SECOND TOUR
34, majorité 18.
Emile Deschamps 2 voix.
Empis 18 —
Victor Leclerc 14 —
Empis, 18, nommé. La nomination a été déterminée et faite par MM. de Lamartine et Ballanche.
En sortant, j'ai rencontré Léon Gozlan, qui m'a dit : — Eh bien.f* — J'ai répondu : — Il y a eu élection. C'est Empis.
— Comment l'entendez-vous ? m'a-t-il dit.
— Des deux manières.
— Empis.''...
— Et tant pis!
Aujourd'hui mardi, 9 mars, à cinq heures moins un quart de l'aprèsmidi, on admirait encore le récit deThéramène à l'Académie. M. Mérimée lisait les poëmes envoyés au concours pour la découverte de la vapeur. Il lit mal les vers. M. Viennet l'a interrompu et lui a dit : — Vous tuerie'^ le récit de Théramhe!
16 m.-irs 1847.
Aujourd'hui, à l'Académie, en écoutant les poëmes, mauvais jusqu'au grotesque, qu'on a envoyés au concours de 1847, M. de Barantc disait : — Vraiment, dans ce temps-ci, on ne sait plus faire les vers médiocres.
Grand éloge de rexcellence poétique et littéraire de ce temps-ci, sans que M. de Barante s'en doutât.
11 avril iS^y. — Élection de M. Ampère. C'est un progrès sur la dernière. Progrès lent. Mais les Académies, comme les vieux, vont à petits pas.
Pendant la séance et après l'élection, Lamartine m'a envoyé par un huissier ces deux vers :
C'est un état peu prospère D'aller d'Empis en Ampère.
Je lui ai répondu par le même huissier :
Mais le destin serait pis D'aller d'Ampère en Empis.
1" décembre 1847.
Alexis de Saint-Priest m'a fait aujourd'hui une visite académique. Il avait vu ce matin M. de Chateaubriand, c'est-à-dire un spectre. M. de Chateaubriand est complètement paralysé, il ne marche plus, il ne remue plus. Sa tête seule vit. Il était très rouge, avec l'oeil triste et éteint. Il s'est soulevé et a prononcé quelques sons inarticulés où M. de Saint-Priest n'a pu saisir que cette phrase dite en une grande minute :
L'Académie, — Monsieur, — ne vous sera pas — difficile, — j'espère.
M. de Saint-Priest n'est resté qu'un quart d'heure, le cœur serré.
30 décembre 1847.
On a voulu me faire directeur de l'Académie. J'ai refusé. On a nommé Scribe. J'ai dit : — Tant que l'Académie tiendra un de ses membres en pénitence (M. de Vigny) je tiendrai compagnie à ce membre. — On ne veut nommer M. de Vigny ni directeur, ni chancelier, à cause de son démêlé avec M. Mole.
Deuxième séance après la révolution de Février. Il y avait MM. de Barante et Mole qui n'étaient pas à la précédente. MM. de Sainte- Aulaire, Cousin, de Ségur, Rémusat, Tocqueville, Mignet, Viennet étaient à celle-ci et à la précédente. M. Mérimée y était en garde national. M. Dupin, qui assistait à la précédente, n'est pas venu à celle-ci. La dernière fois, quand il vint, il sortait de l'hôtel de ville où il avait accompagné la cour de cassation et crié, dit-on : Vive la République ! — Il s'approcha de moi et me dit : Savezvous le mot du bonhomme Séguier.^^ — Non. — Voici : C'eB le sixième gouvernement que je regarde passer du haut de mon tribunal. — Et M. Dupin se mit à rire.
On disait en ce moment-là qu'il était destitué et remplacé par maître Baroche, bâtonnier de l'ordre des avocats.
29 décembre 1848. Vendredi.
Hier jeudi, j'avais deux devoirs à la même heure, l'Assemblée et l'Académie, la question du sel d'une part, de l'autre la question beaucoup plus petite des deux fauteuils vacants. J'ai pourtant donné la préférence à la dernière, voici pourquoi. Au palais Bourbon, il s'agissait d'empêcher le parti Cavaignac de tuer le nouveau cabinet j au palais Mazarin, il s'agissait d'empêcher l'Académie d'outrager la mémoire de Chateaubriand. Il y a des cas où les morts pèsent plus que les vivantS3 je suis allé à l'Académie.
L'Académie avait décidé brusquement jeudi dernier, à l'ouverture de la' séance, à l'heure où personne encore n'est venu, à quatre ou cinq qu'ils étaient autour du tapis vert, qu'elle remplirait, le ii janvier (c'est-à-dire dans trois semaines), les deux places laissées vacantes par MM. de Chateaubriand et Vatout. Cette étrange alliance, je ne dis pas de noms, mais de mots, — remplacer MM. de Chateaubriand et Vatout, — ne l'avait pas arrêtée une minute. L'Académie est ainsi faitej son esprit, cette sagesse qui produit tant de folies, se compose de l'extrême légèreté combinée avec l'extrême pesanteur. De là beaucoup de sottise et beaucoup de sottises.
Sous cette légèreté pourtant il y avait une intention. Cette étourderie était pleine de profondeur. Le brave parti qui mène l'Académie, car il y a des partis partout, même à l'Académie, espérait, l'attention publique étant
ailleurs, la politique absorbant tout, escamoter le fauteuil de Chateaubriand pêle-mêle avec le fauteuil de Vatout} deux muscades dans le même gobelet. De cette façon, le public stupéfait se serait retourné un beau matin et aurait vu tout bonnement M. de Noailles dans le fauteuil de Chateaubriand. Peu de chose, un grand seigneur à la place d'un grand écrivain.
Puis, après l'éclat de rire, chacun se serait remis à ses affaires, les distractions seraient venues bien vite, grâce au roulis de la politique, et, quant à l'Académie, mon Dieu! un duc et pair de plus dedans, un ridicule de plus dessus, la belle histoire! elle eût vécu comme cela.
M. de Noailles est un personnage d'ailleurs considérable. Un grand nom, de hautes manières, une immense fortune, un certain poids en politique sous Louis-Philippe, accepté des conservateurs quoique ou parce que légitimiste, lisant des discours qu'on écoutait, il avait une grande place dans la Chambre des pairs j ce qui prouve que la Chambre des pairs avait une petite place dans le pays.
M. de Chateaubriand, qui haïssait tout ce qui pouvait le remplacer et souriait à tout ce qui pouvait le faire regretter, avait eu la bonté de lui dire quelquefois, au coin du feu de M'"" Récamier, «qu'il le souhaitait pour successeur» j ce qui, M. de Chateaubriand mort, avait fait bâcler bien vite à M. de Noailles un gros livre en deux volumes sur M™* de Maintenon, au seuil duquel une faute de français seigneuriale m'avait arrêté dès la première page de la préface.
Voilà où en était la chose quand je me décidai à aller à l'Académie.
La séance indiquée pour deux heures comme à l'ordinaire, s'ouvrit comme à l'ordinaire à trois heures un quart ^^l
II janvier [1849].
C'est l'élection du successeur de M. de Chateaubriand.
Je suis allé à l'Académie de bonne heure. L'heure fixée était midi.
Comme je traversais la cour du Louvre, la foule était amassée autour du piédestal informe qui a porté la statue de M. le duc d'Orléans. En février, on avait peint des deux côtés de ce piédestal cette inscription :