‹ Chouart et RadissonChapitre 67 sur 75 · EN AMERIQUE · texte numérisé non relu

EN AMERIQUE

Champlain fonda Québec en 1608.

Une année plus tard, Henry Hudson, explorateur anglais, voyageant pour le compte de la Hollande, découvrit la rivière qui porte encore aujourd'hui son nom. Or, à cette époque-là, les Iroquois étaient en guerre ouverte avec les Algonquins. C'étaient deux nations puissantes, valeureuses et ennemies de longue date. Les Iroquois, quoique moins nombreux, semblaient l'emporter sur leurs adversaires, malgré l'alliance que ceux-ci avaient contractée avec les Hurons et les Souriquois. Cette triple

force aurait peut-être réussi à dompter une tribu aussi vaillante que l'était alors la Confédération des Cinq-Cantons, surtout avec l'appui des Français, si plus tard les Anglais de la Nouvelle-Angleterre et les Hollandais de la Nouvelle-Belgique, établis dans le voisinage presque immédiat du pays des Iroquois, ne leur eussent vendu des fusils et des munitions qui leur permettaient de guerroyer à armes égales contre les Français et leurs alliés. L' Iroquois devait rester redoutable pendant de longues années encore, et redouté des blancs comme des peaux-rouges.

Henry Hudson, mourant de misères, dut se désintéresser des projets que nourrissaient ceux qui l'avaient pris à leur service et laisser à d'autres le soin de profiter de ses découvertes.

En 1610, quelques Hollandais vinrent en Amérique pour y tenter fortune. Mais il n'y eut pas de colonisation hollandaise sérieuse avant 1623. Toutefois, en 1613, Adrian Block, ayant été forcé d'hiverner sur l'île de Manattc, y construisit un petit fort qu'il appela New- Amsterdam, en l'honneur de la cité principale de la Hollande.

En 1623, la Compagnie hollandaise des Indes orientales envoya en Amérique un vais-

seau chargé de plus de vingt familles wallonnes, qui s'établirent sur les bords de la rivière Hudson. Les unes restèrent à New-Amsterdam (la ville de New- York actuelle), les autres se rendirent jusqu'à Orange, (aujourd'hui Albany). Ces deux groupes s'accrurent assez rapidement, et bientôt le pays compris entre l'Hudson et la rivière Delaware forma toute une province que les Hollandais appelèrent New-Netherland, et les Français Nouvelle-Belgique. Champlain donnait aux Hollandais, le nom de Flamands. La plupart d'entre eux étaient protestants; s'il se rencontrait chez quelques-uns de l'intolérance, il s'en trouvait d'autres, au contraire, qui respectaient la religion catholique et ses ministres. Pris dans son ensemble, l'élément colonisateur de la Nouvelle-Belgique était chrétien, moral, industrieux, et patriote. Les chefs surtout étaient remarquables à plus d'un titre. Ils ne consentirent jamais à épouser les querelles des sauvages et à batailler pour les uns au détriment des autres. S'ils leur vendirent de la poudre et des arquebuses, c'était plutôt pour des fins de commerce. Ils étaient grands acheteurs de fourrures, qu'ils exportaient ensuite en Europe, oti les profits étaient considérables.

Iva Nouvelle-Belgique connut bientôt une organisation politique. Elle eut ses gouverneurs ou directeurs-généraux. Pendant quarante ans que dura la suprématie hollandaise sur ce coin de terre américaine, six gouverneurs se succédèrent sans interruption, et dans Tordre qui suit :

1624-25 — Cornélius Jacobsen May.

1625-26 — Willem Verhulst.

1626-32 — Peter Minuit.

1633-37 — Walter Van Twiller.

1638-47— Willem Kieft.

1647-64 — Peter Stuyvesant.

Peter Minuit acheta des sauvages l'île de Manatte et vingt-deux mille acres de terre, pour la somme de vingt-quatre piastres. Ce fut sous son administration que la ville de New- Amsterdam fut constituée civilement. Cette année-là (1626), la Nouvelle-Belgique exporta 'des fourrures pour un montant de dix-neuf mille piastres.

L'année suivante, Minuit régla avec Branford, gouverneur de la Nouvelle-Angleterre, les limites de sa province. Elle se trouva bornée au nord-est par la Nouvelle- Angleterre et

au sud-ouest par la Virginie, et fut comprise entre les 38® et 42* degrés de latitude.

La ville de New-Amsterdam ne connut le système de gouvernement municipal qu*en

La colonie hollandaise florissait toujours, lorsqu'en 1667, l'Angleterre conclut, à Bréda, un traité de paix avec la Hollande, en vertu duquel elle devenait maîtresse de la Nouvelle- York et du Nouveau-Jersey, ne laissant aux Hollandais que Surinam.

Cette dépossession en règle mit fin à la suprématie des Pays-Bas sur leur dépendance américaine. Cependant, en 1673, les Hollandais tentèrent de reprendre leur colonie perdue; ils y réussirent, mais il ne purent la conserver que pendant quelques mois. Un nouveau traité, consenti en 1674, les déposséda une seconde fois, et le drapeau anglais continua de flotter sur la Nouvelle- York jusqu'à la déclaration de l'indépendance des Etats-Unis.

Bien que les Relations des Jésuites se plaignent souvent du voisinage des Hollandais, soit

a cause de leur commerce d'eau-de-vie avec les sauvages, soit parce qu'ils ridiculisaient par ci par là, la religion catholique, rendant ainsi moins fructueuse l'œuvre des missionnaires, il est notoire, cependant, et nous en trouvons la preuve dans ces mêmes Relations, que les Hollandais rendirent des services signalés aux Français, et en particulier aux missionnaires jésuites. Laissons aux faits le soin de la démonstration.

En 1642, le Père Isaac Jogues, fait prisonnier par les Iroquois, fut amené captif dans un de leurs villages.

Après deux mois passés au milieu de ces barbares, le Père parvint un jour à s'évader, et il courut se mettre sous la protecton du drapeau hollandais. Le capitaine de l'habitation oii il s'était réfugié réussit à le sauver: mais non sans avoir à lutter contre les sauvages, qui ne semblaient pas vouloir lâcher leur proie. Une Réputation d'Agniers arriva un jour au fort d'Orange. Ils étaient tous bien armés. Le commandant ne s'en laissa pas imposer par leurs menaces et leurs allures belliqueuses. La querelle s'envenimant toujours, le brave Hollandais se posa hardiment devant ces barbares et leur fit l'apostrophe suivante :

« Le Français que vous cherchez est sous ma sauvegarde, je ne puis l'abandonner. En vous le livrant, je manquerais à l'honneur et à l'humanité. Vous devriez être heureux vous-mêmes d'avoir une raison de vous justifier aux yeux de vos compatriotes, et de leur épargner un crime. Vous estimez notre nation : eh bien, sachez qu'il y a des droits de protection que des nations alliées doivent respecter. Vouloir les braver sans ménagement, c'est s'exposer à des ruptures capables d'entraîner des guerres sanglantes et interminables. Le parti que j'ai pris est adopté par tous les Hollandais; vous les aimez assez, je pense, pour déférer à leursvues; mais pour vous donner pleine satisfaction, voici de l'or pour la rançon de votre prisonnier ».

Le commandant fit alors briller aux yeux de l'Iroquois ébloui trois cents livres en or. Celuilà ne se fit pas prier pour s'en emparer, promettant tout ce qu'on voulut. Cependant le prisonnier ne fut pas relâché. Il fallut le mettre sous bonne garde chez un vieillard hollandais qui avait consenti à le recevoir chez lui jusqu'à nouvel ordre. Cette séquestration devait durer six longues semaines.

Quelque temps après, le captif écrivait au gouverneur Montmagny:

« Plusieurs fois, les Hollandais ont essayé de nous délivrer, mais toujours inutilement. Ils renouvèlent encore à présent leurs tentatives; mais ce sera, comme je pense, avec un même résultat ».

La Providence permit ce que le gouverneur de la Nouvelle-France et les autorités hollandaises étaient impuissantes à faire, Teussent-ils vpulu encore plus sérieusement. Un jour que les Iroquois, accompagnés du Père Jogues étaient à pêcher sur l'Hudson, à sept ou huit lieues d'Orange, ils ne s'aperçurent pas de la disparition de leur prisonnier, qui, résolu de fuir, s'était caché dans un navire hollandais prêt à prendre la mer. Ce fut un ministre protestant, du nom de Johannes Megapolensis, qui avait ménagé au Père les moyens d'échapper à ses bourreaux. Bien que l'ordre eût été adressé à tous les commandants de la Nouvelle - Belgique par les Etats - Généraux de délivrer le missionnaire, il n'est pas moins curieux de constater que ce fut un ministre du culte protestant qui réussit à arracher le ministre catholique à une mort presque certaine. En agissant ainsi, Megapolensis exposait ses

compatriotes aux conséquences dangereuses d'un conflit avec les Iroquois ^.

En 1644, le Père Bressany ayant été fait prisonnier par les Agniers, réussit à obtenir sa délivrance moyennant une assez forte rançon que paya un Hollandais d'Orange. Le Père se réfugia ensuite chez les Hollandais, qui Taccueillirent avec la même courtoisie qui avait distingué leur conduite à l'égard du Père Jogues. Avant de partir pour la France, le Père Bressany reçut du gouverneur Kieft la lettre suivante, destinée à lui servir de saufconduit :

« Nous, Guillaume Kieft, directeur-général, et le Conseil de la Nouvelle-Belgique, à tous ceux qui verront les présentes, salut.

« François-Joseph Bressany, de la Compagnie de Jésus, fait prisonnier, il y a quelque temps, en Canada, par les sauvages Iroquois appelés ordinairement Maquois ^, tourmenté longtemps par eux et à la veille d'être brûlé, a

1, Voir la note en appendice au sujet de ce ministre.

2. C'étaient les Agniers des Français et les Mohawks des Angiais. Les Hollandais les désignaient sous le nom de Maquas: c'était, dit-il, le nom qu'ils se donnaient à eux-mêmes.

été heureusement, après bien des difficultés, arraché par nous de leurs mains, moyennant une rançon, et délivré. Maintenant qu'avec notre consentement il va en Hollande pour retourner de là en France, la charité chrétienne exige que tous ceux chez qui il se présentera, le reçoivent avec bonté. En conséquence, nous prions tous les gouverneurs, commandants ou leurs lieutenants, et les capitaines de lui prêter secours à son arrivée ou à son départ, leur promettant de leur rendre en pareil cas le même service.

« Fait au Fort de la Nouvelle- Amsterdam, dans la Nouvelle-Belgique, le 20 de septembre. Tan du salut, 1644.

« WlIvIvIAM KiE^T ».

Quelques années plus tard, le Père Jogues, revenu au pays, tomba de nouveau entre les mains des Iroquois, et fut lâchement assassiné par Tun d'eux. Le coup resta inconnu pendant quelque temps. Cependant, des rumeurs vagues de cette mort cruelle étaient parvenues aux oreilles du gouverneur de la Nouvelle-France, lorsqu'une lettre de Willem Kieft vint confirmer les tristes appréhensions de M. de Montmagny. Nous la publions telle qu'elle fut

écrite, dans son style et son orthographe primitifs :

« Monsieur,

« J'avois donné response à celle de laquelle il vous avoit plu m'honorer par le P. Jogues, dattée du 15 de mai, et j'avoys envoyé au fort d'Orange pour la délivrer au dit P. de Jogues ; mais n'y estant pas retourné, comme on Tespéroit, elle m'a été derechef renvoyée. Cellecy sera donc pour remercier Votre Seigneurie du souvenir qu'elle a eu de moy, faveur dont je tascherai à me revancher s'il plaît à Dieu de m'en concéder l'opportunité. Au reste j'envoys celle-cy par les quartiers du mort, soit par îe moyen des Anglois ou de Mons. d'Aunay aux fins de vous advertir du massacre que les barbares inhumains Maquois ou Iroquois ont fait du P. Isaac de Jogues et de son compagnon; ensemble de leur dessein qu'ils ont de vous surprendre sous les couleurs de visite, comme vous verrez par la lettre cy-enclose qui, encore qu'elle soit mal dictée et ortographiée vous apprendra à notre grand regret les particularités du tout.

« Je suis marry que le sujet de celle-cy n'est

plus agréable; mais la conséquence de l'affaire

ne m'a pas permis de me taire. Notre ministre d'en haut s'est enquis soigneusement aux principaux de cette canaille de la cause de ce malheureux acte; mais il n'a pu avoir d'autre réponse d'eux, que le dict Père avoit laissé le diable parmy quelques hardes qu'il leur avoit données en garde, qui avoit fait manger leur bled ou mays aux vers.

« Voilà ce que je puis pour le présent escrirc à Votre Seigneurie, priant Dieu qu'il veuille la garder et les vôtres de cette traitreuse nation. Vous assurant que je suis votre très humble et obéissant serviteur.

WiiviviAM Kii:ft.

Du fort d'Amsterdam, En la Nouvelle-Belgique,

ce 14 novembre 1646.

La lettre à laquelle le gouverneur Kieft fait allusion était adressée au docteur Lamontagne, de New-Amsterdam, et non à Jean Bourdon, de Québec, comme le dit la Relation de 1647 ^• Le signataire, Jean Labadie, était charpentier et originaire de France. Arrivé au fort d'Orange en 1634, il y avait épousé la veuve

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