GUILLAUME DU BELLAY
Guillaume du Bellay. — Sur Phistoire de France.
Bien mille ans ou plus, France a eu bruyt et réputation que nul, au moins qui soit à estimer, ayt mis la main à Tœuure, pour escrire tant de faits mémorables qui en icelle sont auenuz. Hais nos ancestres et fondateurs du Royaume naturellement (et comme par auenture alors estoit besoing) furent tousiours trop plus inclins à faire qu'à escrire: lequel vouloir certes ie ne' blasme, ains tresfort loue. Deslors estoient suruenues les mutations vniuerselles des Royaumes, destructions des pais, et aboiissement des lettres et arts, qui par long temps ont esté comme enseuelies et endormies : ce que ie pense auoir esté cause que nous n'ayons hystoriens de l'origine, progrès et accroissement de nostre Royaume. Et neantmoins par cy, par là, s*en trouue quelque chose escrite au style et narration telle qu'alors , plus digne toutesfoys (à mon iugement) de commisération, que de moquerie : car ils ont fait en tant que possible leur a esté, que des choses de leur temps la mémoire n'est entièrement enseuelie, et qu'en eux trouueront matière, ceux qui après les voudront célébrer en plus élégant et orné langage. Mais depuis le temps que les sciences ont commencé à se rossouldre et que par la bénignité de nostre souuerain,
* Gr. s 52.
s Ux.
» Gr. S 107.
J25 treschrestien, tresmagnanime, ettresliberal Prince *,ellesont presque recoQuert leur ancien règne et dignité : le Yoy neantmoins, que tant plus elles fleurissent de iour en iour^ tant moins nous trouuons d'hystoriens, qui entre tant des hautes et louables entreprises ayent apliqué leur estude à les escrire^ et consacrer à éternité le nom et loz des vertueux '. Dont au contraire de ceux qui sur faute de matière acusent et blâment à tort le temps présent, ie non sans cause me voudroye plaindre et lamenter de la fortune et condition du mesme temps, auquel je voy que nul autre art ou science est si abjecte et contemnée, que ceste seule, qui par raison deust estre plus exaltée , ainsi qu'elle est entre les autres tresdigne et profitable. Et certes iamais aux humains n'auint si bien , comme du temps que toutes choses dignes, ou de louange ou de reprehension estoiènt transmises à la postérité par vraye escriture : car tout ainsi que par louange nourrice de vertu , sont les cœurs nobles aiguillonnez et resueillez : ainsi n'est chose qui plus destourne de vice les fresles et tendres esprits, que la reprochée mémoire des vicieux* : dont par hystoire nous sont les exemples proposez pour ensuyure les vns et fuyr les autres.
Pronostkatims.
Ceste année ' fut vn grand et merueilleux cours de prophètes et prononstlcations, qui toutes promettoient à l'Empereur heureux et grands succès et accroissement de fortune : et quand plus il y adioustoit de foy, de tant plus en faisoit Ton semer et publier de nouuelles : et proprement sembloit à lire tout ce qui espandoit ça et la, que ledit seigneur Empereur fut en ce monde nay pour imperer et commander à fortune. Ce nonobstant et combien que le Roy ne fust en aucune doubte que mouuant guerre au Duc de Sauoye, il s'attireroit sur les bras toutes les forces de l'Empereur : encores aussi qu'il sceust tresbien, quelle esloit l'inclination des
* Gr. § »3.
« Gr. S S6 I 1535.
aacans en conférant telles prononstications anecques Thear et félicité qui auoient ia par si long temps accompagné tontes les entreprises dadit seigneur Empereur, à espérer et attendre , et des autres à craindre, qu'il en aduint tout ainsi que les prognostications promettoient, comme si elles fussent procedées du propre oracle du sainct Esprit, et de manière que iusques en ce Royaume aucuns suspersticieux en fussent espourez et effrayez. Luy toutefois ne s'en estonna, ne changea iamais sa délibération , pour chose dont il en * fut menasse par telles inuentées prononstications, ains demoura tel que tonsiours il auoit esté , c^est à dire , magnanime, et constant à mespriser et contemner ceste manière de supersticieuses ^et abusiues prophéties , comme celuy qui ne varia oncques de la cognoissance et foy quMl a, et tousiours a eue en Dieu seul cognoissant et dirigeant le cours des choses futures, et qui en sa puissance a retenu et reserué la disposition des temps et des momens, et lequel il esperoit certainement luy deuoir estre en ayde, attendu le grand deuoir où il s'estoit mis de chercher par amiable composition , non tant à recouurer le sien, qu'à faire au moins que Toccupateur Ten seruist : non pas en feit (comme i'ay dit) eschelle à ses ennemis, pour enuahir et transgresser les bornas et limittes de son Royaume.
« Gr. s 62.