IIUON DE BORDEAUX
Charles regarde duc Naimon le flori : « Consilliés moi, sire Naime, « fait il. « Que dirai jou de mon fil q'est ochis '?
* Iluon (le liordeuujc, clianson de geste, publiée pour la première fois, d'après les manuscrits de Tours, de Paris et de Turin, par MM. F. Guessard et C. Grandmaison. Paris, Vieweg, 1800. — Les éditeurs ont suivi le manuscrit de Tours, en le complétant par 1<; manuscrit de Paris (lîibliothèquc nationale) (' (r. 22.000. Nous donnons à r.\pi)en(lice critique les variantes du manuscrit de Paris, qui nous a servi à améliorer le texte. — Celle clianson assonancée, qui date du dernier tiers du xii» siècle, raconte les épreuves auxquelles fut soumis le brave lils de Séguin par Charleniagne, en expiation du meurtre, cependant b'^gitinie, de son fils Chariot. Il s'agissait de pénétrer tlans le palais de l'émir de Babylone, d'y couper la tête du premier pa'ien qui se présenterait à lui, d'embrasser sa fille, la belle Esclarmonde, et de rapporter à l'empereur la barbe blanche et quatre grosses dents de l'émir. Huon en vient à bout, grâce à la protection du nain bienfaisant Obéron, que la charmante pièce de Shakespeare, Le Songe d'une nuit d'été, le poème de Wieland et lopérade Weber ont popularisé. Le sujet a été également mis au théâtre en France : un Huon de Bnrdeuux était représenté en loo7 par les confrères de la Passion, un autre en 1002 i)ar la troupe de Molière : mais l'opéra d'Iiselurnionde, de M. .Massenet (1889), ne doit guère à notre poème que le nom de son héroïne, que l'auteur du livret n'a sans doute emprunté ni à la clianson de Huon de liordeauj-, ni à celle d' Esclarmonde. Sainl-Marc-Girardin (Cours de littérature dramali([ue. 111, 23o. éd. Ciiarpenller), traitant c< de l'amour ingénu dans les romans de chevalerie », déclare préférer le Huon de Bordeaux du moyen âge, dont il ne connaissait pourtant que la pauvre version en prose de H'ôi, au poème que ^^"ieland en a tin- : « Soit qu'il s'agisse, » dit-il, « de peindre l'amour de Huon et d'Ksclarmonde, soit qu'il s'agisse de donner un caractère et un rôle aux êtres merveilleux, l'imagination nai've l'u vieux conteur l'emporte sur les grâces de Wieland. •■ — Notre poème, ipie les éditeurs croient avec vraisemblance avoir été composé à Saint-Omer, semble être du commencement du xiu"' siècle. Le manuscrit suivi est dû à un scribe de la réaion Nord- Est, dont la langue dill'ère peu de celle de l'auteur. Pour les remarques se rapportant au dialecte, vovez surtout nos extraits 10 et 13. — 1. Huon, qui se rendait
te doint, puisse-t-il te donner ! (////' : c^ui te donne). — 144. Voyez la note aux v. oG-7. — 145. \ aillant, j. angevin. Vov. o, 110, n.
l. i'. Ouc -Xainwn. L'ellipse de l'article est assez fréquente avec les noms appellalil's placés en apnosilion à un nom propre. Cf. 0, 1, 1 el vov. A. Tobler, dans Zeilschrift fur rom. Philologie, XlII, 197.
— <' Snv, •• ilist Naimo, «. j"cn sui al cuer
[maris.
5 Pour l'amour Dieu, qui onqcs ne mcali, (",ai' liemandôs le cuivcrt Amauri Pour coi vos fie.x, que je voi la ycsir, Ala 11 bos, le blanc haubcrc vesli.
Sainte Marie clame ! que quci-oil il ?
10 — Jel vos dirai, ., ce rcsponl Ama[u]ris ; .1 El se j'en mène. Dix me puist nialeïr ! Krsoir, au vcspre, quant il lu enseri, Karlos, vos liex, a lostel me requist Quejou alaisse en gibier aveuclui.
Ij Jou i alai : él Diex, si mal le fis 1 Je mcdoutoic de l'Ardcnois Tieri :
Par choi alames les blans haubers vestis. Sous le biHiellet qui siet desos Paris, La eu alames juër et moi et li,
20 El si getames nos ostoirs el laris. .1. en perdîmes ersoir à l'avesprir :
Huit matinet, quant il fut esclarci. Si encontra(Synies (îerard et Iliu'liii.
Iluës, Taisnés, avoit l'oisel saisit :
25 Karlos, vos fiex, son oisel li requist, Et li traîtres moût bel li escondi.
Tant estriverent qu'il ieri Gerardin.
Quant le vit IIucs, si traist le brauc forbi, Sel pourfendi enfressi que el pis ;
30 Puis s'en torna fuiant par devant mi, Il et ses frères, sor les cevax de pris : Nés poi ataindre, s'en fui al cuer maris. A ensicnt a ton enfant ochis ; Et s'il veut dire que jou aie menti,
35 Ves chi mon gage, et je le vous plevi[s], Ge li ferai(t) par le gouUe jehir Que c'est tout\oir;sl canquejouai ci dit.
— Sainte Marie ! » dist l'abes de Cluigni,
« Si grant mençoignc nus lions de car n'oï : 40 Sour sains jurrai, et moine quatre vins. Que c'est mençoigne que cis leres a dit Et toute fable : sor sains le ^•ous plevis.
— Certes, » dist Karles. " bel tcsmoignaige
[a chi !
Que dites vous, sire quens .\mauris '!
45 — Sire ■>, dist il, " si me soit Diex amis, L'abes dira du tout a son devis ; Mais ne le ruis devant \ous desmontir : Huon ferai jjar le geule gehir Que c'est tout voir(s)de canque vousaidit. » 50 Quant l'entent l'abes, près n'a le sens mari ; VA \nit Ilui'in, a escriër il prist :
il la cour de Cliarleniagne, avec son frère Gérard, pniw relever son (ici", est attaqué en trahison par Aniauii cl (Chariot, le liis de l'Enipereur, et lue ce dernier. .\maury rapporte le corps de Chariot et accuse Huon di' l'avoir assassiné sans provocation el saclianl qui il était (V. 1301-1438, l4iKt-lG47).
(i. Lf cuivi-rl Ainmiri, au Iriiitie .\niaury. (^f. 2, 3j el vf>y. :i, Uo, n. — 11. Mult'ïr (cf. Ijpneïru \)nur in;ileïre = ninliitlicere, qui se rencontre à côté de muli'tlicere. — \i. Il fn Piiscri. Il est un pronom neutre el ne remplace pas vfs/ire : voilà poin-quoi le participe ne prend l)as Vx du cas sujet. Cf. i, 22. 77 ; n, 12. — 15. Mal. (;iirrii(>lion de iii;ir = mala ora. — 17. Par choi, c'est iii'Urquoi. Choi oui une graiiliic; irrrégnlière de coi, el !"• (7i ne saurait y être chuintant. — 23. lliirHii, diminulirdc /lue, lliiôii. — :ji. Air. Le subjonctif est amené p:ir le sens dubilalil' de la proposition dont dépend ce vcriic. — 30. A'h-v hoii.i fie car, n\û homme. Expression j)léonasli(|ue. Voy. 3, il et 12, 27, notes. — 42. Toute fnltlf. Pour l'acconl de l'adjc-ctif au sens de l'adverlte • tout à l'ait ", voy. o, 113, note. — o4-8. Xous avons là
« Hé ! Que fais tu .'d dist l'abes, » biax [cousins ?
Oll're Ion gaige, car li drois est a li ; Et se tu es ne vencus ne maumis 55 Et Diex voloil tel cose consentir, Et ke je puisse mais a Cluigni venir, Je batrai tant saint Pierre, qui la gist, Que de sa fiertre ferai lot l'or caïr.
— Sire, » dist Hues, u tout a vostre plaisir : 60 'Ves chi mon gaige, et je le vous plevis
Que c'est mençoigne que chis lerres a dit ; Se li ferai par le geule gehir Que jou ne scuc quel homme jou ocis, Ne ne Savoie ke chc fust vostre fis. » 65 — « Livrés oslaiges >>, dist Karles an fier vis, « U autrement vous en serés honnis.
— Sire », dist Hues, « tout a votre plaisir. Certes, ves la mon frère Gerardin :
N'ai plus ostaiges en ce palais votis, 70 Car joun'i voi ne parent ne cousin Que jou osaisse ne prier ne offrir.
— Si avés moi », dist l'abes de Cluigni : « Por vostre amor enterrai autressi ; Et se tu es ne vencus ne maumis
75 Et Damèdiex veut tel tort consentir.
Honnis soit Karles, li rois de Saint Denis, S'il ne me peut ains qu'il soit avespri, Eu ma compaigae de moinesquatre vins.
— Abes », dist Karles, « tort avés, par saint
[Crisl.
80 J Diu ne place, qui eus la crois fu mis. Que mal vous fâche a jour que soie vis ! Mais laisiés nous, s'il vous plâist, conve-
[nir.
Livrés oslaiges, » dist Karles, « Amauris.
— Sire, vés la Kaïnfroi el Henri :
85 L'uns est mes oncles et l'aulres mes cou-
[sins.
— Et joules prens, «dist Karles au fier \is, « Par tel convent cou ja pores o'ir,
Que, se vous estes ne vencus ne maumis. Je les ferai tra'iner a roncis. »
90 Raïnfrois l'ot ; a Karlon respondi : » Dehait, beau sire, qui enterra ensi !
— Et comment donc ? » Karlemaines a dit.
— Il En non Dieu, sire, sor nos tères tolir. » Dist l'empereres : « Or soit a vo plaisir.
95 Mais, par celui qui eus la crois fu mis, S'Amauris est ne vencus ne honnis.
Vous ne tenrés plain pié de vos pa'is, Ains en serés tost cachié el honni. »
un exemple frappant de la foi naïve du moyen âge et (le la façon dont les gens éclairés eux-mêmes enlen- (hiii'ul le patronage des saints, .aujourd'hui encore, on liiimiail citer des faits semblables qui se sont passés réccninient dans des campagnes reculées. — 62. Geule. Le (j doit naturellement se prononcer ,f/, non j. — 73. Enlerrni (métathèse de l'r pour entrerai ; cf. juerru 209, ./»e;T<(( 21 1), j'entrerai [dans l'épreuve du jugement], je servirai d'otage. Cf. !•!. — 78. Traduisez : « et avec moi quatre-vingts de [mes] moines. » — 93. .Sor nos lère.^ tolir (cî. 2, 34), à la condition que, s'il est vaincu, nos terres seront confisquées. Xous avons ici all';iire à une Construction analogique dont le point de départ est .sor ma fei, n sur ma foi », ou plutôt l'expression jurer. ])lerir xor .sainz. jurer sur les reliques (cf. v. 42, etc.). — 94. Vo. suj. sing. et rég. plur. vox, féni. sing. vo, fém. ])lur. l'o.s. Ainsf se décline dans les dialectes du S'ord el <Ju No;d-Est,la forme du possessif, abrégée de ro.v/re, (pii ailleurs est invariable. Cf. vo: 19, puxxim, etc.
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