‹ Choses vuesChapitre 25 sur 120 · LA RÉPUBLIQUE RECONNAISSANTE · texte numérisé non relu

LA RÉPUBLIQUE RECONNAISSANTE

"' L'élection fut ajournée au 11 janvier 1849. (NoU de l'éditeur.)

Or la moitié de cette inscription du côté de la rue Croix-des-Petits-Champs était tombée en plâtras sur les marches du monument. Qui avait fait cela.^ J'ai entendu en passant un ouvrier qui disait : CeH la pluie, et une vieille femme qui venait du côté de Saint-Germain-l'Auxerrois qui répondait : Non-, c'eltle ciel.

Cependant je passe le pont des Arts et me voici à l'Institut. Le cadran marque midi un quart. Les retardataires se hâtent.

Il pleut à verse. Les personnages politiques arrivent en carrosses, les gens de lettres à pied, crottés et mouillés comme les chiens dont parle Ronsard et les poètes dont parle Bbileau. — Les classiques montent l'escalier en toussant. Dans la grande salle, quelques groupes d'académiciens, M. Cousin avec M. Saint-Marc-Girardin, M. Mérimée avec M. de Rémusat, M. Pasquier avec M. Mole. M. Dupaty m'accoste, me proteste qu'il pense comme moi sur toute chose et profite de mon sourire pour me dire des vers. Les acadéniiciens ôtent, les vieux leurs houppelandes, les jeunes (cinquante-cinq ans) leurs paletots, mettent leurs parapluies dans des coins, échangent des poignées de mains, signent la feuille de présence et s'informent du paiement de ce que La Fontaine appelait «les gages». Le mois de décembre n'a point encore été payé. Le trésor s'exécute-t-il .? M. Pingard, en culottes et en bas noirs, salue et dit avec grâce : Hélas non! L'Académie flaire la banqueroute et fait une horrible grimace.

J'entre dans la petite salle et je gagne ma place, M. de Sainte-Aulaire me dit bonjour et s'assied près de moi , M. de Barante vient me prendre le bouton de mon habit, M. de Féletz, mon voisin de droite, me conte ses griefs contre M. de Falloux, Empis et Pongerville se penchent à mon oreille en me disant : — Bahac, n'efl-ce pas^ Réplique : — Pardieu! — M. Pasquier vient à mon banc. Nous causons. Il se plaint de ses yeux. — On fait silence. M.Villemain lit le procès-verbal.

L'Académie est toute rangée autour du tapis vert. Ce qu'on appelle le tapis vert, ce sont de petites tables étroites disposées en carrés longs avec des rallonges intérieures en potences, et des dessus de gros drap vert.

La dernière élection me revient à l'esprit. Il y a un an environ. Celle où on a nommé M. Vatout. M. de Chateaubriand, déjà malade, n'était pas à cette séance, j'y causai assez longuement avec M. Guizotj M. de Lamartine y arriva le scrutin ouvert et détermina par son vote l'élection de Vatout. Aujourd'hui, M. de Chateaubriand est mort, M. Guizot exilé, M. de Lamartine tombé. La royauté et l'immortel que nous fîmes, M. Vatout, ont eu le temps de mourir entre les deux scrutins.

Il y a trente-un académiciens rangés dans cet ordre à partir de la droite du bureau :

De droite à gauche : Ségur, Ampère, Vitet, Rémusat, Mérimée, Lamar-

tine, Baour, Tissot, Empis, Dupaty, Scribe, Flourens, Pongcrville, Hugo, Fclctz, Britaut, Sainte-Aulaire, Barantc, Mérimée, Lebrun, Mignet, Patin, Saint-Marc-Girardin, Pasquier, Dupin aîné, Tocqueville, Thiers, Cousin.

Bureau : Villemain, Viennet (directeur), Ancelot (chancelier).

M. Villemain a d'abord lu les lettres des deux candidats, il n'y en a que deux : MAL de Balzac et de Noailles. La lettre de M. de Balzac rappelle ses titres et ses visites; on murmure un peu à cette phrase : Je me retirai devant la proposition âe M. Hugo par M. Nodier. La lettre de M. le duc de Noailles contient cette faute de français : Je me présente pour succéder au fauteuil qu'occupait M. de Chateaubriand. On remarque que Balzac dit M. le vicomte de Chateaubriand et que M. le duc de Noailles dit M. de Chateaubriand.

Le règlement lu, les académiciens prêtent le vieux serment qu'ils n'ont point promis leur voix. M. de Ségur, le premier interrogé, répond à M. Viennet, directeur, qui lui demande : Avez-vous engagé votre suffrage.'' — Pas plus que vous. — M. Thiers jure en riant j on dirait un serment politique.

Il est une heure moins un quart.

On procède au scrutin. Mais d'abord qu'est-ce que c'est que le scrutin .^^ Chaque fois qu'il doit y avoir un vote, tout académicien trouve en arrivant à sa place des petits carrés de papier coupés et préparés, et aperçoit sur le bureau ce qu'on appelle les urnes. Ce sont des urnes en effet, deux choses en fer-blanc peint couleur acajou. Il est impossible de ne pas faire remonter ces objets jusqu'à l'empire, époque où florissait le style sec. Rien de plus plat, de plus lourd, de plus écrasé, de plus anguleux, de plus ventru, de plus laid que ces boîtes du scrutin, affreux moules d'où sont sortis tous les académiciens depuis quarante ans. Quand le directeur a dit les mots sacramentels : Messieurs, on va procéder au scrutin, M. Pingard prend majestueusement une des deux urnes et passe devant les académiciens, chacun jette son bulletin dans cette hideuse casserole, et quand «le tour est fait» Pingard va vider le tout sur le bureau. Le directeur compte les bulletins et le dépouillement suit.

J'ai jeté un jour dans l'urne ce quatrain :

Je ne voterai pas du toat,

Car l'envie a rempli d'embûches

Pour le génie et pour le goût

Ces urnes d'où sortent des cruches.

M. de Noailles a eu 25 voix, Balzac 4, deux billets nuls, un blanc, l'autre portant ceci : L« homme de lettres, et plus de duc s'il efî possible. M. Brifaut s'est écrié à la lecture de ce bulletin : — Il n'y a pas de duc ici. — Le bulletin,

assez bête, est de Viennet. J'ai voté pour Balzac, avec Empis, Pongerville et Lamartine.

Puis je suis allé à l'Assemblée nationale. En y arrivant, j'ai rencontré Berryer qui m'a pris la main. Je lui ai dit : — Vous auriez bien dû nous tirer d'embarras. — Berryer a repris : — Pour remplacer Chateaubriand, il vous fallait un grand talent, et vous ne l'avez pas sous la main. — Si! précisément! ai-je dit en la lui serrant.

18 janvier [1849].

Académie. Élection pour feu Vatout.

Il n'y a que vingt-sept votants. M. de Pongerville, mon voisin, m'a dit : - Depuis que je suis de l'Académie, c'est la seconde fois que je vois cela.

Majorité 14.

PREMIER TOUR

Saint-Priest 10

Nisard 8

Saintine 3

Chasles 4

Balzac 2 Vigny et moi.

DEUXIEME TOUR

Saint-Priest 12

Nisard 11

Saintine 3

Chasles —

Balzac I moi.

Page 1