MÊME MAISON. RUE DE LA MONNAIE
DU
VIEUX FRANÇAIS
AVERÏÏSSEMEIVT
Les éléments de cet ouvrage ont été déterminés et sa malière circonscrite par un programme. Il a pour objet, non do donner à la jeunesse studieuse une connaissance complète de notre ancienne langue, mais de l'initier à son étude. Aucune partie essentielle n'a dû être négligée : l'histoire de la langue et ses variations, l'orthographe et la lexicologie, l'étymologie et la ^ammaire réclamaient une place.
Les textes de la Chrestomaihie sont écrits dans une langue qui n'est plus exactement la nôtre. Ils ont besoin d'explications. Persuadé qu'une étude, pour être fructueuse, ne doit pas se borner à donner aux élèves la becquée scientifique, mais réveiller leur activité d'esprit, nous n'avons pas accompagné les vieux textes d'une suite continue de notes explicatives. Outre l'inconirénient de répétitions h la fois fastidieuses et insuffisantes, un pareil commentaire aurait pu faire négliger, pour l'intérêt des choses, l'application à l'étude de la langue. Avide de connaître la suite de l'histoire, l'élève aurait d'un coup d'oeil trouvé le sens du mot ou de la construction qui l'arrêtait, et aurait passé
outre sans s'approprier par un travail quelconque la construction insolite ou le mot inconnu.
Nous avons préféré une autre méthode. Les mots ont été réunis par ordre alphabétique dans un Lexique, que les élèves devraient manier et remanier, et où ils apprendraient souvent autre chose que la signification dont ils auraient besoin au moment donné. Par la même raison nous avons préféré ë des notes grammaticales de simples renvois aux paragraphes de la Grammaire^ dont Tordre est systématique. Notre commentaire, en quelque sorte tacite, offre donc à chaque pas, au lieu d'un expédient, une invitation à Tétude ; au lieu de l'interprélation d'un passage, un fait d'une application générale. Nous n'entendons pas faire le procès aux commentateurs^ mais justifier la marche d*un travail didactique.
Quelques renvois marqués par l'abréviation Lex. appellent h recourir au Lexique pour des mots que peut-être on n'aurait pas l'idée d'y chercher, ou pour la solution de quelque difficulté spéciale.
Des mots qui se comprennent sans dictionnaire y ont trouvé place parce qu'ils appartiennent à l'ancienne langue, et qu'on doit connaître toutes les sortes de différences qui la séparent de la nôtre.
On y a même admis quelques mots du Dictionnaire de l^Académie française, tels que des noms d'armes et des terme» scientifiques, parce que, d'un usage moins commun, ils appartiennent \k l'ancienne langue, et que malheureusement le Dietionnaire de F Académie n'est pas entre les mains de tous les élèves.
Notre Lexique renferme un bon nombre d'étymologies.
mais non toutes les étymologies ; des formes diverses des mènes mots, mais non toutes les formes. Ce n'est pas inconséquence. Les proportions d'un ouvrage élémentaire qui embrasse plusieurs branches, ne permettent pas qu'on dise tout «nr chacune d'elles ; mais nous avons essayé de montrer comment on procède dans leur étude. Les lacunes aussi sont un appel à la réflexion et à l'activité. I^s élèves chercheront euxmêmes les étymologies, et apprendront k découvrir sous des apparences étranges la parenté avec des mots connus. Quelquefois il leur sufiira de prononcer un mot ; l'oreille le reconnaîtra plus tôt que les yeux, par exemple. « Il estoit frez et nouveaux. »
Le Glossaire de la langtie romane^ par J.^B.'B. Roquefort^ Paris, 1808 et 1820, 3 vol. in-8<', nous a été de la plus i;rande utilité pour la langue du XIIp^® au XY'"® siècle ; cependant nous l'avons rectifié et complété, même sans parler du XYI™« siècle.
Dans le Lexique et dans la Grammaire on a fait des rapprochements entre l'ancienne langue et celle de nos classiques, pour montrer que, en dépit du déplorable appauvrissement qui marqua le passage du XYI™® siècle au XVII™®, il y a eu filiation et non interruption.
Dans d'autres rapprochements, l'ombre de l'antiquité protège des provincialismes, comme aussi des archaïsmes populaires, que l'on prend pour des altérations du langage plaisamment imaginées par des auteurs comiques.
Le premier objet de nos deux Recueils n'est pas de former proprement une anthologie littéraire, mais une réunion et une gradation de textes propres à faire connaître l'ancienne langue.
Ils ont élé choisis pour cette fin, dans des domaines divers ; mais nous aimons à croire que notre choix concilie l'intérêt du* fond et de la littérature avec celui du langage.
Une difficulté n'a pu être entièrement vaincue : c'est le rétablissement des textes primitifs. Ceux d'avant le milieu du XV"*® siècle sont antérieurs à l'imprimerie et n'existent purs que dans des manuscrits et des bibliothèques privilégiées. Lies plus anciennes éditions des ouvrages postérieurs ne sont pas ac* cessibles à tout le monde. Nous avons toutefois fait des efforts pour approcher à cet égard d'une fidélité que puisse approuver une saine critique. Nous nous en sommes écarté volontairement sur deux points, en admettant dans les textes antérieurs à 1530 l'apostrophe et quelques accents pour en faciliter l'intelligence, et dans le même but, une ponctuation systématique, par conséquent moderne. Malgré celte double concession, s> l'on compare nos textes avec ceux qu'ont publiés des éditeurs même très-savants, nous nous flattons qu'on nous trouvera arriéré.
INTRODUCTION
INTRODUCTION
L'jen&nt dont la curiosité s'éveille ne se contente pas de savoir le comment des choses, il veut en savoir le pourquoi. La môme curiosité porte rhomme d*étude à remonter des résultats de la science à son origine et à son histoire. Cette investigation, qui rentre dans la science même, n*en est pas la partie la moins instructive ni la moins intéressante. Quel spectacle captivant ne déroule pas à nos yeux le tableau des progrès de la musique, de l'astronomie, des sciences naturelles? Le but entrevu, les essais, les efforts, les obstacles, les défaites, les conquêtes, tout cela n'est-ce pas, dans l'histoire d*une science ou d'un art, l'histoire de l'esprit humain?
Un des domaines où le point de vue historique n'a fait naître que tar* divement des recherches suivies et complètes, ce sont les langues. Pour arriver sans détour à notre objet, l'histoire de la langue française, traitée partiellement par quelques savants du dernier siècle ', n'a commencé que dans le nôtre, et principalement de nos jours*, d'être étudiée dans son ensanble. Et pourtant la conversation même a dès longtemps soulevé des questions qui s'y rapportent. C'est que pendant des siècles les linguistes qui se sont occupés spécialement d'une ou de plusieurs langues ne se sont proposé que le but pratique d'en réglementer l'usage, et ceux qui se sont élevés à l'idée de la science n'ont connu d'autre objet que
< La RavalUère en tête des Poésies du roi de Navarre, Bonamy dans les Mémoires de l'Académie des Inscriptions et Belles- Lettres, etc. .
* Travaux de MM. Ampère, Paalin Paris, Edélestand da Méril, Gaessard, Dies, Borguy, de TEcole des Chartes, etc
la théorie générale du langage ou la grammaire générale, métaphysique déduite ordinairement d'un petit nombre de langues. Dans notre âge, surtout depuis qu'on étudie le sanskrit, ces abstractions ont été remplacées par la comparaison des langues et des diverses familles de langues. On a étudié les lois du langage dans les faits plutôt qu'a priori, et par des rapprochements on est arrivé à des résultats et à des lois de la parole que les métaphysiciens ne soupçonnaient pas*.* La linguistique a eu dés lors, comme le droit, son école historique, aujourd'hui triomphante.
L'étude de faits nombreux observés dans tous les domaines de la linguistique est donc le fondement de la science du langage. De même l'étude d'une langue en particulier, observée dans toute son étendue et dans tout le cours de son développement, en d'autres termes, l'étude de l'histoire d'une langue est indispensable pour en comprendre la formation, la composition, le génie, les lois, ainsi que les droits de ceux qui en font usage. Ici, comme en politique, l'histoire apprend aux hommes les droits et les limites de la liberté.
Les langues ne sauraient demeurer toujours dans le même état. Souple et transparent vêtement de la pensée, elles suivent les mouvements de l'esprit humain, dont la vie est activité et progrès. Elles ne languissent que chez les peuples frappés de langueur par le despotisme. Chez toute nation libre de céder aux impulsions généreuses de la nature, la langue, comme la pensée, est une source incessamment jaillissante, dont les eaux sont toujours de même nature et toujours nouvelles.
Les langues se modifient et se développent sous des influences diverses, dont l'effet est d'étendre leur domaine. Résumons celles qu'a subies la nôtre. Influence des peuples et des mœurs rapprochés par la conquête et la domination: les Romains et le reste de l'Europe méridionale, les Saxons, les Normands et la Grande-Bretagne. Influence de la civilisation générale et des grands événements, qui rapprochent les hommes et les pays : la chevalerie, les croisades, les découvertes, les inventions, les vastes expéditions du quinzième siècle, la Renaissance, la Réformation, la révolution française. Influence des institutions nationales et de leur progrès : la vie pariementaire en Angleterre et en France, la splendide royauté et la vie de cour sous Louis XIV. Influence des grands écrivains, dont le génie est le représentant de la vie intellectuelle de leur nation, et qui tirent de la mine inépuisable de la langue de nouvelles richesses, neufs sans choquer la raison, hardis sans sortir de la nature, originaux sans faire violence au
< Ne citoDs qu*an exemple, la loi de la transformation des consonnes dans les langues germaniques exposée par Jacob Grimm, Deutëcke Gratnatik et les observations analogues sur les langncfs romanes faites par M. Diex,
caractère national de la langue. Toutes ces causes ont concouru à former et à perfectionner notre idiome, à Tassouplir, à l'étendre.
La langue d*un peuple civilisé devrait donc s'enrichir à chaque progrés de Tintelligence, ajouter à ses anciennes richesses de nouvelles aquisitîons et jouir des trésors amassés par les siècles. Il n'en va pas ainsi pourtant. Le contact avec d'autres peuples, la culture des sciences, des causes fortuites font nattre des mots nouveaux ; l'incurie ou le dédain font négliger les anciens ; les noms savants des choses l'emportent sur les noms populaires ; pour le mot élégant on abandonne le mot énergique ; le langage du bon ton met en oubli la naïveté charmante du langage champêtre et la touchante familiarité de l'intimité domestique. La mode aussi, avec ses préférences et ses dédains, étend son empire sur le parler des hommes comme sur le reste de l'existence sociale ; elle a laissé des traces nombreuses de sa tyrannie dans l'appauvrissement de notre langue et jusque dans ses lois. En France, la patrie de la mode, où Paris donne le ton au pays, et les salons à Paris, la mode a peut-être plus puissamment qu'ailleurs déterminé les changements du langage. Plusieurs des changements les plus importants sont provenus de la cour ou du grand monde. Marie de Médicis, la seconde femme de Henri IV, a opéré une modification essentielle dans la prononciation*. Qui oserait nier la part de l'hôtel de Rambouillet à une proscription de mots sanctionnée par l'Académie française? Un homme, à son point de vue personnel, avait commencé cette réforme tyrannique avec une incroyable hardiesse. La langue d'un peuple, souvenir de toutes ses impressions, représentation des idées de toutes ses générations, est un vaste trésor et passe successivement à des héritiers
* Le changemeot du son oi en ai. Marie de Médicis a déterminé le changement du son oi en ai dans la prononciation de la cour et, de proche en proche dans celle de la ville et de toute la France. Ce changement avait été préparé par le son intermédiaire otié, qu'une partie de la France attachait à la diphthongue oL —■ Dés le Xn»« et le XIilB« siècle le dialecte normand remplaçait par la terminaison eîe, à rimparfait de Tindicatif, la terminaison œ ou oie, usitée en Bourgogne et en Picardie. • Dans l'Ile de France, et à Paris surtout, comme le fait remarquer M Burguy (I, 233), la prononciation picarde, que représentait l'orthographe 01, fut de bonne heure abandonnée pour la prononciation normande, et néanmoins on y a continué d'écrire par oi ces syllabes qu'on prononçait en H. • — De là ces rimes de Villon : Moyne^ essoyne, royne, Seine. Estre, cotigfuriUre^ senettre. Etroiete, disette, Choyeres^ cocquetoeres. Ànthoine^ Seine, eeêoinê, Exphitz, laix. Poiêe, aise. Dans Régnier pojffe rime avec maladroite et ehoi* (choix) avec eherchois. Des rimes semblables abondent dans les vers de Malherbe, Corneille, Molière ; on en trouve chez Boileau et Racine ; Voltaire même, dans le Pauvre diable^ fait rimer être avec eraitre^ écrit suivant la nouvelle orthographe, et M. Victor Hngo le ver$ firançois avec soie {Contempl. 1. 1, 7).
d'humeur diverse, qui parfois, comme les gouvernements, pour une partie de leur fortune, négligent les autres. Malherbe, s*étant emparé par droit d'audace du superbe héritage légué par le seizième siècle, abattit des forêts, tarit des sources, aplanit des collines ombreuses. Il appauvrit, au grand regret de Fénelon, ce sol merveilleux de la langue française, assez riche néanmoins par lui-même pour produire toujours d'admirables moissons.
Dans l'histoire des langues il y a une différence entre appauvrir et mo^ difier. Indépendamment des richesses qu'elles acquièrent ou qu'elles perdent, les langues modifient les éléments qu'elles possèdent ; elles suivent le mouvement des idées et des mœurs et passent en général de la rudesse à des formes plus adoucies, dans la composition des mots, dans la flexion des verbes, dans la prononciation, dans l'orthographe. Les aspérités s'effa-. cent par la longue circulation comme les empreintes des monnaies. Les souvenirs historiques, l'étymologie, disparaissent dans l'usage journalier; l'intérêt scientifique s'oublie pour la facilité gracieuse du parler. Les poésies françaises du XII*' et du Xllh siècle prouvent que la terminaison eut, si fréquente dans le pluriel de nos verbes, se rapprochait alors, par une prononciation plus marquée, des terminaisons latines ant, enl, unt, d'où elle dérive. Dans les mots latins abrégés par la suppression d'une voyelle, comme temps^ les consonnes gardaient primitivement leur valeur ; peu à peu elles l'ont perdue. Ce n'est qu'au XVI^ siècle qu'on a décidément cessé de prononcer Vs dans teste^ fenestrcy etc. ^
Les substantifs changent parfois de genre ; on en trouvera des exemples dans la Grammaire.
Les grammairiens de plus en plus sévères, jaloux de tenir le sceptre de
La grammaire qai sait régenter jasqa'aox rois Et les fait a main liante obéir a ses lois,
ont progressivement érigé en règles des distinctions auparavant inconnues. Du temps de Corneille on employait indifféremment comme prépositions dans et dedans, hors et dehors, sur et dessus, sous et dessous. Ensuite on n'a plus admis comme prépositions que les premiers de ces mots, les seconds ont été déclarés adverbes.
L'ancienne latitude à l'égard des régimes des verbes a été rétrécie.
Les modifications qu'une langue subit sans s'appauvrir portent aussi sur l'orthographe. Très-anciennement déjà on a eu deux manières d'écrire, dont les théoriciens ont fait ensuite deux systèmes : l'orthographe étymologique, qui rappelle l'origine des mots, et l'orthographe phonétique, qui
* Pasquier dans un morceaa de notre Grand Recueii.
en reprodait la prononciation. Mais l'histoire de la langue signale des habilodes et des changements étrangers à l'un et à l'autre de ces systèmes. Autrefois, par exemple, la langue française et la langue allemande faisaient grand usage de l'y, plus tard remplacé par Vi ^ Au XVll^ siècle encore on écrivait moy, le roy, je croy^ amy^ fuy, ayeux, luy^ icy, senty.
La prononciation a changé aussi, même sans donner lieu à des changements d'orthographe. Dans la première moitié du XViI<^ siècle la forte et grave prononciation de l'infinitif de la première conjugaison permettait les rimes normandes, alors si fréquentes, i^aimer avec Inner, d'enfler avec Totr. Cette prononciation s'accordait avec la déclamation ampoulée à la mode.
Une partie intéressante de la science de notre langue, nécessaire parfois pour sa complète intelligence, l'étymologie, a été longtemps livrée à l'arbitraire du goût individuel. La lice des opinions ouverte, on y a rudement jouté. Les celtomanes, ayant pour eux la haute antiquité, ont flairé partout des origines celtiques ; l'hellénisme a exagéré l'influence trèsrestreinte du grec ; les latinistes ont prétendu soumettre de nouveau à la domination romaine toutes les provinces de la langue gauloise ; il n'est pas jusqu'aux hébraïsans * qui n'aient réclamé leur part, comme les Juifs prélèvent un tribut sur toutes les nations. De nos jours la science de l'étymologie, solidement assise sur l'étude comparative des langues, a fait justice de l'esprit de système et des exagérations ; elle a ramené chacune de ces prétentions à ses Kmites légitimes ; elle a suivi avec érudition et sagacité les influences germaniques ; elle est remontée jusqu'à leur source et a signalé, d'après les lois ou les faits généraux de la linguistique, les transformations de cet élément, en rapport avec les mutations des lettres provenant du jeu naturel des organes de la parole. Il appartenait à un savant qui avait si bien éclairci la formation et la Grammaire des langues rommes, M. le professeur Diez', d'en traiter l'étymologie avec la même rigueur scientifique et de bannir enfin du terrain de la science, par une complète comparaison des faits, les caprices d'un art conjectural. Son Lexiqne étymologique des langues romanes * servira désormais de code dans cette matière.
Nous ne connaissons pas un homme ou un peuple pour l'observer à
* Un foamer allemand demandait à son lieutenant s'il fallait écrire tel mot avec t ou ^. • En cas de doute, répondit Tofficier, mettez toujours un y, c*es plus sûr. •
* Cl, Mleitarii\ Epiai, de voeabulis quœ Judœi in Galliam introduxerunU k la suite de Henrici Stephani Hypomneses de Gall, lingua, 1552.
s Grammatik der Romanischen Sprachen» Bonn i86i»; 3 vol. 8», 2n« édit.
* Etymologisches Wdrterbuch der Bomaniseken Spraehen. Bonn, i853; 8«.
l'heure présente et le voir agir sous nos yeui ; nous avons encore besoin de savoir son enfance, son éducation, l'usage qu'il a fait de sa jeune liberté, sa destinée enfin jusqu'au moment où nous avons feit sa connaissance. 11 en est de môme d'une langue, organisme humain le plus complet, qui seul exprime toute la nature de l'homme et tout le caractère d'une nation. L'histoire des transformations est aussi importante que la vue des derniers résultats. Pour toute chose qui dure, le présent n'est qu'un fragment de l'existence.
La connaissance de l'histoire > de la langue est indispensable pour l'appréciation équitable des écrivains. Il semble par trop naïf d'établir comme règle qu un écrivain ne peut être tenu de parler que la langue de son temps et non celle de l'avenir. Que penseraitr-on d'un philologue qui blâmerait dans le style d'Ennius et de Plaute ce qui n'est pas conforme à Virgile et à Horace? Autant vaudrait-il leur reprocher de n'avoir pas écrit en français. Est-il quelqu'un qui ait cru devoir reprendre dans les fabliaux du XII 1^ siècle ce qui s'écarte de la langue et du style des contes de Voltaire? Et pourtant une erreur semblable a été commise par de célèbres critiques du dernier siècle et du nôtre, par Voltaire lui-même dans son commentaire sur Corneille ; par Laharpe, dans quelques-unes de ses notes sur Racine ; par M. Auger, dans son édition de Molière.
La critique philologique appliquée à l'intelligence et à Tinterprétation du vieux français n'a pas d'autre base que l'histoire de la langue. Ce n'est pas par des approximations, ou en devinant, qu'on saisit le sens de nos anciens auteurs. La science ne se contente pas d'à peu près, et l'ignorance ingénieuse ne la remplace pas. Il faut connaître les mots, leurs significations diverses, simultanées ou successives, leur histoire, l'esprit littéraire de chaque siècle, éclairé par l'esprit des siècles précédents. Par là seulement on évitera les erreurs lexicologiques, si nombreuses, par exemple, dans les notes sur les Poésies de Charle* d'Orléans, édition de Paris, B. Warée, 1809, in-12. Par là, on ne sera pas réduit à remplacer la précision par le vague, comme il est arrivé à quelques interprètes du serment de 842 (ci-après Histoire abrégée de la langue française), ou de substituer à une traduction une paraphrase élégamment abrégée. On apprendra à discerner dans nos vieux auteurs l'ortographe, les formes grammaticales, les mots même modernisés par des éditeurs désireux d'en faciliter l'intelligence. Si l'on ne peut recourir soimême aux anciens manuscrits, toujours instructifs, on recourra aux travaux des savants voués à la critique des textes.
On appréciera l'importance des éditions originales ou premières de Froissart, de Rabelais, de Montaigne et même de Corneille, de Molière, de Bossuet, de Racine. Des élucubrations philologiques ne sont pas moins
nécessaires pour le rétablissement du vrai texte de nos classiques que des classiques grecs et latins. Comme dans Thistoire de France la critique modenie a restauré la vérité des faits, des aspects, des institutions, des mœurs, de même la critique philologique doit rétablir, à l'aide des documents, la vérité du langage de chaque époque, ou de chaque province, elle discernera même quelquefois dans les manuscrits divers d'un livre le dialecte des copistes*.
Pour résoudre les difficultés que présente le langage d'un auteur» on le comparera avec celui de ses contemporains et des écrivains immédiatement antérieurs et postérieurs : on apprendra, par ces comparaisons, le sens précis des mots et l'usage des locutions, des proverbes, des idiotismes. C'est donc encore à l'histoire de la langue que l'on recourra *.
L'esprit de critique ainsi formé saura reconnaître Tauthenticité des Chansons d'Olivier Basselin sous un langage plus moderne dont elles ont été revêtues en courant de bouche en bouche, parmi de joyeux compagnons, depuis le XV® siècle jusqu'au temps où, recueillies pour la première fois, elles sont passées de la taverne dans la littérature.
Indépendamment de l'absence de tout ancien manuscrit, l'esprit de critique, initié à l'histoire de la langue, ne se laissera pas séduire par le charme de la poésie au point de croire à Clotilde de Surville et d'attribuer au W^ siècle ou même au Xl\^ ' des vers pleins de délicatesse, de nombre, de naïveté, sans hiatus, sans allégorie dans l'expression de la sensibilité, des pièces d'une forme contenue par un goût exquis et par le sentiment perfectionné de l'art.
On voit par ces exemples que l'étude de la vieille langue française n'est pas moins nécessaire à la critique appliquée à l'histoire littéraire qu'appliquée à l'intelligence et à l'appréciation des ouvrages en eux-mêmes. Les exigences de la vérité historique pour le rétablissement des textes tronqués, celles, par exemple, auxquelles a dû satisfaire l'éditeur du seul Froissart complet que nous possédions, sont étrangères à notre objet et nous renvoyons les lecteurs curieux de s'en instruire à la préface du savant et consciencieux M. Buchon: Collection des chroniques nationales françaises. Chroniques de Froissart, tome 1.
La comparaison de la langue avec elle-même aux diverses époques de
I De deDX manuscrits in-folio, en caractères gothiqaes, des Poésies de Froissart, que possède la Bibliothèque impériale de Paris, Tun est évidemment dû à la plume d'un copiste picard, U écrit ehi oh. l'autre a et, etc.
* Le Dictionnaire historique de notre langue que publie V Académie française sera un des grands senrices rendus à la linguistique dans le cours de ce siècle.
s Poésies de Clotilde de Vallon-Chalys, depuis madame de Surville; publiées par Ch, Vanderbourg, Paris, 1803; 8«.
son développement est enfin d*une haute importance dans l*intérôt de son perfectionnement. L*esprit humain marche, soit qu'on lui laisse ses allures, ou qu'on Tentrave. Un peuple résolument engagé dans les voies de la civilisation fait incessamment de nouveaux progrés. Les pensées se modifient, se transforment, l'intelligence grandit, fait des conquêtes. Il faut que le langage les seconde, qu'il se plie, dans sa souplesse, aux sinuosités de ces mouvements, qu'il prenne son essor comme l'esprit, car le langage est rincamation de l'esprit. Les idées nouvelles ont besoin de mots nouveaux, les nouvelles combinaisons d'idées, d'expressions nouvelles. Par la rapide communication qui heureusement unit aujourd'hui les peuples, les découvertes, les inventions, les idées passent promptement des uns aux autres. Avec les emprunts de l'industrie, par exemple, on fait des emprunts de teimes techniques. Ami du libre échange en toutes choses, surtout dans le commerce des esprits, nous ne nous opposons donc pas, en principe, aux importations de langage. Que les waggons de l'industrialisme glissent à leur aise sur les rails. Si de nouveaux argonautes littéraires volent à la conquête de quelque toison d'or, loin de nous la pensée de stopper leur navire. Mais si, dans la sphère des intérêts matériels déjà, nous sommes d'avis qu'on ne néglige pas, pour les richesses étrangères, celles que la terre natale renferme dans ses entrailles, ni les ressources qu'elle possède dans les bras de ses fils, à plus forte raison pensons-nous que, pour les choses de l'intelligence, pour l'âme et la substance spirituelle d'une nation, qui se révèlent dans son langage, on ne doit recourir aux emprunts qu'après avoir reconnu l'insuffisance de l'opulence nationale.
Pourquoi vivrait-on d'emprunts sur le sol intellectuel de la France, non moins riche et fertile que son sol minéral et agricole ! Pourquoi demander aux étrangers des lambeaux de leurs idiomes quand la langue française possède des trésors de mots, de locutions, de combinaisons, trop longtemps négligés ? La langue, où se personnifie l'esprit français, n'a-telle pas, avec le sang romain qui coule dans ses veines, hérité de la vigueur de caractère des anciens maîtres du monde, de l'énei^ie, de la lucidité, de la précision de leurs icfées administratives, de la concision, image de leur force? N'a-t-elle pas reçu des aïeux gaulois l'esprit primesautier, le tour libre, la bonhomie narquoise et la gentillesse ? Les Germains, en l'adoptant, ne lui ontrils pas, avec beaucoup de mots de leur vie usuelle, communiqué la faculté d'abstraire, qu'elle n'a toutefois acceptée qu'à la condition de n'être jamais obscure ? Ces trésors amassés lentement, réunis dans la seconde moitié du XVI'"*' siècle, enrichiront encore, quand on le voudra, la langue et les écrivains des âges modernes. Des hommes de talent et de goût apprendront à cette ancienne école l'art de combiner des expressions selon le génie de la langue française ; ils trou-
Y«roDt dans cette vieille mine, longtemps abandonnée malgré sa richesse inépuisable, des locutions, des mots vifs, scintillants, comme on découvre parfois dans une mine autrefois exploitée des diamants de la première eau. Que si la vétusté y a laissé son empreinte, les écrivains apprendront de leurs vieux maîtres Tart de les polir. En s*attachant ainsi aux ressources domestiques, ils éviteront les importations qui altèrent la langue et la calomnient : ils s'enrichiront de ses richesses cachées, comme on fertilise le sol en le remuant profondément ; ils resteront fidèles à son caractère primitif, type du caractère national ; car si les peuples doivent s'unir entre eux par les plus nobles liens de la nature humaine, ils doivent s'unir en conservant leur énergie propre et ne pas s'évanouir dans le vague du cosmopolitisme.
Ce livre étant destiné à faire connaître, du moins en partie, les anciennes destinées de notre langue, nous trouvons à propos d'étayer notre opinion de celle de l'homme qui a contribué le plus à la révolution que cette langue a subie au XVI°*^ siècle, c'est le poète Ronsard. Nous devrons apprécier^'ailleurs sa tendance, nous ne citons ici en exemple que son respect pour la nationalité de la langue, dans les conseils qu'il donne au poète:
€ Je t'aduertis, dit-il, de ne faire conscience de remettre en vsage les antiques vocables et principalement ceux du langage Wallon et Picard, lequel nous reste par tant de siècles l'exemple naïf de la langue Françoise, i'entends de celle qui eut cours après que la Latine n'eut plus d'vsage en nostre Gaule, et choisir les mots les plus pregnants et significatif, non-seulement du dit langage, mais de toutes les Provinces de France, pour sentir à la Poésie lors que tu en auras besoin. Malheureux est le debteur, lequel n'a qu'une seule espèce de monnoie pour payer son créancier. Outre plus si les vieux mots abolis par l'vsage ont laissé quelque reietton, comme les branches des arbres couppez se raieunissent de nouueaux drageons, tu le pourras prouigner, amender et cultiuer afin qu'il se repeuple de nouveau. Exemple de Lobbe qui est vn vieil mot François qui signifie moquerie et raillerie. Tu pourras faire sur le nom le verbe LobbeTy qui signifiera mocquer et gaudir, et mille autres de telle façon....
c Tu seras très aduisé en la composition des vocables, et ne les feras prodigieux, mais par bon iugement, lequel est la meilleure partie de l'homme, quand il est clair et net, et non embaboûiné ny corrotiipu de monstrueuses imaginations de ces Robins de Cour qui veulent tout corriger. >
11 s'élève ensuite contre ceux qui emploient malheureusement leur ta- \eùX à écrire en grec et en latin, au lieu de faire comme € Homère, Hésiode, Platon, Virgile, Tite-Live > et mille autres qui parlaient c mesme
langage que les laboureurs, valets et chambrières. Car c'est un crime de leze Majesté d'abandonner le langage de son pays, viuant et florissant, pour vouloir déterrer ie ne sçay quelle cendre des anciens. ...
€ Encore vaudroit-il mieux, comme vn bon Bourgeois ou Citoyen, rechercher et faire vn Lexicon des vieils mots d'Artus, Lancelot et Gauvain, ou commenter le Roman de la Rose, que s'amuser h ie ne sçay quelle Grammaire Latine qui a passé son temps....
- c D'une langue morte l'autre prend vie, ainsi qu'il plaist à l'arrest du Destin et à Dieu, qui commande, lequel ne veut souffrir que les choses mortelles soient étemelles comme luy, lequel ie supplie tres-humblement. Lecteur, te vouloir donner sa grâce, et le désir d'augmenter le langage de ta nation '. »
Le vœu de Ronsard s'est accompli pour sa personne. Malgré ses aberrations partielles, ses mérites réels ont augmetUé le langage de^a natwn. Son exemple a été utile à ses prudents imitateurs, et à son plus fougueux adversaire, à Malherbe, malgré qu'il en eût. Du sol national de la vieille langue, fécondé par la culture classique, et par le génie et tout l'art de nos grands maîtres, sont nés les chênes centenaires et les fleurs qui paraissent chaque jour nouvelles. Régnier y a puisé cette sève de poésie et de style que n'égalent point ses rivaux ; Corneille, l'énergie d'expression nécessaire à l'énergie de son âme ; La Fontaine, les hardiesses, souvent sublimes, jetées avec abandon au milieu des naïvetés de sa malice gauloise ; Bossuet, la langue puissante que créa la liberté de son génie gallican. Voltaire, qui a écrit un commentaire sur le théâtre de l'auteur du Cié, sans se douter que le siècle de Corneille avait sa langue à lui. Voltaire, le dix-huitième siècle incamé, a pourtant découvert au milieu de la foule de solécwnes et de barbarismes qu'il relève, de vieilles expressions pleines de force qu'il regrette ou qu'il trouve dignes d'être conservées. Tant les beautés de la vieille langue des Français frappent les yeux les plus prévenus !
Un de nos plus habiles artistes en langage, La Bruyère, familiarisé avec l'esprit et l'idiome des grands écrivains du XVI°>® siècle, en a conservé, avec sobriété, des mots et des tours qui font saillir sa pensée et assaisonnent son style à merveille. La réforme opérée dans la première moitié du XVI1°^<^ siècle les avait reniés sans les remplacer. Il vaudrait la peine de faire dans La Bmyère une étude spéciale, non d'un certain pastiche de Montaigne', mais de son style à lui, de son habileté à s'approprier ces vieilles richesses avec mesure. Paul-Louis Courrier s'est fait de ces em-
« Pré&ce de la Ftancictde.
* Chap. De la Société et de la Conversation» < Je n'ûme pas an homme, » etc.
pniDts uoe manière ; M. Sainte-Beuve, un art. Des écrivains récents se sont parés avec grâce de quelques-uns de ces vieux joyaux de famille.
Vonle^vous reconquérir à notre langue une partie des richesses dont Malheril)e et son école Tout dépouillée ? Voulez-vous avec la souplesse spiritualiste qui adapte ce vêtement aux formes variées de la pensée et à ses mouvements énergiques ou délicats, lui rendre ses allures autrefois plus libres, depuis gênées par Tesprit mathématique des grammairiens du XVin°>« siècle? Voulez-vous enfin lui maintenir la pureté de son caractère national? Apprenez à connaître familièrement ses trésors, et osez y puiser avec cette sage liberté dont Tinspiration n'a jamais porté malheur au génie français.