‹ Chrestomathie des prosateurs français du 14e au 16e siècle, avec uneChapitre 106 sur 113 · MARTIN DU BELLAY · texte numérisé non relu

MARTIN DU BELLAY

Bataille de Novare.

Ledit ao mille cinq cens et douze le Pape * et TËmpereur * encores animez contre le Roy qui estoit leur bien-facteur voyans ledit seigneur Roy ' auoir séparé son armée suscitèrent les Suisses soubs le tiltre du seigneur Haximilian Sforce, fils du seigneur Ludouic

« Jules II.

* Maximilien I.

> Le roi de France, Louis XIL

ISO

Sforce (qui anoit esté vsurpateur du Daché de Milan, mais depuis pris prisonnier par le Roy Louis à qui ledit Duché apparteooit à cause de madame Valentine sa grande mère, et iceluy Ludouic Sforce estoit mort captif dedans le chasteau de Loches) lesquels à rimprouiste descendirent audit Duché de Milan : où douant que noz gens eussent le moyen de pourueoir à leurs affaires les spolièrent duâit Duché, et en meirent en possession Maximilian Sforce fils dudit Ludouic: lequel les Suisses prindrent en leur protection, qui estoit cause que le Roy auoit depesché le seigneur de la Trimouille ^ pour reconquérir ledit Duché.

Estant le Seigneur de la Trimouille party, et les Suisses aduertis de Parmée laquelle en toute diligence marchoit, enuoyerent à messieurs des ligues quérir dix mille hommes de secours, attendans lequel et sçachans bien que nostre armée desia estoit entrée en Dauphiné, partirent de Milan enuiron de sept à huict mille hommes pour nous empescher de passer le pas de Suze : mais aduertis que desia auions faict telle diligence que qostre armée estoit en la plaine, se fermèrent à Noare pour là attendre leur secours, lequel par le val d'Oste venoit descendre à lûrée. Le seigneur de la Trimouille de ce aduerty les vint assiéger dedans ladite ville de Noare sans attendre le reste de son armée qui estoit encores dedans les montaignes, ayant seulement en sa compagnie six mille lansquenets, et quatre mille hommes de pied François: de gendarmerie, sa compagnie de cent hommes d'armes, ceUe de monsieur de Bourbon de pareil nombre conduitte par le bastard de Cliette son lieutenant, messire Robert de la Marche cent hommes d'armes, le. Duc d'Albanie cinquante, le seigneur de

* Louis de la TrémoiUe ou Trémonille ou Trimoaille, vicomte de Thovan, prince de Talmont, né en 1460, monta très-jeune, par sa valeur et ses talents militaires, an rang de général de l'armée du roi de France, Charles VIII, contre François, duc de Bretagne, Louis d'Orléans et d*antres princes. Ce général les vainquit à la bataille de Saint- Aubin. Il fit prisonnier le duc d'Orléans. Lorsque, ' après une longue captivité, à la mort du roi, qui ne laissa point d'héritier, le duc d'Orléans monta sur le trône, sous le nom de Louis XII, en 1498, ce monarque sacrifia son ressentiment à l'intérêt de sa couronne. Il s'attacha la TrémouiUe et lui donna le commandement de l'armée d'Italie. Le général conquit la Lombardîe. Il en fut récompensé par le gouvernement de Bourgogne et la charge d'amiral. Il fht vaincu et blessé à la bataille de Novare (1515) que du Béllaj va raconter, et mourut glorieusement dix ans plus tard, à celle de Pavie, âgé de 65 ans.

S. ADdré cinquante, .monsieur de Bussy de Bourgongne cinquante, Jacques le Jeune dit Malherbe cinquante, de la compagnie du Marquis de Hontferrat dont il auoit esté nouuellement lieutenant par le trespas du seigneur de la Crotte frère du seigneur du Lnde. Auecques ladite armée le seigneur de la Trimouille vint loger près la ville, où ayant fait furieuse batterie feit brèche raisonnable pour assaillir, mais il ne fut conseillé d'y donner Tassault pour deux occasions, Tvne pour le grand nombre de Suisses qui estoient dedans lesquels il ne pouuoit forcer sans grande perte d'hommes, outre qu'il auoit aduertissement que le secours qui venoit de Suisse par le val d'Oste approchoit d'Iurée, lequel arriuant près vn sanglant combat et estant frais, eussent peu deffaire nostre armée ruinée audit combat encores qu'elle fnst victorieuse. A ces causes leua son camp, et marchea pour aller combatre ledit secours auant qu'ils fussent ioincts ensemble : et pour cesl effect alla loger à deux mille de Noare sur le chemin de Trecas. Dequoy le secours des Suisses aduerty, laissans nostre armée à main gauche, la nuict subséquente sans rencontre entrèrent dedans ledit Noare. Auquel lieu estant assemblez délibérèrent de sortir pour aller combatre le seigneur de la Trimouille lequel estoit logé mal à propos, d'autant que la gendarmerie ne pouuoit secourir les gens de pied à cause des canaulx elgrans fossez qu'il y auoit entre deux. Aussi le lieu ordonné où la gendarmerie deuoit combatre, estoit en vn maraiz où les chevaux estoient enfangez iusques au genoil. Et si ne fust faict diligence de fermer le camp qui auoit tant cousté à charier (chose qui eust bien seruy pour arrester la fureur des Suisses, attendant le reste de Tannée qui estoit à venir) et disoit on que ceste faute aduint pour sauner vue cassine estant au seigneur Jean Jacques Treuoulse. Qui eust temporisé, le capitaine Tauannes qui estoit ia arriué à Sainct Ambroise au val de Suze auec six mille lansquenets qu'il amenoit que le Duc Charles de Gueldres auoit envoyé au roy pour son secours, y fust arriué à temps.

Les Suisses doncques ayant beu chacun vn coup sans autre séjour sortirent en campagne : vue partie print le chemin à la teste de nostre camp : l'autre partie prenant le chemin à la main gauche, et laissans nostre armée à droite vindrent assaillir noz lansquenets par le costé qui tire vers Trecas, lesquels ne pouuans es-

tre secoarus de Dostre gendarmerie, et estans en lien où eux mesmes n'auoient moyen de combatre, furent rompus, et vne partie taillée en pièces : et mesme entre autres le seigneur de Flenranges leur gênerai , et le seigneur de lamets son second frère demourerent parmy les morts : dequoy messire Robert de la Marche leur père aduerty auec cent hommes d'armes dont il auoit la charge tourna la teste droict à Tennemy, et feit vne si furieuse charge qu'en bien combatant vint iusques aux lieux où estoient couchez ses enfans parmy les morts, et chargea Faisné sur son cheualj et l'autre sur celuy d'vn sien homme d'armes : et en despit des ennemis les tira hors du danger, non sans qu'ils eussent des coups infinis tant au visage à la gorge qu'autres lieux. Hais à l'ayde de Dieu et des bons chirurgiens la vie leur fut sauuée. Le seigneur de la Trimouille voyant le desastre tourné sur luy, et estant hors d'espérance, par ce qu'il auoit perdu la force de ses gens de pied, et estoit blessé en vne iambe, se retira le chemin de Vercel, et de là à Suze (chose qu'il feit aisément par ce que les Suisses n'auoient aucune caualerie), autres des nostres se retirerent parle val d'Oste.

Entrevue de François I" et de Henry VIII d* Angleterre^ au camp du drap d^or • .

L'an subséquent 1519, par le moyen de l'Amiral de Bonniuet, lequel auoit le maniement des affaires du Roy depuis le trespas du grand maistre de Boisy, son frère , et du Cardinal d'Iorc qui auoit la superintendance des affaires du Roy d'Angleterre, fut accordée vne entreueuë entre leurs deux majestez, à celle fin qu'en personne ils peussent confirmer l'amitié faicte entre eux par leurs députez. Et fut pris iour auquel le Roy se trouueroit à Ardres et le Roy d'Angleterre à Guines; puis par leurs députez fut ordonné vn lieu , my chemin d' Ardres et Guines , où les deux princes se deuoient rencontrer. Ledit iour de la feste Dieu, au lieu ordonné^ le Roy et le Roy d'Angleterre, montez chacun sur vn cheual d'Es-

* Voir Michelet, Histoire de France au seizième siècle, Réfonne, page 131- 141, ebap. ?ii.

pagoe, s'eoire-abordereDt, accompagnez, chacun de sa part, de la plus grande noblesse qae Ton enst vea cent ans anparauant ensemble, estans en la fleur de leurs aages *, et estimez les deux plus beaux princes du monde, et autant adroits en toutes armes, tant à pied qu'à cheual. le n'ay que faire de dire la magnificence de leurs accoustremens, puisque leurs seruiteurs en auoient en si grande superfluité , qu'on nomma ladite assemblée le camp de drap d'or. Ayant faict leurs accollades à cheual, descendirent en vn pauillon ordonné pour cest effect, ayant le Roy seulement auecques luy l'Amiral de Bonniuet et le Chancelier du Prat et quelque autre de son conseil, et le Roy d'Angleterre, le Cardinal d'Iorc, le Duc de Norfolc et le Duc de Suffolc. Où, après auoir deuisé de leurs affaires particulières, conclurent que audit lieu se feroient lisses et eschaffaulx, où se feroit vn tournoy, estans délibérez de passer leurs temps en déduit, et choses de plaisir, laissans négocier leurs affaires à ceux de leur conseil, lesquels de iour en autre leur faisoient rapport de ce qui auoit esté accordé. Par douze ou quinze iours coururent les deux princes r?n contre Pautre : et se trouua audit tournoy grand nombre de bons hommes d'armes, ainsi que vous pouuez estimer; car il est à présumer qu'ils n'amenèrent pas des pires.

Ce faict *, le Roy d'Angleterre festoya le Roy près de Guines en vn logis de bois où il y auoit quatre corps de maison , qu'il auoit faict charpenter en Angleterre, et amener par mer toute faicte; et estoit couuerte de toille peinte en forme de pierre de taille, puis tendue par dedans des plus riches tapisseries qui se peurent trouuer, en sorte qu'on ne l'eust peu iuger autre sinon un des plus beaux bastimens du monde : et estoit le dessein pris sur la maison des marchands à Calaiz. La maison, estant après desassemblée fut renuoyée en Angleterre, sans y perdre que la voiture. Le lendemain , le Roy deuoit festoyer le Roy d'Angleterre près Ardres, où il auoit faict dresser un pauillon ayant soixante pieds en quarré, le dessus de drap d'or frizé, et le dedans doublé de veloux bleu, tout semé de fleurs de lis de broderie d'or de Chypre , et quatre autres pauillons aux quatre coings, de pareille despence ; et estoit le cordage de fil d'or de Chypre et de soye bleue Turquine, chose

« FraDçoU !•% âgé de 26 ans, Henri VIII, de i8. • Gr. S 97.

fort riche; mais le vent et la tourmente vint telle», que tous les cables et cordages rompirent et furent lesdites tentes et panillons portez par terre ; de sorte que le Roy fut contrainct de changer d'opinion , et feit faire en grande diligence vn lieu pour faire le festin, où de présent y a ?n bouUevert" nommé le boullevert du festin. le ne m'arresteray à dire les grands triomphes et festins qui se firent là, ny la grande despence superflue ; car il ne se peult estimer, tellement que plusieurs y portèrent leurs moulins, leurs forests et leurs prez sur leurs espaules.

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