‹ Chrestomathie du moyen âgeChapitre 190 sur 245 · EA^ DE MEUN · texte numérisé non relu

EA^ DE MEUN

(( Une autre costume ravons Sour ceus que contre nos savons* Trop les volons forment haïr Et tuit par acort envair.

Ce que l'un s liet, li autre heent :

Tresluit a confondre le béent. Se nos veons qu'il puist conquerrc Par quelques genz onor en terre, Provendes o possessions, Â. savoir nos estudions Par quele eschiele il puet mouler; Et por lui mieuz prendre et douter, Par traïsons le difamons Vers ceus, puis que nos ne l'amons.

De s'escliiele les eschillons i5 Ensi coupons, et le pillons De ses amis, qu'il ne savra Ja mot que perdu les avra.

Nous avons une autre coutume à l'égard de ceux que nous savons contre nou^ : c'est de les liaïr de toutes nos forces et de les attaquer d'accord. Celui que l'un de nous hait les autres le haïssent; tous aspirent à le perdre. Si nous voyons (pi'il puisse acquérir par quelques gens honneur, prébendes ou domaines, nous clierclions à savoir par (piellc échelle il j)eut monter, et pour mieux le prendre et le vaincre, nous le dilfamons en trahison près de ses bienfaiteurs, du moment où nous ne l'aimons pas. Nous lui coupons ainsi les échelons de son échelle, nous lui enlevons ses amis, et il les aura perdus avant qu'il s'en doute. Si nous lui nuisions ouverle-

1. On remarquera la richesse des rimes de Jean de Meun; dans tous ses poèmes l'homophonie commence à la voyelle qui précède la dernière syllahe, aussi bien pour les rimes masculines que pour les rimes féminines.

lO

ROMAN DE LA ROSE

Car s'en apert le grevions,

Espoir blasnié en serions go

Et si faudrions a nostre esme ;

Car se nostre entention pesnie

Savoit cil, il s'en defendroit,

Si que l'en nos en reprendroit.

Grant bien se l'uns de nos a fait, 25

Par nos toz le tenons a fait.

Voire, par Dieu, s'il le feignoit,

0, senz plus, vanter se deignoit

D'avoir a van ci é quelques ornes,

Tuit deu fait parçoniers nos fomes, 3o

Et disons : (( Bien savoir devez

Que teus est par nos eslevez. ))

Et por avoir des genz loenges.

Des riches ornes par losenges

Empêtrons que letres nos doignent, 35

Qui la bonté de nos tesmoignent,

Si que l'en croie par le monde

Que vertuz tote en nos abonde.

Et toz jorz povres nos feignons;

Mais coment que nos nos plaignons, 4o

Nos somes, ce vos faz savoir,

Cil qui tôt ont senz riens avoir.

ment, peut-être en serions-nous blâmés et alors nous manquerions notre but, car, s'il connaissait notre mauvaise intention, il se défendrait, et l'on nous le reprocherait. Quand l'un de nous fait quel(iue bien, nous le tenons comme fait par nous tous, et môme, s'il feint de l'avoir fait, ou s'il se vante seulement d'avoir fait avancer quelqu'un, tous nous nous y attribuons une part, et nous disons : « Vous devez bien savoir qu'un tel a été élevé grâce à nous. » Pour être loués des gens, nous obtenons par flatteries des puissants seigneurs qu'ils nous donnent des lettres témoignant de nos qualités, de façon que l'on croie par le monde que toute vertu abonde en nous. Toujours nous feignons d'être pauvres, mais quelles que soient nos plaintes, nous sommes, je vous le déclare,

JEA^' DE MEUN

Je m'entremet de corretages,

Je faz pais, je joing mariages,

Sour moi prent exécutions ^ 45

Et vois en procurations ;

Messagiers sui et faz enquestes,

Si ne me sont eus pas onestes.

Les autrui besoignes traitier,

Ce m'est un trop plaisant mestier^. 5o

Et se vos avez riens a faire

Vers cens entor cui je repaire,

Dites le moi : c'est chose faite

Si tost con la m'avrez retraite;

Por quoi vos ni'aiez bien servi, 55

Mon servise avez desservi.

Mais qui chastiier me voudroit.

Tantost ma grâce se toudroit.

Je n'aim pas ome ne ne pris

Par cui je sui de riens repris ; 6o Les autres vueil je toz reprendre, Mais ne vueil lor reprise entendre; Car je, qui les autres chasti, N'ai mestier d'eslrange chasti.

ceux qui ont tout sans rien avoir. Je me mêle de courtages, je fais les réconciliations, les mariages, je me charge des exécutions, des procurations, je suis messager, je fais des enquêtes qui ne me sont pas très honorables; m'occuper des affaires d'autrui est pour moi un métier très agréable; si vous avez quelque chose à faire avec ceux que j'approche, dites-le-moi, ce sera chose faite dès que vous ino r.'nii'oz exitosée; pourvu que vous m'ayez bien servi, vous avez iiK'i ité mou service. Mais qui voudrait me corriger perdrait aussitôt mes bonnes grâces; je n'aime pas celui par qui je suis repris, et je n'ai pour lui aucun égard. Je veux réprimander tout le monde, niais je ne veu:îji entendre la réprimande de personne, car moi, (jui leprends les autres, je n'ai pas besoin de leui's remoiilraiices.

Page 1