ARMAND MARRAST
M. Armand Marrast, qui est, du reste, un homme d'esprit, et que je crois galant homme, avant de faire la Tribune, puis le National, avait été maître d'études à un collège, je ne sais plus lequel, Louis-le-Grand, je crois. Le jour où il a été fait président de l'Assemblée, on s'est dit : — Ce pauvre Marrast! lui président de l'Assemblée nationale! Avec sa petite voix pointue et sa mine chétive! lui, cet ancien pion! Comme ça va le couler! — Point du tout. M. Marrast a été un président remarquable.
Pourquoi? Précisément parce qu'il avait été maître d'études. Il s'est trouvé que ces habitudes de pion composaient précisément le talent de président d'une assemblée. — - Silence, Messieurs! — Monsieur un tel, à votre place! — Pan! pan! pan! (Le couteau de bois sur la table.) — Monsieur de La Rochejaquelein, je n'entends que vous! — Messieurs les ministres, vous causez si haut qu'on ne s'entend pas! — Etc., etc.
C'est tout simple. Mener les écoliers, mener les hommes, c'est la même chose. C'est qu'il y a déjà de l'homme dans l'écolier et qu'il y a toujours de l'écolier dans l'homme.
M. Marrast, avant d'être président de l'Assemblée nationale, avait été dix-huit ans spectateur des débats des Chambres dans la tribune des journalistes. Là, il se faisait claqueur ou siffleur acharné, riant, ricanant, raillant, moquant, criant, interrompant sans cesse. C'était le chat-huant. La révolution de Février survint, et en fit brusquement le chancelier en frac de cette espèce de Convention bête qu'on appelait l'Assemblée constituante.
La tribune des journalistes, veuve de son agitateur Marrast, n'en resta pas moins un guêpier, un coin tumultueux et tapageur, d'où partaient sans cesse les interruptions et les vacarmes. Ordinairement on s'apercevait peu de ces jappements qui étaient couverts par les rumeurs de l'Assemblée.
Un jour, c'était, je crois, vers le milieu de décembre 1848, M. Bastide, ce grand pâle à favoris noirs, qui avait la physionomie de Basile tempérée par la majesté d'un sergent de ville et dont le National avait fait un ministre des affaires étrangères, M. Bastide demanda la parole. Quand il était ministre il ne parlait jamais. La tribune le glaçait de terreur. Or il n'était plus ministre en ce moment-là. Stupéfaction générale de voir Bastide demander la parole sans y être forcé. La tribune des journalistes fit un Oh! qui cette fois éclata au milieu du silence et fit retourner toute l'Assemblée. Scandale et colère des représentants. Le président Marrast prit son air le plus imposant et déclara que si une pareille insolence se renouvelait, il ferait immédiatement évacuer la tribune des journalistes. Les choses reprirent leur train. Le Bastide se mit à parler et les représentants à causer.
Les journalistes ne songeaient plus à rien, quand tout à coup la porte de leur tribune s'ouvre. Un huissier en cravate blanche apparaît et leur dit : — Messieurs les rédacteurs en chef. Monsieur le président m'envoie vous dire que s'il vous arrive encore de troubler l'ordre, il vous fera immédiatement sortir.
Les journalistes se retournent. Un d'eux prend la parole et répond : — Va dire à ton maître que nous faisons moins de bruit à nous tous dans cette tribune qu'il n'en faisait autrefois à lui tout seul!
BABAUD-LARIBIÈRE. GOUDCHAUX. PIERRE LEROUX.