INTIMITÉS THÉÂTRALES 24:J
Il s' approche de M""^ Tofano, et ..comme il est plus petit qu'elle, il se hisse sur la pointe de ses pieds pour la baiser au front., avec une émotion digne. Tofano fils, décidément touché, s'incline vaguement., devant le spectacle de cette édifiante harmonie conjugale. Tableau.
A LA IlETRA ITE
Le jardin d'une maison de campagne, aux environs de Paris. Il fait un très beau temps d'été.
BEAUVAL, en négligé homme qui n'a pas tout
à fait renoncé à V élégance^ bien qu il se
doive appuyer sur une canne.
Faisons-nous un tour de jardin, ma clièrc ?
M""" BEWWL, en foilef te féminine analogue; très fatiguée aussi.
Volontiers... A l'âge que nous avons, on ne redoute plus le soleil. .. et je n'ai plus peur qu'il me gâte le teint.
BEAUVAL, s'inclinant, par habitude de vieux beau.
Les années n'ont pu le faire...
INTIMITKS THÉÂTRALES 243
M"'® BEAUVAL
Oli ! VOUS êtes d'uno galanterie...
BEAI VAL
Oui, un joli galant de soixante ans. Bali ! nous avons des souvenirs pour nous consoler, vous et moi, et l'on n'a pas encore trop oublie nos noms, peut-être. ..
M"" BEAUVAL
C'est si loin !
BEAUVAL, soupirant Hé oui!
M""" BEAUVAL
Vous y pensez encore, au théâtre ? Moi, il me semble que c'est si ancien... si ancien... que lorsque je revois mon portrait, vous savez, celui où je suis représentée en Yalentine des IIuguc7iots, je crois que je contemple seulement l'image d'une cantatrice célèbre, et je ne pense pas que cela a pu être moi !
HEAUVAL, souriant J'ai à peu près cette impression pour ce qui me regarde, quand je songe au passé... Mais je ne l'avoue pas!
M"""" BEALVAL
Tous nos succès ne nous ont point empùclié de vieillir, comme les autres !
BEALVAL
Hélas, oui! Et peut-être même un peu plus vite. Le fait est que tout cela est bien vanité, au fond. Qu'est-ce qu'il reste de nous, qui avons été un couple illustre, — nous pouvons bien le dire, entre nous? — Un souvenir! Les Beauval! Nos noms brillaient d'un bel éclat, sur une afficbe ! . .. Et puis, tout passe, et, tant que nos traits aient été reproduits par les journaux et les photographies, qui nous reconnaîtrait?. >, Après tout, avons-nous jamais été aussi heureux que maintenant, dans ce grand calme et dans cette intimité aimable, que nous n'avions eu guère le temps de goûter, tandis que nous étions au théâtre?
INTIMITÉS TIII'ATUALKS 247
M""* HKALVAI-
Certes oui ! [Rpf/ardant un rosier.) Voyez donc, il a ses feuilles attaquées : il faudra le dire au jardinier.
BKALVAL
Diable! notre plus belle espèce !... Oui, c'est très bon de n'avoir plus qu'à pliilosopber tranquillement.. . Pour moi, je me demande, encore, certes, que je n'aie pas eu à me plaindre, si je reprendrais cette carrière, si j'avais à recommencer ma vie... Se donner tant de peines, en résumé, pour ne rien laisser après soi !...
M'"^ BEAUVAL
Moi, je ne regrette rien. .. Il y a des artistes qui ne veulent pas vieillir, qui s'obstinent dans l'illusion d'une éternelle jeunesse... Je suis très aise d'avoir eu plus de raison... Ma foi, que voulez-vous? place aux jeunes!
BEAUVAL
Mais oui, c'est la sagesse!... Savoir se plier à la vie, jouir du présent et nepas seconsuincr,
2i8 CIIOSKS ET GENS DE THEATRE
ensuite, en vaines plaintes, tout est là!... Qui nous eût (lit, jadis, quand, dans la période de notre pleine renommée, nous unissions nos destinées, que nous serions si facilement résignés, un jour?
M"'* BEAIVAL
Ah! notre mariage! Ce fut un événomenl, dans le temps! La Beiloni (puis(jue j'avais pris ce nom) et Beauval, le ténor, tous deux égalementréputés, s'épousant!... Que do chroniques on écrivit sur notre compte!
BEAUVAL, aprrs lai i/isfruif (/'/té^i/a/ion
Ah! permettez, ma chère!... Je me picjue d'être modeste, et tout à fait honhomme, aujourd'hui..., mais votre « également réputés » n'est peut-être pas absolument exact... Vous devez vous rappeler que j'avais fait aloi-s quelques créations plus éclatantes que les vôtres !
iM"'« BEAUVAL, un peu piquée
Oh! mon Dieu! je n'ai plus aucune vanité, mais, assurément, je vous valais!... Je rêve-
INTIMITlis THÉÂTRALES
nais (le Russie, où je n'avais eu que des Iriomplies !
Mais j'étais à l'Opéra, moi, et vous savez (jueJle situation j'y occupais.
M""^ BEALVAI,
Pardon! mais vous oubliez que j'avais refusé les offres qu'on m'y avait faites...