L'HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
Avant l'ère chrétienne et pendant les premiers siècles qui la suivirent, la France s'appelait la Gaule et ses habitants GalU, Galli, Gaulois. Les Gaktes de l'Asie Mineure appartenaient à la même race, qui rendit son nom redoutable par ses migrations armées. César reconnut trois peuple^ distincts habitants de la Gaule : les Aquitains ou Ibères entre les Pyrénées et la Garonne ; les Celtes entre la Garonne au midi, la Seine et la Marne au nord; de là jusqu'au Rhin, conmie frontière septentrionale, les Belges.
La langue des Aquitains ressemblait beaucoup à celle des Ibères d'Espagne. Les Celtes parlaient la langue celtique^ dont l'idiome des Belges était un dialecte. A différentes époques des tribus gauloises envahirent la Grande-Bretagne, s'y établirent et y portèrent leur langue ^ Quelques-
* La YieHle question de l'identité ou de la différence des Celtes et des Germains s'est ranimée ces dernières années. L'identité a été soutenue à outrance par M. BoUzmann, dans KeUm und Germanm. Stuttgart, 1855, in-4. Il a été combattu avec beaucoup d'érudition et de sagacité par M. Brandes dans le livre intitulé: Dat ethnographiscke Verhœltnisi der Kelten und Germanen, Leipaig, 1857, in-8.
so
unes de ces tribus portent le nom de Kymri ; !eùr dialecte différait peu du celtique de la Gaule.
Les Gaulois formaient une libre confédération ou congrégation d'États organisés et civilisés au moins six siècles avant Jésus-Christ. César, dans sa Guerre des Gaules fait connaître ces États tels que les trouva la conquête romaine.
Les Gaulois avaient un sacerdoce voué à l'instruction de la jeunesse, les Druides, et des hommes distingués par leur éloquence, des poètes patriotes, les Bardes, et pourtant ils ne nous ont pas laissé un monument littéraire ; c l'histoire ne fait pas même mention d'un seul ouvrage écrit dans cette langue. Les druides étaient les seuls qui eussent été capables de le composer; mais la religion leur défendait d'écrire quoi que ce fût qui touchât au druidisme, et le druidisme touchait à tout '. > Mais l'existence de leur langue est attestée par César et par des écrivains romains des cinq premiers siècles de l'ère chrétienne. Irénée, évéque de Lyon au 11°*^ siècle, était obligé parfois de se servir de cette langue, et saint Jérôme, au W^^, reconnut chez les Galates de l'Asie Mineure l'idiome qu'il avait entendu parler aux environs de Trêves. Les auteurs romains ne mentionnent guère qu'avec dédain cette langue, qui sonnait mal à leurs oreilles. Ils nous en ont conservé une centaine de mots isolés qui sont passés dans le français et dans d'autres langues, aripennis, arpent ; becco^ bec ; benna, beneau, benon, espèce de charrette, benne dans l'Allemagne méridionale et dans le canton de Berne; bulga, bourse de peau, devenu en vieux français boulge et boulgette, puis bouge et bougette, origine de budget, etc. », d'autres encore. Probablement des noms propres de lieux et des terminaisons ou des syllabes géographiques qui ont un sens général nous viennent aussi des Celtes. Cependant on ne doit admettre qu'avec précaution les conjectures des Celtomanes, énoncées comme des faits, et appuyées môme par l'autorité d'Adelung dans son Mithridate '.
Six cents ans avant Jésus-Christ un navire marchand phocéen aborda sur la côte méridionale de la Gaule, à l'est de l'embouchure du Rhône. La petite colonie jeta les fondements de la ville de Massalia, aujourd'hui Marseille, et s'agrandit par une nouvelle émigration de compatriotes. Les Massaliotes étendirent leur commerce le long des côtes gauloises de la Méditerranée, y fondèrent des villes et pénétrèrent dans l'intérieur de la Gaule, où ils formèrent des comptoirs. Ils parlaient grec ; par eux la Ion-
* A, de ChevalUt, Origine et formation de la langue françaiêe^ Paris, 1853, « vol. ÎD-So, 1. 1, p. 7.
* De Chemllet, 1. 1, 51-55
s Mithridates oder allgemeine SpraOïenkunde. Berlin, 1809, Th II, 81-77.
gue grecque se répandit dans le midi, et même, plus à Tintérieur, quelques petites YÎUes semblaient grecques. Par suite de ces relations, comme il arrive, les Gaulois adoptèrent des mots grecs, des locutions et des tournures, qui font aujourd'hui partie de la langue française ou des dialectes de la France méridionale. Laissant en dehors de cette influence les mots scientifiques de composition moderne, baromètre télégraphe, etc., les termes ecclésiastiques et d'autres mots encore, introduits dans le français par l'intermédiaire du latin, bible, ange, apôtre, catéchisme, église, agonie, caractère, écho, harmonie, etc., il reste un certain nombre de mots et de phrases immédiatement dérivés du grec : alphabet^ ardillon (âpt^cç, pointe); balle ^ ballon, ballotter (3aXXccv, jeter); bourbe 6op8opoç), despote ((îc<rwoT»>ç), migraine {ifxtxpa'/ia), colle (xoXXa), crémaillère (xpcjiAOfiv, suspendre), moustache, (fxvvra^, seringue {ar^pty^f tuyau), etc.
Mais la dérivation du grec a été fort exagérée, surtout pour les locutions. Fondées sur un rapport naturel d'idées, les mêmes locutions se retrouvent souvent dans diverses langues, même éloignées de toute parenté appréciable, â cet égard on ne peut se laisser entraîner plus loin qu'un des plus savants hellénistes, Henri Estienne '.
En résumé, au temps de la prospérité de la colonie massaliote, la langue grecque a fourni aux Gaulois quelques mots usuels, peut-être quelques expressions, qui passèrent dans la future langue française.
Le latin, au contraire, exerça l'action la plus décisive et la plus complète sur la langue qui se parlait en Gaule et sur la formation de celle qui en naquit et qui se parle en France.
Environ un siècle et demi avant notre ère, les Massaliotes^ vivement pressés par les Ligures, deux tribus sur la rive droite du Var, appelèrent à leur aide les Romains. Les Romains volèrent à leur secours, vainquirent leurs ennemis, laissèrent des troupes dans le pays des Massaliotes pour le protéger au point de s'en rendre maîtres. L'an 121 avant Jésus-Christ tonte la contrée de la Gaule, située à l'orient du Rhône depuis sa sortie du lac Léman jusqu'à son embouchure dans la Méditerranée, fut réduite en province romaine, dont le nom subsiste encore dans celui de Provence, De nouvelles conquêtes étendirent la province dans le midi ; des colonies militaires les consolidèrent. César, chargé l'an 58 avant Jésus-Christ du gouvernement de cette province, soumit en sept campagnes la Gaule entière. Après son départ les peuplades vaincues se soulevèrent encore de
* Traité de la conformité du langage français avec le grec, Paris, 1569, 8».
temps en temps. Enfin Tan 79 de Jésus-Christ, sous Vespasien, toute la Gaule se trouva définitivement réduite en province gallo-romaine.
Les Romains, dans leurs calculs politiques, tendaient à s'assimiler les nations vaincues^ à les soumettre non-seulement aux lois, mais aux idées romaines. Dans ce but ils leur imposaient la langue de Rome comme langue officielle ; les actes législatifs, administratifs, judiciaires, les eonununications avec les autorités, tout devait se faire en latin ; tout se fit en latin dans les Gaules.
Hâtons-nous de le dire à l'honneur de la nature humaine. Il n'est pas au pouvoir du vainqueur même le plus puissant d'imposer absolument sa langue aux vaincus. L'empire grec, soumis aux Romains comme la Gaule, garda sa langue, malgré l'obstination de ses dominateurs à la lui faire perdre. Dans le mélange des nations, résultat de la victoire, la langue qui finit par triompher est celle du peuple le plus éclairé, de celui qui a le plus d'idées à exprimer et qui les exprime le mieux. Ce cas était celui des Grecs à l'égard des Romains, des Romains à l'égard des Gaulois. Ceux-ci, peuple essentiellement belliqueux, qui avait fait trembler Rome et dont la supériorité militaire était reconnue même par les écrivains romains, n'égalaient pas leurs maîtres en culture intellectuelle. L'énergie politique aidant, la langue romaine fut donc introduite dans la nouvelle et vaste province soumise par les armes impériales.
Les Gaulois y firent de rapides progrès : l'intérêt secondait la promptitude de leur intelligence ; des honneurs et des emplois étaient le prix de leurs progrés, et le talent oratoire, qui distinguait alors déjà les Gaulois du midi surtout, entoura d'éclat leur ambitieuse docilité. De bonne heure même ils donnèrent, à leur tour, des leçons à leurs maîtres ; les premières écoles de rhétorique furent ouvertes à Rome par des Gaulois. D'autres se distinguèrent par leur enseignement dans les académies dont les empereurs dotèrent la Gaule ; d'autres encore comme écrivains, comme poètes : Gallus fiit l'ami de Virgile, et au V"»« siècle Fortuné Venance répandit sur la cour des premiers Mérovingiens le lustre de la culture romaine et d'une poésie spirituelle. Avant lui, au iV">' siècle, des dames gauloises entretenaient avec saint Jérôme une correspondance en latin.
La langue dont nous venons de parler était la langue littéraire, celle des beaux-esprits, des livres et des classes cultivées.
11 existait une autre langue latine. Il s'en fallait que vers la fin de la république et au commencement de l'empire tous les Romains parlassent la langue de Cicéron, de César et d'Auguste ; le choix des mots, les finesses de construction et de syntaxe n'étaient pas à la portée des gens peu cultivés. Les classes inférieures dan$ Rome, le peuple des campagnes, l'armée avaient, comme en tout pays, un langage incorrect, populaire, une
espèce de patois, lingua rustica, militaris. C'est cette langue que la masse du peuple gaulois, en contact principalement avec les militaires, entendait parler et qu'elle s'appropria insensiblement. En l'adoptant elle la eoiTompit encore par la prononciation, par l'introduction de mots gaulois, par l'ignorance de la signification des cas, de la flexion et du rapport grammatical des mots.
L'adoption de la langue des dominateurs fut lente, et l'usage de la langue des vaincus subsista longtemps après la conquête. An ill"*^ siècle, vers l'an 230, l'empereur Alexandre Sévère dut permettre que certaines transactions pussent être rédigées en gaulois, et au 1V°>® cette langue se parlait encore à Trêves, second siège de l'empire d'Occident.
Pendant ce temps le latin littéraire, en usage dans l'Etat, dans l'Eglise et dans la science, s'altéra de son côté. Depuis le V"»« siècle, cette altération devint plus forte. La basse latinité, comme on l'appelle, est une langue en partie corrompue, en partie nouvelle, qui a son glossaire particulier *. Pour la lexicologie on y trouvé en effet des modifications de la forme des mots anciens, des formations latines nouvelles, des changements de signification et des mots nouveaux d'une origine germanique, gauloise ou incertaine. Pour la syntaxe, il s'y rencontre des constructions si étranges que, suivant le degré d'ignorance de l'écrivain, le hasard semble souvent avoir présidé aux rapports des mots et à l'agencement des phrases.
Ce fond de latin mêlé de gaulois allait être altéré encore par suite d'un grand événement et par un élément nouveau.
Un mouvement qui se prolongea pendant plusieurs siècles porta des flots de peuples armés du centre de l'Asie vers le nord et l'occident de l'Europe ; ils poussaient devant eux les peuples dont ils envahissaient le pays, et les forçaient à devenir envahisseurs à leur tour pour chercher un nouveau domicile. De cette manière commença dans la seconde moitié du III^Bc siècle l'invasion de la Gaule par des tribus germaniques du nord. Au IV<"®, les Goths pénétrèrent dans l'empire d'Orient, les Franks dans l'empire d'Occident. Le commencement du \^^ fut marqué par ce déluge de races qui inondèrent l'Occident et qu'on appelle la grande irruptim des barbares. Sarmates, Snèves, Vandales, Alains, Huns, parcoururent et ravagèrent les Gaules. Les Visigoths se fixèrent dans le Midi et firent de Toulouse leur capitale. Les Bourguignons fondèrent leur royaume
I Glossarium mediœ et infimœ Latinitatis auctore Car. Dufresne^ domino du Congé. Paris, 1733, 6 volumes in-folio. Une édition de Tharnoisen, de Bàle, 1763, en 3 vol. in-fol , bien imprimée, mérite d'être recommandée pour sa grande correction. Ce Glossaire est un des pins admirables travanz de philologie exécuté par réruditîon et la patience ; sa place est à côté des Trésors de Henri et de Robert Sstienne.
dans la partie orientale. Les Franks saliens occupèrent les provinces belgiques et arrivèrent avec de nouvelles forces jusque dans le cœur de la Gaule, où ils régnèrent, non sans contestation, sous leurs rois Clodion et Méi-ovée. Celui-ci donna son nom à la première race de rois, mais le véritable fondateur de cette nouvelle monarchie fut Clovis l^^ : en 486, il mit fin, par la bataille de Soissons, à Tempire des Romains dans les Gaules ; en 496, par la victoire de Tolbiac S il garantit son royaume de nouveaux envahissements germaniques. Des immigrations partielles et pacifiques continuèrent jusqu'au X"**' siècle et amenèrent en Gaule un mélange de nouvelles races. Â la suite de la domination incontestée des Franks, la Gaule fut appelée le pays des Franks ou la France ; la langue qu'on y parlera un jour, quand ce sera véritablement une langue, Texpression de toute la nature humaine, s'appellera la langue française. En attendant Toreille est affligée pendant plusieurs siècles par un conflit et un mélange de langages informes.
Les migrations avouées et dévastatrices amenèrent une lutte entre deux grandes nationalités, entre les races romaine et germanique, entre une civilisation décrépite et la barbarie pleine de vigueur. Les vainqueurs et les vaincus habitèrent le même pays, les uns infligeant la souffrance, les autres la subissant. Leur assimilation fut ralentie par le désordre social et par de nouvelles immigrations. Depuis le y^^ jusqu'au W^^ siècle la France présentait un état de chaos pour toutes choses et aussi pour la langue : les deux races communiquaient ensemble pour le seul besoin ; elles cherchaient à s'entendre, à se rencontrer dans un jargon de convention, tel que la langue franque entre les Maures et les chrétiens du nord de l'Afrique, ou les Chrétiens et les Turcs de Constantinople, ou tel encore que la langue créole, misérable lien entre les planteurs français et les nègres des colonies*.
Nous n'avons pas encore mentionné deux éléments de la vaste lutte, la force brutale et l'intelligence. Les Germains étaient de rudes conquérants et de rudes maîtres. La guerre, les armes, la violence, voilà leur vie. Les Gallo-Romains, quand l'invasion les surprit, étaient encore en possession de l'organisation romaine, des idées politiques et administratives de Rome. Au mUieu des troubles et de la barbarie, l'Eglise ouvrit aux vaincus un asile non-seulement pour les personnes, mais pour l'intelligence. Des hommes de talent se réfugiaient dans les ordres sacrés et dans les monastères. De là ils exerçaient leur ascendant sur la masse des esprits et même sur les affaires de l'Etat. Les Franks, par dédain ou par igno-
* Zulpich, entre Bonn et Dûren.
* Sismondi: De la littérature du midi de V Europe, I, 17, 18.
raate incapacité, recouraient à des Gaulois pour les transactions, les stipulations, le gouvernement même, pour tous les offices où l'esprit a la plus grande part. Investis ainsi d une autorité spirituelle, les Gallo-Romains ou les Gaulois romanisés dirigèrent les esprits des vainqueurs et mirent en circulation parmi eux leurs idées. Avec les idées les Franks adoptèrent nécessairement le langage qui les exprimait, le leur ne s'y pliant pas. Ainsi arriva>t-il que le langage foncièrement latin des habitants de la Gaule devint celui du nouveau mélange de nations qui composait le royaume des Franks. En d'autres termes, le latin devint la large base de la langue de la France.
Qaiconque sait le latin voit du premier coup d'œil que la grande majorité des mots français en dérivent. La dérivation des mots d'un usage fréquent, moins évidente dans leur forme actuelle, le devient par l'intermédiaire du vieux français, que nous mettons entre parenthèses dans les exemples suivants :
Oui (oïl), hoc illud;
Nenni (nennil), non illud ;
Rien (ren), rem; rien signifie aussi quelque <îho8e ;
Lieu (leuc), loeus ;
Car (quar), quare ;
Ainsi (ensi), in sic;
mile;
Le, la, ilte, illa;
Ce, cet, cette, ces, celui, celle (cesl, cest, cil, iquel, equelle), ecce, ecca, ecctsUy eccisda, ecctlle, eccilla.
Avant, ab ante; d'avant, devant, de ah ante;
Dessous (de soubs), de mh ;
Dessus, de super ;
En sus, insuper;
Ensemble, insimul;
Dehors (de fors), de foris ;
Etre (estre ester), stare, extare, ert erat, erit, je fui, fui, ils fuissent, fuissent ; (il estoyent), extabant.
Les Gaulois altérèrent le latin par le retranchement des finales et par la construction. D'une culture intellectuelle sans rapport avec le savant organisme de la langue latine et insensibles au plaisir de l'oreille, ils ne comprenaient pas l'utilité des terminaisons des mots dont la racine déjà exprimait le fond de l'idée, et ils n'en goûtaient pas plus le charme musical que celui de radoucissement des consonnes par les voyelles dans l'intérieur des mots.
Une fouie de mots français se sont ainsi formés par le simple i^etrancbement de la finale latine, quelquefois remplacée par un e muet.
Damftum, donum, nomen, lacttô, filum, aurum, sinitô, finû, porct», zxïnm, purt», durus, fatut^^, graecu^, surdt», mortu:», curtt», grand», multum (moult); exemplum, templum, fidelts.
On abrégeait les mots par Félision de syllabes ou de lettres, surtout de voyelles à Tintérieur, ce qui produisait ordinairement un rude cboc de consonnes.
Perdure, ardere, dext^ra, find^re; arbore, corpus, tempus, oraculum, avuncultij, fabula, angulus, ungula.
Gardait-K)n toutes les lettres d*un mot latin, on en rapprocbait rudement les consonnes :
Asper (aspre), âpre ; acer, acre ; alter (altre), autre ; noster (nostre) notre ; liber, chiffre (syfer en arabe).
Aux voyelles agréables à l'oreille, se substituaient des dipbthongues déplaisantes qui, avec Tabréviation, formaient des sons nasillards:
ManuSf main ; vanus^ vain ; panis, pain ; punctum (poinct), point ; pugnm, poing ; cànis, chien ; longe, loin ; euneus, coin ; minus, moins ; sanetus (sainct), saint ; sanm, sain ; sinus, sein ; frenum, frein.
Nous ne poussons pas plus loin l'analyse de ces duretés ' .
A la suite des migrations des peuples de la Germanie vers TOccident depuis le III>°« jusqu'à la fin du V"»® siècle, la Gaule fut conquise par ces hordes guerrières et nomades. Les Franhs s'établirent en maîtres dans la Gaule celtique et belgique. Ils y formèrent une monarchie militaire, définitivement consolidée par Clovis à la fin du V°*<^ siècle. En s'amalgamant lentement avec les vaincus, dont la culture intellectuelle était plus avancée, les vainqueurs adoptèrent leur langue, la langue gallo-romaine. Mais ils y introduisirent des mots de leurs idiomes. Adelung en porte le nombre au cinquième des mots de notre langue, M. Diez à mille environ. Quelques catégories de ces termes méritent d'être particulièrement remarquées.
Mots qui se rapportent à la guerre et aux armes : Heaume, allem. helm ; brand, en vieux français glaive, dont nous avons conservé brandir, ane. Scandinave brand ; hache, hacher, allem. hacke, hacken ; dague, allem. degen ; sabre, allem. sabel, etc.
Mots qui se rapportent aux classes de la société : esclave, allem.
> B Roquefort les attribae uniquement à Tinflaence des Germains. Voyez en tête du Supplément au Glossaire de la langue romane, Paris, 18^) : Du génie de la langue française^ p. 33-39.
sclave; bourgeois^ allem. burg, ville fortifiée; riche, allem. rik, reich.
Noms de dignités on de fonctions féodales, tirées de l'ancien allemand : îMoreêckal, mariskalk, préposé aux chevaux, séneschal, siniskalh ; échan^ «m, schenco ; eschevin, scepene; marquit et margrave^ de mark, frontière ; markgraf, le comte, préposé à la garde des frontières.
Injures, mots qui exprimaient des idées déplaisantes : du gothique : morne, mauman, être allligé ; honnir, haunjan ; honte, honde ; souiller, sanijan. — De l'ancien Scandinave : vogue, hrokè, insolent ; gaber, gabba; loque, lokr, haillon ; se grimer, griman ; grima masque ; grimo, ride. '
Mots de la vie rustique : De l'ancien allemand : gerbe, garba ; jardin, garto et dans les cas obliques garten ; hutte, butta ; herde en vieux français troupeau, herde; crèche, chri^k ; escurie, scheuer.
Noms propres: Clovis, Loys, (Louis), Hlodwig; Raoul, Radulf ; Rou, Hrolf ; Thibaut, Jhebalt ; Giraud, Giroud, Gerald ; Marcou^ Markulfr ; Oury, Uadalric*.
Un peuple apparenté aux races germaniques par l'origine et le langage, les Normands, pirates Scandinaves, firent pendant plusieurs siècles des incursions dans des pays maritimes à l'occident et au midi de l'Europe, en France entre autres. Toujours plus nombreux ils en envahirent une des provinces septentrionales, la Neustrie. Charles le Simple, petit-fils de Cbarlemagne, la leur céda comme fief de sa couronne en 912. Dès lors elle reçut le nom de Normandie. Ils se marièrent dans leur nouvelle patrie et adoptèrent la religion de leurs femmes, ils apprirent bientôt la langue du pays, et oublièrent la leur ; cependant elle laissa quelques traces dans la langue française et particulièrement dans certaines terminaisons significatives de noms géographiques : eu, eur, en irlandais eyar, île, en danois, œ, oer, Flatô Faroer ; en Normandie, Cautaleu, Harfleur, Vit-» tefleur ; dal vallée, en allem. thaï. Deux vallées de la Seine inférieure portent les noms de Grandes dalles et Petites dalles ; Dieppe-dale, Croixd^U, Bruquedal,
bec, beke, en Scandinave et en saxon ruisseau : Bolbec, le Bec, Cau-debec,
gardy jardin, verger; (voyez ci-dessus 1. il et 12). Aupegard Eppegard.
Les Normands exercèrent une influence signalée non pas en imjportant leur langue en France, mais en adoptant la langue de ce pays. Doués d'une vive intelligence et d'une grande activité d'esprit, dès qu'une vie plus sédentaire remplaça leurs expéditions aventureuses, leur curiosité
' Voy. une énnmératioii plas complète dans le tome I«r de Chevallet, p. 58-70.
investigatrice se porta sur les intérêts de leur nouveau pays et de la pensée. En agrandissant le cercle de leurs connaissances et de leurs idées, ils furent nécessairement conduits à étendre et à perfectionner leur langue. C'est grâce k leur ardeur et à leur persévérance que nous allons voir Tidiome du nord de la France se plier à tous les besoins de Tesprit et devenir une langue littéraire.
Avec rétablissement consolidé des Normands, avec la fin de Timmigration des peuples, finit pour la France et pour la langue française, comme pour la plus grande partie de l'Europe, ce premier âge placé entre l'antiquité et la première aurore des temps modernes, entre l'empire romain et le moyen âge proprement dit ; on sort de la sombre période du V»"« au X^^ siècle, pour les langues comme pour la société période de fusion, de confusion, de désordre, de bouillonnement d'éléments anciens et d'éléments nouveaux. Les peuples, les Etats, les idiomes se forment.
Jetons un dernier coup d'œil en arriére, pour voir quelles langues se parlaient simultanément en France pendant cette période et ce qu'est devenue celle dont nous esquissons l'histoire.
Quelles langues furent en usage en Gaule du V"*® au X°^^ siècle?
La plus ancienne, la langue celtique, avait trouvé un refuge dans la province la plus occidentale, la plus séparée du reste du pays, dans l'Armorique \ appelée depuis la Bretagne, où elle subsiste encore dans l'idiome du peuple '
Le latin littéraire fut encore quelque temps la langue des classas instruites, surtout de l'Eglise et des écrivains, depuis les panégyristes de la fin du IV"*^' siècle, et l'évéque de Clermont,. Sidoine Apollinaire, poète et prosateur du V""*. Alors déjà, mais encore plus au VI"»®, dans l Histoire de Grégoire de Tours ^ par exemple, et surtout pendant les siècles suivants, la barbarie envahit progressivement la langue et le style littéraires.
La masse des habitants de la Gaule parlait le jargon gallo-romain, la lingua romana rustica, altérée encore par le peuple, puis modifiée de nouveau, enrichie par les Germains, et qui reçut le nom de langue romane. Dés le commencement du ¥!">» siècle, le peuple mêlait ce langage avec le chant latin de l'Eglise, au déplaisir de l'autorité ecclésiastique. Mais bientôt l'Eglise même dut admettre, pour l'instruction du peuple, le seul langage qu* il comprît. L'idiome populaire forma bien des variétés ou des dialectes, dés l'origine suivant la diversité des lieux et des populations, ensuite suivant la proportion du mélange avec les Germaûns, suivant la
* En celtique ar^ près, mor, la mer.
• Voir Chants populaires de la Bretagne^ recueillis par Th. Hersart de la rUlemarqué, i»* édit. Paris, 18iÔ, 2 vol. in-1'2.
dhrersité aussi des tribut germaniques et de leurs idiomes particuliers. Dans le midi de la Gaule, par exemple, où les Germains pénétrèrent en moins grand nombre que dans le centre et le nord, la langue romane, moins altérée, demeura plus rapprochée du latin pour les mots, les formes et la mélodie. Si dans la partie occidentale de ce midi l'altération parut plus forte, elle se ressentit du moins de la présence des Goths, peuple qu'une langue plus douce et plus cultivée mettait au-dessus des Franks.
La langtie théoUsque ou tudesque, dans ses divers dialectes ne servit pas seulement à une altération nouvelle du gallo-romain : elle fut parlée en France par la race conquérante, tant que son amalgame avec les vaincus ne fut pas consommé. Au IX^^* siècle encore, elle régnait à la cour de Karl le Grand ou de Charlemagne, à Aix-la-Chapelle, siège de son empire. Dans les -efforts qu'il fit pour les progrès intellectuels de son peuple, nous le voyons donner aux mois et aux vents des noms allemands ^ rédiger lui-môme une grammaire allemande pour maintenir chez les nationaux la pureté de la langue maternelle, enfin recueillir des chants allemands qui vivaient dans la mémoire des peuples d'origine germanique.
Ce dernier fait témoigne d'un degré quelconque de culture intellectuelle chez la race victorieuse, et d'un perfectionnement de son langage.
Celui de la race vaincue, la langue romane, se perfectionnait dans le même temps ; preuve en soit le plus ancien monument qui nous en reste, postérieur de vingt-huit ans seulement à la mort de Charlemagne, c'est le fameux serment de l'an 842. Le faible fils de Charlemagne, Louis le Débonnaire avait partagé son empire entre ses trois fils : Charles le Chauve eut la France occidentale et méridionale, Louis le Germanique r Allemagne, Lothaire I*"*, la France orientale et l'Italie. En 841, les deux premiers vainquirent Lothaire dans la bataille de Fontenay en Bourgogne. L'année suivante ils se lièrent contre lui par un serment qu'ils se prêtèrent, à Strasbourg, en présence de leurs armées. Charles le Chauve le prêta en allemand pour être compris des troupes de son frère; par une raison analogue, Louis le Germanique le prêta en français ou en roman dans ces termes :
Serment de Louis, roi de Germanie,
« Pro deo amur et pro Christian poplo et nostro commun salvament, dist di en avant, in quant Deus savir et podir me dunat, si salvara jeo cist meon fradre Kario, et in ^udha et in cadhuna cosa, si com om per droit son fradra salvar dist, in o quid il mi altre si fazet, et ab Ludher nul
* Aug, Thierry^ Lettrée iur VHUtcire de France, lettre 3»».
plaid nunquam prindrai, qui meon vol cist meon fradre Karle in damno sit. »
Traduction.
« Pour Tamour de Dieu et pour le peuple chrétien et notre commun salut, de ce jour en avant (à compter de ce jour), autant que Dieu m'en donne le savoir et le pouvoir, je défendrai mon frère Charles ici présent, et en aide et en toute chose, ainsi qu'un homme par justice doit défendre son frère, en tout ce qu'il ferait de la même manière pour moi ; et je ne ferai jamais avec Lothaire aucun accord, qui, par ma volonté, porterait dommage à mon frère Charles que voici, d
Serment des seigneurs français et sujets de Charks le Chauve.
« Si Lodhuvigs sagrament que son fradre Karlo jurât conservât, et Karlus meos sandra de suo part non lo stanit, si jo returnar non lint pois, ne jo. ne neuls cui eo returnar int pois, in nuUa adjudha contra Loduwig nun li juer. »
Traduction.
< Si Louis observe le serment que son frère Charles lui jure, et que Charles mon seigneur, de son côté, ne le tient point, si je ne puis le détourner de cela, ni moi, ni aucun que je puis en détourner, ne lui serons en aide contre Louis. »
'Quelques observations seulement.
Nous ignorons si la langue de ce document, sans doute rédigé d'avance, «6t plus littéraire, plus rapprochée du latin que la langue alors parlée par les Français, mais il ne s'y trouve pas un mot qui ne soit dérivé du latin, pas un mot d'origine tudesque. Il semble pourtant que, destiné à être entendu du peuple, ce serment dût être conçu" dans la langue populaire.
Les terminaisons différentes du même mot ou du même nom peuvent désigner des cas différents. Au génitif, c pro Deo amur ; > au nominatif, € Deus savir et podir me dunat. ]» — A l'accusatif, « salvara jeo cist meon fradre Karlo, » et « son fradra salvar dist, » — Au datif, « qui cist meon fradre Karle in damno sit. > — Dans le serment des seigneurs, nous voyons au nominatif Karlo et Karlus, ce qui nous rejette dans le vague du hasard. — Meon vol, forme du nominatif, est ici employé comme ablatif, par ma volonté, avec ma volonté. Pour l'orthographe, on voit jo et;eo, Lodhuvig et Loduwig.
Une pièce en lignes rimées nous donne une idée de la langue du X™® siècle ; c'est l'épitaphe de l'annaliste Flodoard, mort à Reims en 966. La voici :
Si ti Teaclfe Rem saToir ly eveqae
Lye le temporair de Flodoou le saige,
Y les mor da tam d'Odalry eveqne
Et fat d*EperDay ne (né) par parentaige ;
Veqnit caste clerc, bon moine, meiUea abbé
Et d*Âgapit ly romain fat aabé.
Par son histoire maintes novelles saaras
Et en elle toute antiquité auras.
Ce langage champenois est postérieur de cent vingt-quatre ans au document précédent. Lye, (lege) lis. Le temporair, les annales de Flodoard. Y les mor pour il esl mort ; tam pour temps, c*est l'orthographe de la prononciation. Un seul mot dans ces dix lignes est d'origine germanique: maintes, manch^ many.
Tels furent les idiomes pariés en France jusqu'à la fin du X°^« siècle, et Téiat de celui dont la gloire devait resplendir bientôt sous le nom de langae française. Le latin, corrompu successivement, puis mélangé d'un langage énergique, y avait puisé une vigueur nouvelle, comme le caractère des descendants des Romains amollis s'était retrempé par le contact avec des peuples qu'ils appelaient barbares. A travers un long âge de té-^ nébres, l'Europe était arrivée au XI "^^ siècle, qui s'ouvrait comme un imposant portique du temple de la lumière. Une brillante destinée attendait la France et sa langue.
Dialectes. — Langue d'oc. — Langue d'oïl.
Comme dans tous les pays du monde, en France, avec la nouvelle langue, il se forma divers dialectes. Lorsque le chaos de ce langage se fut détHiouilié et que le jour éclaira cette création, on reconnut deux dialectes principaux ou plutôt deux langues correspondant à deux nationalités.
Dans la France méridionale, sous l'influence d'un climat et d'une civilisation analogues à ceux de l'ancienne lonie, patrie de la langue d'Homère, était né du latin, en conservant un air de famille, une langue énergique, souple et mélodieuse, la plus belle langue et la plus perfectionnée qui se parlât en Europe au XI™« siècle; c'était celle de la Provence. Elle dut sa perfection et sa célébrité au chant et à l'art ingénieux des troubadours, ils furent les créateurs de la poésie moderne, et servirent de modèles aux premiers poètes italiens. De tous les idiomes néo-latins ou essentiellement dérivés du latin, c'est le catalan qui a le plus de rapport avec le provençal ; l'italien et l'espagnol aident à le comprendre. Sa lexicologie et sa grammaire se rattachent fortement au latin. Le provençal fut la première des langues néo-latines régulièrement formée et appropriée à des productions littéraires. Le poème sur Boëce est antérieur
à l'an 1000 ; la ^Nobla Leyçon des Vaudois est de Tan iOOO, époque où les littératures circonvoisines ne naissent pas encore. Le provençal porte aussi le nom de langue c/'oc, de Taffirmation oc (hoc est), oui.
Au nord de la Loire, dit-on communément, mais plus exactement au nord de la ligne tirée depuis l'embouchure de la Sévre jusqu'à l'extrémité occidentale du lac de Genève, le roman plus fortement altéré par les Germains plus nombreux, et d'ailleurs bien établis dans le pays, devint une langue nouvelle aussi, moins belle, moins sonore, plus sourde, plus nasillarde, moins régulière d'abord, la langue d'oïl (oui), ou le roman wallon, première forme de notre langue française.
La distinction de ces deux grands dialectes qui se partagèrent la France fîit probablement reconnue et leur dénomination adoptée, lorsque les Normands appliquèrent leur activité au perfectionnement de leur nouvelle langue et aux intérêts littéraires, et créèrent dans le nord une littérature rivale de celle du midi, quoique fort différente. Les premiers soins des Normands se portèrent sur des recherches d'histoire.
La langue d'oc et la langue d^oïl ont leurs dialectes. Dans la seconde, on en reconnaît trois principaux : celui de Normandie, formé le premier ; celui de Bourgogne, venu ensuite; le dernier est celui de Picardie.
Le dialecte normand ou anglo-normand se forma principalement en Angleterre, sous les rois normands ; il domina dans la littérature jusqu'au commencement du Xlll°^« siècle, alors que Philippe-Auguste, à son tour, conquit la Normandie (en 1204). Les voyelles qu'il affectionne et ses diphthongues intermédiaires çntre deux sons nets rappellent la prononciation anglaise. Guillaume le Conquérant mourut en 1087. Les lois qu'il donna à l'Angleterre sont donc les plus anciens monuments que nous possédions de la langue française du nord, après l'épitaphe de Flodoard. En voici des fragments :
€ Ce sont les leis et les custumes que li Reis William grantut à tut le peuple de Engleterre après le conquest de la terre. Ice les meismes que le reis Edward sun cosin tint devant lui.'»
\^ De asylorumjure et immuniUUe Ecclesiastica,
« Co est à savoir ; pais à Sainte Eglise ; de quel forfait que home out fait en cel tens, et il pout venir à Sainte Eglise ; out (habeat) pais de vie et de membre. Et se alquons meist main en celui qui la mère Eglise requiereit. (Et si quis manum injecerit in eum qui matrem Ecclesiam qua»* sierit), se ceo fust u Abbeie, u Eglise de religion, rendist ce que il avereit pris, e cent sols de forfait, e de mer Eglise de Paroisse XX foIs, e de Chappele X sols, e que enfraiant la pais le Rei en Merchenelega (et qui fregerit pacem régis in Mercheneliga (i. e. in lege Merciorum]) cent sols
les amendes (centuni solidis emendet), aitresi de Heiniare et 4e await purpensed. > (Similiter de compensatione homicidii et de insidiis praecogitatis.)
30^ De viis puhlicis.
€ De III chemins co est a saveir Wetlingstreet et Ërmingtstreet etFos. Ki en alcun de ces chemins oceit home qui seit errant per le pais, u asalt» si enfreit la pais le Roi. »
On possède du même siècle une traduction des Psaumes, du premier liyre des Rois et de TEvangile selon saint Luc. Quelques versets suffiront pour faire voir que la traduction et la langue suivent pied à pied le latin.
c Ne jetés mei de la tue face et le tuen espirit ne tolges de mei. >
(Ne proiicias me a facie tua et spiritum tuum ne auferas a me. Psaume 50.)
€ Miséricorde e veritet aimet Deus. »
(Misericordiam et veritatem diligit Deus. Ps. 83.)
« Li nostre sire dunrat benignitet e la nostre terre dunrat sun fruit. »
(Dominus dabit benignitatem et terra nostra dabit fructum suum. Psaume 84.)
< Tu seigneuris a la poested de la mer. »
(Dominaris potestati maris. Ps. 58.)
( Li sire ad dit a munseigneur, se deyers les meies dextres. >
(Dixit dominus domino meo, sede a dextris meis. Ps. 119.)
« Kar il ad fait a mei granz coses ki puissanz est. i^
(Quia fecit mihi magna qui potens est. Saint Luc, ch. 1.)
c Magneûet ma aneme li sire... »
(Magnificat anima mea Dominum. Saint Luc, ch. 1.)
« Ki esguardet la terre et fait li trembler , ki atuchet les munz et fument. »
(Qui respicit terram et facit eam tremere, qui tangit montes, et fumigant. Ps. 103.)
t Ot scut averoneral tei la veritet de lui. »
(Scuto circumdabit te veritas ejus. Ps. 90.)
c Li notre père qui ies es ciels saintefiez seit li tuens nums ; avienget li tuns règnes; seit faite la tue voluntet si cum en ciel e en la terre; li nostre pain cotidian dun a nus oi, e pardunes a nus les nos detes, essi came nus pardununs a nos deteurs ; ne nous mener en tentation, mais délivre nus de mal. Amen. »
Une charte de 1133 de Tabbaye de Honnecourt pourrait bien être le plus ancien monument de cette espèce.
c Jou^ Renaut Seigneur de Haucoart Kievaliers', et Jou Eve del Eries kuidant ke on* jor* ki sera' nos ameskieteront* ooskors, porsi' trair* a Dius no* Seigneur et ke no poieon ** rackater no fourfet" en enmonant** as** Iglises de Dius et as porre** por chous" desorendroit*® avons de no kemun*^ assent'" fach'* no titaument*® e derains'* vouletet".
On possède en français des sermons de saint Bernard, dont le langage n'est certainement pas postérieur à la première moitié du XII""® siècle ; saint Bernard mourut en 1155. En voici un passage.
<r Nos faisons vi, chier ireire, Tencommencement de Tavent cuy** nous est asseiz renomeiz et connis'^ al munde si corne sunt li nom*' nen est mies*® par aventure si connue. Car lichaitif*' fil*" d*Adam n'en ont cure de veriteit, ne de celés choses ka** lor salutut*" appartienent, anz** quierent icil les choses defaillans et trespessaules**. A quel gent ferons nos semblans** les homes de ceste génération ou à quel gent ewerons*^ nos ceos** cui nos veons estre si achers*' et si enracineiz ens*' terriens solas** et ens corporiens, kil*' départir*" ne s'en puyent*'. »
La principale impulsion pour le perfectionnement de la langue lui vint de la poésie, comme en Provence. La poésie assouplit le langage dans tous les sens, et le plie aux besoins variés de la pensée et même à ses caprices. Elle lui apprend à satisfaire aux exigences de l'intelligence, de
* Je.
* Chevalier.
* Au.
* Jour.
> Qui sera, qui arrivera.
6 Quitteront.
' Se.
« Retirer.
» Notre.
10 Pouvons, i 1 Forfiûts, péchés.
*' Faisant des aumônes.
«s Aux ** Pauvres.
" Cela.
>^ Dès ce moment.
il Commun.
*» Accord.
*»Fait.
*o Testament.
•« Dernière.
" Volonté.
«'Qui
** Connu.
«s Ainsi que sont les noms (les renommées).
•8 Guère, point.
" Chétif.
« Fils (pluriel).
•9 Qui à...
»o Salut.
*^ Au contraire.
>< Passagères, de Trespasser, passer outre, d'un lieu dans un autre.
>s Ferons-nous semblables ? Comparerons-nous ?
>^ Futur de ewer^ égaler, comparer.
»» Ceux.
»« Acer^ vif ; ferme.
>i Dans.
u Plaisir.
î« QuUls,
«0 Séparer, dégager.
*» Peuvent.
rimagioation et de Toreille. L'esprit du nord de la France a paru à bien des juges moins poétique que celui du midi : il Tétait différemment. Le lyrisme français n'égale pas l'enthousiasme provençal ; les éléments de la langue lui étaient moins favorables, mais alors déjà il rendait avec bonheur . les pensées gracieuses et un mélange tout national de sentiment, d'esprit et de gaieté. Mais les deux genres les plus riches de la vieille littérature du nord de la France, ce furent les Romans de chevalerie, précédés, dans le XII"'* siècle, de deux poèmes historiques qui s'en rapprochaient, le Brut en 1 155, et la Rou en 1 160 ; puis les Contes ou Fabliaux. La satire gaie avait une part considérable dans ces petites narrations ; la satire sérieuse trouvait sa place dans des poèmes didactiques et allégoriques, et dans des attaques directes comme celles du hardi poète Rutehœuf. Dans ces genres divers, la langue devint tour à tour brillante, ingénue, naïve, pleine de force, toujours claire, à moins qu'une allusion difficile à saisir ne l'obscurcisse, souvent d'une étonnante concision, comme dans ce vers de Rutehœuf sur les mariages d'argent :
Tant as, tant vaux et tant te pris > .
Un des traits du style et du langage de la plupart de ces poésies, c'est la réunion, contradictoire en apparence, de la précision et de la prolixité. L'expression de chaque pensée est précise ou môme serrée et vive, mais les poètes ne se lassent pas de reproduire la même pensée sous plusieurs formes ; ils disent bien, mais ils ne savent pas s*arréter, et la poésie dégénère en causerie. La langue travaillée par cette verve surabondante, comme par l'art savant de poètes plus jaloux de leur renommée, déploya des mérites nouveaux.
Ce fut surtout au commencement du XIII">« siècle, que les poètes de la France du nord, les trouvères, animés par les encouragements de Philippe-Auguste et de sa cour brillante, par la munificence des châteaux et par les applaudissements du peuple, acquirent de la gloire par les perfections inconnues dont ils ornaient la langue de la France.
La sociabilité plus vive, la conversation animée par la chevalerie et les croisades, l'urbanité de la cour du roi et des autres cours, telles que celle de Thibaut IV, comte de Champagne, firent faire à la prose, plus rapprochée des entretiens de la classe cultivée, des progrès plus rapides que ceux du langage de la poésie. Les vers de la fin du siècle ne différaient guère de ceux du commencement, tandis que dans la prose nous allons voir entre Villehardouin, historien contemporain de Philippe- Auguste, et Joinville, autre historien de soixante et treize ans plus jeune, une différence de plus d'un siècle pour le langage et le style.
* Je te prise.
La première croisade avait été préchée à la fin du XI'^^' siècle. La quatrième fut annoncée à la fin du Xll">® par Thibaut, comte de Champagne et de Brie. Parmi les seigneurs qui se croisèrent, le Sire Geoffroi^ de Villehardouin (1150-1213), maréchal de Champagne, puis de Romanie, joua uiv rôle marquant comme diplomate et guerrier, et occupe une place non moins éminente dans l'histoire de la langue française. C*est de sa bouche que nous entendons pour la première fois une autre éloquence que celle de la chaire, et dans la Chronique qu'il écrivit de cette entreprise (Chronique de la conquête de Conutantinople par les Francs), nous possédons la plus ancienne prose historique ornée de quelque beauté littéraire.
Villehardouin et cinq autres délégués furent députés vers le doge, qu'il appelle le duc de Venise, pour obtenir en faveur des nouveaux croisés des navires et la permission de s'embarquer dans le port de Venise. Ecoutons son récit.
t *Li dux de Venise qui ot nom Henris Dandole, et ère mult sages et mult prouz, si les honora mult, et il, et les autres gens, et les virent mult voleutiers; et quand ils baillèrent les lettres lor seignors', si se merveillerent mult por quel affaire il erent venus en la terre. Les lettres erent de créance ; et distrent' li contes que autant les creist^ en come lor cors, et tenroient' fait ce que cis six feroient. Et li dux lor respont : « Sei- « gnors, je ai veues® vos lettres, bien avons queneu que vostre seignor sont « li plus haut home qui soient sans corone\ et il nos mandent que nos « créons ce que vos nos direz, et tenons ferme ce que vos ferez. Or dites « ce que vos plaira. » — Et li message respondirent : « Sire, nos volons c que vos aiez vostre conseil ; et devant vostre conseil nos vos dirons ce « que nostre seignor vos mandent, demain se il vos plaist. » — Et li duch lor respont que il lor requeroit respit al quart jor ; et adonc aroit son conseil ensemble, et porroient dire ce que il requeroient.
4L II attendirent très ci quart jor que il lor ot mis ; il entrèrent el palais qui mult ère riches et biax, et troverent li duc et son conseil en une chambre : et distrent lor message en tel manière : « Sire, nos somes a « toi venu de par les hals^ barons de France qui ont pris le signe de la
1 Notre Lexique donne l'explication de beaucoup de mots des morceaux qui suivent. D'autres sont expliqués dans la Grammaire. Les notes se borneront ici à mettre les élèves sur la voie des recherches et des découvertes.
« Gr. 3 48. — » Gr. § 28. — * Gr. § 28. — » Gr. § 26. — « Gr. S 96.
^ J. Selden, dans son livre intitulé Title of honour^ PI. II, C. V, infère de ce paiisage que les ducs et les comtes n'usaient pas encore de couronnes^ ainsi qu'ils Tout fait depuis.
^ Hait, haut ; plur. halis, hait.
€ croiz por la honte Jesu-Christ vengier, et por Jérusalem conquerre, se ff Diex le voelt soffrir. Et porce que il savent que nule genz n'ont si grant € po#ir comme vos et la vostre gent, vos prient por Dieux que vos aiez € pitié de là terre d'oltremer, et de la honte Jesu-Christ vengier, com- 4 ment ils puissent avoir navie et estoire. » — «En quel manière? » fait \i dux. — c En totes les manières, font li message, que vos lor saurez € loer ne conseiller que il faire ne sofFrir puissent. » — c Certes, fait t li dux, grant chose nos ont requise, et bien semble que il béent à haut ( affaire ; et nos vos en respondrons d*ici à huit jorz ; et ne vos merveillez
< mie se li termes estions, car il convient mult penser à si grant chose.» € Âl termes que li dux lor mist, il revinrent el palais. Totes les paroles
qui là furent dites et retraites ne vos puis mie reconter ; mais la fin de la parole fut tels : «c Seignors, fait li dux, nos vos dirons ce que nos avons
< pris à conseil, se nos y poons mètre nostre grant conseil et le commun € de la terre que il ottroit, et vos vos conseilleroiz se vos le pourroiz
< faire ne * soffrir. Nos ferons vuissiers à passer quatre mil et cinq cent «chevaus, et nuef* mille escuyers, et es nés quatre jnil' et cinq cent
< chevaliers, et ving mille serjans à pié ; et à toz ces chevaus et ces genz € iert telx là convenance que ils porteront viande a nuef mois. Tant vos « feromes al mains, en tel forme que on donra por le cheval quatre mars^ 4. et por li home deux ; et totes ces convenances que nos vos devisons, nos
< tendrons por un an, dés le jor que nos départirons det port de Venise
< à faire le senrise Dieu et la chrestienté, en quelque leu'^ que ce soit.
< La somme de cest avoir qui ici est devant nommé, si monte quatre*
< ving-cinq mille mars. Et tant feromes al mains que nos metteromes « cinquante galées por Tamour de Dieu, par tel convenance que, tant
< com nostre corapaignie durera, de totes conquestes que nos feromes par € mer ou par terre, la moitié en aurons, et vos Tautre. Or, si vos con- € seillez, se vos le porroiz faire ne soffrir. »
€ Li messages s* en vont et distrent que ils parleroient ensemble et lor en respondront lendemain. Conseillèrent soi et parlèrent ensemble celle nuit, et si s'accordèrent al faire ; et lendemain vindrent devant le duc et distrent : c Sire, nos sommes prest d'asseurer ceste convenance. » Et li dux dist qu'il en parleroit à la soe " gent^ et ce que il troveroit, il le lor feroit savoir. Lendemain al tierz jor, manda li dux, qui mult ère sages et proz, son grant conseil, et li conseilx ère de quarante homes des plus
« Gr. § 105. — « Neuf. — » Gr. § 20.
^ Marcs. Aa XII Ii^^ siècle la valeur da marc était de 20 sols, du marc d'argent 40 sols Pariais ou deux livres Parisis. ^ Uea. — ^ Sua, lastenoe, sa.
sages de la terrée Par son sens et engin, que il avoit mult cler et malt bon, les mist en ce que il loerent et volrent. Ensi les mist, puis cent, puis deux cent, puis mil, tant que tuit le creanterent et loerent. Puis en assembla ensemble bien dix mil en la chapelle de Saint-Marc, la plus belle qui soit, et si lor dist, que il oïssent messe del Saint-Esperit, et priassent Dieu que il les conseillast de la requeste, as messages que il lor avoient faite, et il si firent mult Yolentiers.
« Quant la messe fu dite, li dux manda par les messages, et que ils requissent à tôt le pueple humblement que il Yolsissent que celle convenance fust faite. Li messages vindrent el mostier. Mult ftirent esgardé de mainte gent qu'il n'es avoient ainsi mais veuz. Joffroy, de Ville-Hardoin li mareschaus de Champaigne monstra la parole por Taccort ; et par la volenté as autres messages lor dist : c Seignor, li barons de France li plus « hait et li plus poestez nos ont à vos envolez ; si vos crient merci, que il c vos preigne pitiez de Hierusalem qui est en servage des Turcs* que vos « por Dieu voilliez lor compaignie à la honte Jesu-Christ vengier ; et por ce € vos y ont eslis que il sevent que nulles gens n'ont si grant pooir, qui « sor mer soient, corne vos et la vostre genz, et nos commandèrent que € nos vos enchaissiens as piez, et que nos n'en leveissiens' desque* vos « ariez otroyé que vos ariez pitié de la Terre-Sainte d'outremer. »
€ Maintenant li six message s'agenoillerent à lor piez mult plorant ; et li dux et tuit ^ li autre s'escrierent tuit à une voix, et tendant lor mains en hait, et distrent : ^ Nos l'otroions, nos Totroions ! » Enki ^ ot si grant bruit et si grant noise, que il sembla que terre fondist. Et quant celle grant noise remest, et celle grant pitié, que oncques plus grant ne vit nus hom, li bon dux de Venise qui mult ère sages et proz, monta el leteris et parla au pueple et lor dist : « Seignor, veez l'honor que Diex vos a fait, que la meillorz € genz del monde ont guerpi tote l'autre genz, et ont requis vostre compai- € gnie de si halte chose ensemble faire comme de la rescosse Notre Sei- € gnor . > Des paroles que li dux dist bones et belles ne vos puis tout raconter. Ensi fina^ la chose ; et de faire les Chartres pristrent lendemain jor; et furent faites et devisées. Quant elles furent faites, si fu la chose seue que on iroit en Babyloine, por ce que par Babyloine porroient mielz les Turcs destruireque par autre terre. Et en oîant ce, fu devisé que de Saint Joan en un an qui fu mille deux cents ans et deux après l'incarnation Jesu- Christ, dévoient li baron et li pèlerin estre en Venise, et les vassials apareillez contre als. Quant elles furent faites et scellées, si furent aportées
* Da pays.
* Saladin avait repris Jérusalem sur le roi Guy de Lusignan en 1 187.
* Gr. § 25. — * Jusque — » Tout, tous. — » Ici, alors. — ' Gr. § 29.
devant le duc el gran palais, où li grant conseil ère et li petiz. Et quant li duc lor livra les soes Chartres, si s'agenoilla mnlt plorant, et jora sor sains* à bone foi à bien tenir les convens qui erent es Chartres, et toz ses conseils ainsi, qui ère de quarante-six. Et li messages jurèrent les lor Chartres à tenir, et les sermens à lor seignor, et les lor, que il les tenroient à bone foi. Sachiez que là ot mainte lerme de pitié. »
Ce style ne manque pas de sentiment, mais de souplesse; la langue, peu maniée, est encore rebelle ; les allures de l'écrivain sont en ligne droite, et ses mouvements un peu anguleux, comme ceux d'un chevalier bardé de fer. Mais déjà la précision et la clarté de la parole font voir les choses mêmes, et Thistorien , sans rechercher ce mérite, peint ce qu il raconte.
Par les soins d'un savant infatigable, M. Francisque Michel, dont les travaux ont si bien mérité de la littérature et de la langue de la vieille France, le public lettré est en possession depuis 1838 d'un petit roman en prose du commencement du XI1I*"<^ siècle aussi, délicieux par la triple naïveté des sentiments, de l'art et du langage. C'est le Roman du roi Fk-re$ et de la belle Jeanne. On y voit entre autres un chevalier, heureux époux, heureux père d'une fille nubile, et servi par le plus dévoué des écuyers, du nom de Robins. Un entretien du chevalier et de l'écuyer nous donnera une juste idée de la manière et de la langue de l'auteur.
c Ne demora gaires ke* li chevaliers mut à aler à. j. tournoiement loing de son païs. Cant ' li vint là si fut tos retenus de maisnie^ ; il et si chevalier k'il avait de mesnie ' ; et Ai sa bannière portée à l'ostel son mestre. Li tournois coumencha ® et le fist li chevaliers si bien par le bien fait Robin son eskuier, ke il enporta le los et le pris dou tournoi d'une part et d'autre. Au secont jour s'esmut li chevaliers à aler vers son pais, et Robins le mist à raison ^ molt de fois, et li blas (ma) molt k'il ne marioit sa biele fille, et plusieurs fois li dist, et tant ke li sire li dist : « Robin, tu et ta dame ne me laissés en paise de ma fille marier ; mais cncoite ne sais-je ne voi piersonne en mon païs à cui je le donnasse. » — < A, sire, dist Robins, il n'a chevalier en vostre païs ki volontiers ne le preist. > — « Robin, biaus amis, ils ne valent riens tout, ne je ne le donroie à nul d'aus * ; si je ne sai orendroit piersonne à cui je le dounase, fors ke à j. tout seul homme, et si n'est mie chevaliers. • — « Sire, or le me dites, dist Robins, et je parierai u ^ ferai parler si sotilment à lui ke li mariages iertfais. >
* Saints. ^ Commença.
* Que. "^ Raisonna, s'entretint avec Ini. » Quand. ^ D'eux.
* Retena à demenre, invité. ^ Ou.
* Qu'il avait avec lui.
— c Ciertes, Robin, dist ii chevalier, au sanblant ke je te voi faire vosroies * tu bien ke ma fille fust mariée ? • — c Sire, dist Robins, vos dites voir, car il en est bien tans. » — c Robin, dist li chevaliers, puis ke tu es si tangres ke ma fille fust mariée, elle sera asés tos mariée se tu t'i acordes. » — • Ciertes sire, dist Robins, je m'i acorderai volontiers. » — € Le me créantes-tu ensi? > dist li chevaliers, « Oïl, sire, • dist Robins. t — c Robin, tu m*assiervi molt bien, et t'ai trouvé preudomme et loïal, et tel comme je sui m*as-tu fait, et ai bien par toi acuis *. v. c. livrées de tiere, car il n*a ^ gaires que je n'en avoie ke v. c. Ore en ai-ge. M. livrées ; si te di ke je me loc * molt de toi : et por çou ' te donrai-je ma bielle fille, si tu le veus prendre. >• — < Ha, sire, dist Robins, por Dieu mierchi ! ke es-çou ke vous dites ? Je sui trop povre piersonne pour avoir si haute pucielle, ne si riche ne si bielle com ma damoisielle est, ne je n'afierc^pas à li, car il n'a chevalier en ceste tiere, tant soit gentius ^ hom, ki ne le prenge volontiers. • — • Robin, saces^ bien ke chevaliers de mon païs ne l'aura jà ; mais je te le donrai, se te vins ^, et si te donrai avieuc CCCC. livrées de ma tiere. » — « Ha, sire ! dit Robins, espoir vous me mokiés. • — • Robin, dist li chevaliers, saces ciertainnement non fac '®. » — c Ha, sire ! ma dame ne ses grans Images ne s'i voroient mie acorder. • — « Robin, dist li chevaliers, riens de ceste chose ne feroie pour aus tous. Tien, veschi ** mon gant ; je te raviesc *' de CCCC. livrées de tiere et le te garandirai par tout. » — c Sire, dist Robins, je ne le refuserai mie, c'est biaus dons, puis ke je voi ke c'est à ciertes. » — « Robin, dist li chevaliers, tu as droit. • Li chevaliers li balla son gant, et le raviesti de la Jliere et de sa bielle fille, t
Jehan, sire de Joinville, serviteur et ami de Saint-Louis, le suivit à la septième croisade entreprise par ce monarque. De retour de cette campagne et après la mort du roi, il écrivit avec amour et attendrissement V Histoire de saint Louis, Sans que l'auteur cherche à mettre sa personne en évidence, son caractère se confond avec celui de la langue de son temps. De là le charme de ce langage et de ce style tout empreints de candeur et de loyauté, de sentiment et de raison, de malice et de naïveté. La gatté se mêle à la gravité dévote, et la bonhomie du récit à l'admiration enthousiaste pour le saint héros. La narration lucide et coulante nous plaît singu-
* Vondrais. » Sache.
« Acquis. » Veux.
s II D* y a. (0 Je n'en fais rien.
* Loue. n Voici.
' Cela. ** Vieux présent de Tindicatif de raviep-
« De afferir. rtr, revêtir, mettre en poflsesnon.
Y Gentil.
iiërement par un charme d^ancienneté ; mais au fond nous reconnaissons déjà notre bonne lan^e française, claire, vive et gracieuse. Comparé avec son successeur, Villehardouin semble avoir écrit dans une langue morte.
Citons quelques traits par lesquels Joinville fait connaître le caractère du roi saint Louis.
• De sa bouche fut-il tres-soubre et chaste. Car onques un jour de ma vie ne luy oy deviser ne souhaiter nulles viandes, ne grant appareil de chouses délicieuses en boire ne en manger, comme font maints riches homs : ainçois mangeait et prenoit paciemment ce que on lui ataignoit et mettoit devant lui. En ses paroles il fut si atrampé que jamès jour de ma vie ne luy oy dire aucune mauvaise parole de nully, ne onques ne luy oy nommer le deable, lequel nom est bien espandu, et à présent fort commun par le monde, ce que jecroy fermement n*estre pas agréable à Dieu, mais ainçois luy desplaist grandement. Son vin atrampoit par mesure, seion la force et la vertu que avoit le vin, et qu'il le povoit porter, il me demanda par une foiz en Chippre pourquoi je ne metoye de Tenu en mon vin. Et je luy respondy que ce faisoient les médecins et cirurgiens, qui me disoient que j*avois un grosse teste, et une froide fourcelle, que je n'auroye povoir d'endurer. Et le bon roy me dist, qu'ils me decepvoient et me conseilla de le tramper ; et que si je n'apprenoye à le tramper en ma jeunesse, et que je le voulisse faire en ma vieillesse, les goûtes et les maladies que j'avoye en la fourcelle me croistroient plus fort ; ou bien si je beuvais vin pur en ma vieillesse, que à tous les coups je m'enyvreroye : ce qu'est trop laide chose à vaillant homme de soy enyvrer.
c Le bon roy m'appela une foiz, et me dist qu'il vouloit parler à moy, pour le subtil sens qu'il disoit congnoistre en moy ; et en présence de plusieurs me dist : « J'ay appelé ces frères qui cy sont, et vous fois une question et demande de chose qui touche Dieu. • La demande fut telle : — « Senneschal, dist-il, quelle chose est-ce que Dieu? > Et je lui respons : c Sire, « c'est si souveraine et bonne chose, que meilleure ne peut estre. » — € Vraiement, fit-il, c'est mult bien respondre. Car cette vostre responce « est escripte en ce livret que je tiens en ma main. Autre demande vous « foys-je, savoir lequel vous aimeriez mieulx, estre mezeau et ladre, ou t avoir commis et commettre un pechié mortel. » Et môy qui onques ne « luy voulu mentir, lui respondi, que j'aimeroie mieulx avoir fait trante « péchez mortelz, que estre mezeau. > Et quand les frères furent départis de là, il me rappelle tout seulet et me fist seoir à ses piedz, et me dist : t Comment avez-vous ozé dire ce que avez dit? » Et je luy respons, que encore je le disoye. Et il me va dire : c Ha ! foui musart, musart vous « y estes deceu. Car vous sçavez que nulle si laide mezellerie n'est, comme • de estre en péché mortel ; et Tame qui y est, est semblable au deable
€ d*enfer. Parquoy nulle si laide inezellerie|ne peut estre. Et bien est vray c fist-il. Car quand Thonime est mort il est sane etguery de sa mezellerie € corporelle. Mais quand Tomme qui a fait pechié mortel meurt, il ne t scet pas, n*y n'est certain qu il ait en sa vie eu telle repentance que « Dien lui vueille pardonner. Parquoy grant paours doit-il avoir que celle € mezellerie de pechié lui dure longuement, et tant que Dieu sera en pa- € radis. Pourtant vous prie, fist-il, que pour Tamour de Dieu premier. € puis pour Tamour de moy, vous retiengnez ce dit en vostre cueur ; et € que vous aimez beaucoup mieulx, que mezellerie et autres maulx et « meschiefs vous viensissent au corps, que commettre en vostre ame un € seul pechié mortel, qui est si infâme mezellerie. »
« Aussi illeques me enquist si je lavoye les piez aux pouvres le jour du jeudi saint. Et je lui dis : « Fy, fy en malheur; ja les piedz de ces vi- <c lains ne laveray-je mie. » — c Yraiement, fist-il, c'est très mal dit. « Car vous ne devez mie avoir en desdaing ce que Dieu fist pour noustre « enseignement. Car lui, qui estoit le maistre et Seigneur, lava ledit « jour d'icelui jeudi saint, les piedz de tous ses apoustres, et leur dist que «( ainsi que lui, qui estoit leur maistre, leur avoit fait, que semblablement c ilz fissent les ungs aux autres. > . , *
L'historien se fait connaître lui-même ; tel mot révèle le caractère français :
« Et désormais que ces villains Turcs, qui estoient à pié, faisoient presse à ces heraulx, nous leur courions sus et tantoust s'enfuyoient. Et ainsi que nous estions là gardans ce poncel, le bon comte de Soissons, quant nous estions retournez de courir après ces villains, se railloit avecques moy et me disoit : c Senneschal, lessons crier et braire cette quenaille. Et par la crefle Dieu, ainsi qu'il juroit, encores parlerons nous vous et moy de ceste journée en chambre devant les Dames. »
Tel autre trait appartient à la naïveté de ce vieil âge. A la suite d'un combat des Templiers contre les Sarrazins :
c Le maistre capitaine de cette bataille avait perdu ung œil à la bataille du mardi, et à ceste-cy y perdit-il l'autre œil. Car il y fut tué, et occis. Dieu en ait l'ame. > /
Terminons par quelques exemples de tours vifs et d'expressions heureuses.
€ Quand le conte de Poitiers fut arrivé, grand joie s'esmeut en toute « l'armée. >
€ En retournant de cette bataille les Turcs me donnèrent de si grands € coups, que mon cheval se agenoulla à terre du grant poix qu'il sentoit, € et me jetteront oultre par dessus les oreilles de mon cheval. Et tan- € toust me redressay mon escu au coul et mon espée au poing. >
€ Aigrement et vigoureusement courirent sus à pié et à cheval contre c les Turcs. »
€ La maladie qpiUl avoit lui commença incontinent à croistre durement. >
« Piteuse chose est, et digne de pleurer, le trespassement de ce saint < Prince. »
Ainsi la chevalerie, civilisation du moyen âge, née et développée en France, patrie de ses premiers et plus brillants modèles, excitant les courages, purifiant les sentiments, élargissant l'horizon de Tintelligence, assouplit le langage, comme les membres, et ennoblit la parole en même temps que les âmes. La langue française, naturellement, s'enrichit et s'embellit la première. Sa précellence, comme s'exprime Henri Estienne, fut à tel point reconnue que des hommes de lettres étrangers s'en servirent dans des écrits, de préférence â leur propre idiome. Au XIII"^^ siècle, le Florentin Brunetto Latini, le maître de Dante, réfugié à Paris, y publia son Trésor, résumé des connaissances de son époque. Il le publia en français et il en explique la raison :
€ Et se aucuns demandoit pourquoi chis livre est escris en roumans selon la raison de France, pour chou que nous sommes ytalien, je diroie que ch'est pour chou que nous sommes en France ; l'autre pour chou que la parleure en est plus delitable et plus commune à toutes gens. »
Les 25,000 étudiants de diverses nations qui fréquentaient alors l'Université de Paris contribuaient à répandre en Europe, parmi les classes instruites, une langue qui se perfectionnait rapidement dans ce commerce des esprits et se distinguait éminemment par les qualités qui font le charme de la conversation.
Les Croisades, cette popularisation du dévouement héroïque et religieux, durent prendre naissance où la chevalerie était née. Les deux premières furent prêchées en France par Pierre l'Ermite et par Saint-Bernard. Elles furent une glorification de la langue française et reculèrent les limites de sa domination. L'établissement de l'empire franc à Constantinople, le zèle des prêcheurs pour la conversion des infidèles, les nombreux croisés et les pèlerins portèrent leur idiome jusqu'aux extrémités orientales de l'Europe et jusqu'en Asie. Ici ils l'enrichirent à son tour par le contact avec les Arabes. Avant cette époque déjà, le long séjour des Arabes en Espagne avait fait passer dans l'idiome du pays bien des mots de leur langue riche et cultivée. Au Xl^^^ siècle des chevaliers français entendirent en Espagne et en rapportèrent sans doute quelquesruns. Ainsi s'explique l'introduction d'un certain nombre de mots arabes dans le français * .
< fo Mots qui se rapportent à l'organisation sociale, à la religion et aux mœurs des Arabes : Soltan, soltane yalidé, pacha, schérif, alcade (Kadi, Kada, gouver-
Les Normands aussi propagèrent la langue française avec leurs conquêtes. Ils l'introduisirent comme langue officielle dans les pays soumis, par exemple, en Sicile et dans le royaume de Naples, en Angleterre principalement. De là le grand nombre de termes français dans le dictionnaire des lois et dos tribunaux anglais, et môme certaines pbrases sacramentelles, méconnaissables à Toreille.
Les poètes français voyageaient et plaisaient en tout pays par leurs fabliaux et leurs chansons ' .
Par toutes ces causes la langue française, pendant le \\l\^^ siècle, était parlée à Naples, en Calabre et en Sicile, en Espagne, à Constanti- Dople, en Syrie, en Palestine, en Chypre, dans la Morée ; c'était la langue du beau monde d'Athènes et de la contrée environnante ; elle fut parlée aux Assises de Jérusalem *. Ce vaste règ;ne s'est perpétué dans les salons des nations cultivées. La civilisation doit d'ailleurs à la France la langue de la diplomatie et celle de la cuisine, deux provinces alliées.
^ Nous venons de raconter les destinées de la langue française jusqu'à la fin du Xïll"^ siècle et de mesurer l'étendue de son domaine dans ce premier âge de sa gloire. Notre chrestomathie étant destinée à faire connaître la langue et la prose des X1V°»«, XV"« et XVI"*« siècles, nous serons ici très-succinct sur les faits développés dans le corps de l'ouvrage.
Au XIV"*® et au XV"»« siècle, c'est encore parmi les historiens qu'il faut chercher les écrivains qui ont rendu le plus de services et fait le plus d'honneur à la langue française, tant le talent de bien narrer est naturel
neur) ; mufti, uléma, iomu, islamisme, musulman, derviche, minaret, harem, sérail. 2o Termes de science : mathématiques, astronomie, chimie : Algèbre {Geber nom d'an mathématicien arabe), chiffre (cyffer), aldébaram (étoile fixe de première grandeur dans l'œil du taureau), almicantarat et amulcantarat (petit cercle parallèle à l'horizon), halo (couronne lumineuse autour des astres), nadir (point du ciel opposé an zénith ou point vertical), alidade (albada, règle) ; chimie (chéméia) , alcali (kali, soude), alcohol (kohol, subtil), rob (suc). 3o Mots de la langue vulgaire : Coton, orange, séué, sucre, pastèque, gazelle, girafe, musc, alezan (alhhassan, cheval courageux et de bonne race), algarade, almanach, apanage, assassin (notre Lexique), babouche, bagatelle (bawathal), bazar, câble (chabal), cbàle, crible, felouque, horde, magazin (trésor), mascarade, matelas, mesquin, mirage, mousseline (de la ville de Moussoul, comme tulle de la ville de Tulle), récif ou rescif, salamalec, sopha, talisman, tarif, etc.
t Muratori rapporte un règlement des officiers municipaux de Bologne, de Tan 1288, par lequel il est défendu aux chanteurs français de s'arrêter dans les rues. Antich, Ital. ii, c. xxix, p. 16.
* Du Cange^ Glou. med. Latin, Prœf. § 17. Eickhom, Geseh. der Literat, if, I7f, 173.
aux Français ! Le récit naïvement pittoresque fait tout le génie de Frotssart ; sous sa plume habile la langue étale de nouvelles richesses. Christine de Pisan, historiographe de Charles V, s*est essayée dans le style périodique. Alain Chartier l'a perfectionné. Gomme les versificateurs de son siècle, il se pla!t quelquefois, même dans ses ouvrages sérieux, aux jeux de la parole, aux antithèses de mots et de sons. Comines, ainsi qu'il convient à Thistorien de Louis XI, a la sévérité de langage et parfois la concision de Tacite, à lui appartient la palme de la langue française dans ces deux siècles; il en a saisi le génie plus complètement que ses contemporains. Olivier de la Marche honora la maison de Bourgogne, et Enguerrand de Monlrelet continua pesamment Froissart.
A lexception du drame, sérieux ou comique, qui se développa au XVme siècle par rétablissement de théâtres fixes, la poésie était épuisée. Villonh ranima en chantant sa vie désordonnée, quelquefois avec l'accent pénétrant du remords. Il vivifia la langue de la poésie par des emprunts qu'il fit à celle du bas peuple, où il était né. Chez une classe de versificateurs la langue fit tous les frais de la poésie en fournissant des consonnances pour des jeux de mots et de syllabes dont les combinaisons étaient toujours artificielles, souvent ridicules.
Clément Marol, héritier de cet art, s'en servit avec mesure et avec esprit. Il montra par son exemple comment les allitérations, les consonnances, les assonnances, musique capricieuse des vers, peuvent servir la poésie quand elles sont l'écho de la pensée ou du sentiment. Marot fut le dernier poète de la période gauloise et le plus achevé. La perfection relative de son style et de son langage se ressentit de la grande influence dont nous allons parler et qui opéra une révolution dans le cours du XVI"^^' siècle.
C'est au milieu du XV"»« que remonte l'origine de la Renaissance, grand événement, dont l'action remua le monde de la science, de la pensée, des lettres et de la parole dans les pays de l'Europe où elles étaient cultivées, en Italie avant tout, asile de la littérature et des beaux-arts, pui^ en France et ailleurs. Nous n'avons à parler ici que de la France et de sa langue. Quelques notions de la littérature latine surtout s'étaient conservées dans ce pays avec la langue romaine ; Charles V avait fait traduire plusieurs auteurs. Mais il y avait un grand espace à franchir pour arriver à la connaissance des deux littératures de l'antiquité et pour les répandre. Ce fut l'œuvre de l'enthousiasme et de la persévérance. Les génies de la Grèce et de Rome secouèrent le long sommeil du tombeau, ils reprirent vie, ils communiquèrent ta vie. L'admiration, le labeur, le talent, le génie, tout sembla renaître sous le souille d'un printemps spirituel : ce fut une renaissance.
La puissance et le charme des langues anciennes dans la bouche ou
sous la plume des orateurs, des poètes, des historiens, des philosophes, sacerdoce de la vérité et de l'idéal, ravirent les esprits des Français studieux. Une ardeur d'imitation s'empara surtout de la jeunesse, elle rêva des conquêtes au profit de la langue française. Toujours dans les choses humaines on rencontre, à côté de quelques esprits profonds, beaucoup d'esprits étroits, et près de l'enthousiasme la pédanterie. L'étroitesse pédantesque vit dans l'érudition un but, non un moyen, et dans l'étalage de l'érudition une suprême jouissance. Le grand nombre n'aperçut dans les écrits de l'antiquité que des formes et des mots ; bien moins saisirent l'esprit qui devait vivifier et régénérer la littérature et les langues modernes. Les premiers plaquèrent sur la langue française des mots grecs et surtout des mots latins, à la façon des médecins de Molière et de médecins plus modernes, ou à la façon de l'étudiant de Paris, dont Rabelais se moque. (Ci-après Chrestomathie.)
A Paris, quelques jeunes gens unis par la même ardeur pour l'étude de l'antiquité et pour la régénération de la langue française et de sa littérature poétique, conçurent sur les bancs de l'école le projet d'une réforme si hardie. Le plus ardent et le plus estimé pour la supériorité de son esprit, Pierre de Ronsard, se mit à la tête de cette association ou Pléiade^ 11 conçut, avec Joachim Dubellay, âgé comme lui d'une vingtaine d'années, et comme lui poëte, le dessein de proclamer une révolution dans la langue française qu'ils avaient déjà entreprise dans leurs vers. Dubellay en rédigea le manifeste, non sans l'inspiration de sou ami. 11 parut au milieu du siècle, en 1549. Nous le ferons connaître par des fragments insérés dans notre Grand Recueil,
Quoique nous ayons à nous occuper essentiellement de la prose, nous ne pouvons passer sous silence la réforme radicale tentée dans le langage de la poésie ; elle se rattache à la question du génie de notre langue. Deux qualités surtout manquaient à la littérature française avant la renaissance, au style en général et h la langue même, l'élévation le plus souvent, l'idéal toujours. La beauté des langues et des littérature^ de l'antiquité révéla ce défaut. Ronsard, en qui se personnifient les suprêmes efforts de l'école dont il était le chef, Ronsard, qui avait l'âme plus grande que le génie du poète, eut la pensée de doter la poésie et la langue du mérite qui leur manquait. Comme la plupart des révolutioimaires et des révolutions, la fougue l'emporta au delà du but, et, après lui, on dut ré-
* Du nom d'un groupe que Ton croyait être de sept étoiles, on appela Pléiade une réunion de sept poètes iUustres sous le règne de Ptolémée Philadelphe. En France on désigna par la même dénomination sept poètes unis par la même tendance, DauraU le professeur des autres, Ramard, Dubellay, Baï'f, Rémi Bel" leau, Jodelle et Pontus de Thyard,
trograder de quelques psis. Tout désireux de demeurer fidèle an caractère de sa langue*, il le méconnut à quelques égards dans son ardeur à marcher sur les traces des anciens.
A l'imitation d'Homère et de Pindare, il créa des épithètes composées que notre langue repousse, excepté quand le poète, comme La Fontaine, sourit lui-même de la solennité épique de sou ton. Ronsard nous présente les géants serpent-piedi, les centaures dompfc-pott/aifw, les poètes mdc/w!kuriers. Il y joint d'autres épithètes traduites du grec, ou, plus simplement encore, toutes grecques, comme dans ce catalogue des vertus de Bacchus.
0 Cuisse-né, Archète, Uyménéen, Bassare, roi, Rustique, Euboléen, NyctéHeD,Trigone, Solitaire, Vengeur, Manie, germe des dieux et père, Nomien, double, hospitalier.
Beaucoup, forme, premier, dernier.
Leneau, Porte-sceptre, Grandian, Lysien, Baleur, Bonime, Nourri-vigne, Aime-pampre, enfant, Le Gange te vit triomphant.
D'autres épithètes, pour n'avoir rien de grec, n'en sont pas plus fran-, çmses; quand il appelle, par exemple, le temps un vilain mangeard, et qu'il parle de la gorge ytmrine, de la chanson sacrée, de la louange enmiellée, et de la jeune fille qui fuit d'un pied fretillard.
Certains mots, dont le sens est changé, nous apparaissent aujourd'hui, dans leur emploi poétique, souverainement ridicules. Perrtiqtie a peutêtre été aussi noble que chevelure ou cœsaries, qui en sont la traduction ; mais nous ne savons si le XVl»® siècle acceptait sans rire Yastre perruque de lumière et Apollon perruquier, si alors V estomac pantois valait un cœur palpitant, et si tous les lecteurs comprenaient que la tortue habillarde n'était autre que la lyre.
Les mots que Ronsard a tirés de racines fi^ançaises n'ont pas tous fait fortune ; l'oreille, la délicatesse du goût, le caprice peutrétre ont repoussé enfeuer^ empierrer, renglacer, player, malader, pour garder enflammer, endurcir, glacer ou refroidir, blesser, rendre malade.
Les métaphores conformes au génie d'une langue finissent par en devenir un élément ; la plupart même des expressions popularisées et des locutions proverbiales sont métaphoriques. En tous pays, le peuple se sert d'images qui donnent à sa pensée un corps visible ; mais les écrivains aussi, les poètes surtout, créent des métaphores qui finissent souvent par
• Ci-dessus, p. 17.
entrer dans la langue usuelle, quand elles ne sont pas contraires à son génie et au bon goût. Tandis que le style des vieux poètes français, dans le laisser-aller de la causerie, avait peu de couleur, Ronsard et ses adeptes aspiraient à la vivacité pittoresque des anciens. Mais ce poète novateur ne put faire admettre que Vhiver enfanne les champs^ ni que la belle Hélène eût la poitrine cuite d'amour. Dubellay essaya vainement de nous conduire jusqu'au ventre des dangers, de nous faire redire que
Les dieax ont les pieds de laine Mais ils ont les bras de fer,
pour exprimer qu'ils sont lents à punir, mais qu'ils frappent à la fin ; vainement aussi enyvra-iAl Vesponge de sa muse de nectar pour nous désaigrir le soucy.
Mais aux jours d'une heureuse inspiration, Ronsard a dotéia palette de notre poésie de nouvelles couleurs, et la langue, de métaphores qu elle répète depuis trois siècles. « Mille expressions neuves et fortes, dit M. Saint-Marc Girardin, dues à sa témérité, enrichissent le langage. Le premier il ensanglante les bois ; une verte vieillesse, une rage acharnée, une tourbe qui frémit, sont des expressions qu'il hasarde et qui se conservent. La rose s'environne des plis d'une robe de pourpre ; la châtaigne d'un rempart épineux. Chez lui, la vertu s'allume, la colère s élance^ le printemps verdoie ; il faut cueillir la jeunesse et moissonner les phisirs^.i^
Le môme écrivain rend agréablement compte d'une autre tentative hasardée par un des compagnons de l'auteur de la Franciade : « Baïf, dit-il, avait peu d'esprit, beaucoup d'entêtement, un savoir indigeste, et l'aveugle confiance du pédantisme . c'est le plus dur, le plus barbare et le plus obscur des glorieux poètes de la Pléiade. Non co;itent de faire imprimer un volume de lignes mesurées à la grecque, vers qu'il nommait Bot^n«, et qui sont alcaïques, saphiques, sans être d'aucune langue ; de faire fruitir les arbres, soleiller les astres, et titiller l'amour ; il détruisit jusqu'aux caractères de notre alphabet, introduisit la double lettre ou (a) des Grecs, inventa des triphthongues pour l'embellissement de la grammaire ; et, changeant nos comparatifs et nos superlatifs, prétendit forcer ses contemporains à nommer un homme plus savant un savantieur^ et une homme très-savant un «avan/tm^. il faut entendre Dubellay, dans un sonnet assez ingénieux, persifler l'excès de ces travers érudits que lui-môme avait favorisés. Bravime esprit, dit-il à Baïf:
Bnvime esprit, sar tous ezcellenlime.
Qui méprisant de vantmM abois
* Discours sur la marche et les progrès de la langue et de la littércUure françaises depuis le commencement du XF/"» siècle jusqu'en 4640, Paris, 1829.
As devancé d*ane hauf ime voix.
Des s&vwatieurs la troupe hruyantime.
De tes doux vers le style coulanfime,
Tant estimé par les doctieurs françois
Jastimement ordonne que tu sois
Par ton savoir à tous révérendtm*.
Oui, mieux que toi, gentilh'me poète
(Heur que chacun gnoïdimement souhaite !)
Façonne un vers doucim^menf naïf !
Ah ! nul, de toi hardieurement en France
N'a pourchassé l'indocfime ignorance,
DocUy Doctieur^ et Doctime BaXfl
Les poètes qui marchèrent dans la carrière ouverte par Ronsard, Desportes, Bertaut, La Fresnaye, doués de moins d*audace et de vivacité, évitèrent ses défauts et profitèrent de ses leçons. Tout à la fin du siècle et au commencement du XVH"*^, un homme de la même tendance que lui, Du Bartas, introduisit dans la langue de la poésie la multiplicité des épithètes et même des épithètes composées :
En un autre escadron je voy le peureux lièvre. Le lapin oublietue et la broutante chèvre,
La laineuse brebis.
Mais le chien garde-fort, garde-parc, garde-hôtel.
Chez lui aussi on trouve des images forcées, mais tout auprès de grandes beautés de poésie et de diction.
A la suite des guerres d'Italie et des communications habituelles entre ce pays et la France, sous le regard aussi de Catherine de Médicis, des courtisans, tirant vanité de leurs campagnes d*au delà des Alpes, en avaient rapporté des modes, des usages et un langage affecté mêlé de mots italiens ; ils se piquaient même d'altérer par une prononciation italienne les vieux mots français. Henri Ëstienne, toujours à Tavant-garde pour la défense de la langue nationale, arrêta cet envahissement par un écrit solide et spirituel, ses deux Dialogues du langage françois-italianisé, composés avec Tapprobation du roi Henri 111 et publiés en 1579.
Pendant ces vives évolutions du langage de la poésie, la prose se formait sur le modèle des anciens avec le bon sens qui est son caractère. Elle acquit de la fermeté, de la dignité, du nombre, s'appropria des tours latins, qui devinrent promptement français. C'était une réforme plus qu'une révolution ; la connaissance des prosateurs de l'antiquité accomplit ce que Joinville et Froissart avaient commencé ; des hommes moins heureusement doués qu'eux du génie de l'écrivain et du charme de l'imagination donnèrent pourtant à leur style et à leur langage une di^ité alliéo au naturel, souvenir de l'antiquité. Nous ferons connaître sous ce rapport les
deux frères du Bellay, Guillaume et Martin^ auteurs de Mémoires. Une simplicité antique, une simplicité de bon goût distingue la prose et la langue de plusieurs guerriers qui nous ont laissé leurs Mémoires, avant tous de LaNoue-Bras-de-Fer. Mm aucun de ces écrivains originaux n'atteignit la gloire d*un simple traducteur, en possession de tous les trésors de sa langue, Amyot.
Une catégorie particulière de prosateurs de ce siècle est comprise sous la dénomination dVcoIe gasconne. La population de la Gascogne se distingue par la vivacité d'un esprit original, fécond en tout genre de saillies. Le philosophe Montaigne en est le type le plus complet et le plus aimable. Les saillies de la parole sont à l'unisson de celles de la pensée. Les Gascons ont des locutions et des mots à eux, incisifs comme leur accent, des tours plaisants ou caustiques ; leur imagination encline à exagérer déteint sur leur langage. Dans ce seizième siècle, où l'expression des pensées s'étendit avec l'horizon de l'intelligence, la langue française atteignit le plus haut point de richesse où elle soit jamais parvenue ; elle ne dédaignait pas alors les ressources lexicologiques des provinces propres à éclairer de nouveaux rayons de lumière une face de l'esprit. Par là nous appar raît dans sa gracieuse liberté l'esprit prime^sautier de Montaigne et du peuple gascon. La môme nationalité se reconnaît dans les Mémoires de Biaise de Montluc^ que Henri IV appelait la Bible du soldat. Dans cette Bible la charité a cédé sa place à l'impétueuse et naïve expression du plaisir d'un égorgeur militaire. Malgré cette couleur, la narration plait parla verve. Nous aimons mieux nous arrêter ici que de poursuivre cette classe d'écrivains et de descendre.
Un grand fait se présente encore dans l'histoire de la langue française à la fin du XV1™« et au commencement du XVII™*» siècle, c'est la contrerévolution provoquée par les excès où se porta la révolution opérée par Ronsard. Toute révolution, en politique, en religion, en littérature, a besoin d'une force d'impulsion qui, faute de savoir se modérer, la pousse au delà des limites de la raison et l'égaré :
Vis consilii expers mole rait sua *.
Le bon sens réclame ; s'il est doué d'énergie, il réagit ; si la passion s'en mêle, elle l'égaré à son tour. Tout comme une révolution ne peut s'opérer, si elle ne se fonde sur la nature des choses et sur un besoin réel, il est impossible qu'une contre-révolution s'accomplisse sans adopter ce qui, dans la révolution, était fondé sur la vérité.
Un Normand né en 1555, et qui vécut jusqu'en 1620, Malherbe^
t Hor. Lib. III, Od. 4.
brusque, dur, impérieux, ne ménageant ni les personnes ni les convenances, s'était pris de passion pour la langue française ; il employa sa vie principalement à l'épurer, à la limer, à la perfectionner. Il lâchait la bride à son humeur critique môme à la cour où Henri IV (roi de 1589 à 1610) avait introduit par son exemple le langage et l'accent gascon. Il entreprit de dégasconner la cour, comme il s'exprimait. Sa rigueur à l'égard de la pureté du langage alla si loin qu'à l'article de la mort il reprit sa gardemalade. Il fit une guerre acharnée aux innovations de Ronsard . Un exemplaire de ce poète était posé habituellement sur sa table ; il y effaçait au fureta mesure les mots et les locutions qui lui déplaisaient. Il finit par le biffer tout entier. Cette condamnation déraisonnable d'écrits dont souvent une page renferme plus de véritable poésie que tout le volume de Malherbe, signale l'exagération de sa fougue critique.
Malheureusement, cette proscription prononcée par « le tyran des inots et des syllabes, » comme on l'appelait, n'atteignit pas seulement Ronsard, mais la belle et riche langue dû XVI"® siècle. Malherbe professait le respect pour le caractère natif de la langue du peuple ; il trouvait en même temps, comme ses prédécesseurs immédiats, une source principale de l'élégance du français dans ses rapports avec le génie du latin : il n'en plaça pas moins sur son lit de Procruste la langue de Rabelais, d'Amyot et de Montaigne.
Le despotisme réussit quand il s'allie avec l'audace, môme dans un esprit étroit qui prend l'étendue de son égoïsme pour celle de ses idées. Aidé par la réaction qu'avaient provoqué les prétentions et la renommée exagérée de Ronsard, Malherbe accomplit sa contre-révolution. La France adopta la langue mutilée, mais polie, qu'il lui recommanda. Dès lors, de plus en plus on abandonna au peuple les locutions populaires, si fréquemment recommandables par leur énergie ou leur grâce, et l'on évita les mots et les expressions qui exhalaient un parfum d'antiquité. Il en est résulté que la langue de la grande moitié du XVIIi°^ siècle est en partie une langue morte, que des critiques de renom l'interprètent parfois aussi faussement que les commentateurs font les auteurs grecs et latins.
Toutefois, contre une réforme si étroite, quelques hommes du XVII™*' siècle protestèrent de fait par la liberté du génie, c'étaient Corneille, Bossuet, Molière et La Fontaine. Avant eux, Régnier, admirateur de Ronsard, unissant, avec l'aisance du génie poétique, l'imitation des anciens au caractère naïf de la langue française, qu'il aimait d'une passion plus éclairée que Malherbe, fit éclore de la sève de cette langue des fleurs et des fruits merveilleux. Lui aussi, adversaire et rude censeur de Malherbe, travailla au perfectionnement de c l'instrument ailé de la poésie, » comme Schiller l'a appelé, mais en conservant à l'idiome national le piquant de
la liberté gauloise et, parmi ses douceurs et son miel, une savoureuse âpreté de goût du terroir. En s*attaquant à la réforme de Malherbe, il fit voir par son exemple comment la langue pouvait se perfectionner et conserver ses qualités natives*.
Malherbe fut rarement poëte et jamais sans effort. Mais il introduisit dans la langue de la poésie et dans le mécanisme de la versification des changements que Ton a tous adoptés comme des améliorations, ils ont été sanctionnés par Boileau dans ce code du classicisme qui, sous le nom de VArt poétique, a gouverné sans partage le Parnasse français durant prés de deux siècles. Il a résumé en quelques vers, sans cesse répétés, les services rendus par Malherbe et que les littérateurs français redisent avec une infatigable reconnaissance*.
1 Voy. particalièrement la Satyre XI.
* Enfin Malherbe vint... Art. poét. Ch. I.