JUSQU'AU SACERDOCE
La Marne, en sortant de Saint-Dizier, s'infléchit légèrement vers le sud et vient longer le pied des coteaux boisés ou plantés de vignes qui dominent de ce côté le fertile Perthois. Elle passe devant l'antique chapelle de Saint-Aubin, un saint à pèlerinages, et qui fait encore quelquefois des miracles ; puis c'est, en avançant à l'ouest, le petit clocher de la Neuville-au-Pont, moins haut que les arbres qui l'entourent; plus loin la vieille église d'Ambrières, qu'on dirait prête à tomber de l'escarpement où elle se dresse, veuve de ses nefs latérales, dépourvue de clocher, avec son portail mutilé comme si
la hache y avail passé. Après un crochet vers le hourg (le Perlhcs, hi rivière paresseuse se rapproche des hauteurs, au-dessous de l'ancienne ahbaye de Haute-Fontaine, et bientôt, la barrière de collines disparaissant, elle s'avance lentement à travers les plaines unies de la (Champagne.
C'est à Ambriéres que je suis né. Ma maison natale est la dernière du .village, un peu à l'écart, faisant pendant à l'église, du côté de Haute-Fontaine, avec une vue très agréable sur le cours sinueux de la Marne et sur les villages de la vallée. Mes ancêtres ont vécu là depuis les premières années du siècle dernier. Ils étaient cultivateurs, de père en fils. Au moins depuis le commencement du xv!!!*" siècle, les Loisy étaient fermiers des moines de Haute-Fontaine, et leur clan proliri(|ue avait essaimé dans les hameaux d'alentour. Les moines partis, mon arrièregrand'père n'avait pu s'entendre avec l'acheteur de biens nationaux qui les avait remplacés, et il était venu s'établir à Ambriéres. Il ne semble pas que la souplesse de caractère ait jamais été le trait dominant de la famille. Hraves gens, grands travailleurs, aimant la terre et sachant
la soigner, un peu fiers pcul-être pour leur condition, tels étaient les aïeux dont je viens. J'ai hérité de leurs goûts, mais non de leur vigueur. Moi aussi j'aurais aimé travailler la terre, et même à présent je ne m'y ennuierais pas du tout si mes forces me le permettaient. Elles ne me l'ont jamais permis.
Bien que ou parce que fermiers de moines, ces vieux Loisy semblent avoir été médiocrement dévots ; ils respectaient beaucoup la religion, la pratiquaient peu et la laissaient pratiquer à leurs femmes. L'esprit du pays était quelque peu janséniste, c'est-à-dire que les curés de l'ancien régime et leurs successeurs, dans la première moitié du xix^ siècle, avaient accoutumé les campagnards à prendre le christianisme au sérieux, comme une sage et austère discipline, que l'on estimait toujours, même lorsque l'on ne s'y conformait qu'à demi. Un cousin éloigné de mon père s'était fait prêtre : on ne me le cita jamais en exemple.
Dans la famille de ma mère, la tradition était assez dilTérente : deux cousins germains de son père étaient prêtres et occupaient des postes assez élevés dans le diocèse de Chàlons-sur-
Marne; ils riiisaient suite n d'arrièrc-grandsoiu'les (jui c'iaionl enlrcs dans le clergé avant la Révolution. Ma mère était vraiment pieuse, sans raflinement de théologie ni de mysticisme. Peut-être même était-elle un peu superstitieuse. Douée d'une excellente mémoire et d'un esprit curieux, elle savait tous les vieux contes que l'on répétait encore aux veillées d'hiver dans sa jeunesse, sous le règne de Louis-Philippe; elle connaissait aussi maintes coutumes de la magie populaire, et les présages, toute la science des paysans dans les siècles passés. Elle n'y croyait pas beaucoup, elle ne s'en servait pas, elle n'en parlait que pour en rire ; jamais elle n'eût voulu réciter les oraisons efïicaces dont son grand-père avait le secret pour guérir les coliques des chevaux, mais c'était plutôt parce que la religion défend ces sortes de choses que par entière conviction de leur inanité. Elle retenait certains préceptes (|ui avaient une valeur morale, celui-ci entre autres : ne jamais mal parler d'un prêtre, même peu recommandahie, parce que cela porte malheur. Elle pensait que les ennemis de la religion sont toujours punis en ce monde, sinon
dans leur personne, au moins dans leur [)oslcrité. Preuve en était le sort de ceux (jui avaient brisé les saints de notre église en 179.'} ; sa j'rand'mère lui avait dit les noms, et elle me les répétait ; la descendance de ces profanateurs avait très mal tourné.
Toutes ces histoires m'intéressaient vivement. Mon père les écoutait sans broncher, souriait à la fin, n'en croyait mot. De la religion même, jusqu'aux approches de la vieillesse, il ne se souciait guère davantage ; il en gardait les règles morales ; à l'égard des croyances et des pratiques pro])rement religieuses il était d'une indifférence parfaitement sereine, et l'on peut dire spontanée. Car il n'avait jamais été qu'à une bonne école primaire, n'avait pas eu le temps de lire et n'aurait pu critiquer dans le détail ce qu'enseignent les prêtres. D'ailleurs il ne l'aurait pas voulu, étant d'esprit circonspect, et jugeant sévèrement les gens qui parlent de ce qu'ils ignorent. Il se taisait donc sur la religion, parce que la religion ne lui disait rien. Si je n'étais entré dans les ordres, il aurait probablement persévéré justju'à la fin dans cette attitude. Mais, dans ses dernières années, sans que j'eusse eu
l'indiscrétion de vouloir le convertir, il apporta un peu plus d'attention aux choses de l'Eglise ; il venait volontiers entendre les petits sermons que j adressais le dimanche aux paroissiens d'Amhrières pendant les vacances ; quelques mois avant sa mort, qui arriva en 1895, il consentit même à se confesser à un père jésuite (|ui était venu donner une mission dans le village.
Au temps de mon enfance, ni mon père ni ma mère ne songeaient à me diriger vers l'état ecclésiastique. Ils m'en auraient plutôt détourné s'ils avaient pensé que je dusse avoir un jour ridée d'y entrer. Mes petits succès d'écolier leur avaient donné pour moi d'autres ambitions. L'instituteur d'Ambrières ', intelligent et dévoué, avait trouvé en moi un élève appliqué, docile, toujours prêt à apprendre. A la vérité, quand on m'amena pour la première fois à l'école, bambin de quatre ans et demi, timide et maladif, et que le maitre voulut m 'enseigner l'alphabet, je restai deux jours muet devant le tableau où l'on me montrait les
1. Cut instiliitcur, M. Alfred l'iiiliijpc, vit encore; il est acluellcnient en letrnite et mnire de la commune.
lettres ; le troisième jour, je les dis toutes sans me faire prier, n'ayant pas voulu prononcer les noms de ces signes étranges avant de les bien connaître. Depuis lors j'appris tout ce qu'on voulut. Dans ma onzième année, l'on me conduisit à certains concours où je fus classé en bon rang, et l'on parla de me faire faire des « études ». Toutefois, cette idée n'aurait eu aucune prise sur mes parents ni sur moi si l'on avait pu espérer que je serais un jour capable de tenir une charrue. Mais j'étais si chétif qu'on n'y pouvait penser. On avait essayé de m'appliquer à des travaux faciles, et les expériences n'eurent rien d'encourageant ; j'avais peur des chevaux qu'on me donnait à conduire ; je n'avais pas la main assez forte pour les mener ; je rendais quelques services à la basse-cour et je surveilhis les vaches dans l'enclos les jours de congé ; ce n'était pas suffisant pour faire un bon cultivateur. Mon incapacité dûment constatée, à mon grand regret, il fut résolu que j'entrerais au collège pour continuer d'apprendre, n'étant bon à rien autre, et devenir ensuite ce que je voudrais ou ce que je pourrais.
Cette incertitude initiale devait avoir des
fâcheuses conséquences. Je ne fis que passer au collège municipal de Vitry-le-François, où j'avais été admis en 18fi9 après les vacances de Pâques ; la guerre de 1870, l'occupation prussienne, la faiblesse de ma santé décidèrent mes. parents à m? garder auprès d'eux pendant l'année scolaire 1870-1871; ils me gardèrent même encore l'année suivante, parce qu'un jeune prêtre étant devenu curé d'Ambrières, on obtint (ju'il me donnerait des leçons. J'avais moi-même suggéré cette combinaison : c'est que la vie de collège m'était insupportable et que, — sans le dire à personne, — j'espérais encore acquérir le supplément de forces dont j'avais besoin pour être laboureur comme mon père et tous mes ascendants. Là m'attendait ce que, dans le langage de la piété catholique, on nomme la grâce de la vocation.
.Ius(ju'alors je n'étais pas très pieux. Mon éducation religieuse avait été ce (ju'elle pouvait être au sein de la famille ; ma mère y veillait; j'étais sage à l'église comme à l'école; je prenais mon catéchisme au sérieux, comme tout le reste; j'avais fait ce (ju'on appelle une bonne première communion. Mais le vieux
prèlre qui m'avait instruit était un homme de l'ancien temps, un peu sévère, (|ui nous enseignait les rudiments de la loi sans faire trop vibrer la corde du sentiment. Je croyais avec simplicité, et je m'acquittais pareillement de ce qu'on me disait être les devoirs d'un enfant chrétien. Il y avait eu pourtant dans ma confession générale, avant la première communion, parmi les petites misères de l'enfance, un énorme péché. Un jour, quand j'avais huit ou neuf ans, errant seul sur la pente du coteau, devant la maison, et réfléchissant sur les ennuis de ma chétive existence, j'avais dit tout haut : « Dieu n'est pas bon ! » Le souvenir m'en était resté. Une opinion si radicale n'était pas compatible avec l'enseignement de M. le Curé, et l'on a toujours tort de s'impatienter contre l'Eternel. Je me réconciliai donc sincèrement avec la Providence, en lui demandant pardon de l'avoir soupçonnée.
De loin en loin, quelques personnes, voyant mon application à l'étude, mon peu de goût pour les jeux bruyants, l'espèce de gravité triste qui résultait de ma mauvaise santé, disaient que je serais « curé » : rien ne m'était
— lopins {lésngréiihlc. Les prêtres que j'avais connus jusqu'alors m'inspiraient plus de respect que de sympathie. J'aurais éprouvé plutôt un peu d'inquiétude et de malaise devant ces hommes surnaturels. Cependant, le dimanche de septembre lcS71 où l'abbé Municr fut installé curé de notre village, j'eus une imi)ression singulière. La paroisse était en émoi ; ^L le Maire et le Conseil de Fabrique étaient présents à la cérémonie ; il y avait même les pompiers en uniCorme, avec leur chef. J'étais à ma place dans le banc de lamille, à droite de ma mère, comme toujours. Quand le prêtre passa près de nous, il me sembla très ému, comme il l'était sans doute ; et l'instant d'après, (juand il monta vers l'autel, quelque chose me dit qu'un jour, moi aussi, je monterais à cet autel et je dirais la messe dans cette église. Ce fut une sorte d'éclair, que je ne considérai point comme un avertissement du ciel; mais c'est de ce jour-là probablement que je fus marqué pour le sacrilice et orienté, presque sans m'en apercevoir, vers le sacerdoce.
L'année s'écoula pour moi fort paisiblement. Le rôle de mon nouveau professeur ne consistait
guère qu'à m'in(li(|uer des leçons à apprendre el des devoirs à faire, en rapport avec le programme des classes de cinquième et de (juatrième. Je travaillais beaucoup, mais le contrôle de mon excellent maître était presque nul. De ce que pouvait être mon avenir, il n'était pas question. Mon curé était un homme bien élevé, qui montra sur ce point beaucoup de tact et de réserve. Les curés du voisinage, que je rencontrais au presbytère, étaient moins discrets ; par cela même, ils m'étaient l'envie de m'enrôler dans leur milice. Les voyant de plus près, je les trouvais parfois un peu vulgaires. Quand, en en octobre 1872, j'entrai au collège ecclésiastique de Saint-Dizier, non seulement je n'étais pas décidé à me faire prêtre, j'étais plutôt décidé à ne pas le devenir.
Je restai deux ans à Saint-Dizier. Le collège était dirigé par des prêtres du diocèse de Langres. Tous ceux que j'ai pu connaître étaient pieux et bons. Mon professeur de troisième,
l'abbc riiibonnel, élail, je crois, runi(jue licencié ès-lclties qu'il y eût dans la maison ; il était très doux, et il me plut dès le premier jour; je le choisis pour confesseur. L'esprit de l'institution n'était pas celui d'un séminaire ; mais on y entretenait un certain courant de piété auquel je me livrai sans défiance. Les élèves se confessaient réglementairement tous les mois ; les plus fervents se confessaient plus souvent, et je ne tardai pas à être parmi les plus fervents. Dans chaque division existait une congrégation pieuse qui avait ses petites réunions. Je fus bientôt agrégé à celle de ma division et j'en fus même élu préfet ; je présidais gravement à l'onice très bref que nous récitions une fois par semaine à la chapelle de la Vierge. Tous mes maîtres étaient contents de moi. .l'élais moins bien vu de mes condisciples. Nul aux jeux, timide et gauche, j'inspirais au plus grand nombre un sentiment assez complexe, mêlé de dédain pour ma pauvre mine et de cette sorte d'admiration naïve qu'ont les écoliers pour ceux d'entre eux que distingue un succès constant. Même parmi cette troupe d'adolescents, je vivais un peu à l'écart, avec quelques amis
{riuiniciir très pacifique. Dès la fin de la première année, l'opinion commune était que je me ferais prêtre, et les plus malicieux disaient entre eux que je n'étais guère propre à autre chose.
Ce fut seulement à la fin d'octobre 1873 que je pris la décision fatale. Une retraite nous était prêchée tous les ans avant la fête de la Toussaint. Cette année-là, le prédicateur fut un homme à qui les circonstances donnaient un prestige particulier. C'était un jésuite, le Père Stumpf, ancien recteur du collège de Saint- Clément, à Metz, que la politique de Bismarck avait fait fermer, en 1872. Notre prédicateur nous arrivait donc avec l'auréole de la persécution, comme un Français chassé de cette Lorraine qu'on nous avait prise. Il nous parla en religieux et avec l'expérience qu'il avait de la jeunesse. Mieux que personne, il savait adapter les Exercices de saint Ignace de Loyola aux conditions d'une retraite de jeunes gens. Il nous exposa avec force et lucidité les grands principes de la foi. Dans ces retraites, toutes les instructions convergent au même but, préparer ce qu'on appelle « l'élection », le choix entre
Dieu cl le inonde. Ce choix, quand il s'agit de personnes croyantes (jui ne sont pas engagées dans une carrière, a une signification considérable. Le P. Stumpf le savait beaucoup mieux que nous. Il nous montra clairement que notre éternité n'était pas seule en cause, que la simple résolution de vivre en bons chrétiens n'était pas tout ce (jue Dieu attendait de nous, et que nous avions d'abord à examiner ce que nous Icrions pour Dieu de notre avenir en ce monde. Je fus profondément remué. Je le fus d'autant plus (jue la santé de ma sœur donnait alors à mes parents de grandes inquiétudes. Le jésuite nous faisait voir la fragilité de tout ce qui est humain ; il nous prônait la vertu du sacrifice : Dieu ne refuse rien à ceux qui se donnent à lui sans réserve. Si je renonçais au monde, — c'està-dire à toutes sortes de choses que je connaissais mal ou pas du tout, et dont j'ignorais même s'il était possible d'y renoncer absolument, — (|ui sait si Dieu n'aurait [)as pitié de nous et n'épargnerait pas tous chagrins aux miens? Que ferais-je ici-bas? Nul ne m'avait dit que j'eusse des aptitudes pour telle ou telle profession. Je n'avais aucune inclination spé-
ciale pour l'une ou l'aulrc de celles que je connaissais. L'idée de nie consacrer à un service désintéressé de l'humanité me séduisait. Il ne me venait pas à l'esprit que quantité de fonctions sont ou peuvent être des services de ce genre et que l'Eglise catholique n'a pas le monopole du dévouement. Mes réflexions d'enfant solitaire et inexpérimenté m'amenèrent donc à une résolution que je n'avais pas prévue, et contre laquelle j'aurais encore protesté trois semaines auparavant. Il me semblait évident que Dieu m'appelait; que mon inclination réelle avait toujours été vers le sacerdoce; qu'un préjugé puéril m'avait empêché de m'en apercevoir; que ceux-là ne se trompaient pas qui me jugeaient mal doué pour une carrière laïque. Et ne devais-je pas me réjouir de cette incapacité? L'apostolat catholique n'était-il pas une grande chose? Servir l'Eglise, n'était-ce pas servir la vérité? Au demeurant, mon existence était si fragile que je pouvais l'offrir à l'Éternel sans grand inconvénient pour personne ; à lui de voir s'il en tirerait quelque parti avant de la reprendre définitivement.
Pour le moment, je me contentai de former
— Ifi —
ma rcsolulion. Je n'en lis pas même pari à mon confesseur, el je n'allai pas voir le P. Sliinii)!' pour le consulter à ce sujet. Je serais bien curieux, aujourdhui, de savoir ce (pi'il m'eût répondu. Peut-être aurait-il refroidi mon enthousiasme. Il m'est venu en mains, quelque temps après, une médaille, donnée par lui à l'un de mes condisciples, qui portait au revers le monogramme de Henri V avec des fleurs de lys. Ce détail m'étonna un peu. Sans doute n'avait-il aucune importance, et il est fort probable que, si j'étais allé le voir, le Père ne m'aurait pas fait cadeau de sa médaille. Nous n'aurions parlé que de mon « élection » ; il aurait pu facilement la tourner vers la Société dont il était membre, ou bien peut-être, doutant de moi, m'eùt-il exhorté à réfléchir encore avant d'engager ma vie à Dieu.
Un événement fortuit rendit mon dessein irrévocable. Cette année- là, je m'étais lié avec un brave garçon, très original, qui se croyait poète parce qu'il composait des vers français avec une extrême facilité. Rien n'était plus irréprochable (jue notre amitié ; mais, la malveillance de quelques-uns aidant, il réussit à nous
brouiller avec la presque totalité de nos condisciples. Cette impopularité ne m'efîVayait pas, et le témoignage de nos maîtres me suffisait. Néanmoins une telle situation ne m'encourageait ni à prolonger mon séjour au collège ni à oublier ma résolution d'embrasser la vie ecclésiastique. Je dis un jour à mon ami que mon intention était d'entrer au séminaire à la lin de l'année (nous achevions notre rhétori({ue) ; il me répondit que lui-même n'avait étudié que pour cela et que sa place était retenue au grand séminaire de Langres. Je prévins mon confesseur, qui ne fit aucune objection.
Le difficile était d'obtenir l'assentiment de ma famille. Ma mère fut très surprise, et nullement réjouie, quand je lui fis part de ma détermination, au parloir, un certain jour de mai 1874, Elle revint la semaine suivante me dire que mon père était très affiigé de mon projet, — ce dont je ne doutais pas, — et qu'il en perdait le sommeil. Mais j'avais prévu aussi qu'il ne s'y opposerait pas absolument. Jamais l'affaire ne fut discutée entre nous. On n'osait pas me contrarier, et l'on croyait, non sans apparence
(le raison, que, ma santé me laissant fort peu (le chances d'avenir, le plus sage était de me laisser Taire ce que je voudrais. On consulta pourtant le supérieur du collège, l'excellent M. Guillaumet. Le supérieur dit que rien ne pressait, puisque j'avais seulement dix-sept ans ; que je ferais mieux de rester au collège pour y préparer le baccalauréat ès-lettres et même le baccalauréat ès-sciences ; que ces diplômes ne pourraient que m'ètre fort utiles, même dans la carrière ecclésiastique. Ces considérations étaient sages, et elles n'auraient pas manqué de faire imj)ression sur mes parents si le supérieur avait insisté. Il n'insista pas, et je pus suivre mon idée.
C'est ainsi que, dans les premiers jours d'octobre 1874, j'entrai au grand séminaire de Chàlons-sur-Marne. Mon père m'y avait conduit lui-même, très anxieux, mais sans me dire un mot qui pût me faire de la peine. J'étais venu en laïque; il fallut prendre la soutane en arrivant. Je revêtis l'habit ecclésiastique avec moins de joie (jue je n'avais pensé; puis je reconduisis mon père à la gare. Nous nous séparâmes assez tristement. Je m'en revins, à
pas lenls, vers le grand séminaire, un peu regardé par des gens qui se demandaient s'ils avaient jamais vu abbé d'aussi juvénile apparence. En passant devant l'église Saint-Alj)in, je croisai un bomme assez bien mis qui poussa un cri d'horreur indignée. Je n'entendis pas tout son discours, mais je saisis fort bien une injure à mon adresse et surtout une véhémente imprécation contre l'Eglise, voleuse d'enl'ants, qui abuse de la confiance des parents... L'auteur de cette violente sortie n'avait probablement que de bonnes intentions; il ne se rendait pas compte de l'efTet que ses paroles pouvaient produire sur une àme simple et non dépourvue de courage. Je franchis le seuil de l'église et j'y priai quelques instants. Quand je sortis, j'étais en mesure de braver tous les blasphèmes et les sarcasmes de l'incrédulité ; je regagnai le grand séminaire en pleine tranquillité d'âme ; ne connaissant dans la maison personne autre que le supérieur, à qui mon père m'avait présenté, je montai à la chambre qui m'avait été assignée et j'organisai mon petit ménage en attendant l'exercice du soir.
Le grand séminaire de Chàlons était alors installé dans un ancien couvent qui menaçait ruine, à côté de la préfecture. Il était dirigé par des prêtres du diocèse. Quelques années auparavant, l'évèque, M. Meignan, qui avait été professeur d'Écriture sainte à la Sorbonne, (juand il existait là une Faculté de théologie catholique, et qui se piquait de zèle pour les bonnes études, avait congédié les prêtres de la Mission, dits Lazaristes, et les avait remplacés par des prêtres choisis dans son clergé. L'essai n'avait pas répondu à ses espérances, et le prélat ne soignait plus que sa réputation de savant, sans prétendre aucunement à faire de sa maison de haute éducation cléricale un foyer de lumière pour l'Kglise de France.
Un prêtre vénérable, M. Roussel, qui avait vieilli dans le ministère paroissial, était à la tête de l'élablissement. Ce n'était pas un homme d'éludés. Il avait une grande expérience de la vie et des hommes, même des évêques. .le
(loulc Tort (|iril ndmiràl beaucoup la science de M. Mcignan el (lu'il la crùl tout à lail solide. Sa propre théologie n'élail pas compliquée. Son programme de vie ecclésiastique était des plus simples ; c'était celui qu'il avait pratiqué luimême : austérité de mœurs et dévouement aux âmes. Dans l'intimité, il s'amusait Iranchement de la théologie oratoire et de l'apologétique à grand orchestre que Lacordaire avait mises en honneur et qui n'avaient rien perdu encore de leur prestige en ce temps-là. M. Roussel était au fond un homme plein de bonté, mais l'extérieur était sévère, presque dur. Sa voix, saccadée par l'asthme, ne semblait avoir d'autre ton que celui du commandement. Il ne m'attira pas. Je mis plusieurs années à m'apercevoir qu'il me suivait avec un intérêt particulier. Ce n'est pas lui que je choisis pour directeur de ma conscience.
A côté du supérieur, il y avait l'économe, bon vieux prêtre qui nous enseignait avec conviction l'éloquence sacrée, comme si lui-même en avait possédé le secret; le professeur de théologie morale, grand lecteur de l'Univers, à cheval sur l'orthodoxie, d'esprit assez original, mais
de culUirc à peu près nulle ; le professeur de dogme cl de droit canonicjue, revenu de Rome avec force diplômes, plus à Taise dans csrlains salons de la ville que dans sa chaire où il s'ennuyail visiblement, docteur peu instruit de ce qu'il enseignait, et qui, dans ses jours de grande activité, dictait à ses auditeurs quelques morceaux des cours publics par son ancien maître du Collège romain, le cardinal P'ranzelin ; le professeur d'Ecriture sainte et d'histoire ecclésiastique, saint homme aussi étranger que possible à la critique, qui nous faisait réciter les plus pitoyables manuels, et qui savait à l'occasion nous montrer comment l'apôtre saint Jean, dans son Apocalypse, avait prédit, en termes quelque peu obscurs, mais intelligibles pourtant, le concile du Vatican. M. Meignan n'estimait pas beaucoup ce corps professoral qu'il avait lui-même recruté. En 1882, quand, après avoir eu la velléité de m'y faire entrer, il me donna l'autorisation de rester à l'Institut catholique de Paris, il me dit : « Qu'auriez-vous fait avec un tel et un tel? » Et il riait de bon cœur. Le professeur de philosophie était d'un type assez dilTérent. Il était comme moi d'une famille
de cullivaleurs, ci de la inème région champenoise. Un oncle prèlie linail dirigé vers l'étal ecclésiasli(iue. Il enseignait depnis deux ans seulement ; on l'avait fait professeur aussitôt après son ordination sacerdotale, sans autre préparation ; mais il avait beaucoup de bon sens et un esprit 1res fin ; il lisait les ouvrages de philosophie moderne et il nous commentait avec intelligence le vieux manuel de philosophie sulpicienne, aujourd'hui fort démodé, que Renan a vanté dans ses Sounenirs denfance et de jeunesse. Renan a oublié de dire que cette philosophie de M. Manier, très voisine de la philosophie qui s'enseignait alors dans l'Université, était fort éloignée de la scolastique du moyen âge. L'abbé Ludot n'était pas de tempérament mystique ; il ne s'arrêtait guère aux subtilités du dogme théologique ; je ne crois pas qu'il ait jamais été sérieusement troublé dans sa foi, peut-être parce qu'il ne prit pas la peine de la discuter à fond. Il était très dévoué à ses élèves et savait se faire aimer d'eux. C'est à lui que je m'adressai d'abord pour la confession. J'appris seulement plus tard qu'il était rhérétique de la maison. Il passait
pour cntlioIi(|uc' libéral, parce (pic, rcslc calme au milieu de relTervescence (pic le concile du \'atican avait provoquée au séminaire de Chàlons comme ailleurs, il s'était permis de ne pas prendre parti contre l'évèque, membre de la minorité anti-infaillibiliste, et (pi'il parlait volontiers avec sympathie de Lacordaire et de Montalembert.
Sans M. Ludot, j'aurais quitté le séminaire au bout de trois mois pour me faire religieux. J'avais été d'abord grandement impressionné par les exercices de piété, les offices bien chantés, les cérémonies de la cathédrale. L'oraison mentale du matin me ravissait ; je m'y livrais avec une ferveur naïve ; aucun nuage de doute ne venait troubler mes relations avec le monde divin. Les chants d'église me jetaient parfois dans une sorte d'extase attendrie. J'ai encore très vivant en ma mémoire le sentiment de céleste mélancolie que me causa l'hymne Placare, Christe, seruiilis, aux vêpres pontificales de la Toussaint. Mais plus mon idéal spirituel et mystique s'élargissait, plus il me semblait que la vie du clergé séculier n'y répondait pas entièrement, et que, pour être tout à fait à Dieu, il
fallait entrer dans une congréj^ation régulière. Pour loul dire, l'esprit des séminaristes me parut un peu commun, au-dessous de leur sublime vocation. Un condisciple m'avait prêté certaines publications dominicaines, la Vie de Lacordaire, par le P. Chocarne, les Lettres de Lacordalre à M*^ Sivetchine, ses Conférences. Bref", je songeai à me faire dominicain, et, comme j'étais incapable de supporter les austérités du grand ordre des Frères prêcheurs, je m'adressai au Prieur général du Tiers-Ordre enseignant. Ma requête était agréée ; mais M. Ludot, que j'avais dû consulter, fit tout échouer. Il me remontra que j'étais trop jeune pour prendre une semblable décision ; il fut assez habile pour m'y faire renoncer de moimême et sans m'imposer sa manière de voir ; il vit ma mère, qui était accourue à Chàlons, fort inquiétée par l'annonce de ce nouvel exode. Mon beau projet fut ajourné; mais jamais, dans la suite, je ne fus sérieusement tenté d'y revenir. L'année se continua plus prosaïquement qu'elle n'avait commencé. Je m'accoutumai au milieu ; je rendis meilleure justice aux solides qualités de mes condisciples ; je goûtais cette
vie réj^lée, où l'emploi de toutes les heures était nianjué, où l'on tHait à soi-niènie la moitié (les jours ; l'étude de la j)hiIosoj)hie m'intéressait ; je complétais le cours par les lectures que m'indiciuail l'abbé Ludot. Les derniers mois lurent un peu agités. Le i)rofesseur d'histoire ecclésiastique avait eu l'imprudence de faire écrire par les élèves de théologie quelques dissertations sur des sujets modernes, concordat de 1801, Lamennais et son école, le catholicisme libéral, le concile du Vatican, et de permettre sur ces lectures une discussion (ju'il ne sut pas conduire. On s'aperçut ou l'on crut s'apercevoir (ju'il y avait beaucoup de « libéraux » parmi les séminaristes qui avaient suivi les cours de ^L Ludot. Dès le début des vacances, celui-ci lut nommé curé d'un gros village près de Sainte-Menehould. Avec lui succombait la philoso|)hie de ^L Manier. L'année suivante, le nouveau professeur, très féru de scolasticjue, introduisit un manuel exempt de tout compromis avec la philosophie moderne. Désormais la pure orthodoxie régnait au séminaire de Chàlons sous l'œil narcjuois de son évè(|ue. De cet événement ressortait une leçon (jue je
ne compris pas. M. Mcignan avait sacrifié allègrement un homme (ju'il estimait, et dont la loi, il le savait bien, était l)eaucoup moins entamée que la sienne. L'abbé Ludot ne se plaignit point. J'allai le voir dans sa paroisse ; il était désolé de quitter un enseignement qu'il aimait et des élèves qui lui étaient attachés ; mais il n'associait aucune amertume à son regret, il excusait l'évèque, qu'il savait lui être secrètement favorable ; il imputait la responsabilité de sa disgrâce au supérieur, et il n'en recherchait pas les causes profondes. Il devint un excellent curé, adoré de ses paroissiens ; mais les successeurs de M. Meignan, devenu bientôt évêque d'Arras, puis archevêque de Tours, négligèrent de l'appeler aux situations importantes qu'il aurait pu très dignement occuper. Il mourut en 1905, à temps pour ne pas voir le terme de ma laborieuse odyssée, qu'il n'avait point prévue et sur laquelle il n'exerça aucune influence. C'est lui qui me retint au séminaire ; mais tout le travail critique de ma pensée a été indépendant de lui, de son enseignement et de ses idées personnelles. Beaucoup de choses lui échappaient dans mes publications, qu'il suivait avec intérêt. Après
avoir lu llùuuKjile cl l'iù/lisc, il y trouvait une grande lacune, l'absence d'une philosophie générale de la religion ; il me sollicitait de faire un exposé doctrinal et une apologie positive de la loi catholique, acceptables pour la science contemporaine. Quand il eut pris connaissance iVAiilour (hin petit liore, dont la première lettre lui était adressée, il m'écrivit seulement quelques mots dominés par l'inquiétude : « Que val-il arriver? » Il ne s'expliquait pas du tout que je me fusse exposé à l'excomunication majeure en refusant de rétracter j)urement et simplement le contenu des cinq volumes que le Saint-OHice avait condamnés en décembre 1903.
A la rentrée de 1875, je suivis les cours de théologie. C'était un monde nouveau pour moi et qui produisit sur mon esprit un efTet singulier. Autant la contemplation mystique des objets de la foi est en général pacifiante pour l'àme, même [)0ur rinlcUigence (|ui se laisse
dominer par le senlinieiil, anlanl l'analyse plus ou moins rationnelle de la croyance devient facilement un exercice des jjIus troublants, lîien que je fusse en ce temps-là tout adonne à la piété, fervent entre les i)lus fervents séminaristes, le premier contact de ma pensée avec la doctrine colholique, avec ce (ju'on me présentait comme l'interprétation authenti(iue de la révélation divine, fut queUjue chose d'infiniment douloureux, et la suite répondit à ce début : les quatre années consécutives que je dus alors consacrer à l'étude de la doctrine chrétienne ont été pour moi, je puis le dire sans exagération, quatre années de torture intellectuelle et morale, où je me demande maintenant comment il se fait que ma raison n'a pas sombré ou que le fragile ressort de mon existence ne s'est point brisé.
La faute n'en est pas à la médiocrité de l'enseignement qui me fut donné. J'ai dit plus haut ce qu'était le professeur de théologie dogmatique. Son cours aurait jm être plus substantiel et ne me causer pas moins d'angoissantes perplexités. Les grandes thèses du cardinal Franzelin ne me satisfaisaient pas plus que les traités bien
ordonnés, lucides, sans prclenlions scientirKjues, (le la Théologie de M. Bouvier, évéquc du Mans, qui élait notre livre classique. Celle Ihéologie, comme la i)hilosopliie de M. Manier, élail un peu dans la manière française, peul-èlre légèrement teintée de gallicanisme et d'autant moins déraisonnable. Assez dégagée des vieilles lormes scolastiques, elle avait du moins l'avantage de la clarté. Un tel avantage, quand il s'agit de théologie, ne va pas sans quelque inconvénient. La doctrine calholi{|ue, depuis le moyen-àge, se présente en forme de construction logique. C'est un édifice régulier dont toutes les parties s'appuient mutuellement, splendide cathédrale dont le défaut essentiel, comme le disait Renan, est l'insuflisance des fondations. Mais Renan put constater ce défaut dès le séminaire. Quand même j'aurais eu sa perspicacité, j'étais dans des conditions beaucoup moins favorables pour y voir.
Bien que la foi ne se démontre pas et qu'aucune religion ne se maintienne en réalité par l'évidence rationnelle, le christianisme catholi(jue prétend s'imposer à l'homme, non comme une doctrine immédiatement démontrable par
la raison, mais coinme un enseignement révélé, une institution divine dont le caractère surnaturel et l'autorité indiscutable résultent des circonstances mêmes de leur origine. Dieu a parlé, Dieu s'est montré, dès le commencement du monde, aux ancêtres de l'humanité, plus tard aux pères du peuple Israélite ; il a institué sur le Sinaï la loi qui gouverne encore le peuple juif ; il a inspiré les prophètes, il a dicté des Écritures sacrées qui contenaient l'annonce d'une économie plus large, définitive, l'économie du salut que lui-même devait établir, fait homme en Jésus ; il a paru dans le Christ, fondé ainsi l'Eglise avec son dogme, sa hiérarchie, son culte ; la preuve de toutes ces choses est dans les miracles qui ont été opérés par Moïse et par les prophètes, surtout par Jésus, soit de son vivant, soit dans sa mort même, puisqu'il est ressuscité deux jours après avoir expiré sur la croix ; des témoins fidèles se sont portés garants de toutes ces merveilles, et les deux Testaments contiennent leur déposition, valable pour les siècles des siècles.
Telle est la base du christianisme orthodoxe : c'est-à-dire que la base est nulle pour l'objet
qu'on se propose dans la démonslralion. L'on admet, en ciïel, que la Bible est, d'un bout à l'autre, un document historique, dilïicile seulement à bien entendre en certaines parties; que les récits miraculeux de l'exode israélile, avec les plaies d'Egypte et le passage de la mer Houge, la manifestation de Dieu sur le Sinaï, ont autorisé la révélation mosaïque ; que les prophètes ont prédit l'Évangile, le Christ et ri"]glise ; que les miracles de Jésus et sa résurrection, constatée par les disciples, ont confirmé la profession que lui-même avait faite de sa divinité ; que l'Kglise, héritière du Christ, est une institution divine. Rien de tout cela ne résiste à l'examen. Mais ces principes étant admis, la théologie coordonne ses déductions; les anciens docteurs ont spéculé sur les éléments de la foi comme sur des réalités profondes, et le dogme catholique forme un système très équilibré, très bien lié, très compréhensif ; des hommes de génie l'ont perfectionné ; il a façonné notre mentalité occidentale, (jui en est dégagée beaucouj^ moins, au fond, qu'elle ne le croit. Si l'on n'est j)as en disposition ni en mesure de critiquer son point de départ, la théologie appa-
raît coinnic une sorlc de science Iranscendanle, travail de la raison huniaine sur la matière (|ue Dieu lui a fournie en se révélant.
Comme je n'avais aucune (ormation critique et que mes maîtres n'en avaient pas davantage ; comme je ne voyais personne et ne lisais aucun livre qui pussent éveiller mes doutes sur les fondements delà foi catholique ; comme il se trouvait que les traités de la vraie religion et de l'Eglise, où l'on expose les preuves du christianisme, ne devaient m'être enseignés que la dernière année de mon séjour au séminaire, ce n'est pas sur des questions de fait et des problèmes d'histoire que mon esprit s'embarrassa d'abord. On m'expliquait l'économie de la foi, la genèse de cet acte qui est un don de Dieu et qui pourtant implique le libre assentiment du croyant ; le mystère de l'incarnation, Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai homme ; à l'arrière-plan de ce mystère, celui de la Trinité, secret de la vie divine, développée en trois termes distincts, qui sont un pourtant essentiellement ; le mystère de la grâce, coordonné à celui du péché originel et à celui de la rédemption par le Christ, combinaison de la miséricorde divine pour
sauver rcngeancc humaine que Dieu lui-nièiiie avait voué à la perdition ; les sacrements, véhicules (le la grâce, don suprême du Christ, et l'eucharistie, où Jésus se rend perpétuellement présent à son Kglise. Autant tels de ces ohjets de foi m'avaient touché comme principe d'émotions religieuses, autant leur exposé scolastique jetait mon esprit dans un indéfinissable malaise. Parce qu'il lallait maintenant penser toutes ces choses et non plus seulement les sentir, j'étais dans un état de perpétuelle angoisse. Car mon intelligence n'y mordait pas, et de toute ma conscience d'enfant timide je tremblais devant la question qui se posait devant moi, malgré moi, à chaque instant du jour : est-ce qu'à ces théorèmes correspond une réalité ?
C'est une situation qu'il est dilhcile de rendre intelligible à qui n'a rien éprouvé de semblable. Je n'avais pas apporté au séminaire l'ombre d'une idée contraire à l'enseignement de l'Eglise, ni le moindre sentiment qui ne s'accordât pas avec la vocation que je croyais être la mienne; je me donnais à Dieu avec ardeur, en toute simplicité ; j'étais venu sans défiance à l'enseignement que je recevais. Et c'est cet ensei-
gnenienl, Icnn (l'avance pour vrai, qui me tourmentait. Comme il était naturel, je fis part (le mes inquiL4udesà mon directeur, (|ui, depuis le départ de M. Ludot, était l'économe du séminaire. Cet homme excellent, que le doute n'avait jamais ellleuré, me répondit cjue j'étais tombé dans la maladie du scrupule, et qu'il ne fallait pas me faire à moi-même reproche des pensées qui me venaient involontairement contre la foi, mais simplement détourner mon attention sur d'autres objets quand elles se présentaient à mon esprit. Dans une très large mesure il avait raison, et un médecin n'aurait pas hésité à me donner le même conseil. Vu la faiblesse de mon tempérament, cette anxiété intérieure avait pris assez vite le caractère d'une obsession énervante. Ce n'était pas encore une idée fixe ; mais c'est ainsi, je présume, que ces idées se forment et que la pauvre raison humaine se détraque. Au fond, mon directeur se trompait, il se trompait tout à fait en supposant qu'il n'y avait dans mon cas autre chose que l'incjuiétude passagère d'un esprit trop subtil. Ce dont je souffrais sans pouvoir deviner la cause réelle de mon mal, c'était de la fausse discipline intellectuelle à
laijiielli' je me souniellnis. Des éludes positives, réf^ulièrenient conduites, où les conclusions se déduisent de l'ol)servalion, n'auraient jamais produit sur moi un pareil elTet. Lorscjue je m'appli(]uai définitivement à de telles études, (juekjues années plus tard, dans les mêmes conditions de santé, aussi dans les mêmes conditions morales, je retrouvai presque aussitôt la paix de l'intelligence que la théologie m'avait l'ait perdre.
Mes doutes sur la foi, ne provenant pas de la constatation (jue j'aurais pu Taire moi-même d'une erreur ou de plusieurs erreurs particulières dans l'enseignement de l'Eglise, ne prirent pas dans mon esprit la consistance qu'il aurait fallu pour changer la résolution (jui m'avait conduit au séminaire. Je n'avais même pas l'idée de rentrer dans le siècle pendant que j'en avais encore la liberté. Ma volonté de servir Dieu et l'Eglise dans le sacerdoce restait entière. Je regardais mes doutes involontaires comme une de ces épreuves dont parlent les auteurs mystiques, et j'attendais qu'il plût à Dieu de la faire cesser. Dans la candeur de mon âme, je pensais (jul' rincrédulilé réelle ne se rencontrait
que chez les gens qui étaient gênés par la morale chrétienne et qui avaient un intérêt personnel à ce que Dieu et l'enfer n'existassent point. Mon hon directeur avait soin de me prêcher l'humilité de l'intelligence; il me disait qu'une religion qui avait satisfait des génies tels que saint Augustin, saint Thomas d'Aquin, Pascal, Hossuet, F'énelon, n'était pas sans doute indigne de notre adhésion. Et je ne songeais pas à lui répondre que ces hommes éminents n'avaient pas vécu au xix'' siècle, et qu'on ne savait pas du tout comment aurait pu tourner un Biaise Pascal contemporain d'Ernest Renan.
Ce qui m'induisait à prendre confiance dans l'opinion de mon directeur est que l'enseignement delà morale catholique produisait sur ma conscience le même effet que celui du dogme sur mon intelligence. La morale, dans le programme des études cléricales, est proprement la casuistique, la science du confesseur qui doit juger quand, comment, jusqu'à quel point oblige la loi chrétienne et ecclésiastique. C'est beaucoup moins la science des mœurs, la connaissance raisonnée du devoir, que l'art de la direction spirituelle au confessionnal. Au
naïf éUuliant que j'étais celte connaissance de la morale pratique s'offrait comme l'art de ne pas pécher en suivant un chemin où il semblait qu'on (lût rencontrer seulement d'inlinies possibilités de mal l'aire. Cette façon d'entendre le devoir me dérouta, comme la façon catholique de comprendre la vérité. Ktais-je bien en règle avec une réglementation si compliquée? Klais-je sur de n'y avoir pas manqué ? Serais-je capable de m'y conformer en toutes choses? Certes, mon passé n'était point chargé de crimes ; je n'avais dans le présent qu'un désir profond et sincère du bien ; nulle tentation de vie facile, et surtout nulle réclamation de ma nature contre les obligations de la vie sacerdotale où j'allais m'engager. Je pouvais donc être bien tranquille et m'abandonner à la grâce de Dieu.
Or, je n'étais pas tranquille, et j'étais même fort inquiet. Je l'étais sur un point qui, raisonnablement, n'aurait dû me donner aucun souci. Rien n'était plus innocent que mes pensées coutumières, mes sentiments, ma conduite. Mon enfance isolée avait été pure ; le collège de Saint-Dizier était un milieu très sain ; l'éveil des sens était retardé en moi par la faiblesse de
mon tempérament ; la perspective du célibat ecclésiastique n'avait pas (ie quoi m'elTrayer, et elle ne m'eirrayait pas du tout, pour la bonne raison que je ne pouvais pas alors mesurer les conséquences réelles de cette obligation. Je ne les compris que plus tard, quand j'étais déjà prêtre. Aucune tentation ne venant me troubler, j'étais troublé par des ombres de tentation. Je craignais d'être impressionné par l'idée de ce qui m'était défendu. Et cette idée, je la rencontrais, comme tout le monde, un peu partout, et plus souvent que beaucoup d'autres, puisqu'elle revenait assez fréquemment dans mes livres de théologie. La matière est fort délicate ; la sensibilité des plus chastes est naturellement émue de certaines images ; les anges seuls, s'ils existent, peuvent se flatter de n'y avoir jamais un instant d'involontaire complaisance. J'aurais voulu n'en être en rien touché ; en fait, je l'étais si peu que ce n'était pas la peine d'en parler. Ici mon directeur retenait à peine son sourire, comme si mes scrupules avaient témoigné d'un excès de vertu.
Ils témoignaient contre une discipline morale aussi fausse que la discipline intellectuelle de
la théologie. C'est dans la conscience et non au dehors (ju'il faut mettre le principe essentiel de la moralité : élan généreux vers le bien, non accomplissement méticuleux d'un programme tracé d'avance par les autorités compétentes. Mon intjuiétude sur le sujet que je viens de dire s'évanouit quand j'expérimentai ce qu'implique la ]>rolession du célibat strictement observé. Ayant toujours gardé cette règle de mon état, j'en puis parler maintenant sans autre souci que celui de la vérité. Kn un sens, mes scrupules de séminariste n'avaient pas d'objet, et sans doute aussi provenaient-ils, en (juekjuc façon, d'une dépression nerveuse, d'une fatigue À de mon cerveau. Ils ne laissaient pas d'être fondés pour le principal. L'I-^glise demande à ses prêtres de n'être pas des hommes. La vraie chasteté n'est pas ce (|u'elle prétend. Le faux idéal (ju'elle propose aboutit au contraire de la pureté. Non (jue la loi du célibat soit très IVé- (juemment violée : on me permettra de ne pas exprimer sur ce sujet une opinion ferme, pour lacjuelle je n'ai pas les éléments d'information sullisants ; j'incline à [)enser (jue la règle est, dans notre clergé, plus souvent enfreinte que
— élue le croient la i)liipnrt des fidèles, et moins souvent (|ue ne le prétendent certains adversaires de l'Eglise. Ce que je veux dire est qu'une vie anormale, au lieu d'être une condition de chasteté véritable, est un lerment perpétuel d'impureté. Tant s'en faut que les sens et l'imagination des continents soient en général mieux réglés que ceux des personnes qui vivent dans le mariage. Ce n'est pas pour prendre femme que je me suis fait mettre hors de l'Eglise ; mais je ne m'estime en rien plus que ceux qui défroquent pour se marier. S'ils pensent que l'Eglise catholique n'a pas plus de raison valable et de droit d'imposer à ses prêtres le célibat, dans les conditions où elle leur fait promettre et les oblige de le garder, que Cybèle et Attis n'avaient motif légitime d'imposer aux leurs la mutilation que l'on sait, ils sont dans le vrai.
Je cherchais dans la piété un remède à mes troubles intérieurs, espérant que Dieu finirait par m'en délivrer. Mes oraisons continuaient d'être ferventes. J'étais lié avec les séminaristes les plus exemplaires. Une confrérie du Tiers- Ordre de saint François d'Assise existait dans la maison ; je m'y agrégeai, et je portai ainsi pendant plusieurs années, sous l'habit du clergé séculier, le scapulaire franciscain, avec la corde qui sert de ceinture, une petite corde symboli([ue, à trois nœuds, si je me souviens bien. J'ai gardé le meilleur souvenir de mes condisciples. Mes amis de séminaire occupent maintenant les cures les plus importantes du diocèse, et l'un d'eux est chanoine de la cathédrale.
Comme les cours qu'on nous faisait étaient loin de prendre tout mon temps, je me livrais à des études personnelles. M. Ludot ne nous avait donné aucun préjugé contre la théologie scolastique. On nous vantait Saint Thomas d'Aquin : je me {)rocurai la Somme théoloffique
el la Somme conlre les Genlils. Je lus divers traités de philosophie scohistique, el j'abordai bravement Tétude de saint Thomas. J'analysai la première partie de la Somme théologique, article par article, et je méditai longuement les idées du Docteur angélique sur la Trinité. Beaucoup penseront que, sans guide, je ne pouvais pas tirer grand profit d'un semblable travail, et ils ne se tromperont pas tout à fait. Cependant, ces exercices de raisonnement aiguisaient la subtilité de mon esprit. Le résultat final ne fut pas très heureux. Je n'osai pas en ce temps- là me l'avouer franchement, parce que c'aurait été une impiété, mais les spéculations de saint Thomas sur la Trinité, le mystère d'un Dieu unique en nature et triple en personnes, où tout se déduisait de deux définitions, celle de la nature et celle de la personnalité, conçues tout exprès, arbitrairement, pour s'adapter au dogme traditionnel, me firent l'effet d'une vaste logomachie. Au lieu de remplir ma pensée, elles me laissaient comme un vide dans l'esprit et ne pouvaient qu'accroître mes angoisses intimes sur l'objet de la foi. Un peu de soulagement me vint d'ailleurs.
Noire professeur d'I'^crilure sainte nous reconiniandail l'élude de la Bii)le el même il nous disait que la connaissance de riiéhrcu y servait beaucoup. Jadis un prêtre que M. Meignan avait envoyé en Allemagne, et ([u'il n'avait pas maintenu au grand séminaire, avait inauguré un cours de langue hébraïque. Un de ses élèves avait enseigné la lecture de l'hébreu à un de mes condisciples, plus ancien que moi dans la maison. Je me mis à l'école de celui-ci ; je me procurai une Bible hébraïque, une grammaire élémentaire, un petit lexique, et, le savoir de mon ami ayant été promptement épuisé, je me mis à travailler seul. Là j'avais conscience de faire quekjue chose. Comme h". Bible grecque est un texte recommandé par l'Eglise, j'acquis pareillement l'édition sixtine de la version des Septante. Je déchiffrai l'hébreu de la Genèse, le comparant avec le grec des Septante et le latin de la Vulgate. N'étant aidé d'aucun commentaire critique, je ne pouvais pas faire de découverte troublante ; mais cette comparaison des textes m'intéressait beaucoup. Je croyais bonnement qu'elle m'aiderait à mieux entendre le livre insjiiré ; et j'élais loin de soup-
çonncr (]ue ce même exercice, appliqué avec une méthode plus exacte (|ue celle que j'avais dû improviser, m'induirait bientôt à penser de l'inspiration biblique autrement que l'Eglise.
Trois années s'écoulèrent, au terme desquelles je devais recevoir l'ordination du sous-diaconat, qui implique un engagement perpétuel envers l'Église dans le célibat. Cet engagement, je souhaitais depuis longtemps de le contracter, et cependant j'en étais à me demander, malgré moi, si ma vie ne serait pas ainsi sacrifiée au néant. Même à cet instantcritique, je ne songeai pas à prendre le parti le plus sûr, qui était de rentrer dans le monde. Je croyais, je voulais croire que la religion catholique était l'absolue vérité. Mon directeur me conseillait, sans la moindre hésitation, de faire le pas décisif. Cela ne m'empêcha point de passer sans sommeil toute la nuit du 29 au 80 juin 1878, qui était le jour fixé pour l'ordination. Etendu sur ma couchette, dans mon humble cellule, je me remémorais tous les arguments que je connaissais de la démonstration chrétienne. Comme toujours, ils semblaient m'échapper à mesure que je les serrais davantage. Je ne voyais pas de défaut
appaicnl à mes constructions, et je n'en craignais pas moins qu'elles ne portassent sur le vide. Quand vint le matin, j'étais brisé. Je n'avais plus la force de penser; mais ma volonté subsistait, inflexil)le. .le voulais appartenir à Dieu, au Christ, à l'Kglise. Lorsque lévèque adressa aux ordinands la monition liturgique : « Pendant (ju'il en est temps encore, réiléchissez ; jusqu'à présent, vous êtes libres... ; si vous persistez dans votre sainte intention, au nom du Seigneur, approchez », — j'avançai sans trembler. Nous nous prosternâmes devant l'autel, et on récita sur nous les litanies des saints. La grande erreur de ma vie était consommée.
Au mois de septembre suivant, je fus désigné par M. Meignan, sur la présentation de M. Roussel, pour suivre les cours de la Faculté de théologie qui allaient s'ouvrir à l'Institut catholique de Paris, nouvellement fondé. .le n'attendais rien de semblable, et je m'éloignai du grand séminaire avec regret. J'étais d'ailleurs dans un état d'extrême fatigue cérébrale. La Faculté de théologie ne me séduisit pas du premier coup. Vn jésuite, le P. Jovene, y enseignait une scolaslique passablement abstruse ; l'abbé Paulin
Maiiin, syriacisanl fort criulil, dél)iilail comme professeur d'I^crilure sainle et ne trouvait rien mieux que de nous répéter les théories du cardinal Franzelin sur la formation du canon biblique ; l'abbé Duchesne exposait l'histoire des origines chrétiennes ; tout jeune alors, il ne dominait pas, comme il le fit bientôt, une érudition déjà considérable; derrière moi, au cours, de braves gens murmuraient qu'il était trop savant. Je succombai à ce premier choc de la science. Revenu à Ambrières pour les vacances du P"^ janvier 1879, je dus voir le médecin qui m'avait soigné depuis mon enfance : il m'ordonna un mois de repos absolu et me dissuada de retourner ensuite à Paris,
Je rentrai pour quelques semaines au grand séminaire de Cliàlons, et je reçus l'ordination du diaconat le 29 mars. M. Meignan avait décidé que je serais fait prêtre en juin et affecté au ministère des paroisses, puisque je ne répondais pas au dessein qu'il avait formé sur moi pour des études supérieures. J'avais vingt-deux ans et quatre mois lorsqu'il me conféra le sacerdoce, le 29 juin, avec dispense pontificale pour le défaut d'âge canonique. Huit
jours après, l'évcque me nommait curé de Hroussy-le-Graïul, village perdu, entre Fère- Champenoise et Sézanne. La paroisse était une des plus mal lamées du diocèse, la pratique religieuse y étant nulle. Selon toute probabilité, l'administration voulait me faire sentir qu'on a toujours tort d'être malade olficicllement.
Dans ma solitude, je commençai à me ressaisir. Le calme ne revenait pas dans mon esprit, mais je reprenais quelque force physique. Il lit très froid dans mon église durant le terrible hiver de 1879-lcS80. Je ne m'en portai pas plus mal. .le voyais peu les curés du voisinage ; mes paroissiens étaient fiers d'avoir le plus jeune curé de France, mais ils ne venaient à l'église que le jour de la Toussaint. L'instituteur, faisant fonction de chantre, une pieuse institutrice, qui amenait avec elle les petites filles de l'école, deux ou trois vieilles femmes étaient l'auditoire auquel s'adressaient mes homélies du dimanche. Ces discours ne laissaient pas d'être appréciés parce qu'ils étaient très brefs. Je poursuivais dans de meilleures conditions hygiéniques mes travaux du séminaire. Au bout de six mois, M. Roussel, (jui
avait pitié de mon isolement, oblinl qu'on me transférât à la paroisse de Landricourl, voisine d'Ambrières, où je m'installai le 2 février 1880.
Ma santé s'améliorait de plus en plus, et je pus faire des réllexions sur le sort qui m'était réservé. M. Roussel mourut peu après mon arrivée à Landricourt. Durant ma dernière année de grand séminaire, il m'avait témoigné beaucoup de conliance et de sympatbie. Son intention, je n'en doute pas, était de me ramener auprès de lui comme professeur après quel(|uc temps de ministère paroissial. Je ne désirais rien de plus ; mais sa mort détruisait toutes mes espérances. La vie d'un curé de campagne ne me convenait pas. Mes goûts n'étaient que pour les études religieuses, que je poursuivais comme je pouvais, non seulement en vue d'un professorat éventuel, mais parce que je méditais dès ce temps-là, en toute simplicité, la composition d'un grand ouvrage où je démontrerais, par l'histoire et la philosophie, la vérité du catholicisme. C'est dire que j'étais toujours préoccupé de me prouver celte vérité à moi-même.
Il me parut alors que mon unique chance d'avenir était dans la reprise du projet qui avait
échoué 11 la fin de 1878 : suivre les cours de rinslitut catholique de Paris pour prendre des grades théologiques qui donneraient satisfaction à M. Meignan et m'imposeraient à son choix. Il me fallut user d'une certaine diplomatie pour obtenir l'autorisation nécessaire. Avant de solliciter une audience de l'évêque, je priai M. Monier, supérieur du séminaire de l'Institut catholi(iue, et M. Duchesne, avec lesquels j'avais conservé quelques relations, de lui écrire en ma faveur. Je me présentai ensuite à l'évêché, demandant la permission de retourner à l'Institut catholique sans qu'il en coûtât rien au diocèse. M. Meignan me reçut avec bienveillance et, quelquesjours plus tard, le 10 mai 1881, m'octroya le congé que je lui avais demandé. Deux jours après, j'étais à Paris.
J'ai connu depuis l'idée que M. Meignan se faisait alors de ma personne. Un an plus tard, quand le recteur de l'Institut catholique, voulant m'attacher à son établissement, l'eut prié de convertir en congé indéfini le congé provisoire qui m'avait été accordé, l'évêque de Chàlons y consentit sans grande difîicullé. Mais, ayant rencontré M. Duchesne en ce temps-là,
il manifesta son étonncment : « Vous avez désiré un prêtre qui sort de mon séminaire ; il doit avoir l'esprit terriblement étroit ! — Mais non, mais non, répliqua Duchesne, il n'est pas plus étroit que moi. »
A L'INSTITUT CATHOLIQUE DE PAPdS
Comme il était naturel, ce fut à M. Duchesne que je demandai une direction pour mes travaux. Inutile de dire qu'il ne m'orienta pas vers la théologie scolastique. D'ailleurs on n'enseignait plus la théologie scolastique à l'Institut catholique de Paris. Le P. Jovene, que les lauriers de Duchesne empêchaient de dormir, s'était mis à étudier les Pères de l'Eglise, et il se flattait d'appuyer sa théologie sur un solide exposé de la tradition patristique. Ce qu'il nous enseignait n'était plus la pure théologie scolastique, toute en doctrine et en déductions logiques ; ce n'était pas non plus ce qu'on appelle théologie positive, analyse des témoignages patristiques coordonnée à l'exposé des dogmes chrétiens ; bien moins encore était-ce l'histoire de ces dogmes :
c'clail une llicologie documenléc, assez originale dans sa forme, pas assez originale au fond pour être hétérodoxe. Le bon Père avait intitulé son traité de la grâce : De vita deiformi, « de la vie déiforme », et il nous développait ce thème indéfiniment. Un tel genre ne pouvait déjà plus me plaire. L'abbé Martin se perdait maintenant dans la démonstration de l'authenticité mosaïque du Pentateuque, en attendant qu'il s'égarât dans la critique textuelle du Nouveau Testament, où il réussit pourtant à reconnaître l'inauthencité du verset dit des Trois Témoins célestes dans la première Epitre de saint Jean. Ce fut sa plus grande hardiesse. Je ne m'intéressai pas à un cours d'où jaillissait peu de lumière. Duchesne me restait.
Je le voyais fréquemment et nous devînmes bientôt les meilleurs amis du monde. Il était dévoué à tous ses élèves ; il fut spécialement bienveillant pour moi. II m'aida de ses conseils pour le baccalauréat en théologie, que je passai dans les derniers jours de juin 1881 ; puis, afin d'épargner mon temps et mes forces, en les réservant pour les études critiques, il obtint du recteur, M. d'Hulsl, que mes deux mois de pré-
sence à la fin de 1878 cl los deux mois de maijuin 1881 me seraient coni[)lé.s pour une année, de lelle sorle que je pusse èlre admis en octobre à mon premier examen de lectorat (licence en théologie, pour laquelle on réclamait deux années d'assistance aux cours de la F'aculté, avec examen à la fin de chaque année). Je préparai cet examen pendant les vacances sur les cahiers de notes qui me furent prêtés par mes condisciples. Pour le cours d'histoire ecclésiastique, M. Duchesne me communiqua sa propre rédaction. Cet examen quelque peu hàtif eut un résultat que nous n'avions point prévu. L'abbé Martin était tombé malade et il dut suspendre son cours pendant l'année scolaire 1881-1882. Pour l'Ecriture sainte, il fut suppléé par M. Vigouroux, que nous allions entendre deux fois par semaine au séminaire de Saint- Sulpice. Mais il fallait aussi le remplacer pour le cours d'hébreu. Les hébraisants n'étaient point innombrables dans le clergé de Paris. L'abbé Duchesne se souvint fort à propos et il rappela au recteur que je m'étais bien tenu dans mon explication d'hébreu à l'examen d'octobre. M. d'Hulst l'écoulait volontiers. Il fut décidé
((lie je ferais celte année-là le cours d'hébreu à mes condisciples en qualité de répétiteur, et il lut sous-entendu entre nous que je garderais ce cours lorsque M. Martin reprendrait son enseignement. Ainsi Paris commençait de m'enlever à Chàlons, et je n'y faisais pas de résistance. Du reste, avant de rien résoudre définitivement, il fallait compter avec M. Meignan. La vie de l'Institut catholique me paraissait assez précaire, et le bruit qui se faisait déjà autour de Duchesne m'avertissait que la position avait ses risques. Je gardais atTeclion au grand séminaire de Chàlons, et j'inclinais à penser que j'aurais là plus de tranquillité.
Au cours de M. Vigouroux j'éprouvai un grand désappointement. Duchesne en fut cause sans l'avoir voulu. iQuand nous nous séparâmes pour les vacances de 1881, il m'avait prêté le volume des Evangiles dans la grande édition (lu Nouveau Testament de Tischendorf, pour que je prisse quelque idée de la criti(jue textuelle, et j'avais outrepassé le programme ; je ne m'étais pas contenté d'observer les variantes des manuscrits, mais j'avais comparé entre eux les récits des Evangiles. J'étais étonné, à me-
sure que j'avauçais, de n'en avoir pas remarqué plus loi les conlradiclions. Il m'élait apparu forl claircmcnl, comme il apparaîl à tout homme qui ne se défend pas de voir, que ces livres avaienl besoin d'èlre aussi librement inlerprélés qu'ils avaient été librement composés. On ne peut pas traiter comme rigoureusement historiques des textes qui ne le sont pas. Ma témérité, si témérité il y avait, n'allait point encore à contester la réalité substantielle des faits, surtout de ceux qui figurent dans les symboles de l'Église. Par exemple, je voyais bien que les récits de la naissance du Christ, dans Matthieu et dans Luc, proviennent de traditions disparates et sont inconciliables entre eux, qu'ils n'ont pas consistance d'histoire ; mais je n'en venais pas encore à nier ce qui, dans ces récits, est matière de foi catholique, à savoir la conception virginale du Sauveur. Il en allait de même pour les récits de la résurrection : les descriptions évangéliques n'étaient pas solides, mais je continuais à admettre que Jésus mort était revenu à la vie. Position dangereuse ; mais je ne m'en apercevais pas, et je n'y pouvais rien. Ce qui sombrait en cette
conjoncture était la notion théologicfue de l'inspiration scriptuiaire. Les Livres saints étaient des livres écrits comme les autres, avec moins d'exactitude et de soin que beaucoup d'autres. Si le Saint-Esprit s'en était mêlé, ce ne pouvait être pour en faire des sources historiques de premier ordre. Cette découverte ne me troubla point. Au contraire, mes inquiétudes d'esprit s'évanouissaient à mesure que je prenais pied sur le terrain de l'expérience criti({ue.
L'enseignement de M. Vigouroux venait à rencontre de ces premières constatations. Cette année-là, le docte sulpicien exposait l'histoire du rationalisme biblique, c'est-à-dire l'histoire de l'exégèse critique, à seule lin d'en montrer les aberrations et la criminelle révolte contre la tradition. M. \'igouroux était alors et il est demeuré le grand apologiste catholicjue de la Bible. Mais je dois dire que son enseignement et ses livres ont plus t'ait pour me détourner des opinions orthodoxes en cette matière (juc tous les rationalistes ensemble, Renan compris.
On peut douter qu'il ail, par ailleurs, rendu (le \)\vn grands services à la cause (juil ilélendail. En rélutanl la crili(|ue, il a lait connaître
la critique ; et comme il l'a fort insufTisammenl réfutée, en dépit de sa bonne volonté, parce que la critique n'était pas toujours réfutable, il a révélé à beaucoup d'esprits les défauts de la position catholique L'évolution de la critique biblique depuis le temps de Richard Simon est autre chose qu'un chaos d'erreurs. Elle a comporté des tâtonnements, des exagérations ; mais elle n'en a pas moins réussi à briser le vieux moule de l'exégèse théologique et à placer la Bible au rang de toutes les sources anciennes ; elle en a bien démontré le caractère humain ; elle en a fait une littérature. Que l'œuvre de la critique ne soit pas achevée, qu'elle ait encore et toujours à se perfectionner, il n'importe : la déroute de la tradition n'en est pas moins irrémédiable.
C'est cette déroute que M. Vigouroux m'a fait comprendre. Ce qu'il appelait objections des incrédules aurait dû être souvent qualifié de réalité en contradiction avec les thèses de la théologie. La réponse aux prétendues objections n'était pas toujours concluante. Il était permis, par exemple, de ne plus croire au déluge biblique après avoir entendu le professeur expliquer gra-
vc'UK'nt (flic, dans le récit de la Genèse, les passages dits /a/jms/es (d'après la source qui désigne Dieu sous le nom de laliné) expriment ce qui se passe dans l'esprit de l'Eternel, et les passages dits élohistes (d'après la souice (jui emploie comme nom divin le nom commun Elohiin) concernent la révélation de ces pensées à Noé, ainsi que leur mise à exécution ; que, le déluge n'ayant été universel que pour la terre habitée, l'arche était bien assez grande pour loger toutes les espèces animales connues de Noé ; que le calcul avait été fait, et que l'arche aurait pu héberger six mille six cent soixante-six espèces, avec tant de mètres cubes pour chaque couple, etc., etc. De cette ai)ologélique enfantine je ne pouvais rien retenir. Pour s'y complaire il aurait fallu être décidé d'avance à se payer de mauvaises raisons. Je ne savais pas alors que la foi se défend par des partis pris inconscients. Quand ils sont conscients la foi n'est plus entière.
C'est peut-être sous l'impression des cours de M. Vigouroux que j'écrivis les lignes suivantes, datées du 8 mars 1882, que je retrouve dans mes papiers :
Ligne de eondiiite. — D'un côte, la routine se prenant pour la tradition; de l'autre, la nouveauté se prenant i)our la vérité. La première ne représente pas mieux la foi cpie la seconde n'est l'expression certaine de la science. Ces deux esprits sont en lutte sur le terrain biblicpie, et je me demande s'il y a quelqu'un sur la terre pour tenir au nom de la foi et de la science le Juste milieu. Celui-là serait mon maître. — Explication large et sincère des décisions de l'Eglise sur l'inspiration, le canon et l'interprétation de l'Écriture. Porte ouverte à la philologie, à l'étude des textes, sans parti pris; exégèse simple et franche, avec égard au génie oriental, au caractère naturel et à la mission surnaturelle du peuple hébreu. — Egal danger de trop accorder et de refuser trop au rationalisme. Ou nous cessons d'être chrétiens, ou nous méritons d'être pris pour de sottes gens et de mauvaise foi. Ici, je n'ai pas de guide dans cette voie moyenne ; du moins je le crois, et je ne pense pas en cela me délier trop des tendances de tel ou tel. J'ai simplement à marcher sous l'œil de la Providence. O mon Dieu, donnez-moi vingt ans de santé, de patience, de travail, avec cet esprit de discernement, de sincérité, d'humilité, qui permet à la science chrétienne de se produire sans danger pour le savant, à l'édification de l'Église et à la confusion de ses ennemis!
J'avais donc, en cette première année de mon
séjour à Paris, le scnliment d'une place à prendre dans la science catholique, d'une grande tâche à remplir. « Mais, cette place, pour que je doive la tenir, il faut que je le puisse ; et le puis-je? » écrivais-je dans mon carnet de notes. Je trouvais la mission périlleuse pour le missionnaire, non pas à raison des dinicultés extérieures, mais parce (|u'il y a « une science qui diminue et détruit la foi ». Je me demandais si je ne ferais pas bien de retourner en province : « Peut-être, me disais-je, faudrait-il encore sortir pendant quehjues années de cette Babylone où la tête tourne si facilement. » Mais l'évêque de Chàlons ayant manifeste, dans le courant de mai. l'intention de me confier un cours de théologie générale à la rentrée d'octobre, M. d'Hulst lui écrivit, demandant qu'on me laissât pour toujours à l'Institut catholique. M. Meignan y consentit^ d'autant plus volontiers que la simple annonce de son projet avait soulevé l'opposition des professeurs du grand séminaire, (|ui flairaient en moi un suppôt du libéralisme.