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Bdlafjuer, ville de la Cataloiiue

POÉSIE ÉPIQUE

Et Tel et fiers contre ses eiiemis.

Forment l'esgardent prince et conte et marchis;

Et li vassaus fu sage et bien apris :

Qnant vit le roi, ne fu mie esbaïz ; 435

Ainz que li rois l'eûst a raison mis,

Le salua gentement Aimeris :

(( Cil Damedieus qui maint en paradis,

Il saut et gart le roi de Saint Denis,

Et toz ses omes, si com jes voi assis, ^\ \o

Et il confonde ses morteus enemis !

Entendez moi, emperere gentiz.

Otroiez moi Narbone et le païs,

Ce dont n'a cure ne princes ne marchis,

Tant fort redotent paiens et Arabis. 445

Donez la moi, emperere gentiz. »

Girarz l'entent, s'en a jeté un ris ;

Puis respondi l'emperere al fier vis :

(( Por les sainz Dieu, est ce donc Aimeris?

Aimeriez, por le cors saint Denis, 4^0

Voudras tu estre des ore mes amis ?

Ne te membre il de l'ore ne des dis

Quant en Viëne estoit Girarz assis?

fier avec ses ennemis. Les princes, les comtes et les marquis le regardèrent attentivement. Le vassal était sage et bien appris; quand il vit le roi, il n'en fut pas décontenancé; avant que Gharlemagne lui eût adressé la parole, Aimeri le salua gracieusement : a Que le Dieu qui habite en paradis sauve et garde le roi de Saint-Denis, et tous ses hommes que je vois autour de lui, et qu'il confonde ses ennemis mortels ! Entendez-moi, noble empereur. Accordez-moi Narbonne et le pays d'alentour, dont ne se soucient ni princes ni marquis, tant ils redoutent les païens et les Arabes. Donnez-la moi, noble empereur. » Girard l'entend et se met à rire. L'empereur au fier visage répond : « Par les saints de Dieu, n'est-ce pas Aimeri? Aimeriet, i)ar le corps de saint Denis, tu veux donc être désormais mon ami? Ne te souvient-il pas de l'heure ni du jour où Girard était assiégé dans Vienne ? J'avais pris

AIMERI DE NARBOiSNE

En la forest avoie le porc pris :

La me sorprist danz Girarz li marchis, 455

Et tu meesmes armez o lui veuis ;

Tant fus vers moi tiers et mautalentis,

S'il te creùst, n'en eschapasse vis;

.Ve remest pas en toi ne fusse ocis*.

■ — Foi que doi vos, sire, )) dist Aimeris, 460

(( De tel cuer sui, et esterai toz dis :

Je n'amerai nul jor mes enemis.

Mais bien savez trop aviiez mespris,

Quant a mon oncle toliiez son païs.

Foi que doi vos, emperere al fier vis, 465

Tant con voudrez je serai vostre amis.

Et quant voudrez, par le cors saint Denis,

Je resserai de vostre amor eschis.

De terre n'ai vaillant dous parisis;

Quant Dieu plaira, le roi de paradis, 470

Je ravrai tost trop grant avoir conquis.

le sanglier dans la forêt: là le marquis Girard me surprit, et toi-même, armé, tu étais avec lui; tu étais si fier et si animé contre moi que s'il t'avait cru, je n'en serais pas parti vivant. Il n'a pas tenu à toi que je ne fusse tué. — Foi que je vous dois, sire, » dit Aimeri, « tel est et tel sera toujours mon caractère; je n'aimerai jamais mes ennemis. Mais vous savez bien que vous commettiez un grand péché quand vous preniez à mon oncle sa terre. Foi que je vous dois, empereur au fier visage, tant que vous le voudrez je serai votre ami, et quand vous le voudrez, par le corps de saint Denis, je me passerai de votre amitié. Je n'ai pas de terre vaillant deux deniers : quand il plaira à Dieu, le roi de paradis, j'aurai vite conquis une

1. Ce passage fait allusion à un épisode de Girard de Vienne, autre chanson de geste de Bertrand de Bar-sur-Aube. Pendant une guerre qu'il dirigeait contre Girard, Charlemagne s'étant éloigné de ses compagnons à la poursuite d'un sanglier fut pris par ses ennemis. Girard et ses frères traitèrent leur prisonnier avec égards, malgré les conseils d'Aimeri, qui voulait sa moit.

poésiî; épique

— Voir, )) dist li rois, a moiit iés proz et gentiz. En l'onor Dieu, qui en la crois fu mis,

Te doing Narbone et trestot le pais.

Par tel covent la pren, beaus douz amis, 4iS

Que Damedieus qui pardon iist Longis *

Te doinst victoire contre tes enemis !

— Dieus vos en oie, sire, )) dist Aimeris,

(( Qui me croisse barnage ! ))

XYII

Dist l'emperere : a Or esta gentement, 4So

De mon dueil ai mout grant alegement,

Puis qu'Aimeris tendra le chaseinent

De Narbonois, et l'onor qu'i apent.

Je croi mout bien de fi veraiement

Qu'en mal an sont entré paiene gent. 4^5

Aimeris frère, mout as grant hardement,

Mais de l'avoir n'as tu mie grantment.

Avoir covient plenté d'or et d'argent.

Foin et avoine, char et vin et froment,

fortune. — Vraiment, » dit le roi, « tu es très preux et très noble. En l'honneur du Dieu qui fut mis en croix, je te donne Narbonne et tout le pays. Prends-la, beau doux ami, et que Dieu qui pardonna à Longis te donne la victoire contre tes ennemis! — Que Dieu vous entende, sire, » dit Aimcri, « et accroisse en moi la vaillance! »

XVII. — L'empereur dit : « Maintenant cela va bien; je suis fort allégé de mon chagrin, puiscpie Aimeri tiendra le lief de ^'arbonne et les possessions qui en dépendent. Je suis bien certain que les païens ont commencé une mauvaise année. Frère Aimeri, tu as beaucoup de bravoure, mais tu n'as guère d'avoir. 11 faut beaucoup d'or et d'argent, de foin, d'avoine, de viande, de vin et de froment, beaucoup de chevaux et de

1. Lo»fy/.s {Loii(/ùi/(s), nom donné par lu légende au soldat qui perça le côté du Christ sur la croix.

ADIERI DE >'ARBON>"E

Et maint destrier, et maint bon garnement, 49^

Uni vueut tenir si riche chasement

Corne al seignor cui ^'erbonois apent.

— Dieus, aidiez! Sire, con m'esniaiez forment, ))

Dist Aimeris, « par le cors saint Clément !

N'est encor Dieus la sus el firmament, 49^^

Qui est puissanz toz jorz senz thiement ?

Je croi en lui mont bien veraiement

Qu'il m'aidera, ce cuit, prochainement.

Je sui encore bachelers de jovent;

Si in'aïst Dieus, qui ne faut ne ne ment, 5oo Se de l'avoir ont la paiene gent, INos en avrons, par le mien escient! )) Quant Charlemaignes cele parole entent, Mont par en ot grant joie.

bonnes armures à qui veut tenir un fief aussi important qu'est celui du seigneur de Narbonne. — Par Dieu, sire, voulez-vous me décourager, » répond Aimeri, « par le corps de saint Clément? Dieu n'est-il plus là-haut au firmament, toujours et à jamais puissant? Je crois bien sincèrement qu'il m'aidera avant peu. Je suis encore un jeune bachelier, et, par Dieu qui ne trompe ni ne ment, si les païens oiU, des ricliessf^s, nous en aurons, à mon avis! » Charlemagne, en entendanl ces mots, fut rempli de joie.

ROMANS BRETONS

Au XII® siècle, en France, la matière épique commençait à s'épuiser, ceux des trouvères qui ne se contentaient pas de renouveler les récits de leurs devanciers eurent alors recours aux légendes étrangères. On commençait à connaître celles des Bretons, surtout depuis la conquête de l'Angleterre par les Normands; c'étaient de beaucoup les plus attrayantes, ce sont celles qui eurent le plus grand succès. On en fit des lais et des romans. — Sur les lais, voyez ci-dessous, p. 128, note 1.

Les premiers romans bretons furent écrits en vers de huit syllabes rimant deux à deux; ils étaient destinés non plus à être chantés, mais à être lus; d'assez bonne heure on en écrivit même en prose. Dans ces romans, on groupa des légendes, d'origines très diverses, parfois même d'origine non bretonne, autour d'un personnage appelé Arthur, héros légendaire des anciennes luttes des Bretons contre les Saxons. On fit d'Arthur un roi, à la cour de qui se réunissaient les meilleurs chevaliers. Ils s'asseyaient autour d'une table ronde, contrairement à l'usage ordinaire, qui était de manger à une table rectangulaire, servie d'un côté seulement, alin qu'aucun d'eux n'eût la préséance sur les autres. De là les expressions de Romans artJmriens ou Romans de la Table Ronde, synonymes de Romans brelons.

Ces romans sont des récits d'aventures et de prouesses extraordinaires, où l'amour joue un grand rôle et où abonde le merveilleux féerique. Le plus célèbre de ceux qui, en France, mirent en vers la « matière de Bretagne » fut Chrétien de Troyes, qui, de son temps, passait pour le meilleur poète français.

ROMANS BRETONS

Clirétien composa vers 1165 un poème épisodique (perdu) sur Tristan^ puis Erec^ puis Cligès (qui n'a qu'un rapport tout extérieur avec le cycle breton), vers 1172 Lancelot ou la Charrette, un peu après Yvain ou le Chevalier au lion, et, en dernier lieu, vers 1175, Perceval ou le Conte du Graal, qu'il laissa inachevé, a C'est Chrétien qui a fait des romans d'origine bretonne, en continuant la transformation commencée en Angleterre, les représentants par excellence de l'idéal de la haule société du xii« siècle. Cette tendance, qui s'accuse par l'insistance sur tout ce qui touche le raffinement des manières, par les brillantes descriptions de palais, de fêtes, de parures, d'armes, par le respect dont sont entourées les femmes, s'est complétée dans le Lancelot par la peinture de l'amour a courtois », tel que le rêvait alors un cercle de grandes dames. » (G. Paiis, La littérature française au moyen âge, § 57.)

LE CHEVALIER AU LION

C'est le chef-d'œuvre de Chrétien. Il fut composé sans doule en 1175. Il a un peu plus de 6800 vers. îvain, chevalier de la Table Ronde, ayant entendu parler d'une fontaine miraculeuse, se met à sa recherche et la trouve. Il y puise de l'eau qu'il verse à terre, et aussitôt une formidable tempête dévaste les alentours. Le seig^neur du pays accourt et attaque \vain; celui-ci le blesse à mort, le poursuit et pénètre avec lui dans son propre château, dont les portes se referment sur eux. Heureusement une jeune confidente de la châtelaine, à qui Yvain a un jour rendu service, prête à son bienfaiteur un anneau qui le rend invisible et le soustrait à la veno^eance des serviteurs de sa victime. Yvain, sans être vu, assiste aux funérailles du mort, s'éprend de la veuve, lui inspire de l'amour et l'épouse. Quelque temps après, invité par Arthur à un tournoi, il obtient con^é de sa dame, à condition qu'il sera de retour avant un an. Mais, entraîné dans des aventures, il oublie ce délai et apprend bientôt qu'il est répudié. Il entreprend alors, dans l'espoir de rentrer en grâce, une série d'exploits, aidé d'un lion qu'il a sauvé de la mort et qui, en reconnaissance, le suit partout avec fidélité. Il finit par obtenir son pardon.

Le passage que nous reproduisons (vers 1406-2165 du poème) appartient sûrement en propre au poète français; on en remarquera la finesse et l'observation ironique et légère. Nous avons suivi, sauf quelques détails de graphie, la 5^ édition de M. Foerster : Kristian von Troyes, Yvain, der Lôwenriller (Halle, J902, in-12. — Uomanische 'Bibliothek, n° 5).

Quant on ot enfoï le mort, S'en partirent totes les genz.

Clers ne chevaliers ne sergenz

Quand le mort fut enterré, tout le monde se retira; il ne resta ni clercs, ni chevaliers, ni sergents, ni dame, excepté

ROMANS BRETONS

Ne dame n'i remest, que cele

Qui sa dolor mie ne cele. 5

Mais cele i remaint tote sole,

Qui sovent se prent a la gole,

Et tort ses poinz et bat ses paumes,

Et lit en un sautier ses saumes

Enluminé a letres d'or. ro

Et mes sire Yvains est en cor

A la fenestre, ou il l'esgarde;

Et corne il plus s'en done garde,

Plus l'aime et plus li abelist.

Ce qu'ele plore et qu'ele list t5

Vousist qu'ele laissié eûst

Et qu'a li parler li leùst.

En cest voloir l'a Amors mis,

Qui a la fenestre l'a pris;

Mais de son voloir se despoire, 20

Car il ne puet cuidier ne croire

Que ses voloirs puisse avenir,

Et dit : (( Por fol me puis tenir

Quant je vueil ce que ja n'avrai.

Son seignor a mort li navrai, 2 5

Et je cuit a li pais avoir?

la veuve, qui, demeurée seule près de la tombe, manifestait une extrême douleur. Sans cesse elle se meurtrissait la gorge, se tordait les poings, se frappait les mains ou lisait ses psaumes dans un psautier enluminé de lettres d'or. Messire Yvain était toujours à la fenêtre, d'où il la regardait; plus il la contemplait, plus elle lui plaisait, plus il l'aimait. Il aurait bien voulu qu'elle cessât de pleurer et de lire et pouvoir lui parler. C'est Amour qui lui a inspiré ce désir, Amour qui l'a surpris à cette fenêtre. Mais il est sans espoir, car il ne peut se figurer que ses desseins soient réalisables : (( Je puis bien, » dit-il, « me considérer comme fou, quand je veux ce que je n'obtiendrai jamais. J'ai blessé mortellement son mari, et je crois avoir son pardon? Vraiment, je

LE CHEVALIER AU LION 01 Par foi ! ne cuit mie savoir, .,. oùt^v\ t

Qu'ele me het plus orendroit QF .

Que nule rien, et si a droit. HlVERSlTY Of M^^^^

D' « orendroit » ai je dit que sages, 3(i Que feme a plus de mil corages.

Celui corage qu'ele a ore Espoir changera ele encore ; Ainz le changera senz « espoir », Si sui fous quant je m'en despoir. 35 Et Dieus li doinst par tens changier 1 Estre m'estuet en son dangier Toz jorz mais dès qu'Amors le vueut.

Qui Amors en gré ne recueut

Dès que ele entor lui se trait 4o

Félonie et traïson fait,

Et je di (qui se vueut si l'oie!)

Que n'en doit avoir bien ne joie. .

Mais por ce ne perdrai je mie.

Encore amerai m'enemie: a5

Que je ne la doi pas haïr

Se je ne vueil Amors traïr.

Ce qu'Amors vueut doi je amer.

Et moi doit ele ami clamer?

pense des choses déraisonnables, car elle me hait plus en ce moment que rien au monde, et elle a raison. J'ai bien dit : « en ce moment » ; car le cœur d'une femme est très inconslant. Ses pensées d'aujourd'hui varieront peut-être encore. Elles varieront, sans « peut-être », et je suis fou de me désespérer. Dieu veuille qu'elle change avec le temps! Il me faut rester en sa puissance désormais, puisque Amour le veut : qui n'accueille pas Amour de bon gré, lorsqu'il vient à lui, est un félon et un traître, et je dis, m'entende qui veut, qu'il ne doit attendre de lui ni bien ni joie. Mais ce n'est pas ce qui me nuira : je continuerai à aimer mon ennemie, car je ne dois pas la haïr si je ne veux trahir Amour. Je dois aimer ce qu'Amour veut. Et me doit-elle

ROMANS BRETONS

Oïl voir, por ce que je l'ain. 5o Et je m'eriemie la clain, Qii'ele me het, si n'a jias tort ; Que ce qu'ele amoit li ai mort.

Et donc sui je ses enemis?

Nenil certes, mais ses amis, 55

Qu'onques rien tant amer ne vous.

Mont me poise des beaus chevous*

Qui passent or, tant par reluisent;

D'ire m'angoissent et aguisent

Quant je li voi rompre et trenchier; 60

N'onques ne pueent eslanchier

Les lermes qui des ienz li chieent :

Totes cez choses me dessieent.

A tôt ce qu'il sont plein de lermes,

Si que n'en est ne fm ne termes, 65

Ne tnrent onques si bel ueil.

De ce qu'ele plore me dueil,

Ne de rien n'ai si grant destrece

Con de son vis que ele blece,

Qui ne l'eûst pas desservi. 70

Onques si bien taillié ne vi

appeler son ami? Oui, certainement, puisque je l'aime. Et je l'appelle mon ennemie, parce qu'elle me hait, et elle n'a pas tort; car j'ai tué celui quelle aimait. Et suis-je donc son ennemi? Non, certes, mais son ami, car jamais je n'ai rien tant aimé. Je souffre beaucoup pour ses beaux cheveux i)lus brillants que l'or, je suis triste et peiné de la voir les arracher ; les larmes qui lui coulent des yeux sont intarissables, et ce spectacle m'afflige. Tout remplis qu'ils sont de larmes qui se renouvellent sans cesse, ses yeux sont les plus beaux qu'on ait jamais vus. Je souffre parce qu'elle pleure, mais ce qui augmente mon angoisse, c'est qu'elle meurtrit son visage, qui n'aurait pas mérité un pareil traitement : je n'ai jamais

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