‹ Chrestomathie des prosateurs français du 14e au 16e siècle, avec uneChapitre 94 sur 113 · QUINZIÈME ET QUATORZIÈME SIÈCLES · texte numérisé non relu

QUINZIÈME ET QUATORZIÈME SIÈCLES

CHRISTINE DE PIZAN.

iS6S~t4tO.

Ci dit de la vertu de justice ou roy Charles '.

Gomme dit le philozopbe, c nul ne doit estre appelle sage, se bonté ne Tesclaire, » laquelle est le principe de sapience, avec la crainte de nostre Seigneur, comme dit le psalmiste.

Or, soit donques traiclié des vertus ou bontez d'icelluy Roy que nous disons sage, lequel, à l'exemple du bon empereur Trayan et mains autres jadis ameurs de justice, comme nous lisons, fu* celluy Charles, pillier dMcelle ; et en telle manière la gardoit que si hardis ne fust, ne tant grant prince, en son royaume, ne amé serviteur, qui extorcion osast faire à homme, tant fust ' petit.

Et, entre les exemples qui en pourroyent estre dis : une foiz avint que un chevalier de sa court donna une buffe à un sergent faisant son office, de laquelle chose à très grant peine pot^ estre desmeu4e Roy par prières de ses plus amez princes, que icelluy chevallier n'encourust la loy et rigueur de justice, qui est, eo tel cas, copper le poing ; toutesfoiz onques depuis ne fu en grâce comme devant.

Item, à un Juif semblablement fist droit d'un tort et extorcion, que un Cbrestien luy avoit faicte, et fn de luy avoir baiHié un faols

« Charles V, dit le tage^ dont Christine de Pizan a écrit la vie. « Gr. S 23.

» Gr. S 27.

♦ Gr. S 76.

gage pour bon; et volt * le Roy que la simplece da Jaif fost vainqneresse de la malice da Crestien ; et comme il faist droit anx Jnifs, D'est mie doubte qa'à toute personne vouloit que il fast entièrement tenoz : et se, au contraire, lay venist* à cognoissance d'aucun de ses justiciers, en exemple donnant aux autres juges de bien et sagement gouverner ' justice, tantost commandoit quHl fust desmis et punis selon sa desserte.

De mains cas particuliers luy mesme fist droit par bonne équité, et comme il est escript de Tempereur Trayan prealegué, que, une foiz, comme il fust jà montez sur son destrier pour aler en bataille, une femme grevée de tort, à luy venue complaignant, arrestast tout son host, descendy, ^ donnant sentence droicturiere pour la vefve.

Ci dit de la bénignité et clémence du Roy Charles.

Notons quans grans princes, barons et chevaliers vindrent à luy subjuguez, à mercy, non pas seulement comme estoit Tigran, estraoge aux Romains, mais ses propres hommes et subgiez d'ancien droit et seigneurie, rebelles contre Sa Hagesté, que il receut à mercis tant de foiz et si doulcement pardonna, non pas seulement traicta amiablement, mais donna très largement du sien, comme plus pleinement peut apparoir esdites croniquês, qui de ce font mencion ; mais j'en passe les noms, car n'afflert à ma personne et ne vouldroye ramentevoir chose à l'opprobre d'aucune noble ligniée qui indigner s'en pourroit.

Et, si comme il est escript de la debonnaireté du Roy Pirrus très vaillant, dit Valere, que comme il luy fust rapporté que veneurs, buvans en taverne, en la cité de Tarante, disoyent mal de luy, il les manda et leur demanda s'ainssy estoit : et comme ilz respondirent, < se le vin ne fust sitosl faillis, ce que on t'a rapporté

* Gr. s 76.

• Gr. S 26.

' Gr. S 86.

*Gr.S23.

envers *• ce que nous eussions dit ne fust * qae jeux ; » et ainssi, la simple confession de la vérité tourna Tire du Roy en ris.

Plus grant sens en debonnaireté povons dire de nostre prince, lequel, une foiz ou ' tenips des pestillences de France, encore n'estoit couronné, entra à Paris en grant compaignie, après une grant commocion en la ville qui contre luy ot esté, et ainssi comme il passoit par une rue, un garnement traître oultre cuidié, par trop grant presumpcion, va dire si hault qu'il le pot oyr: € Par Dieu, Sire, se j'en feusse creus, vous n'y fussiez jà entrés*; mais au forl, on y fera peu pour vous. » Et, comme le coule de Tancarville, qui droit devant le Roy chevauchoit, eust oye* la parolle, voulsist * aler tuer le villain, le bon prince le retint et res* pondi, en sousriant, comme se il n'en tenist^ conte: c On ne vous en croira pas, beau sire. »

Le sens de cette pacience fait moult à noter aux vindicatifs, qui, sanz viser aux inconveniens qui en peuent venir, de tous mesfais se vueulent vengier, lequel • chose est encontre Tordre des sages ; et visa ce très prudent prince, nonobstant luy fut legiere la vengence, s'il luy pleust que par celluy occirre, la ville, qui* par malvaise exortacion, estoit commeue, cité rebelle se fust bien peue esmouvoir, dont grant meschief fust veous ; ou, par aventure, la haultece de son noble courage ne deigna tenir conte de chose que un tel garçon deist. Et à celle mesmes entrée qu'il fist lors à Paris, qui trop luy ot esté rebelle , tous ® ainssi comme jadis Othovien '^ à Hérode pardonna vers luy venu à grant humilité, despouUé de ses aornemens royaulx, lu; criant mercis de ce qu'il ot esté en l'ayde de Anthojne et de Cbeopatra, sa femme, et le récent en grâce, luy remectant la couronne sur le chief ; sembla-

« Gr. s d9.

« Gr. S 83.

5 Gr. § 9.

* Gr. § 97.

» Gr. S 96.

« Gr. § 27.

' Gr. § 26.

» Gr. S 16.

9 Gr.§iiO.

•0 Octave.

blement, nostre bon Roy flst à de ses princes subgiez et à maint de ses citoyens et autres esté * ses adversaires retournez à mercis.

Ci dit du Vitupère aux orgueilleux.

Par diverses manières prent Dieu vengence des orgueilleus qui ne ressof)gnent ses jugemens.

Et que les maulvaiz soient hays et abominez devant Dieu et au monde, est escript de Denis le Tirant régnant en Cécile, tant ouitre cuidiez et plain de perversité que ses subgiez mieulx voulsissent sa mort que vie*. Une bonne femme vielle prioit tousjours à haulle voix que les Dieus lui donnassent longue vie ; et comme il Toyst dire, la manda et volt sçavoir, qui la mouvoit : « Certes, dist elle, j'estoye pucelle chieux mon père ; si avoit un roy en ceste terre moult mal et qui trop grevoit le peuple, je prioye aux Dieux que sa vie fust briefve ; il mouru ; après celluy, nous omes pire : après la mort duquel, tu es le pire de tous tes devanciers ; or, ay si grant paour, que après toy nous ayons pire, que pour ce prye aux Dieux qu'ilz te donnent longue vie. > Si fu ce tirant tout confus des parolles de la vielle bonne femme. Celluy Denis ne faisoit mie grant reverance aux Dieus que alors aouroyent.

Il avinl une foiz qu'il vit un moult riche mantel d'or, qu'on aToit mis à l'image de Jupiter, si le prist et en mist un de drap en lien ; il volt appaisier en telle manière les prestres qui s'en courrouçoyenl : • le mantel d'or, disl-il, estoit trop froit pour yver, et trop pesant pour esté : pour ce, luy en ay donné un plus convenable en toutes saisons. »

Une autre foiz, il vid l'image d'Esculapius, qui avoit une grande barbe d'or jusques aux piez, et Appolo, son père n'en avoit point : si prist la barbe d'or, et dist ans prestres qui l'en reprenoyent, c qu'il n'estoit mie avenant, que le filz eust si grant barbe, puisque le père n'en avoit point, t Et ainssy se moquoit des Dieux,

• Gr. s u.

« Gr. s ea.

]02 non mie par oppinion que cesie loy fust faulse, mais par le grant orgueil de luy, qui le faisoit si oultrecuidier que il presumoit sa poissaoce plus grande que nulle deité. En la fin cestui fina * Yillainement par lait trebu£hement.

Et, en retournant à ma matière que trop ay delaissié, à tant souffise des arrogans orguilleus.

Cy dit du duc d*Orlien$.

L'autre filz du sage roy Charles fuLoys,duc d'Orliens à présent vivant, florissant par grâce de Dieu en bien. Cestui Loys, acroiscent la joie du père, nasqui trois ans après le susdit Charles dont nous avons parlé (d'une fille entre deus ne fais moult grantmencion, ne de trois autres, moult belles dames, pour ce que assez jeunes trespasserent). Grant* joye et solemnité fu faicte de sa naiscence : le Roy, resjoy d'avoir deus beauls enfens masles, flst célébrer en chants et sons melodieus, par toutes esglises, louanges à nostre seigneur, grant feste fu entre les barons, et le peuple faisant grant feu par toutes les rues de Paris en signe de solemnisée' joye.

Le sage roy, son père, luy fist amenistrer nourreture propice en toutes choses; Tadministracion et garde commist à une bonne et sage dame, appellée madame de Roussel, qui, par grant soing le nourry, et la bonne dame, très qu'il sceust aprendre à parler, les premières parolles que elle luy apprist fu son Ave Maria^ et par elle fu si duit, que c'estoit doulcete chose luy oir dire, enfenciablement à genoulz, ses petites mains joinctes devant l'image Nostre- Dame ; et de bonne heure aprist à Dieu servir : car il a très bien continué en dévocions, oroisons, à l'esglise estre longuement, et à oyr et dire grant service; bonnes gens et devolz aime ^ et voulen-

« Gr. s 29.

« Gr. § il.

» Gr. S 95.

* Gr. Slif.

tiers ot leur eoseignemens, comme il appert par la frequentacioD qnUl fait chascan jour par long espace en Tesglise des CelestinSyOùa couvent de sains preudesbomes servant Dieu^etlà ot^ le service ; de laquelle frequantacion est impossible que son ame et ses meurs n'en vaillent mieulx, et que Dieu en ses fais ne luy soil plus propice ; donne voulentiers aux povres et largement, et cbascun jour de sa main ; est moult dévot, par especial, ou temps de la passion de nostre Seigneur; le service ot voulentiers en la dicte dévote place, soubstrail de toutes gens, fors des preudes bommes de leans; visite oudit temps, TOstel-Dieu et les povres malades, leur donne Paumosne de sa main, et visite les sainctes places.

Ce prince est de très noble courage et grant voulenté sur la confusion de nos ennemis, comme il y a paru et pert*, parce que bardiement et de grant désir s'est mis entout debvoir, par ses lettres et messages envoyées en Angleterre ', comment la mort du bon roy Ricbart, à qui sa niepce par mariage estoit donnée, fust vengiée, et luy mesmes offert^ son propre corps en preuve contre Henry de Lancastre, à présent roy, et par maintes autres offres valeureuses d'armes, comme il appert* par les lettres de ce escriptes, lesquelles dites armes offertes en plusieurs manières n'a osé ledit Henry accepter, n'accomplir.

Cestui prince aime les gentilzbommes et les preux qui par vaillantise voyagent et s'efforcent d'accroistre l'onneur et le nom de France en maintes terres, les ayde du sien, les bonneure et soustient. Cestui est aujourduy le retrait et refuge de cbevalerie de France, dont lient noble court et moult belle de gentilzbommes jeunes, beauls, jolis et bien assesmez, tout apprestez d'euls embesoingnier pour bien faire. A luy viennent de toutes pars pour sa belle jeunece et espérance de son bienfait, et il les reçoipt amiablement, et entr'eulx est en maintien de prince tout tel qu'il appartient.

• Gr. § 24.

« Gr. S 31.

s n s*agit ici du défi qae le duc d'Orléans envoya, en 1402, an roi d'Angleterre, Henri IV, qui avait détrôné et fait massacrer le roi Richard IV, mari d'Isabelle, fille dn roi de France, Charles VI, et nièce du dac d'Orléans.

* Le verbe auxiliaire soos-entenda.

Ed ses jeiiDes faiz, estentoutes choses très ayenant, beP est de corps, et a très doalce et bonne phinozomie, gracieux en ses esbatements, ses riches et genz abillemens bien Iny siéent ; bel se contient à cheval ; abillemens à feste se scet avoir, et très bien dance; jeae par courtoise manière; rit et soulace entre dames et avenanmient.

Ses condicions sont telles : il aime les bons, comme dit est ; il a sens naturel tel que nul de son aage ne le passe, maintieng hault et bénigne, parolle rassise et agmoderée; n'a en luy felonnie, ne cruaulté, doulce response et amiable renia toute personne qui à luy a à besoingnier ; et, entre les autres grâces qu'il a, certes, de belle parleure aornée naturelementde relhorique, nul ne le passe ; car, comme il aviegne souventefoiz, devant luy faictes maintes colacions de grant congregacions de sages docteurs en sciences et clercs solennelz, aussi au conseil et alieurs, où maint cas sont proposez et mis eu termes de diverses choses, merveilles est de sa mémoire et belle loquelle ; car n'y aura si estrange proposicion que, au respondre, il ne répète de point en point, par ordre, à chascun, si bien et si vivement responde ou. réplique, s'il affiert, qu'il semble que de longue main aitestudié la matière; et par si bel maintien et signorie contenance parle, attrait non de haulte ne de fiere parolle, mais rassisement et tout en paix, que ce est grant beaulté : et ce ay-je veu de mes yeulx, comme j'eusse affaire aucune requeste d'ayde de sa parolle, à laquelle, de sa grâce, ne faillis mie; plus d'une heure fus en sa présence, où je prenoye grant plaisir de veoir sa contenance, et si agmoderement expédier besongnes, chascune par ordre ; et moy mesmes, quant vint à point, par luy fus appellée, et fait* ce que requeroye.

Avec les autres bonnes condicions n'est mie moult vindicatif de desplaisirs receus, tout le peust-il bien faire ; et certes , c'est moult noble condicion a prince. Pitié a de ceuls qu'il voit confus, si, comme une fois, entre les aultres demonstrances de sa bénignité, avint, comme il regardast ' luiclier de ses gens enmy sa court, un jeune homme, eschaaffé d'ire trop follement, donna une

* Gr. s 10.

• Gr. s 57.

» Gr. S 77.

bnffe à an autre ;cellai fu moult felonnessemenl pris et menaciez, pour rinjure faicte devant le prince, que le poing aroit coppé ; le bon Duc, comme il veist le cas d'omme moult confus, dist à ses gens tout bas •: « Dictes, dictes, qu'on Iny face paour, et que on le laisse aler. »

N'a cure d'oyr dire deshonneur de femmes, ne de nulluy mesdire, et ne croit mie de legier mal qu'on luy rapporte d'autruy, à l'exemple du sage, et dit telles notables parolles : < Quant on me <yt mal d'aucun, je considère se celluy qui le dit a aucune particulière bayne à celluy dont il parle ; aussi se envie luy fait dire, on se il tient à le despointer d'aucun degré pour y estre luy mesmes. > Et ceste sage et bonne condicion à prince, de non croire de legier, me ramentoit ce qui est escript à ce propoz du vaillant empereur Julius César, que, entre les autres vertus de luy, il ne creoit mie de legier maulvais rapports. Une foiz luy fu dit, que un de ses chevaliers avoit dit mal de luy ; l'Empereur respondy que il ne le croyoit mie ; et comme l'autre jurast et afTermast * que ^oir estoit, César respondy que ce n'estoit mie chose creable, que il ne fnst amez de celluy à qui il avoit bien fait. Aristode dit, que quant prince croit de legier, il ouvre la porte aux mençongeurs de luy raporter nouvelles.

Assez pourroye dire de cestui prince sage en jeune aage, de laquel chose on peut jugier par ce que on voit de luy ; se il vit jusques au temps de viellece, ce sera prince de moult grant excellence, par qui mains grans biens seront faiz: moult s'est efforciez de mectre paix en l'Eglise, luy me&mes pour celle cause, est alez devers le Pape ; en toutes guises se vouldroit travaillier que tout bien fust fait et le mal laissié.

Noble dame a espousée et de grant prudence, fille * au ' duc de Millan, dont il a trois beaulx et gracieux &lz, que Dieu, par sa miséricorde, vueille accroistre entoute vertu t

« Uz.

* La célèbre Valentine, fille de Galéas I, duc de Milan.

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