de la morale. Elle est, telle qu'elle est, singulièrement vivante.

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L'autre pièce traduite par M. Derély est comme une sorte d'exception dans le théâtre de Pisenjsky. Elle a plus de grandeur. C'est un large tableau de ma?urs rurales, avec un dénouement bil)li(jue à la manière de Tolstoï. Méloilrame si l'on veut, au fond, mais écrit avec une simplicité puissante. Elle a pour titre l'A mère Destinée.

Le paysan Ananii Iakov'effa fait, pour tâcher d'améliorer la situation des siens, tin long séjour à Saint-Pétersbourg. Pendant ce temps, sa femme Elisabeth est devenue la maîtresse du propriétaire du village, Sokovine. Un enfant est né. Il est impossible d'en caclicr l'existence à Ananii. qui revient.

Les caractères sont véritablement dessinés en dehors de toute banalité. Ananii est un homme de cœur, naturellement doux et juste ; il adoraitsafemme.il reste écrasé par cette révélation. Quant à Sokovine, il est faible, indécis, timide, avec je ne sais quel fonds de loyauté et de tendresse. En dépit des conseils de son beau-frère Zolouloff; qui le raille d'attacher

taiil d'importance aune amourette, il éprouve une grande confusion, des remords, même en présence delà douleur d'Ananii. C'est presque en s'humiliant de sa faute qu'il lui parle, qu'il lui offre, en lui demandant de ne pas tenir compte de son ran^, telle satisfaction qu'il voudra, puisque Ananii refuse de l'argent.

Celui-ci essaye sincèrement de se résigner, de pardonner à sa femme, tout en sentant que cette générosité est au-dessus de ses forces. Le lot d'un pauvre paysan comme lui n'est-il pas de souffrir ! Mais les misérables intrigues d'un intendant de Sokovine qui, pour faire sa cour au jeune seigneur, cherche à lui ramener Elisabeth, poussent Ananii à bout. En un instant d'affolement, il tue l'enfant, cet enfant qu'il ne peut voir, et il s'enfuit à travers la campagne. On le traque comme une bête fauve, mais c'est lui qui se vient livrer, volontairement, tourmenté par le remords de son crime et demandant pardon à tous, n'ayant plus d'au-. Ire pensée que d'expier. Ainsi, dans la Puissance des ténèbres^ Niiuta implore, en s'a-

vouant coupable, le baiser de paix des membres du mu\ de l'assemblée de la commune: « Pardon[iez-moi, mir orthodoxe ! » Ces mystiques humiliations d'un meurtrier repentant sont fréquentes dans les œuvres russes. Ici, la scène ne manque pas de grandeur. «Votre Noblesse, dit Ananii au magistrat qui l'arrête, permettezmoi de saluer le peuple ! » Et il s'incline devant la foule.

Mais nous sommes déjà un peu blasés sur ce mysticisme russe. La saveur très personnelle du théâtre de Pisemsky (qui est mort il y a huit ou neuf ans) est ailleurs.

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