‹ Chrestomathie des prosateurs français du 14e au 16e siècle, avec uneChapitre 93 sur 113 · QUINZIÈME SIÈCLE · texte numérisé non relu

QUINZIÈME SIÈCLE

G OMINE s.

Comment le Roy Louis XI voulut induire Vempereur Federic III à se saisir des terres que le duc de Bourgogne tenoit de V Empire.

La peau de Tours.

L'an 1475 avoil envoyé le Roy, devers l'Empereur, Jehan Tiercelin Seigneur de la Brosse, pour travailler qu'il ne s'appointast avec le Duc de Bourgongne, et pour faire excuse de ce qu'il n'avoit envoyé ses Gens d'armes, comme il avoit promis, asseurant tousiours le faire, et de continuer les exploits et dommages qu'il faisoit audit Duc, bien grands, tant au pays et marches de Bourgongne, que de Picardie. El outre luy ouvrir un party nouveau qui esloit qu'ils asseurassent bien l'un l'autre de ne faire paix ui trêves l'un sans l'autre : et que l'Empereur prit toutes les Seigneuries que le dit Dac tenoit de l'Empire et qui par raison en dévoient estre tenues, et qu'il les fist déclarer confisquées à luy : et que le Roy prendroit celles qui estoient tenues de la couronne de France : comme Flandres, Artois, Bourgongne, et plusieurs autres. Combien que cet Empereur eust esté toute sa vie homme de tres-peu de vertu, si estoit-il bien entendu et pour le long-temps qu'il avoit vescu, il avoit beaucoup d'expérience et puis ces partis d'entre nous et luy avoient beaucoup duré: parquoy estoit las de la guerre, combien qu'elle ne luy coustast rien : car tous ces Seigneurs d'Alemagne y estoient à leurs despens, comme il est de coustume quand il touche le faict de l'Empire. Ledit Empereur respondit aux Ambassadeurs du Roy, qu'auprès d'une ville d'Alemagne, y

avoit an grand oars, qai faisoit beaucoup de mal : Trois compaignons de ladicte ville qui hantoient les tavernes, vindrent à un tavernier, à qui ils dévoient, prier qu'il leur accreust encor un escot, et qu'avant deux iours le payeroient du tout: car ils prendroient cest ours, qui faisoit tant de mal, et dont la peau valoit beaucoup d'argent, sans les presens qui leur seroient faicts des bonnes gens. Ledict hoste accomplit leur demande : et quand ils eurent disné, ils allèrent au lieu où hantoit cest ours ; et comme ils approchèrent de la caverne, ils le trouvèrent plus près d'eux qu'ils ne le pensoient. Ils eurent peur : si se mirent en fuite. L'un gaigna un arbre : l'autre fuit vers la ville : le tiers l'ours le print et le foula fort soubs luy, en luy approchant le museau fort près de l'oreille. Le pauvre homme estoit couché toutplat contre terre, et faisoit le mort. Or ceste beste est de telle nature que ce qu'elle lient, soit homme ou beste, quand elle le voit qu'il ne se remue plus, elle le laisse là, cuidaut qu'il soit mort : Et ainsi ledict ours laissa ce pauvre homme sans luy avoir fait gueres de mal : et se retira en sa caverne : quand le pauvre homme se veit délivré, il se leva, tirant vers la ville: Son compaignon qui estoit sur l'arbre, ayant veu ce mystère, descend, court et cria après l'autre, qui estoit devant, qu'il attendist : lequel se retourna, et l'attendit : Quand ils fureut ioincts celuy qui avoit esté dessus l'arbre, demanda à son compaignon, par serment, ce que l'ours luy avoit dit en conseil, qui si longtemps luy avoit tenu le museau contre l'oreille. A quoy son compaignon luy respondit : il me disoit que jamais ie ne mar* chandasse de la peau de Tours, iusques à ce que la beste fusl morte. Et avec cette fable paya l'Empereur nostre Roy, sans faire antre responce à son homme.

Comment le duc de Bourgogne^ faisant la guerre aux Suisses^ fut chassé par eux à l'entrée des montagnes près Granson (1476).

Le Duc de Bourgongne ayant conquis toute la Duché de Lorraine et receu du Rt)y Sainct-Quentin, Han, et Bohain^ et le meuble du Connestable, estoit en paroUes avec le Roy de s*apoin- 1er : et le Roy et luy se dévoient entre-veoir, sur une rivière et sem -

blable pont que celuy qui fat faict à Picquioy, à la veuë da Roy, et du Roy Edouard d'Angleterre: et sur cette matière * alloieut et yenoient gens. Et youloit ledict Duc laisser reposer son armée : qui estoit fort deffaicte, tant à cause de Nuz * que par ce peu de guerre de Lorraine' : et le demeurant vouloit-il envoyer en garnison en aucunes places du comté de Romont, comme auprès des villes de Berne et Fribourg ausquelles il vouloit faire la guerre, tant pource qu'ils la luy avoient faicte estant devant Nuz, qu'aussi pour avoir aidé à luy ester la comté de Ferrete, et pource qu'ils avoient osté audit Comte de Romont partie de sa terre. Le Roy le solicitoit fort de ceste veûe, et qu'il laissast en paix ces pauvres gens de Suisse, et qu'il reposast son armée : Lesdicts Suisses, le sentans si près d'eux, luy envoyèrent leur Ambassade : et offroient rendre ce qu'ils avoient prins dudict Seigneur de Romont : Ledict Comte de Romont, le solicitoit d'autre costé de le venir secourir en personne : Ledict Duc laissa le sage conseil, et celuy qui pouvoit estre le meilleur (comme il semble à toute sorte de gens) veu la saison et Testât en quoy estoit^son armée : et délibéra d'aller contre eux. Entre le Roy et luy fut appointement de bailler lettre, que pour le faict de Lorraine ils n'entreroient point en débat.

Le Duc partit de Lorraine avec ceste armée fort deffaicte et lassée, et entra en Bourgongne ; où lesdicts Ambassadeurs de ces vieilles ligues d'Alemaigne , qu'on appelle Suisses, revindrent devers luy, faisans plus grandes offres que devant : et outre la restitution, luy offroient laisser toutes les alliances, qui seroient contre son vouloir (et par especial celle du Roy) et devenir ses alliez, et le servir de six mille hommes armez, avec assez petit payement, contre le Roy, toutes les fois qu'il les en requereroit : A rien ne voulut

t A ce sujet.

* L'évêché de Cologne vint à vaquer en 1476. Deux prétendants se présentèrent, Tnn était frère du landgrave de Hesse et l'antre parent du comte Palatin du Rhin. Le duc de Bourgogne prit parti pour le second, n mit le siège devant Neuss, ici appelé Nuz, sur la rive gauche du Rhin, vis-à-vis de Dusseldorf : cette place forte était occupée par le landgrave de liesse. Louis XI suscita des ennemis au duc, entre autres les Suisses. Après plusieurs échecs Charles le Téméraire se vit obligé d'abandonner un siège où ses troupes épuisaient inutilement leurs forces.

s Contre René II, due de Lorraine, qui avait envoyé défier le duc de Bourgogne devant Neuss.

iedict Duceotendre : et ia le conduisoit son mal-heur. Ceux qu'on appelé en ce quartier là les Nouvelles alliancesy ce sont les villes de Basle, et de Strasbourg et autres villes Impériales, qui sont soubs le bout de cette rivière du Rhin : lesquelles d'ancienneté avoient esté ennemies desdicts Suisses, en faveur du Duc Sigismond d'Anstriche, duquel ils estoient alliez^ par le temps qu'il avoit eu guerre avec lesdicts Suisses. Toutes ces villes s'allièrent ensemble avec iceux Suisses, et fut faite alliance pour dix ans, et paix aussi avec le Duc Sigismond. Et se feit ladicte alliance par la conduite du Roy, et à son pourchas, et à ses dépens, comme avez veu ailleurs^ à l'heure que la comté de Ferrete fut ostée des mains du Duc de Bourgongne, et qu'à Basle firent mourir messire Pierre d'Archambault Gouverneur dudict pays pour Iedict Duc : lequel Archambault fut bien cause de cest inconvénient, qui fut bien grand pour Iedict Duc : car tous ses autres maux en vindrent. Un Prince doit bien avoir Tœil sur les Gouverneurs qu'il met en un pais nouvellement ioinct à sa Seigneurie : car en lieu de traiter les subiects en grande douceur et en bonne iustice, et faire mieux qu'on ne leur avoit faict le temps passé, cestui-cy feit tout le contraire : car il les traicta en grande violence, et en grande rapine: et mal luyen print, et a son maistre, et a maint homme de bien. Geste alliance que le Roy conduisit, dont i'ay parlé, tourna depuis à grand profit au Roy, et plas que la pluspart des gens n'entendent : et crois que ce fut une des plus sages choses qu'il feist onques en son temps, et plus au dommage de tous ses ennemis : car le Duc de Bourgongne deffaict, onques puis ne trouva le Roy de France homme qui osast lever la teste contre luy, ne contredire à son vouloir : J'enten de ceux qui estoient ses subiects et en son Royaume : car tous les autres ne nageoient que soubs le vent de cestuy-là : Yoylà pourquoy fut grande œuvre d'allier le Duc Sigismond d'Austriche, et ceste Nouvelle alliance avec les Suisses, dont si long temps avoient esté ennemis ne se fit point sans dépense, et sans faire maint voyage.

Apres que le Duc de Bourgongne eut rompu aux Suisses l'espérance de pouvoir trouver appoinctement avec luy, ils retournèrent advertir leurs gens, et s'apprester pour se deffendre : et luy approcha son armée du pays de Vaux en Savoje, que lesdicts Suisses avoient prins sur monseigneur de Romont, comme dict est: et print trois ou quatre places qui estoient à monseigneur de Ghasteau-

gaion, qaelesdicts Suisses tenoient elles deffendirent mal : et de là alla mettre le siège devant une place, appellée Gransoo : laquelle estoit aussi aadict seigneur Chasteau-guion , et y a?oit pour lesdicts Suisses, sept ou huict cens hommes bien choisis, pouiye que c'estoit auprès d'eux : et la vouloient bien deffendre. Ledict Duc avoit assez grande armée : car de Lombardie lay ve- Doient à toute heure gens, et des subiecls de ceste maison de Savoye : et il aimoyt mieux les estrangersque sessubiects, dont il pou- Yoit fîner assez et de bons; mais la mort du Connestable luy aidoit bien à avoir defïîance d'eux, avec d'autres imaginations : Son artillerie estoit très-grande et bonne : et estoit en grande pompe en cest ost, pour se monstrer à ces Ambassadeurs, qui venoient d'Italie et d'Alemaigne : et avoit toutes ses meilleures bagues et vaisselles, et largement autres paremens, et avoit de grandes fantasies en sa teste, sur le faict de ceste Duché de Milan, où il s'attendoit d'avoir des intelligences. Quand le Duc eut assiégé, ladicte place de Granson et tiré par* aucuns iours, se rendirent à luy ceux de dedans à sa volonté : lesquels il feit tous mourir : Les Suisses s'estoient assemblez , non point en grand nombre, comme i'ay ouy parler à plusieurs d'entr'eux (car de leurs terres ne se tirent point les gens qu'on cuide et encores moins lors,<iae maintenant: car depuis ce temps- là, la pluspart ont laissé le labeur pour se faire gens de guerre) et de leurs alliez, en avoient peu avec eux : car ils estoient contraincts se haster pour secourir la place : et comme ils furent aux champs, ils sceurent la mort de leurs gens.

Le Duc de Bourgongne, contre l'opinion de ceux à qui il en* demandoit, délibéra d'aller au devant d'eux, à l'entrée des montaignes où ils estoient encores, qui estoit bien son desavantage : car il estoit bien en lieu advantageux pour les attendre, et clos de son artillerie, et partie d'un lac : et n'y avait nulle apparence qu'ils luy eussent sceu porter dommage : Il avoit envoyé cent archers garder certain pas à rencontre de ceste montagne : et luy se mit en chemin: et rencontrèrent ces Suisses la pluspart de son armée, estant encore en la plaine : Les premiers rangs de ses gens cuidoient retourner pour se reioindre avec les autres : mais les me-

I Lez.

* En se rapporte à opinion.

naës gens qui estoieni derrière, caidans qae ceux là fuissent', se mirent à la fuite : et peu à peu se commença à retirer cette armée vers le camp , faisans aucuns tresbien leur devoir. Fin de compte, quand ils vindrent iusques à leur ost, ils ne s'osèrent AeU fendre : et tout se mit à la fuite : et gagnèrent les Alemans son camp et son artillerie, et toutes les tentes et pavillons de luy et de ses gens (dont il y avoit grand nombre) et d'autres biens infinis : car rien ne se sauva que les personnes c et furent perdues toutes les grandes bagues dudict Duc : mais de gens, pour cette fois, ne perdit que sept hommes d'armes. Tout le demeurant fuit, et luy aassi. Il se devoit mieuï dire de luy, quHl perdit honneur et chemnce ce jour, que Ton ne fit du Roy Jehan de France qui vaillamment fut pris à la bataille de Poictiers.

Voicy la première maie fortune, que ce Duc eut jamais eu en toute sa vie : De toutes ses autres entreprises il en avait eu Thonnenr ou le profit. Quel dommage luy advint ce jour, pour user de sa teste, et mespriser conseil ? Quel dommage en receut sa maison, et en quel estât en est-elle encores, et en adventure d'estre d'icy à' long-temps? Quanles sortes de gens luy en devindrent ennemis, et se déclarèrent, qui le jour de devant temporisoientavec luy, et se feignoient amis? Et pour quelle querelle commença cette guerre? ce fut pour un chariot de peaulx de mouton, que monseigneur de Romont print à un Suisse, en passant par sa terre : Si Dieu n'eust délaissé ledict Duc, il n'est pas apparent qu'il se fust mis en péril, pour si peu de chose veu les offres qui luy avoient esté faictes, et contre quelles gens il avoit à faire, où il n'y pouvoil avoir nul acquest, ne nulle gloire : Car pour lors les Suisses n'estoient point estimez comme ils sont pour ceste heure : et n'estoit rien plus pauvres : et ay ouy dire à un chevalier des leurs qui avoit esté des premiers Ambassadeurs, qu'ils avoient envoyez devers ledict Duc, qu'il luy avoit dit en faisant leurs remonstrances, pour le desmouvoir de cette guerre que contre eux ne pouvoit rien gaigner : car leur pays estoit trës-sterile et pauvre : et qu'ils n'avoient nuls bons prisonniers* : et qu'il ne croyoit pas que les espérons et mords des chevaux de son ost, ne vaulsissent plus d'argent que tous ceux de leurs territoires ne sçauroient payer de finances, s'ils estoient prins.

« Gr. s 78.

* Point de gens qui, devenant prisonniers, pussent payer une bonne rançon.

Retonroant à la bataille, le Roy fat bien tost adverty de ce qui estoit advenu : car il avoit maintes espies et messagers par pais, la plnspart depeschez par ma main : et eu eut très-grande ioye, et ne luy desplaisoit que du petit nombre de gens qui avoient esté perdas : et se tenoit ledict Seigneur, pour ces matières icy à Lyon, pour pouvoir plus souvent estre adverty, et pour donner remède aux choses que cest homme embrassoit : car le Roy qui estoit sage, craignoit que par force ne ioignist ces Suisses à luy : De la maison de Savoye, ledict Dac en [disposoit comme sien. Le Duc de Milan estoit son allié. Le Roy René de Cécile ^ luy vouloit mettre son païs de Provence entre les mains : et si les choses fussent adveniies, il tenoit de païs depuis fa mer de Ponant jusqu'à celle de Levant en son obéissance : et n'eussent ceux de nostre Royaume eu saillie sinon par mer, si ledict Duc n'eust voulu, tenant Savoye, Provence, et Lorraine : Vers chascun d'eux le Roy envoyoit : L'une estoit sa sœur, madame de Savoye, extrême pour ledict Duc : L'autre estoit son oncle, le Roy René de Cécile : qui a grande peine escoutoit ses messagers, mais envoyoit tout au Duc de Bourgongne. Le Roy envoyoit aussi vers ces ligues d'Alemaigne : Mais c'estoit à grande difficulté, pour les chemins, et y falloit envoyer mendiens, pèlerins et semblables gens. Lesdites villes respondirent orgueilleusement, disans, Dictes au Roy que sHl ne se déclare, nous nous appointerons^ et nous déclarerons contre luy. Il craignoit qu'ainsi ne le feissent. De se déclarer contre ledit Duc n'avoit nul vouloir: mais craignoit bien encores qu'il ne fust nouvelle* de ses messagers qu'il envoyoit par païs.

Comment les Suisses def firent en bataille le Duc de Bourgongne près la ville de Morat.

Pour revenir au Duc de Bourgongne, il ramassoit gens de tous costez : et en trois semaines s'en trouva sus grand nombre, qui le iour de la bataille s'estoient escartez II seiouma à Losane en Savoye : où vous, Monseigneur de Vienne, le servistes de bon con-

« Sicile.

« Lex.

seil , eu une grande maladie qu'il eut de douleur et de tristesse, de cette honte qu'il avoit receue. Et à bien dire la vérité, ie croy que iamais depuis il n'eut l'entendement si bon qu'il avoit eu auparavant ceste bataille. De ceste grande assemblée et nouvelle armée, quMI avoit faicte, i'en parle par le rapport de monseigneur le Prince de Tarente * qui le compta au Roy en ma présence. Ledict Prince, environ un an avant, estoit venu vers ledict Dac, trèsbien accompaigné, espérant d'avoir sa fille et seule héritière : et sembloit bien fils de Roy, tant de sa personne que de son accoustrement et de sa compagnie : et le Roy de Naples, son pare, monstroit bien n'y avoir rien espargné: Toutesfois ledict Duc avoit dissimulé ceste matière et entretenoit pour lors Madame de Savoye, pour son fllz, et autres : parquoy ledict prince de Tarente, appelle Dom Federic d'Arragon, et aussi ceux de son conseil, mal contens des delays envoyèrent devers le Roy un officier d'armes bien entendu : lequel vint supplier au Roy donner sauf-conduit audict Prince, pour passer par le Royaume et retourner vers le Roy son père, lequel l'avoit mandé : Le Roy l'octroya tres-volontiers ; et luy sembloit bien que c'estoitàla diminution du crédit et renommée dudict Duc de Bourgongne. Toutesfois avant que le messager fust de retour, estoient ia assemblées plusieurs des Ligues d'Alemaigne, et logées auprès dudict Duc de Bourgongne. Ledict Prince print congé dudict Duc, le soir de devant la bataille, en obéissant au mandement du Roy son père : car à la première bataille s'estoit trouvé comme homme de bien. Aussi disent aucuns qu'il usa de vostre conseil. Monseigneur de Vienne, car ie luy ay ouy dire et tesmoigner, quand il fut devers le Roy arrivé, et au Duc d'Ascoly, appelle le Comte Julio et à plusieurs autres : et que de la première et seconde bataille avez escriten Italie, et dict ce qui en advint plusieurs iours avant qu'elles fussent faictes.

Comme i'ay dit au parlement dudict Prince, estoient logées plusieurs de ces Alliances assez près dudict Duc : etvenoient pour le combatre, allans lever le siège qu'il avoit devant Morat, petite ville près de Berne, qui appartenoit à monseigneur de Romont. Lesdicts alliez, comme il me fut dict par ceux qui y estoient, pouvoient bien estre trente et un mille hommes de pied, bien choi-

' Frédéric, fils de Ferrand, depuis roi de Naples.

sis et bien armez : c'est à sçavoir onze mille Piqaes, dix mille Hallebardes, dix mille Couleurines \ et qaatre mille Hommes-àcheval. Lesdictes Alliances n'estoient point encores toutes assemblées : et ne se trouva à la bataille que ceux dont i'ay parlé, et suffisoitbien. Monseigneur de Lorraine y arriva à peu de gens, dont fort bien luy en print depuis : car ledict Duc de Bourgongne tenoit lors toute sa terre. Audit Duc de Lorraine print bien de ce qu'on s'ennuyoit de luy en nostre court : el croy bien qu'il ne sceut iamais la vérité : mais quand un grand homme a tout perdu le sien, il ennuyé le plus souvent à ceux qui le soustiennent. Le Roy luy avoit donné un petit d'argent, et le feit conduire avec bon nombre de Gens d*armes au travers du pais de Lorraine : lesquels le mirent en Alemaigne et puis retournèrent. Ledict Seigneur de Lorraine n'avoit pas seulement perdu son païs de Lorraine, la Comté de Yaudemont, et la plusparl de Barrois : car le demeurant le Koy le tenoit : ainsi ne luy estoit rien demouré : Et qui pis estoit, tous ses subiects avoient fait serment audict Duc de Bourgongne, et sans contrainte : et jusques aux serviteurs de sa maison : parquoy sembloit qu'il y eut peu d'espérance à son faict : loutesfois Dieu demeura tousiours le juge pour déterminer de telles causes, quand il luy plaist.

Apres que le Duc de Lorraine fut passé, comme i'ay dit, et quand il eut chevauché aucuns iours, il arriva vers lesdictes Alliances, peu d'heures avant la bataille, et avec peu de gens : et luy porta ce voyage grand honneur, et grand proflt: car si autrement en fust allé, il eust trouvé peu de recueil : Sur l'heure qu'il fut arrivé, marchoient les batailles d'un costé et d'autre : car lesdictes Alliances avoient ia esté logées, trois iours ou plus, auprès du Duc de Bourgongne en lieu fort. A peu de deffence fut desconfit ledict Duc, et mis en fuite : et ne luy print point comme de la bataille précédente, où il n'avoit perdu que sept Hommes-d'armes. Et cela advint pour ce que lesdicts Suisses n'avoient point de Gens-de-cheval : Mais à ceste heure cy, dont ie parle, qui fut près Morat, y avoit de la part desdites Alliances quatre mille Hommes-de~cheval bien montez, qui chassèrent tresloing les gens dudict Duc de Bourgongne : et si ioignirent leur Bataille-à-pied avec les Gens-de-

« Lez.

pied dodict Dac, qui en ayoit largement : car sans ses snbiects et ancuns Anglois qu'il avoit en grand nombre, il luy estoit venu de nouveau beaucoup de gens du païs de Piedmpnt et autres des subiects du Duc de Milan, comme i'ay dit : et me dist ledicl Prince de Tarente, quand il fut arrivé devers le Roy, que iamais n'a voit veu une si belle armée : et qu*il avoit compté et fait compter Tarmée en passant sur un pont : et y avoit bien trouvé vingt et trois mille hommes de soulde, sans le reste qui suyvoit Tarmée, et qui estoit pour le faict de Tartillerie. A moy me semble ce nombre très-grand, combien que beaucoup de gens parlent de milliers, et font les armées plus grosses qu'elles ne sont et en parlent légèrement. Le seigneur de Contay, qui arriva vers le Roy, tost après la bataille, confessa an Roy, moy présent, qu'en ladicte bataille estoient morts huit mille hommes , du party du Duc , prenans gages de luy, et d'autres meniies gens assez. Et crois à ce que i'en ay peu entendre, qu'il y avoit bien dix huit mille personnes en tout : et estoit aisé à croire, tant pour le grand nombre de Gens-de-cheval, qu'il y avoit, qu'avoient plusieurs seigneurs d'Alemaigne, qu'aussi pour ceux qui esloient encores au siège devant ledict Horat. Le Duc fuit iusques en Bourgongne, bien désolé comme raison estoit : et se tint en un lieu appelle la Rivière, où il rassembloit des gens tant le qu'il pouvoit. Les Allemans ne chassèrent que ce soir, et puis se retirèrent sans marcher après luy.

Digression sur quelques bonnes mœurs du Duc de Bourgongne, et sur le temps que sa maison dura en prospérité.

J^ay depuis veu un signet à Milan , que maintefois avoye veu pendu à son pourpoint : qui estoit un anneau, et y avoil un fuzil entaillé en un Camayeu, où estoient ses armes : lequel fut vendu pour deux ducats au lieu de Milan. Celuy qui luy osta, luy fut mauvais varlet de chambre : Je l'ay veu maintesfois habiller et desbabiller en grande révérence , et par grans personnages : et à ceste dernière heure luy estoient passez ses honneurs. Dieu luy veuille pardonner ses péchez : Je l'ay veu grand et honorable

Prince, et autant estimé et requis de ses voisins, un temps a esté ', que nul Prince qui fusl en Chreslienté , ou paraventure plus. Je n^ay veu nulle occasion pourquoy plus tost il deust avoir encooro rire de Dieu, que de ce que toutes les grâces et honneurs, qu'il avoit receus en ce monde, il les estimoit tous estre procédez de son sens et de sa vertu, sans les attribuer à Dieu, comme il devoit. Et à la vérité, il avoit de bonnes et vertueuses parties en luy. Nul Prince ne le passa iamais de désirer nourrir grans gens , et les tenir bien riglez. Ses bien-faicts n'estoient point fort grans, pour ce qu'il vouloit que chascun s'en sentist. Jamais nul plus libéralement ne donna audience à ses serviteurs et subiects. Pour le temps que ie Tai congnu il n'estoit point cruel : mais le devint peu avant sa mort (qui estoit mauvais signe de longue durée) * et estoitfort pompeux en habillemens, et en toutes autres choses, et un peu trop. Il portoit fort grand honneur aux Ambassadeurs, et gens estranges. Ils estoient fort bien festoyez, et recueillis chez loy : Il desiroit grand gloire, qui estoit ce qui plus le mettoit en ses guerres que nulle autre chose : et eust bien voulu ressembler à ces anciens Princes, dont il a esté tant parlé, après leur mort : et estoit autant hardy comme homme qui ait régné de son temps.

Or sont finies toutes ces pensées : et le tout tourné à son preindice et honte': car ceux qui gaignent, ont tousiours Thonneur. Je ne sçauroye dire vers qui nostre Seigneur s'est monstre plus courroucé, ou vers luy, qui mourut soudainement, et en ce champ sans gueres languir, ou vers ses subiects, qui oncques puis n'eurent bien ne repos, mais continuellement guerre : contre laquelle ils n'estoient suffisans de résister aux troubles qu'ils avoient^ les uns contre les autres, et en guerre cruelle et mortelle. Et ce qui leur a esté plus fort à porter, a esté que ceux qui les deffendoient, estoient gens estrangers, qui nagueres avoient esté leurs ennemis : c'estoient les Alemans. Et en effect, depuis ladicte mort n'eurent iamais homme qui bien leur voulsist, de quelques gens qu'ils se soient aidez.

Et a semblé à voir leurs œuvres, quMls eussent les sens aussi troublez, comme leur Prince un peu avant sa mort : car tout bon conseil

< C'est-à-dire : H y a ea un temps, autrefois * Signe qa*il oe durerait pas longtemps. > Gr. § 60.

ils onl deietté, et cherché toutes voyes qui leur estoientmiysibles, et sont eu chemin que ce trou ne leur fauldra de grande pièce, ou au moins la crainte d'y recbeoir.

Je seroye assez de Topinion de quelque autre que i'ay veu, c'est que Dieu donne le Prin ce, selon qu'il veult punir ou cbastier les subjecls: et au Prince les subiects, ou leurs courages * disposer envers luy , selon qu'il ?eult élever ou abaisser : et ainsi fut ceste maison de Bourgonpe à fait tout égal : car après leur longue félicité et grandes richesses, et trois grands Princes bons et sages, précédons cestuy-cy, qui avoient duré six vingts ans ou plus^ en bon sens et vertu , il leur donna ce Duc Charles, qui continuellement les tint en grande guerre, travail et despense, et presque autant aux iours d'hyver qu'en ceux d'esté, tant que beaucoup de gens riches et aisez, furent morts et deslruicts par prison en ces guerres. Les grandes pertes commencèrent devant Nuz, qui continuèrent par trois ou quatre batailles, jusques à l'heure de sa mort : et tellement qu'à ceste dernière bataille estoit consommée toute la force de son pais, et morts ou destruicts ou pris toutes ses gens, qui eussent sceu on voulu deffendre Testât et l'honneur de sa maison. Et ainsi comme i'ay dit, semble que ceste perte ait esté égale au temps qu'ils ont esté en félicité : car comme ie dy, l'avoir veu grand, riche et honoré, encores puis-ie dire avoir veu tout cela en ses subiects: car je cuide avoir veu et connu la meilleure part d'Europe : toQtesfois ie n'ay connu nulle Seigneurie ne païs, tant pour tant, ny de beaucoup plus grande estendue encores, qui fusttant abondant en richesses, en meubles, et en édifices, et aussi en toutes prodigalitez, despences, festoyemens et chères, comme ieles ay veus, pour le temps que ie n'y estoye. Et s'il semble à quelcun, qui n'y ai point esté pour le temps que ie dy, que l'en die trop, d'autres qui y estoient comme moy paraventure diront que i'en dy peu. Or a nostre Seigneur tout à un coup fait choir si grand et sumptueux édifice, cette puissante maison, qui a tant soustenu de gens de bien et nourry, et tant esté honorée et près et loin, et partant de victoires et de gloires, que nul autre à l'environ n'en reçeut autant en son temps.

« Lex.

GHARTIER

iS86— I4S8.

Jeanne d'Arc. Levée du siège d'Orléans.

Celoy an« ce mesme temps de Karesme, arriva VDe jeune fille de l'eage de dlxhuict à vingt ans, pardeaers le Roy au Chastel de Cbinon nommée Jehan ne du Liz la Pucelle, laquelle estoit née et nourrie de auprès de Yaucoulour, d\n villaige assis dessus la riuiere de Meuse, et auoit eslé toute sa ieunesse iusques à celle heure à garder les brebis : et vint deuant le Roy en le saluant, et luy dit ces paroUes : Que nostre Seigneur Tenuoyoit deuers luy pour le mener couronner à Reims, et pour leuer le siège que les Anglois tenoient deuant la bonne cité d'Orléans, et que Dieu à la prière des Saincts ne vouloit point que la dile cité feust prinse ne perie. Et à ces parolles le Roy la flst examiner par plusieur$ sages docteurs de son royaume, ausquels ellerespondit sagement, et par bonne manière : et tellement que tous les Docteurs esloient d'opinion que son faict, son dit et ses parolles estoient dictes et faictes par miracle de Dieu. Et pour ce fut dit et ordonné en grant délibération de conseil, que pour faire et accomplir les choses que elle auoit dictes, en intention de commancer et acheuer au plaisir de Dieu, on luy bailleroit chenaux, harnois, et gens pour Taccom* paigner, et veoir son fait, et que ce seroil. Et fut tout fait conseillé et ordonné audit chastel de Chinon, durant le temps de Karesme que vng chascun estoit en deuotion. Et la conduisoit le Mareschal de Rieux, et le Sire Cuelant, Tun Hareschal, et Tautre Admirai de France.

L'an mil CCCC. vingt et neuf fut leué le siège d'Orléans le donziesme iour de May. Et en ce temps se partit ladicte Pucelle du chastel de Chinon, et print congié du Roy et cheuaucha tant par ses iournees', qu'elle arriua dedans la bonne cité d'Orléans maal-

• Lex.

gré les ADgIois et leur enuoya lettres par vn berauU publicqucment deuaot tout le monde, qu'ils s'en allassent et que Dieu le Touloit, ou sinon qu'il leur mescherroit, et que Dieu se courrou* ceroit à eux s'ils faisoient le contraire. Lesdits Anglois prindrent ledit herauldt, et iugerent qu'il seroit ars, et firent faire rattache pour le ardoir. Et toutesuoies auant qu'ils eussent Topinion et conseil de ceulx de TUniversité de Paris de ce faire, ils furent leaez, morts « et desconfils, et partirent si hastiuement qu'ils laissierent en leurs logeis ledict herault enferré et s'en fouirent. Ladicte Pucelle visita les bastilles qu'ils auoient emparées * . Et eslolent auecques elle le sire de Rieux Mareschal de France, le bastard d'Orléans, et Messlre Loys de Cullant Admirai, et plusieurs autres Cheualiers et Escuyers dessus nommez. Et le landemainse partit ladicte Pucelle d'Orléans, et s'en vint à Blois pour auoir gens et viures. Et ce fait vint audit Orléans à tout vne grosse puissance de gens-d'armes. Et si tost que elle fut entrée en ladicte ville, le peuple se partit d'Orléans du grand vouloir qu'ils auoient d'eslre hors de la seruitude desdils Anglois, et assaillirent la Bastille de sainct Lo, que les Anglois auoient prinse. Mais quant ils furent à mie-chemin ils apperceurent que le feu estoit dedens, et que elle estoit perdue pour eulx. Et estoienl allez Monseigneur le bastard d'Orléans, le Sire de Rieux, et plusieurs autres, quant ils sceurent que le peuple estoit esmeu d'y aller: et fut le comnoiencement du siège leué. Et là furent morts et ars soixante Anglois, et vingt deux prisonniers qui furent à Monseigneur le bastard d'Orléans. Et tenoit ceste dicte Bastille un Capitaine Anglois nommé Thomas Guerart, lequel estoit à Montereau, dont il estoit Capitaine pour lesdits Anglois. Et ce soir passèrent les François en bateaux la ruiere de Loire, et allèrent assaillir les bastilles du coslé du Beausse, et puis celle des Augustins deuant la porte du pont, et les prindrent. Et ce soir se retrahirent lesdits François en ladicte ville, et ladicte Pucelle auecques eulx, et une partie des gens-d'nrmes demourerent au champ toute nuict. Et le lendemain au matin, qui estoit iour de Samedy, lesdits François passèrent derechief ladite riuiere pour assaillir la Bastille du

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pont, et donnereot Tassault de toutes parts à ladicte Bastille du poot, depuis le midy iusques au soleil couchant, et tant que par force d'armes ladicte Bastille fut prinse. Et y moururent les Seigneurs de Pongnis, et de Molins, et un Capitaine nommé C'aridas Anglois, lequel estoit Capitaine d'icelle Bastille. En se cuidant retraire dedens la tour du bouleuart, le pont fondit *, et luyettous ceux qui estoient sur ledit pont fondirent en la riuiere de Loire. Et là dedens furent que morts que prins de quatre à cinq cens Anglois. Et le landemain au matin, qui fut le Dimencbe, se leuerent les Anglois de douant Orléans et s'en allèrent à Hehun sur Loire la plus part à pié, et laissèrent leurs bastilles, viures, et artillerie, dont ceulx de ladite ville d'Orléans furent moult refaits. Et eurent assez grant confort des viures qu'ils trouuerent esdictes bastilles.

Entrée de Charles VII à Paris.

Le qualriesme iour de Novembre* le Roy se partit de sainct Denys,et vint à Paris accompaigné de Monseigneur le Daulphin, et de Hessire Charles d'Anjou son cousin, et frère delà Royue, Monseigneur le Connestable, les Comtes de la Marche, de Yendosme, de Tancaruille, et de Vertuz, Monseigneur le bastard d'Orléans, et grant foison d'autres Seigneurs et Barons de son Royaume. Ceulx de Paris vindrent au deuant du Roy iusques à la Chappelle sainct Denys. C'est-assauoir le Preuost de Paris , le Preuost des Marchans, les Escheuins, et grant foison de notables bourgeois de ladite ville de Paris qui estoient en grands et riches habillemens. El pareillement y vint l'Evesque de Paris accompaigné grandement des gens d'Eglise de ladite Cité. Apres vint le premier Président de Parlement, etauecques luy tous les Seigneurs de Parlement, et après vindrent les Recteur, Docteurs, et Maistres en Théologie, et plusieurs autres estudians et clercs de l'Vniaersité

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de Paris, et les Seigneurs de la Chambre des Comptes. Le Roy receat tous les Estats dessusdits, qui estoient venus au deuaot de luy, luy faire la reuerance, moult doulcement et humblement : et ainsi arriua au Ponceau sainct Ladre. Et là vindrent au deuant de luy montez surdiverses bestes en q^aniere de personnages des sept vertus et des sept peschiez mortels moult bien faiz et habillez. Et à l'entrée de la porte sainct Denys vn enfant en guise d'vn angele, qui portoit vn escu d'azur à trois fleurs de lys d'or, et sembloit qu'il voUast, et descendist du ciel/ Le Roy estoit armé de toutes pièces sur un beau coursier et auoit vn cheval couvert de velours d'azur en couleur semé de fleurs de lys d'or d'orfaurerie ; et deuant luy son premier Escuyerd'escuyerie survn coursier couuert de fin blanchet et d'orfaurerie semé de cerfs vollans. Et estoient quatre coursiers pareilz, dont y auoit trois Cheualiers auecques l'Escuyer, leurs coursiers pareillement couuerts que l'Escuyer, et eux habillez en armes de tous harnois. Et portoit ledit harnois une couronne d'or : et au milieu sur la crouppe vne grosse fleur de lys d'or moult riche : et son Roy-d'armes deuant luy portant sa cocte d'armes moult riche, de velours azuré à trois fleurs de liz d'or, de brodeure : et estoient les fleurs de liz d'or brodées de grosses perles. Et vn autre Escuyer d'escuyerie sur un grant destrier, qui portoit vne grant espee en escharpe qui estoit toute semée de fleurs de liz d'or d'orfaurerie. Et puis devant estoient les Heraulz des Princes de ce Royaume, et d'autres Roys et Princes des estrangiers, portans les coctes d'armes des Seigneurs à qui ils estoient. Et plus deuant estoient les Archiers de son corps en plus grands habillemens. Et plds deuant estoient ceulz de Messire Charles d'Anjou comte du Haine, et estoient à ces deux compaignies de cent à six Tiogts Archiers. Et plus deuant estoit Monseigneur de Grauille, et hnicts cens Archiers souz luy. Du costé du Roy estoit à la dexlre derrière luy Monseigneur le Connestable vn gros baston en son poing : et à lasenestre Monseigneur le Comte de Vendosme grant Maistre d'hostel du Roy. Et plus derrière du Roy estoit Monseigneur le Daulphin moult richement habillé, et couuert d'orfaurerie. Et à la dextre de mondit Seigneur le Daulphin estoit Messire Charles d'Anjou : et à sa senestre estoit Monseigneur le Comte de la Marche. Puis après Monseigneur le Daulphin estoient les paiges du Roy, de mondit Seigneur le Daulphin, etceulx des autres Sei-

gneurs et Princes, chacun selon son degré, chevauchans moalt richement vestuz de diuerses manières : et leurs chevaulx couaerts et enharnachez d'orfaurerie et de brodeure. Apres venoit Monseigneur le bastard d'Orléans armé de toutes pièces, qui gouvernoit la bataille^ etestoit sur vn gro% coursier couuert d'vn moult riche drap d'or jusques aux pieds de mesmes, tenant en son poing vn gros bastoo, et sur ses espauUes une grosse chaisne d'or à grands fueilles de chesne qui pesoit cinquante marcs. Et derrière Iny cheuauchoit vn Escuyer d'escuyerie du Roy monté sur un grant destrier portant en sa main vne lance vermeille, paincte d'estoilles de fln or. Et en sa lance auoit vn estendard, où estoit dedens Monseigneur sainct Michel TÂngele : et le champ de Testendart estoit tout semé d'estoilles d'or. Et après son estendart venoient hnict cens fusUde lance, où il y avoit Barons, Cheualiers, et Escuyers el plusieurs Capitaines qui estoient habillez moult richement, et leurs cheuaulx couuerts d'orfaurerie blanche, les autres de drap d'or, et de velours, de drap de damas, de soye et de laine. Et en ceste manière entra le Roy dedens Paris. Et luy fut apporté à l'entrée de la ville vn drap d'or, que les quatre Escheuins portèrent à quatre basions dessus le Roy. Toutes les rues el les fenestres estoient pleines de monde. Etdeuant les filles Dieu auoit vne fontaine, dont l'un des tuyaulz gettoitlaict, Tautre vin vermeil, l'autre vin blanc, l'autre eauë *, et gens tenans tasses d'argent, pour donner à boire à ceulz qui passoient s'il leur plaisoit, duquel qu'ilz vouloient. Tout au long de la grant rue sainct Denys auprès d'vn iect de pierre l'vn de l'autre, estoient faits eschaffaulx bien et richement tenduz, où estoient faiz par personnages l'Annonciation nostre Dame*, la Nativité nostre Seigneur, sa Passion, sa Résurrection, la Pentecosle, elle Jugement, qui seoit très-bien. Car il se iouoit deuant le Chastellet où est la iusticc du Roy. Et emmy la ville auoit plusieurs autres ieux de diuers mystères, qui seroienl trop longs à racompter. Et là venoient gens de toutes parts crians Noël, el les autres plouroient de ioye. Le Roy cheuaucha depuis la porte sainct Denys iusques à nostre Dame de Paris en l'ordonnance dessusdite, et descendit à la porte de ladicte Eglise, et alla faire son

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oraisoD : et tost après monta à chenal et s'en vint en son Palais, où il fut grandement recea, et là soappa et coucha, et fut faite grand feste. Et le lendemain vint ouyr sa Messe en la saincte Chappelle du Palais : et de là monta à cheual» et vint au long de la granl ruesainct Anthoine descendre en son hostel près de la Bastille. Et là ceulx de Paris, de Parlement, et de rVniuersité, luy viûdreot faire plusieurs requestes, lesquelles il leur octroya moult benignement.

ii«p.

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