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Choses passées

S'imaginer qu'on a le droit de parler de soi au public est une grande présomption, que récompense assez souvent le ridicule. Quand le monde veut bien ne point parler de nous, ce que nous avons de mieux à faire est de le laisser en paix, pour qu'il nous y laisse. Mais si le monde s'occupe de nous, s'il nous juge, si même il va jusqu'à nous raconter, nous mettre en histoire, la question prend un autre aspect, et il semble que notre témoignage devienne indispensable pour empêcher qu'on ne dispose de notre passé au rebours de la vérité. Ce témoignage ne prévaudra pas auprès de tous contre les erreurs intéressées. Il n'en est pas moins dû à ceux qui désirent seulement savoir et qui ne sont pas résolus d'avance à condamner.

(( Que je serai noir ! » disait Renan, quand il s'amusait à conjecturer le portrait que feraient de lui, dans un siècle ou deux, les théologiens catho-

lifjucs. Kt pourlant qneUiu'uu a chance dètre plus noir encore que Renon, sons avoir comme lui Idnantaçfe d'èlre défendu par des œuvres qui dureront autant que notre langue. Transfucje de ilù/lise, Renan fut plus qu'hérétique; néanmoins il n'est pas et ne sera jamais compté parmi les hérésiarques. Ce triste honneur est déjà échu à celui qui écrit ces lignes : ses livres sont condamnés au même titre que les ouvrages de Luther et de Calvin : ses lecteurs encourent l'excommunication qui atteint les fauteurs d'hérésie. Quelle qu'ait été sa vie, quelle que doive être sa mort, — à moins (ju'elle ne soit un reniement de lui-même, — une sombre légende l'attend, et des gens très doctes ont indiqué le type sur lequel il conviendra de la construire, celui de Judas, tout simplement. Il n'est donc pas superflu de voir si le prétendu hérésiarque a jamais dogmatisé, si ce n'est pas le prétendu traître qui fut lui-même trahi.

De leur côté, les gens du siècle, le commun de ceu.v (pli ont pour foi l'incrédulité, s'expliquent mal qu'on se sépare de l'Eglise sans la maudire. Est-ce qu'un savant peut hésiter à combattre la grande ennemie de la science? N'est-ce pas faute

de clairvoijancc on de sincérité qu'on ne l'a point abandonnée avant Vanathcme, et que, même après avoir été de sa part rolfjet de la plus solennelle des flétrissures dont elle dispose, on continue de la traiter avec ménagement, avec respect ? Que penser d'un cxéijèle qui a vécu de longues années dans le catholicisme, où il faut professer que la Bible ne contient aucune erreur, d'aucune sorte, que la tradition ecclésiastique est infaillible, et que les décisions du Pape ou d'une commission autorisée par lui font loi pour la critique des textes ? L'exégète en question ne sera-t-il pas légitimement suspect de n avoir su ni se détacher à temps de l'Église catholique, ni se retourner à propos contre elle?

Il est vrai qu'on perdrait sa peine à plaider non coupable ou même à invoquer les circonstances atténuantes devant tes croyants absolus de l'une et de l'autre catégorie. Aussi bien n'est-ce pas pour eux que ces pages sont écrites. Auprès des uns, le « péché d'apostasie » n'admet ni rémission ni excuse. Auprès des autres, nul n'est penseur libre s'il n'est libre penseur, hostile à toute idée religieuse, opposant au fanatisme de l'ancienne foi le fanatisme qui la nie et qui voudrait l'anéantir :

ceux-ci tiennent la modération pour înconsé- (fuence. Mais entre les intransigeants de droite et les intransigeants de gauche existent beaucoup d'esprits qui ont moins de confiance en eux-mêmes et qui sont moins sûrs de loger en leurs cerveaux toute la vérité: qui connaissent ou qui du moins soupçonnent l'infinie complexité des sentiments humains : qui, dans un cas particulier comme celui dont il s'agit, ne sont point d'abord pressés déjuger et de réprouver, et qui désirent premièrement être instruits de ce qui est arrivé, afin de le pouvoir comprendre. C'est à eux que s'adresse le présent discours ; l'on ne réclame pas leur indulgence, on ne sollicite que leur attention. Si le passé qui va être ici évoqué ne contenait que des choses tristes, et si l'avenir était à l'un ou à l'autre des dogmatismes dont on vient de parler, ces souvenirs auraient été trop pénibles à écrire, et il serait pareillement inutile de les publier. Mais le lecteur n'y trouvera pas seulement les échos d'une vie tourmentée et brisée ; il y trouvera des expériences qui n'ont pas été sans quelque fruit, où les joies de l'esprit ont été mêlées aux revers e.vtérieurs et aux angoisses de l'âme. Et si trouble que soit le présent, il semble

que peu à peu les dogmatismes, toujours fiers et grandiloquents, s'épuisent par leurs propres excès, que les intelligences se défient de plus en plus des symboles étroits, que les âmes répugnent davantage à se tendre et à s endurcir dans la haine. On peut donc se risquer à laisser derrière soi une parole de paix et de sincérité pour ceux qui retiennent du vieil Evangile que, dans l'ordre des choses morales, la vérité c'est la charité, c'est la bonté.

Le présent écrit n'a rien d'une apologie. L'auteur ne se Juge pas lui-même, et il est bien tenté de ne reconnaître à personne le droit de le juger. Il ne croit pas avoir besoin de se défendre. Aux moments les plus critiques de son existence, il ne s'est point décidé par de bas motifs. L'enthousiasme d'une foi naïve l'avait entraîné vers la carrière ecclésiastique. L'évolution ultérieure de sa pensée, par l'effet naturel d'études poursuivies avec désintéressement et loyauté, des publications qui n'étaient point destinées à provoquer dans le catholicisme une hérésie ni un schisme, mais à fixer l'état réel de certaines questions historiques, théologiques, ecclésiastiques, des actes officiels de la hiérarchie condamnant ces publications, le

relrancliant lui-même très solennellement el mcme hrnijammenl de la communion romaine, l'ont rendu étranger à l'Eglise. Il n'y a là aucun mystère d'iniquité, nul délit pour lequel on ait lieu de s'excuser. On donne des explications qui peuvent être utiles. On ne songe aucunement à une justification qui est superflue.

D'ailleurs il ne s'agit pas de biographie personnelle ni de ménioires sur les événements religieux de ces dernières années. On n'a pas la moindre envie de faire concurrence au Dictionnaire des contemporains, ni aux historiens de l'Eglise, ni aux publicistes qui ont raconté, discuté, critiqué le modernisme catholique. Comme un a été de diverses manières et parfois violemment traduit devant l'opinion publique, on témoigne auprès de ce tribunal, sans colère et sans haine, sur le sens et l'intention des choses qu'on a faites. On aurait pu omettre en ces confessions beaucoup de traits dont certaines personnes ne manqueront pas d'abuser. Le lecteur impartial mérite seul qu'on pense à lui, et il a le droit de tout connaître.

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