‹ Chrestomathie des prosateurs français du 14e au 16e siècle, avec uneChapitre 96 sur 113 · FROISSA RT · texte numérisé non relu

FROISSA RT

iSSV — i4iO.

La galerie d'écrivains célèbres qui doivent , pendant trois siècles, nous faire entendre la langue française avec ses modifications successives» s'ouvre par un homme éminent comme historien, comme artiste dans Tart du langage, et dont le talent poétique a laissé des traces dans Tun et l'autre domaine. Fils d'un peintre d'armoiries, il se plut surtout à peindre la noblesse chevaleresque, avec les plaisirs et la gloire de la vie des chevaliers, combats, tournois, fêtes, splendeurs de toute espèce. Sa parole est pittoresque plus que grave et contenue. Nous n'avons pas à juger l'historien avec ses mérites et ses erreurs de bonne foi. — Conmie écrivain, Froissart est avant tout soigneux de ce qui charme l'imagination et l'oreille : la couleur, le choix des mots, l'élégance* des tours et l'harmonie. Les nombreux voyages qu'il fit dans les provinces, les classes diverses qu'il visita et qu'il entendit, la haute société qu'il fréquenta, ouvrirent devant lui tous les trésors de la langue de son siècle.

Comment se gouvernent les Écossais.

Les escocoys sont durs et hardis et fors trauaillans en armes et en guerres. Et quant ilz veullent entrer en angleterre ilzmainent leur ost bien vingt ou vingt- quatre lieues loing que de jour que de

Duyt, car ilz soot tous a chenal les uogs et les autres, hors mys la trnandaille qui les suyuent a pied. Les chenaliers et escuiers sodI bien montez sur grans roucins, et les autres communes gens du pays sur petites haquenees, et si ne meinent point de charroy pour la diuersité des montaignes qu'ilz ont a passer parmi ce pays de northombelande (Northumberland) ; si ne mainent nulles pourveances de pain ne de ?in, car leur usaige est tel en temps de guerre et leur sobriété qu'ilz se passent bien assez longuement de chair cuite a moitié sans pain et de boire eaue de riuiere sans vin et si nont que faire de chauderieres ne de chauderons, car ilz cuysoient bien eulx mesmes leurs bestes quant ilz les ont escorchees, si sceuent bien qu'ilz trouueront bestes a grant foison au pays la ou ilz veullent aller. Par quoy ilz ne portent autre pourveance, car chascun emporte entre la selle de son chenal et le penon une grant pièce plate et si trousse derrie luy une besace pleine de farine en telle entente que quant ilz ont tant mange de chair cuite que leur estomac leur semble estre vague et affoibly ilz gettent celle pièce plate au feu et destrempent ung petit de leur farine. Et quant celle pièce plate est échauffée ilz gettent de celle clere paste sur celle chaude pièce et en font ung petit tourtel en manière de flamiche ou de buignet et le manguent pour conforter leur estomach, par quoy ce nest pas grant merneille se ilz font grans iournees plus que autres gens.

Comment les Anglais se mirent en trois batailles.

Quant le roy anglois et tout son ost eurent ?eu les fumées des escocoys ilz firent tantost crier alarme et commander que chascun se deslogeast et suiuist les bannières. Ainsi fut fait et se tira chascune armée sur les champs si comme pour tantost combattre. La endroit furent ordonnées trois grosses batailles a pie et chascune bataille auoit deux elles de cinq cens hommes darmes qui denoient demourer a chenal : et sachez que len disoit quil y auoit bien la viii mille hommes darmes chenaliers et escuyers et xxi mille hommes armez et appareillez, la moytie montez sur petites

bacqneoees et laulre moytie sergens a pie, coustillers enuoyez par élection de par les bonoes villes â leurs gaiges et si y auoit bien xxini mille archers a pie sans la ribaudaille, car ainsi que les batailles furent ordonnées on cheuaucha tout renge après les escocoys a lendroit des fumées iusques a basses vespres. Âdonc se logea lost en ung bois sur une petite riuiere pour eulx aiser et pour attendre le charroy et les pourueances, et tout le iour auoient ars et pille les escocoys a cinq lieues près de lost et ne les pouoient raconsuir. Lendemain au point du iour chascun fut arme et mirent leurs bannières au champ chascun en sa bataille toute iour sans desrouter par montaignes ne par valees ne oncques ils ne peurent approcher les escocoys qui venoient deuant eulx tant y auoit de boys^ de marestz et desers sauuaiges et mauuaises montaignes et vallées, et si nestoit qui osasl sur peine de perdre la teste faire passer ne cheuaucher deuant les bannières fors les mareschaulx.

Comment le roi Robert d'Ecosse mourut.

Âpres ce que les escocoys se furent partis de nuyt de la montai gne la ou le ieune roi edouart et les seigneurs dangleterre les auoient assiégez sicomme vous auez ouy, ils allèrent xxii lieues dioelluy saunage pays sans arrester et passèrent celle riuiere de thin assez près de cardoel en galles, et le lendemain reuindrent en leur pays et se départirent par lordonnance des seigneurs et sen ralla chascun en sa maison. Assez tost après aucuns seigneurs et barons pourchassèrent tant entre le roy angloys que unes treues furent données par lespace de trois ans entre les deux roys descoce et dangleterre. Dedans celle treue aduint que le roy robert descoce qui moult preux auoit este estoit demoure viel etfoibleet si charge de la grosse maladie ce disoit on que mourir luy conue noit. Quant il vit sa fin approcher il manda les barons de son royaulme esquelz il se fyoit le plus. Si leur dist que mourir luy conuenoit. Et leur conmianda sur leur loyaulte qnils gardassent feablement le royaulme en ayde de dauid son fllz, et quant il seroit venu en aage quilz luy obéissent et quilz le couronnassent a

roy et qailz le mariassent en liea si suffisant que a luy apparte- Doit. Et après il appella le gentil messire guillaume de douglaset lui dist deuant tous les antres. Messire guillaume chier amy vous scauez que iay eu moult a faire et a souffrir en mon temps que iay yescu pour soustenir les droitz de ce royaulme. Et lors que ie euz le plus a faire ie fiz ung veu que ie nay point accomply dont me desplaist. Je vouay que se ie pouoye tant faire que ie eusse ma guerre acheuee parquoy ie peusse cestuy royaulme gouuerner en paix je proye ayder a guerroyer contre les ennemys de nostre seigneur iesuchrist et les aduersaires de la foy chrestienne a mon loyal poYoir. A ce point a tousiours mon cueur tendu, mais nostre seigneur ne le ma pas voulu consentir si ma donne tant a faire en mon temps, et au dernier entreprins de tant dure et griefne maladie de laquelle maladie me conuient mourir. Et puis quil est ainsi que le corps de moy ny peult aller ne acheuer ce que le cueur a tant désire, ie y vueil enuoyer le cueur en lieu du corps pour mon veu acheuer. Et pour ce que ie ne scay en tout mon royaulme nul chevalier plus preux ne plus vaillant de vostre corps ne mieulx taille pour mon voyage acheuer en lieu de moy, je vous prie trescher et très especial amy tant comme ie vous puis prier que vous vueillez ce voyage entreprendre pour lamour de moy et pour mon ame acquitter envers nostre seigneur, car ie tiens tant de vostre noblesse et de vostre loyaulte que se lentreprenez vous ny fauldrez nullement et si en mourray plus ayse, mais que ce soit par telle manière comme ie vous diray. Je vneil que si tôt que ie seray trespasse que vous prenez le cueur de mon corps et le faictes bien embaulmer et prenez tant de mon trésor quil vous semblera bon pour parfoumir tout le voyage pour vous et pour tous ceulx que vous vouldrez mener auec vous pour le présenter au sainct sepulchre nostre seigneur la ou nostre seigneur fut enseuely puisque le corps ny peult aller, et le faictes si grandement et vous pouruoyez si suffisamment de telle compaignie et de toutes autres choses que a votre état appartient et que par tout ou vous viendrez len sache que vous emportez le coeur du roy robert descoce, lequel vous portez oultre mer et par son commandement puis que ainsi est que le corps ny peult aller. Tous ceulx qui la estoient se prindrent a plorer. Et quant ledit messire guillaume peut parler il dist. Gentil et noble roy ceqt

mille mercys du grant honneur que vous me faictes quant de si noble et si grant chose et tel trésor me chargez. Et ie feray youlentiers et de bon cueur ce que vous me commandez a mon loyal pouoir. Jamais n'en doubtez combien que ie ne soye pas digne ne sofBsant pour telle chose acheuer. Adoncques dist le roy. Ha gentil cheualier grant mercis, mais que vous me le promettez. Le cheualier dist. Certes sire très voulen tiers. Lors luy promist comme bon cheualier. Et adonc dist le roy. Or soit dieu gracie et mercye, car ie mourray plus en paix doresenauant puis que ie scay que le plus preux et le plus sufiQsant de mon royaulme acheuera pour moy ce que ie ne peuz oncques acheuer.

Assez tost après trespassa de ce siècle le vaillant Robert de breux roy descoce et fut enseuely honnorablement et fut le cueur oste et embasme, et gist le dessus du dit roy en labbaye de donfremalin très reueramment, et trespassa de ce siècle lan mil cccxxvii le vii« iour de nouembre le plus puissant prince du royaulme descoce, et se armoit dargent a trois oreilles dor.

Mort de Guillaume de Douglas.

Quant le printemps vint et la saison messire guillaume de douglas se pourueut grandement de ce qu'il luy appartenoit, et monta en mer au port de mozais en escoce et sen vint en flandres droit a lescluse pour ouyr nouuelles et pour scauoir se nul de par deçà la mer se appareilleroit pour aller par deuers la saincte terre de Jherusalem, affin quil peust auoir meilleure compaignie. Si séjourna bien a lescluse par lespace de douze iours aincoys quil sen partistmais oncques la endroit ne voulut mettre pied a terre, mais demeura tout ce terme sur la marine, et tenoit tousiours son tynel honorablement a trompes et a naquaires conmie se ce fust le roy descoce. Et auoit en sa compaignie ung cheualier banneret et sept autres cheualiers des plus preux du royaulme descoce sans lautre mesgnie, et si auoit toute sa vaisselle dor et dargent, potz, bacins, escuelles, hanaps, boutailles, barilz et autres telles choses, et auoit iusques a vingt et six escuiers ieunes et gentilz et des plus suffisans descoce dont il estoit seruy. Et saichez que tous

cenix qui le voaloieDt aller veoir estoient bien servis de deux ma- Dieres de vins et de deux manières despices, mais que ce feussent gens destat. Aa dernier qaant il eut seioarne a lesclase par lespace de douze iours il entendit que Alphonse * le roi despaigne guerroioit le roy de grenade' qui etoit sarrazin. Si adoisa quil yroit celle part mieulx employer son temps et son Toyage. Et quant il auroit la fait sa besongne il yroit oultre pour acheuer ce qui luy estoit en charge. Si sen alla deuers espaigne et descendit premièrement au port de Valence la grant, et puis sen alla droit vers le roy despaigne qui tenoit son ost contre le roy de grenade ' sarrazin, et estoient assez près lung de lautre sur les frontières de son pays.

Aduint assez tost après que ce messire guillaume de douglasfut la venu le roy despaigne yssit hors aux champs pour plus près approcher de ses ennemys. Le roy de grenade yssit hors dautre part si que ung roy veoit lautre a tout ses bannières. Et commencèrent a renger les batailles lung contre lautre. Et ledit messire guillaume se tira dung coste a tout sa route pour mieulx faire sa besongne et monstrer son effort. Quand il veit les batailles rengees dune part et dautre et vit les batailles du roy despaigne ung petit esmouuoir il cuida quelles se allassent assembler. Et luy qui mieulx vouloit estre des premiers que des derniers ferit des espérons et toute sa compagnie auecques luy iusques a la bataille du roy de grenade et assembla aux sarrazins et pensa que les batailles du roy despaigne le suyuissent, mais non firent, dont il fut deceu, car oncques a ce iour ne le suyuirent. La fut le gentil cheualier messire guillaume de douglas enclos et tonte sa route des ennemys, et y firent merueilles darmes, mais finablement ilz ne peurent durer, mais furent tous occis, dont ce futgrantdommaige quilz ne furent secourus des espaignolz. En ce temps aucuns seigneurs et preudhonmies qui desiroient la paix entre les escocoys

I U s'agit ici d'Alphonse XI, roi de CastiUe et de Léon, couronné en 1311, mort en 1380. (Buehon.)

s Maley Mohamad IV, souverain de Grenade qui monta sur le trône en 1315 et monmt en 1333. (Buehon.)

s Mohamad venait de s'emparer de Gébaltaric (Gibraltar), et Alphonse faisait le siège de cette ville par terre et par mer. Mais l'approche de Mohamad le força de lever le siège. (Buehon.)

et les angloys traicterent tant que mariage fut fait entre le ieune roy descoce, et la senr au ieune roy edouart dangleterre. Si fut ce mariage accorde, et espousa la dame le dessusdit roy a varuich en escoce, et y eut grans festes et beaulx esbatemens de lune partie et de lautre.

Comment le roi de France alla voir le pape en Avignon,

Le roi de France, Charles IV, le Bel, étant mort sans postérité mâle en i328, il eat pour saccessear son parent, Philippe IV, comte de Valois. Avec lui commença la dynastie des Valoir, Philippe régna josqn'en 1350. En 1336 il visita me partie de ses Etats. Dans ce voyage il alla voir le pape Benoit XII qui siégeait dans Avignon, pontife vénéré poar sa piété, comme pour son savoir. Froissart va raconter cette visite et son résultat.

En ce temps le roy philippe de france se partit de Paris en grant arroy, Loys, roi de behaigne, et le icoy de nauarre en sa compaignie, et foison de ducz, contes et seigneurs, car il tenoit grant estât et noble : et faisoit grant liurees et grans despens. Et alla visiter son royaulme parmy bourgongne tant quil vint en auignon il fut moult honnorablement receu du pape benedic *, et de tout le collège; et le plus qu'ilz peurent le honnorerent. Et fut depuis long temps la enuiron auecques le sainct père et les cardinaulx, et se logeoit à Villeneufve hors auignon. Si vint le roy darragon • aussi en ce temps a court de romme pour le veoir festoier, et eut grans festes et solennitez a leurs approchemens, et furent la tout le caresme en suyuant. Dont il aduint que certaines nouuelles vindrent en court de romme que les ennemys de dieu estoient trop fort contre la saincte terre, et auoient reconquis presque tout le royaulme de rasse ', et prins le roy * qui se estoit de son temps fait

* Jacques Fournier, né dans le comté de Foix, pape sous le nom de Benoit XII. J. D.

s D. Pedre IV, qui venait de succéder à son père Alphonse IV, mort au mois de janvier précédent. J. D.

s Ram ou plutôt RassU, en latin Rassia, ancien nom de la Servie, province de la Turquie d'Europe. J. D.

^ Le roi dont il s'agit ici est probablement Etienne Vrosc, que son fils Etienne Dnscian fit étrangler. fHUtaire des Slaves^ p. 259. Balnze, Vi$i des papes d'A^ wgnonj 1. 1). J. D.

chrestieoDer et fait moarir a grant martire, et meoacoient eDCores les iDcredales grandement saincte église de la chrestiente. Le bon iour da grant vendredy prescha le pape deuant les roys dessusditz la digne souffrance de nostre seigneur. Et enhorta grandement a prendre la croix sur les sarrazins tant que le roy de france esmeu de pitié print la croix et requist au pape quil la vouUist accorder. Dont le pape luy accorda et conferma par condition quil absouldroit de peine et de coulpe vrays confes et repentans, le roy de france et tous ceulx qui yroient en ce sainct voyage auecques luy. Le roy chartes de behaigne (Bohême), le roy de nauarre *, et le roy pierre» darragon la prindrent et grant foison de ducz, contes, barons et cheualiers qui la estoient. Et aussi le cardinal de naples^' le cardinal de pierregort, le cardinal blanc et le cardinal dostie. Et fut tantost celle croix preschee et publiée par le monde, et venoit a tous seigneurs moult grant plaisance, et speciallement a ceulx qui vouloient le temps despenser en armes et qui adoncques ne le scauoient mye bien raisonnablement employer ailleurs. Quant le roy de france et les seigneurs dessus nommez eurent este un grant temps deuers le pape et itz eurent advise et conferme, la plus grant partie de la court prindrent congé du saint père. Si sen ralla le roy darragon en son pays, et le roy de france et sa compaignie vindrent à montpellier et furent la ung bien grant temps. Et fist adonc le roy philippe une paix qui se mouvoit entre le roy darragon et le roy de maillorgues '. Apres celle paix faicte il retourna arrière en France a petites iournées et a grans despans visitant ses villes et chasteaulx dont il auoit grant nombre et repassa parmi auuergne : berry : beausse et gastinois. Et reuint a paris ou il fut receu a grant feste. Le royaulme de France estoit adonc gras : dru et plain et les gens riches et puissans de grant auoir : ne on ny scauoit parler de nulle guerre.

* Philippe, comte d'ETrenz, dit le bon et le sage, eooroiuié à Pampelone le 5 mai 1328 et marié à Jeanne II, reine de Nayarre, fille de Loms Hntin et de Marguerite de Bourgogne. J. A. B.

s IHerre IV, dit le cérémonieux. J. A. B.

' Majorque.

Comment le roi de france fit faire son appareil et ses pourvéances pour aller outre mer contre les ennemys de Dieu.

Sur rordoDnance de la croix que le noble Roy de france auoit emprins pour aller oultre mer, et dont il se foisoit chief se aduiseront plusieurs seigneurs par le monde et semprindrent par grant deuotion. Si flst le roy philippe le plus grant appareil et le plus bel qui oncques eust este fait pour aller oultre mer, ne du temps godefroy de buillon ne dautres» Et auoit retenu et mys en certains portz de marseille, daiguemortes, de narbonne, et des enuiron montpellier telle quantité de vaisseaulx de nauires» de carraques, de gallees, et de barges que pour passer xl mille hommes darmes et leurs pourueances, et les fist tout le temps pourueoir de biscuyt, de vins, de doulce eaue, de chair salee et de toutes autres choses nécessaires pour gens darmes et pour viure a si grant plante que pour durer trois ans s'il estoit meslier. Et enuoya le roy de franco grans messaiges au roy de hongrie qui estoit moult vaillant homme en luy priant quil fust appareille et son pays ouuert pour receuoir les pèlerins de dieu. Le roy de hongrie si y entendit moult voulen tiers, et dist quil estoit tout pourueu. En telle manière le signifia le roy de france au roy de cypre, monseigneur hugues de luzencon, et au roy de cecille qui se pourueurent selon ce bien et suffisanmient. Encores enuoya le roy de france devers les venicyens en priant que leurs mettes fussent ouuertes, gardées et pourueues de ce qui estoit nécessaire. Iceulx obéirent voulentiers et aussi firent les geneuois (Génois) et tous ceulx de la riuiere de gennes (Gênes), et flst le roy passer oultre en lille de rodes le grant prieur de france pour administrer viures et pouruoyances en leurs mettes, et firent ceulx de sainct iehan * accord aux venicyens pour pouruoyer moult bien en lille de creth qui est de leur seigneurie. Briefuement chascun estoit appareille pour faire ce que bon sembloit pour recueillir les pèlerins de dieu, et prindrent plus de trois cens mille personnes la croix pour aller oultre la mer et en ce noble et sainct voyage.

* Les cheyaliers de St-Jean.

Comment Jaquemart d*Artevelle obtint si bien la grâce des Flamands que tout quant que il faisoit^ nul ne lui œntredisoit (1337).

Ed ce temps que je voas dy auoit grant discensioD entre le conte de flandres et les flamens '. Car ilz ne vouloient point obéir et ne se osoit tenir en flandres fors a grant péril. Et anoit lors un homme a gand qui avoit este brasseur de miel. Celluy estoit entre en si grant forlune et en si grant grâce a tous les flamens que ce estoit tout fait ce quil faisoit et vouloit deuiser el commander par tout flandres de lung des boutz iusques a lautre et ny avoit nully tant fast grant qui de riens osast trespasser son commandement ne contredire. Il auoit tousiours après luy allans aual la ville de gand lx ou quatre xx varletz tous armez enlre lesquelz y en auoit deux ou trois qui scauoient de ses secretz. Et quant il encontroit ung homme quil hayoit ou auoit en souspecon il estoit tantost tue, car il auoit commande a ses secretz varletz et dil. Si tost que ie encontreray ung homme et ie fais ung tel signe ^ le tuez sans faillir tant grant soit il sans attendre plus haulte parolle, et ainsi en advenoit souuent et flst en celle manière plusieurs grans maistres tuer parquoy il estoit si double que nul nosoit parler contre chose quil voulsist faire ne a peine penser de la contredire et falloit que chascun luy fist chiere, et quant ces compaignons dessusdictz lanoient raconduit a son hostel chascun alloit disner en sa maison et tantost reuenoient après disner deuant sa maison emmy la rue et illecques playdoient et brayoient iusques adonc quilz vouloient aller aual la ville iouer et esbatre et ainsi se conduisoient iusques a ce quil voulsist soupper. Et sachez que chascun de ses soûldoyers auoit chascun iour quatre gros de flandres pour ses fraiz et pour ses gaiges et les faisoit bien payer de sepmaine en sepmaine. Et aussi auoit par toutes les villes el chastellenies de flan-

* Louis de Cressy, comte de Flandre, fut en guerre continuelle avec ses sujets. A cette époque, il se tenait ordinairement en France et venait rarement en son pays de Flandre à cause de ses querelles avec les Flamands et parce que les trois yilles de Gand, Bruges et Ypre gouvernaient le payé à leur plaisir, (D*oiidegfaerst. Annales de Flandre^ t. II , p. 429.) Louis 8*était brouillé avec ses sujets pour s*être dirigé uniqueme9t par les conseils d*un abbé de Veselai qui n'entendait rien à l'administration et ne cherchait qu'a s'enrichir. J. A. B.

dres sergeDS et souldoyers a ses gages pour faire tous ses commaDdemeos et faire et espier et scauoit se il y auoit nulle personne qui fttst rebelle a luy ne qui dist ne informast nully contre sa voulente. Et si tost qnil en scauoit aucun eu une ville il ne cessoit iamais quil ne leust banny ou tue sans déport ia si bien ne sen gardast. Et mesmement tous les plus puissans de flandres cheualiers et escuyers et bourgeois de bonnes villes quil pensoit quilz fussent fauorables au conte en aucune manière il les bannissoit de flandres et leuoit la moytie de leurs rentes et reuenues et laissoit lautre moytie pour le douaire de leurs femmes a leurs enfans. Et ceulx qui estoient ainsi bannis dont il y auoit foison setenoient a sainct orner le plus et les appelloit on les auoUez, a parler proprement il ne y eut oncques en flandres ne en autre pays conte, duc, prince ne autre qui peust auoir ung pays si a sa voulente comme il eut longuement et estoit appelle iacquemartdarteuelle, il faisoit leuer les rentes, les vinaiges et les droiclures que le conte deuoit auoir et qui luy appartenoient quelque part que ce feust en la conte de flandres et toutes les maies totes il les despendoit a sa voulente et en donnoit sans en rendre nul compte. Et quant il vouloit dire que argent luy failloit on len croyoit et croire len conuenoit, car nul nosoit dire a lencontre. Et quant il vouloit emprunter a aucuns bourgeois sur son parement il nestoit nul qui osast lescondire a prester.

Comment le roi (T Angleterre vint à rEcluse et amena amc lui son fils le prince de Galles, en intention de le faire seigneur de flandre, par le consentement de Jacques d'Artevelle. 1345.

En ce temps * regnoit encores au pays de flandres en grant prospérité et puissance ce bourgeois de gand jacquemart darteuelle qui esloit si bien du roy danglelerre quil vouloit. Car il promettoit audit roy quil le feroit seigneur et héritier de flandres et si en reuestiroit son filz le prince de galles et feroit en celle saison de la conte de flandres dnchie. De quoy estoit sur celle en-

* Hait ans plas tard.

teDte le roy dangleterre en celle saison enuiron la sainct iehan baptiste, lan mil quatre cens quarante et six venu a lesclose a grant foison de baronnie et de çheualiers. Et auoit la amené le ieune prince de galles son filz sur les promesses de iacques darteuelle. Si se tenoit la le roy et toute sa naue au hanre de lesclose, et aussi son tinel. Et la le venoient veoir et visiter ses amys de flandres. Et y eut plusieurs parlemens entre le roy et ledit iacquemart darteuelle dune part et les consulz des bonnes villes dautre part sur lestât dessusdit. Dont ceulx du pays ne estoient mye bien daccord audit roy ne audit darteuelle. Lequel preschoit sa querelle de déshériter le conte loys leur naturel seigneur et son jeune filz loys et en hériter le filz du roy dangleterre. Geste chose dirent quilz ne feroient iamais. Dont au derrenier parlement qui auoit este a lescluse dedans la naue du roy anglois que on nommoit Catherine qui estoit si grande et si grosse que merueilles seroit a recorder, ilz auoient respondu ainsi dung commun accord. Chier sire vous nous requérez dune chose moult pesante et qui au temps aduenir ponrroit toucher au pays de flahdres et a noz hoirs. Yray est que nous ne scauous au iourdhuy au monde seigneur de qui nous aymissions tant le proufQt et lauancement que nous ferions de vous. Mais ceste chose nous ne pourrions pas faire de nous tant seuUement se toute la communaulte de fiandres entièrement ne si accordoit. Si se traira chascun deuers la ville et remonstrerons generallement ceste besongne aux hommes de nos villes. Et la ou la plus seine partie se vouldra accorder nous laccorderons aussi et serons cy arrière dedans ung moys, et vous respondrons cy apoint que vous en serez bien content. Le roy dangleterre ne ledit darteuelle neri peurent adonc autre chose auoir ne autre responce. Si la voulsissentauoir bien plus brefae se faire se peust, mais nenny. Si respondit le roy en la bonne heure. Ainsi se partit le parlement et retournèrent les consulz des bonnes villes en leurs lieux. Or demeura encores ung petit iacquemart darteuelle delez le roy dangleterre pour la cause que le roy dangleterre se descouuroit a luy feablement de ses besongnes et luy promettoit tousiours et asseuroit que il le feroit venir a son entente, mais il le deceut quant il demoura derrière et quil ne vint a gand aussi tost que les bourgeois qui auoient este enuoyez au parlement de part tout le corps de la ville.

Comment messire Guillaume de Douglas prit le fort château d'Edimbourg par grand engin (ruse) et par grande souhtiueté (adresse).

Le roi d'Angleterre, Edouard III, < guerroyant le royanme de France, » eomme s'exprime Froissart, assiégeait Toomay. Le roi de France, Philippe VI, qui avait en Ecosse des seigneurs affidés, entre autres Goillaume de Douglas, les pria de ■ fiBiire grande guerre sur le royaume d* Angleterre •• et de presser vivement les places fortes occupées par des troupes anglaises, afin de forcer Edouard à lever le siège et à retourner dans ses Etats pour les défendre.

Or aduiDt que goillaume de doaglas se aduisa dung graDt fait et seo descouurit a ses compaignons au conte patris et a messire robert fresiel qui auoit este gardien du roy dauid descoce et alixandre de ramaisi qui tous si accordèrent. Si prindrent bien deux cens lances des escocois sauuaiges et entrèrent en mer et firent pourueance dauoyne, de blance farine, de charbon et de feurre, puis arriuerent paisiblement a ung port qui estoit prez de ce fort chastel de Handebourg (Edimbourg) qui leur resisloit plus que tous les autres. Quant ilz furent armez ilz yssirent tiors par nuyt et print V ou vu des compaignons en qui il se conQoit le plus et se vestirent de poures cottes dessirees et de poures chapeaulx en guise de poures marchans et chargèrent douze petis cheualetz * de douze sacz, les ungz emplis dauoyne, les autres de farine, et les autres de charbon, et pais enuoyerent leurs compaignons embuscher en une abbaye destruite et gastee la ou nul ne demouroit, et estoit assez près du pied de la montaigne la ou le chastel seoit. Quant il fut iour ces marchans qui couuertement estoient armez se mirent au chemin vers le chastel a tous leurs petits cheuaulx au mieulx qu'ils peurenl. Lors quant ce vint au meillieu de la montaigne ledit messire guillaume de douglas et messire simon fresiel allèrent douant et firent les autres venir tout bellement et vindrent au portier, si luy dirent quilz auoient la amené en grant paour ble et farine et silz en auoient besoing ils leur en vendroient voulentierset a bon marche. Le portier respondit quil lui en failloit

* Les chevaliers se piquaient d'avoir de grands et forts chevaux et laissaient les petits chevaux aux marchands. Les juments étûent surtout dédaignées ; on regardait une jument comme une monture avilissante pour des chevaliers.

pour la forteresse, mais il estoit si matin quil Doseroit esneiUer le seigneur de leans, oe le maistre dhostel, mais feissent veDir auaDt tout et il leur ouuriroit la porte. A donc firent passer tout bellement les autres auec leurs charges et entrèrent tost en la porte des bailles qui leur fut ounerte, messire guillaume de donglas auoit veu que le portier auoit toutes les grans clefz de la grant porte du chastel et auoit couuertement demande au portier de laquelle il deffermoit la porte et de laquelle le guischet. Quant la première porte fut ouuerte comme vous auez ouy ilz mirent dedans les cheualetz et en deschargerent deux qui portoient les sacz de charbon droictement sur le sneil de la porte affln que on ne la peust clore et puis prindrent le portier et le tuèrent si paisible- .ment que oncques ne sonna mot. Puis prindrent les clefz et deffermèrent la porte du chaste), puis corna ledit messire guillaume ung cor et gelterent ses compaignons leurs cottes deschirees ius et renuerserent les autres sacz au trauers de la porte affln que on ne la peust fermer. Quant les autres compaignons qui estoient embuschez assez près de la ouvrent le cor ilz saillirent de lembusche et coururent contremont la voye du chastel. Et adonc la guette du chastel qui dormoit sesueilla au son du cor. Si vit ces gens monter hastiuement tous armez. Lors commença moult fort à corner tant qu'il peut et a crier trahy, trahy, seigneurs, trahy, armez vous tost, car veez cy gens darmes qui approuchent de noslre forteresse. A donc sesueillerent tous et vindrent quant ilz furent armez iusques à la porte, mais messire guillaume et ses VII compaignons deffendirent que la porte ne fust fermée. Lors multiplia grant hntin entre eulx et tindrent ceulx de dehors lentree par grant proesse tant que ceulx de Tembusche furent venus. Et tousiours ceulx de dedans deffendoient le chastel tant qa'ilz pouoient et y firent merueilles darmes et tuèrent, nanrerent aucuns de ceulx de dehors, mais messire guillaume et les escocoys firent tant quilz conquirent la forteresse et furent tous les angloys mors fors le chastellain et six escuyers qui furent prins à mercy. Si demourerent leans les escocoys tout le iour, puis y establirent pour chastellain ung escuyer du pays appelle symon de vesy et auec Iny plusieurs hommes du pays descoce. Les nouuelles vindrent au roy dangleterre au siège de tournay.

Comment le sire de Clisson et le sire de Léon furent pris des An-glais à une escarmouche devant Vannes, et le sire de Stanfort y fut pris de ceux de Vannes (1342).

Pendant que le roy dangleterre alloit venoit et cheaauchoit le pays de bretaigne ses gens qai seoient deuant la ville de venues y liorerent tous les iours moult diuers assaulx a lune des portes. Si se tirèrent celle part tous les bons gensdarmes de luné part et de lautre. La eut * maintes belles apertises darmes faictes, car ceulx de venues auoient ouuerte la porte et se tenoient a la barrière pour cause quilz veoit la bannière du conte de varuich, celle du conte darondel, du baron de stanfort et de messire gaultier de manny qui se habandonnoient ce leur sembloit assez follement. Dequoy le sire de clisson, messire henfy de leon et les aultres cheualiers se aduenturoient plus courageusement. La eut dure escarmouche dung coste et daultre moult longuement. Finablement lassault se porta tellement que les anglois furent reboutez et reculiez arrière des barrières. Si sauancerent les cheualiers de bretaigne et ouurirent les barrières chascun son glaiue en son poing et laissèrent six cheualiers des leurs pour garder la ville auec foison dautres gens. Puis tout a pied lançant et escarmouchant ilz poursuiuirent les anglois qui tousiours en reculant les combattoient. La eut grant conflict, touttefois les anglois multiplièrent et fortifièrent tant quil conuint aux bretons reculer et non pas si rigleement quilz estoient aualez. La eut grande lucte et forte meslee et remontèrent les cheualiers de bretaigne a grant malaise, si y eut maint homme mort et blece. Quant ceulx qui gardoient la barrière veirent leur gens reculer et rechasser ilz retirèrent leurs bailles si mal a point quil conuint le seigneur de clisson demourer dehors, et fut prins deuant la barrière, et aussi fut messire henry de leon. Et d'autre part les anglois qui estoient montez vistement, et tout le premier le baron de stanfort furent enclos entre les bailles et la porte. La eut grant et cruel hutin, et fut prins et retenu le sire de stanfort, et plusieurs des siens qui estoient delez luy furent mors ou prins. Si se retrairent a tant les anglois en leurs logis et les bretons en la cite de venues.

* Là il y ean

iil« P. 2

Comment le roi â^ Angleterre prit la ville de Binant.

Par telle manière que vous auez ouy compter furent prins ces cheualiers. Depuis cest assault nen y eut nul si grant ne si renomme darmes comme celluy fut, car chascun se tenoit sur sa garde. Or parlons du roy dangleterre qui auoit assiège la ville de dynant. Quant il eut la tenu le siège iusques a quatre iours il fist querre et pourueoir foison de nacelles, et fist entrer les archiers dedans et nager iusques au paliz de bois dont la ville estoit fermée, si tirèrent iusques dedans icelle si roidement que a peine se pouoit nul monstrer aux fenestres ne aux deffenses. Entre ces archiers auoit autres assaillans qui portaient granscoigneesbien trenchans, dont tandis que les archiers tiroi'ent ilz couppoient paliz, et tantost les eurent grandement dommaigez tant quilz en getterent un grant pan par terre et entrèrent dedans par force. Adonc ceulx de la ville commencèrent a fouyr vers le marche, mais petite raliance se fist entre eulx, car ceulx qui auoient passe la fosse dedans les nacelles et qui estoient entrez en la ville vindrent dedans la porte et louurirent. Si entrèrent dedans toutes manières de gens. Ainsi fut prinse la ville de dynant en bretaigne qui fat toute courue et robée, et le cappitaine messire pierre portebeuf prins. Si prindrent les anglois de sa compaignie desquelz quilz voulurent et gaignerent grant auoir dedans, car elle estoit lors moult riche, plaine et marchande.

Comment le pape Clément VI envoya deux cardinaux en légalion en

Bretagne.

Le roy dangleterre auoit basti son siège douant venues par telle manière que les francois ne pouoient veuir vers luy par aduantaige. Et depuis la venue du duc de normandie ne fist point le roy anglois assaillir la cite, car il vouloit espargner ses gens et son artillerie. Ainsi furent ces deux ostz lung douant lautre ung grant temps et bien auant en hiuer que le pape clément VI enuoya le

cardinal de penestre et le cardinal de clermont qui souuent chenaucherent de lung ost a lautre pour accorder ces parties, mais ilz ne les poaoient condescendre a paix. Cependant il y eut sonnent des yssues et des escarmoaches ainsi que les coureurs sentrerencontroient si y en auoit souuent de ruez ius. Et nosoient les 4 angloy^s par especial aller en fourrage fors en grant compaignie, car toutes les fois quilz cheuauchoient ilz estoient en grant péril pour les embuscbes que on mettoit sur eulx. Avec ce messire loys despaigne et sa route gardoient si songneusement le pays de la mer que a grant peine venoit riens en lost des anglois et y auoient moult de souffrettes. Et estoit lintencion du duc quil tenoit la le roy comme assiège, mais aussi les francois estoient contrains du froit temps, car nuyt et iour il plouuoit dessus enix, dont ilz perdirent la plus grant partie, de leurs cheuaulx, et les conuint desloger et traire sur les champs pour la grant foison deaue qui estoit espandue en leur logis. Lors firent tant les cardinaulx que unes treues furent accordée a durer trois ans. Et les iurèrent le duc de normandie, et le roy dangleterre a non enfraindre le temps durant dicelluy terme ainsi quil est de coustume.

Comment le roi d'Angleterre fonda la confrérie de Saint-Georges.

En ce temps vint en propos et en voulente au roy edouart danglelerre quil feroit faire et reediflBer le grant chastel de viderose que le roy artus flst iadis faire et fonder la ou premièrement fut commencée et estoree la noble table ronde, dont tant de bons et vaillans hommes et cheualiers estoient et yssirent et trauaillerent en armes et en proesses par tout le monde. Et feroit ledit roy une ordonnance des cheualiers de luy et de ses enfants et des plus preux de sa terre, et seroient en somme xL. Et les nommeroiton les cheualiers du bleu iartier, et la feste a durer dan en an et de la solennizer a vinderose le iour saint george. Et pour ceste feste commencer le roy assembla de tout son pays contes, barons, cheualiers et leur dlst son intencion. Et ilz luy accordèrent ioyeu-

sèment pour ce qae il leur sembloit uue chose moult honorable ou toute amour se nourriroit. A4oncques furent esleux quarante cheualiers par aduis et par renommée les plus preux de tous les auUres. Lesquelz scellèrent et iurerent a poursuyr et tenir la fesle et les ordonnances telles quelles estoient la deuisees. Et fist le roy fonder et eddifier une chappelle de sainct george au chastel de Vinderose, et y establit chanoines pour dieu seruir, et les renta moult grandement. Puis enuoya le roy publier la feste par ses heraulx en franco, en escoce, en bourgongne, en haynault, en flandres, en brabant et en lempire dallemaigne. Et si donnoit à tous cheualiers et escuyers qui venir y vouldroient quinze iours de sauf conduyt après la feste. Et deuoit estre ceste feste le iour sainct george ensuiuant lan mil cccxliiii au chastel de vinderose. Et de^ uoit estre accompagnée la royne dangleterre de trois cens dames et damoiselles, toutes nobles et gentilz dames, et parées richement de paremens semblables.

Comment le roi d* Angleterre fut moult courroucé de la mort du sire de Clisson et des autres barons de Bretagne et de Normandie^ pour laquelle cause il envoya défier le roi de France.

En tandis que le roy dangleterre faisoit son grant appareil de receuoir dames et damoiselles qui a la feste viendroient lay vindrent nouuelles du sire de clisson et des autres seigneurs dessus nommez dont il fut moult fort courrouce, tant qu'il voaloit faire semblablement du corps messire henry de leon qu'il tenoit en sa prison, et leust fait en son courroux se neust este monseigneur derby son cousin qui luy remonstra deuant son conseil tant de belles raisons pour son honneur garder et son couraige refréner et luy dist. Monseigneur si le roy philippe a par hastiuete fail sa felonnie de mettre a mort si vaillans cheualiers comme cealx estoient nen vueillez pour ce blecer vostre couraige. Car au vray'

* A considérer le yrai.

considérer Da que faire vostre prisonnier de comparer' tel ouitraige. Mais le vueiUez mettre a raocon raisonnable. Lors fist le roy dangleterre amener par deuant luy le prisonnier cheualier, et lai dist. Ha messire henry messire henry, mon aduersaire philippe de valois a monstre sa felonnie trop curieusement quant il a fait ainsi mourir telz cheualiers dont il me desplaist moult grandement et semble a aulcuns de nostre partie quil lait fait par despit de nous. Et se ie vouloye regarder a sa felonnie ie feroye de vous le semblable fait, car vous mauez plus fait de contrariété en bretaigne et a mes gens que nul autre. Mais ie men souffreray a tant et luy laisseray faire sa voulente, et garderay mon honneur a mon pouoir et vous laisseray venir a rançon legiere pour Tamour du conte derby qui men a prie, mais que vous vueillez faire ce que ie vous diray. Le cheualier dist : Cher sire ie feray a mon pouoir tout ce que vous me commanderez. Le roy dist : Messire henry ie scay bien que vous estes ung des plus riches cheualiers de bretaigne et que se ie vouloye bien vous presser vous payeriez xxx on XL mil escuz. Vous yrez deuers mon aduersaire le roy philippe de valois, et luy direz de par moy pourtant quil a mis a mort villaine si vaillans cheualiers a mon despit. Je dis et vueil porter quil a enfraint et brise les treues que nous auions ensemble et y renonce de mon coste, et le deiïie de ce iour en auant. Et parmy ce que vous ferez ce messaige ie vous laisseray passer sur dix mil escuz que vous payerez ou enuoyerez a bruges dedans cinq iours après que vous aurez passe la mer. Et encores direz a tous cheualiers et escuyers de delà que pource ne laissent mye a venir a notre feste, car nous les y verrons voulentiers, et auront sauf venant et sauf retournant xv iours après la feste. Le cheualier dist: Je fourniray vostre messaige a mon pouoir, et dieu vous ▼ueille rendre la courtoisie que vous mauez fait, et a monseigneur derby aussi. — Depuis ceste ordonnance ne demoura guère ledit messire henry de Léon en prison, ains eut congie du roy dangleterre, si vint a hantonne (Southampton). Et la entra en ung vaissel en mer et auoit intencion darriver a harfleur. Mais ung torment le print sur iour qui dura plus de quinze iours et furent perduz les cheuaulx de luy et de ses gens et gettez en mer. Et

< Ne doit pas être pani pour cet outrage. J. A. B.

messire henry fat si tormeote qne oncques depuis il neut santé. Toateffois a grant mescbief les mariniers prindreDt terre aacrotoy, si yindrent tont a pie messire henry et sa compaignie insques a abbeuille. La se montèrent ilz, mais monseigneur henry estoit si traaaille qu'il ne pouoit souffrir le cheuaucher. Si se mist en litière, et yint a paris deuers le roy philippe, et fist son messaige bien et a point, et puis ne yesquit pas longuement, ains mourot en rallant en son pays en la cite dangiers, dieu en ait lame.

Délivrance de Calais.

Apres le département du roy de franco et de son ost du mont de sangates ceulx de calais veirent bien que leur secour estoit failly dont ilz estoient en si granl douleur et destresse que le plus fort se pouoit a peine soustenir. Lors ilz prièrent tant monseigneur iehan de vienne leur cappitaine quil monta aux cameaulx des murs de la ville : et fist signe a ceulx de dehors quil vouloit parler a eulx. Quant le roy dangleterre ouyt ces nouuelles il y enuoya monseigneur gaultier de manny et messire basset. Quant ilz furent la monseigneur iehan de vienne leur dist : Chiers seigneurs vous estes moult vaillans cheualiers en fait darmes et scauez que le roy de france que nous tenons a seigneur nous a céans enuoyés, et conunanda que nous gardissions* ceste ville et chastel si que blasme nen eussions et luy nul donmiaige, nous en auons fait nostre pouoir. Or est nostre secours failly et nous si estrains que nous nauons de quoy viure^ si nous conuiendra tous mourir ou enrager de famine si le gentil roy vostre seigneur na mercy de nous. Laquelle chose luy vueillez prier en pitié et quil oous vueille laisser aller tout ainsi que nous sommes, et vueille prendre la ville et le chastel et tout lauoir qui est dedans, si en trouuera assez. A ce respondit messire gaultier de manny et dist. Jehan nous scauons partie de lintencion monseigneur le roy, car il nous la dit. Saichez que ce nest mye son entente que vous en puissiez

aller ainsi, ains est son intencion que vous mettez tons a sa pare voalente, ou pour rançonner cenlx quil luy plaira, ou pour faire mourir, car ceulx de calais luy ont tant fait de contrarietez et de despitz, le sien ont fait despendre * et grant foison de ses gens mourir que cest ung nombre. Monseigneur iehan de vienne dist. Ce seroit trop dure chose pour nous. Nous sommes céans ung petit de cheualiers et escuyers qui loyaulment auons seruy le roy de france nostre souuerain sire, si comme vous feriez le vostre en pareil semblable cas. Et auons endure maint mal et mesaise. Mais aincois souffrerons encores plus de peine que oncques gens darmes ne souffrirent la pareille que nous consentissions que le plus petit garçon de la ville eust autre mal que le plus grant de nous, mais nous vous prions que par vostre humilité veuillez aller par deuers le roy dangleterre et luy prier quil ait gitie de nous si ferez courtoisie, car nous espérons en luy tant de gentillesse que a la grâce de Dieu son propos se changera. Monseigneur gaultier et monseigneur basset retournèrent deuers le roy et lui recorderent ce que dit est. Et le roy dist quil nauoit voulente de faire autrement, forsquilz se rendissent simplement a son vouloir, messire gaultier dist, monseigneur vous pourrez bien auoir tort, car vous nous donnez très mauuais exemple. Si vous nous enuoyez en aucune de .vos forteresses nous nirons mye si voulentiers si vous faictes ces gens mettre a mort, car ainsi feroit on de nous par semblable cas. Les paroUes aidèrent a soustenir plusieurs barons qui la estoient. Si dist le roy dangleterre. Seigneurs ie ne vueil mye estre tout seul contre vous tous, sire gaultier vous direz au cappitaine de calais que la plus grant grâce quil pourra trouuer en moy, cest quilz se partent de la ville six des plus notables bourgeois les chiefz tous nudz et tons deschaussez les hars au col et les clefz de la ville et du chastel en leurs mains et de ceulx ie feray a ma voulente, et le remanant ie prendrai a mercy.

* Ont Ait dépeDMr son bien.

Comment les six bourgeois se partirent de Calais tous nuds en leurs chemises, la hart au col, et les clefs de la ville en leurs mains; et comment la reine d'Angleterre leur sam^a les vies,

A taot renint monseigneur gaultier a monseigneur iehan qui rattendoii sur les murs, si luy dist tout ce quil auoit peu faire an roy. Je vous prie dist monseigneur iehan quil tous plaise cy demourer tant que iaye tout cestuy affaire remonstre a la communaulte de la ville, car ilz mont cy enuoye, et a eulx en tient ce mest aduis den respondre. Lors messire Jehan vint au marche, et flst sonner la cloche, si assemblèrent tantost en la halle hommes et femmes de la ville. Si leur tist messire iehan rapport des paroUes ci deuant récitées et leur dist bien que autrement ne pouoit estre et sur ce eussent aduis et briefue responce. Lors commencèrent a plorer toutes manières de gens et a démener tel dueil quil nest si dur cueur qui les veist quil nen eust pitié. Et mesmement messire iehan et lermoioit tendrement. Apres seleua le plus riche bourgeois de la ville que on appeloit messire eustace de sainct pierre lequel dist deuant tous. Seigneurs grans et petite grand meschief seroit de laisser mourir ung tel peuple qui cy est par famine ou autrement quant on y peut trouuer aucun moyen et feroit grant aulmosne et grâce enuers nostre seigneur qui de tel meschief les pourroit garder. Jay endroit moy si grant espérance dauoir pardon enuers nostre seigneur se ie meurs pour ce peuple sauner que ie vueil estre le premier. Quant sire eustace eut ce dit chascun le alla odorer de pitié et plusieurs se gettoient a ses piedz en pleurs et en profons soupirs. Secondement ang autre très honneste bourgeois et de grant affaire se leua et dist quil feroit compaignie a son compère sire eustace, si appelloiton cestuy sire iehan daire. Après se leua iaques de visant qui estoit moult riche de meubles et de heritaiges et dist quil tiendroit compaignie a ses deux cousins. Ainsi fit pierre visant son frère, et puis le y^^ et le vi*, lesqnelz se atournerent ainsi que le roy auoit dit. Et adonc monseigneur iehan monta sur une petite hacquenee, car a grant malaise pouuoit il aller a pied, et les mena deuers la porte. Lors fut grant dueil des hommes, des fenmies, des enfans.

des larmes et souspirs. Et ainsi vindrent iusques a la porte que messire iehan fit onnrir, et se flst eDclorre dehors auecques les six bourgeois entre les portes et les barrières. Si dist a monseigneur ganltier de manny qui le attendoit la. Je vous deliure comme cappitaine de calais par le consentement du poure peuple de ceste ville ces six bourgeois. Et ie vous iure que ce sont et estoient au iourdhuy les plus bonnorables et notables de corps, de cbeuance et de bourgeoisie de la ville de calais. Si vous prie gentil sire que vous vueillez prier le roy pour eulx quilz ne meurent pas. Je ne scais dist messire gaultier que monseigneur le roy en vouldra faire, mais ien feray mon pouoir. Lors fut la barrière ouuerte, si allèrent ces six bourgeois deuers le palais du roy et messire iehan rentra pn la ville. Quant messire gaultier eut présente ces six bourgeois au roy ilz sagenouillerent et dirent a joinctes mains. Gentil sire roy veez nous icy six qui auons este bourgeois de calais et grans marchans si vous apportons les clefz de la ville et du chastel et nous mettons en vostre pure voulente pour sauner le rémanent du peuple de calais qui a souffert moult de griefz. Si vueillez auoir pitié et mercy de nous par vostre haulte noblesse. Lors plorerent de pitié les contes, barons, cheualiers et autres qui illec estoient assemblez a grant nombre. Le roy regarda sur eulx très despitement. Car moult hayoit le peuple de calais pour les grans contrarietez et dommaiges que le temps passe sur mer luy auoient fait, si commanda que on leur trenchast les testes. Tous prioient au roy si acertes quilz pouoient quil en voullist auoir mercy, mais il ny vouloit entendre. Lors messire gaultier de manny dist. Haa gentil sire vueillez refréner vostre couraige, vous auez la renommée de souueraine noblesse. Or ne vueillez faire chose par quoy elle soit amendrie ne que on puisse parler sur vous en nulle vilennie, toutes gens diroient que ce seroit cruaulte si vous faisiez mourir si honnestes bourgeois qui de leur voulente se sont mis en vostre mercy pour les autres sauner. Adonc guigna le roy et dist, soit fait venir le couppe teste, ceulx de calais ont fait mourir tant de mes honmies que il conuient ceulx cy mourir aussi. Adonc la royne qui estoit moult enceinte se mist a genoulx en plorant et 4ist. Ha gentil sire puis que ie repassay la mer en grant péril ie ne vous ay riens requis. Or vous prie humblement en don que pour le QIz saincte Marie et pour lamour de

moy Yons yneillez auoir de ces six hommes mercy. Le roy la regarda et se teut une pièce, puis dist, ha dame ie aymasse miealx que vous fassiez autre part que cy, vous me priez si acertes que ie ne vous puis esconduire, si les vous donne a vostre plaisir. Lors la royne amena ces six bourgeois en sa chambre, si leur fist ester les cheuestres dentour le col, et les fist reuestir et disner tout a leur aise, puis donna a chascun six nobles et les fist conduire hors de lost a sauvete '.

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