‹ Chrestomathie des prosateurs français du 14e au 16e siècle, avec uneChapitre 104 sur 113 · A MADAME DE CANY · texte numérisé non relu

A MADAME DE CANY

Madame, j'espère qu'à ce coup Dieu vous aura touchée à bon escient, pour vous faire sortir de la captivité où vous avez langui

« Lez.

» Gr. S 73.

trop longtemps. Non pas que je ne pense que par cy-devaot Teffection y a esté bonne, mais pour ce que vous marchiez si laschement que ce n'estoit pas pour ' vous advancier fort. Si Dieu vous a donné quelque coups d'esperon, il ne vous en fault esbaïr*. Car si Loth, qui a voit bon désir de sortir de ce gouffre de Sodome, a eu besoin que Fange, Tempoignant par le bras, le tirast quasi par force, plus est requis que ce bon Dieu aide à nostre paresse et froidure, et puisque maintenant vous estes au bout pour eschapper, soiez soigneuse de faire valoir ceste occasion. Je le dis pour ce qu'il semble que vous prétendiez faire encores quelques circuits, ce que je ne trouve nullement bon. Car vous n'avez que trop délayé jusques icy, et il y a danger que Dieu ne renverse vostre compte. Si vous attendez d'avoir issue en tous vos affaires % jamais vous n'en viendrez, à la fin. Et aussi Dieu veult que nous quittions, pour l'amour de luy, non seulement quelque portion, mais nostre vie propre. Par quoy estimez. qu'il vous espargne tant et plus en vous donnant pour vous nourrir le reste de vostre vie, et contentez-vous de cela. Tant y a que ^ si vous ne fermez les yeulx à ce que * vous laissez, ne regrettant point ce qui vous tient empestrée, que vous ne serez jamais preste à chercher Jesus-Christ. Il y a encores un poinct que Dieu nous veult apprendre de nous fier en sa providence. Ainsy voiant qu'il n'est pas possible de mettre ordre à tout, remettez entre ses mains ce qui vous pourroit longuement retarder. Je ne vous donne pas ce conseil pource que je preigne plaisir à vous appaourir, et je ne suis pas poulsé de quelque hastiveté trop grande. Parquoy je vous prie au nom de Dieu de coupper broche à toutes les entreprises qui vous recuUent. Au reste quant, après vous être résolue, vous pren* drez courage, je me tiens asseuré qu'en moins d'un mois vous viendrez à bout de ce que vous ne pensez faire en demy an. Mais il faut prendre le frain aux dens.

Charles d'Espeville ».

* Lex.Être.

* Gr. § 67 fin. .

» Giv S 7.

* Gr. S 103.

* Pseudonyme adopté par Calyin dorant sa retraite à Angoulème et son Toyage en Italie (1534 - 1S36).

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