SATIRE
Sa parole est prophecie; 5 S'ele rit, c'est compaignie; S'el plore, devocion ; S'ele dort, ele est ravie; S'el songe, c'est vision;
S'ele ment, nel créez mieo lo
Se Béguine se marie.
C'est sa conversacion :
Ses voz, sa profession N'est pas a tote sa vie.
Cest an plore et cest an prie, i5
Et cest an prendra baron.
Or est Marte, or est Marie*;
Or se garde, or se marie;
Mais n'en dites se bien non :
Li rois - nel soferroit mie ! 20
prophétie; si elle rit, c'est savoir-vivre; si elle pleure, c'est dévotion; si elle dort, elle est en extase; si elle songe, c'est une vision; si elle ment, n'en croyez rien.
Si une Béguine se marie, c'est sociabilité : son vœu, sa profession ne sont pas pour toute sa vie. Une année elle pleure, une autre elle prie, une autre elle prend mari. Tantôt c'est Marthe, tantôt c'est Marie. Tantôt elle se réserve, tantôt elle se marie ; mais n'en dites pas de mal : le roi ne le souffrirait pas !
1. Alkision aux deux sœurs de Lazare dont il est parlé dans l'évanrï\e de saint Luc, X, o8-i2.
^ 2. Louis LX.
VILLON
François de Moiitcorbier, ou des Loges, car on ne connaît pas sûrement son nom patronymique, naquit à Paris, probablement en 1451. Ses parents étaient de très humble condition. Il fut pris en affection par un ecclésiastique, appelé Guillaume de Villon, qui lui donna asile et lui fit fréquenter les écoles. Il devint ainsi maître ès arts. C'est à son protecteur qu'il doit le nom de Villon, qu'il a rendu célèbre. François Villon eut une existence très tourment('e. En 1^55 il fut condamné au bannissement pour avoir tué un homme dans une querelle ; il quitia Paris et mena une vie errante, où il paraît s'êire déjà associé à des malfaiteurs. Gracié, il rentra à Paris, où il commit un vol par escalade et partit pour Angers ahn d'en préparer un autre. Dès lors c'est à l'aide des registres d'écrou qu'on pourrait le suivre. Louis XI, peu après son avènement, ayant passé par Meun, où Villon était en prison, le poète obtint encore sa grâce et revint à Paris. En 1405, ayant été mêlé aune rixe, il fut repris par la justice et condamné à mort, mais sa peine fut commuée en celle de l'exil. Depuis lors nous perdons sa trace. Il est probable que, miné par sa vie de misère, il mourut jeune. Vo^ez sur sa vie G. Paris, François Villon (Hachette, 1901).
Villon fut le poète le plus personnel, le plus sincère du xv^ siècle, on pourrait dire de tout le moyen âge. Son œuvre littéraire se compose des La/s (legs), écrits en 1456, au moment de son départ de Paris, du Testament et de pièces isolées, dont une série de ballades en argot. La meilleure édition de ses poésies est celle de M. A. Longnon : OEuvres complètes de François Villon (Paris, 1892, in-i2).
VILLON
LE TESTAMENT
C'est le poème capital de Villon : il en avait sans doufe conçu l'idée dans la prison de Meun, et il Ta terminé peu après en être sorti (1461).
Le poète feint qu'au moment de quitter la vie il jette un regard douloureux sur le passé, confesse et regrette les erreurs de sa folle jeunesse, et en demande pardon à Dieu- H remercie ses amis et ses protecteurs, il maudit ses ennemis, et assigne aux uns et aux autres des legs fantaisistes, conformes par leur nature à la nature des sentiments qu'il éprouve pour ses légataires et au caractère de chacun d'eux. Le poème se compose de 178 huitains, entre lesquels Villon a enchâssé une vingtame de ballades et de rondeaux, dont une partie était composée antérieurement. Nous reproduisons, sauf trois huitains, les vers 169-356.
Je plaings le temps de ma jeunesse,
Ouquel* j'ay plus qu'autre gallé^.
Jusqu'à l'entrée de viellesse,
Qui^ son parlement* m'a celé.
11^ ne s'en est a pié allé, 5
N'a cheval ; helas ! comment don ?
Soudainement s'en est voilé,
Et ne m'a laissié quelque don.
Allé "s'en est, et je demeure,
Povre de sens et de savoir, lo Triste, failly^, plus noir que meure''.
Qui n'ay ne cens, rente, n'avoir:
Des miens le mendre^, je di voir°, De me desavouer s'avance.
Oubliant naturel devoir i5 Par faulte d'ung peu de chevance.
1. duquel, dans lequel. — 2. Galler, s'amuser. — 3. Qui. le temps. — 4. Son parlement, son départ. — 5. //, le temps. — 6. Failly, découragé. — 7. Meure, mûre. — 8. Des miens le mendre, le moindre, le plus petit des miens. — y. Voir, vrai.
LE TESTAMENT 209
Ué Dieu I se j'eusse esUidié
Ou ^ temps de ma jeunesse folle,
Et a bonnes meurs dédié 2,
J'eusse maison et couche molle ! 20
Mais quoy? je fuyoie l'escolle,
Comme lait le mauvais enfanl.
En escripvant ceste parolle,
A peu^ que le cueur ne me fent.
Le dict duSaige^, trop le fiz 25
Favorable ^ bien n'en puis mais^
Qui dit : (( Esjouïs toy, mon filz,
En ton adolescence ^ )) Mais
Ailleurs sert^ bien d'ung autre mez^:
(( Car jeunesse et adolescence, )) 3o
C'est son parler, ne moins ne mais*^,
(( Ne sont qu'abuz et ignorance ))
(( Mes jours s'en sont allez errant
Comme, » dit Job, « d'une touaille
Font les filetz, quant tisserant 35
En son poing tient ardente paille ))
Lors, s'il y a nul bout qui saille,
Soudainement il le ravit.
Si ne crains plus que riens m'assaille.
Car a la mort tout s'assouvit**. 40
Ou sont les gracieux gallans*^ Que je suivoye ou temps jadis,
1. Ou, dans le. — 2 Dedi'^r, sacriCier à, servir. — "5. A peu, peu s'en faut. — 4. Le Sage, l'auteur de l'EccIésiaste. — 5. Trop h fiz favorable, je l'ai intei prété trop en ma faveur. — 6. Bien n'en puis mais, et rnaintennnt je n'y peux rien, il est trop tard. — 7. Lsetare ergo, juvenis, in adolescentia (Ecclés., XI, 9). — 8. Le sujet de sert est Le Sage. — 9. Mez, plat, service. — 10. Mais, plus. — il. Adolescentia enim et voluplas vana sinit (Kcclés., XI, 10). — 12. Errant, rapidement. — 13. Dies mei velocius transierunt qunm a Icxenle tela succenditur, et consnmpli sunt absqne ulla spe (Job, VII, 6), — 14. S'assouvit, est tini. — 15. Galant, viveur.
VILLON
Si bien chantans, si bien parlans,
Si plaisans en faiz et en diz?
Les aucuns sont mors et roidiz; 4^
D'eulx n'est il plus riens maintenant.
Repos aient en paradis,
Et Dieu saulve le remenant * !
Et les aucuns sont devenus,
Dieu mercy, grans seigneurs et maistres^; 5o
Les autres mendient tous nus,
Et pain ne voient qu'aux fenestres^;
Les autres sont entrez en cloistres
De Celestins et de Chartreux,
Dotez, housez* com pescheurs d'oistres^ : 55 Voyez Testât divers d'entre eux.
Aux grans maistres Dieu doint bien faire? Vivans en paix et en requoy^:
En eulx il n'y a que^ refaire;
Si s'en fait bon taire tout quoy^. 6o Mais aux povres qui n'ont de quoy, Comme moy. Dieu doint patience 1 Aux autres ne fault ^ qui ne quoy, Car assez ont pain et pitance.
Bons vins ont, souvent embrochez*^, 65
Saiilces, brouetz et gros poissons ;
Tartes, flaons oefz fritz et pochez,
Perduz et en toutes façons.
Pas ne ressemblent les maçons,
Que servir fault a si grant peine : 70
1. Remenant, reste. — 2. Grana maistres, grands personnages. — 3. Aux fenestî'es du boulanger. — 4. Housez. Cf. page 145, note 1. — 5. Oistres, hiiitres. — 6. Reqnoy, repos. — 7. // n'y a que, il n'y a rien à. — 8. Quoy, tranquille.' — 9. Fault, manque. — iO. Souvent emlrrochez, qui ne sont pas depuis longtemps en perce. — 11. Flaons, flans. — 12. Œufs perduz, œufs accommodés d'une certaine façon.
LE TESTAMENT
Ils ne veulent nulz eschançons; De soy verser chascun se peine.
En cest incident * me suis mis,
Qui de rien ne sert a mon fait:
Je ne suis juge, ne commis 75
Pour pugnir n'absoudre mesfait.
De tous suis le plus imparfait.
Loué soit le doulx Jhesucrist !
Que par moy leur soit satisfait ^ :
Ce que j'ay escript est escript. 80
Laissons le moustier ^ ou il est * ;
Parlons de chose plus plaisante.
Ceste matière a tous ne plaist ;
Ennuyeuse est et desplaisante.
Povreté, chagrine et dolente, 85
Tousjours despiteuse ^ et rebelle,
Dit quelque paroUe cuisante;
S'elle n'ose, si la pense elle.
Povre je suis, de ma jeunesse,
De povre et de petite extrace ^. 90
Mon pere n'ot oncq*^ grant richesse,
Ne son ayeul, nommé Orace.
Povreté tous nous suit et trace s.
Sur les tombeaulx de mes ancestres
(Les ames desquelz Dieu embrace !) 95
On n'y voit couronnes ne ceptres.
De povreté me guementant^, Souventesfois me dit le cuer :
1. Incident, digression. — 2. Que par moy leur soit satisfait, je leur fais satisfaction, excuse. — 5. Moustier, ég-lise. — A. Ce vers est un proverbe. — 5. Despiteuse, arro{?ante. — G. Extrace, extraction. — 7. Oncq, jamais. — 8. Tracer, suivre à la piste. — 9. Me (juementant, me lamentant.
VILLON
(( Homme, ne le doulouse* tant
El ne demaine tel douleur. ■ loo
Se lu n'as lant que Jaques Cuer^^
Mieulx vaull vivre soubz gros bureau,
Povre, qu'avoir eslé seigneur
Et pourrir soubz riche tombeau. »
Si ne suis, bien le considère, io5
Filz d'ange, portant dyademe
D'estoille ne d'autre sidère^.
Mon pere est mort, Dieu en ait Lame;
Quant est^ du corps, il gist soubz lame^.
J'enlens que ma mere mourra, i lo
— Et le scel bien, la povre femme, —
Et le filz pas ne demourra.
Je congnois que povres et riches,
Sages et folz, prestres et laiz.
Nobles, villains, larges et cbiches, ii5
Petiz et grans, et beaulx et laiz,
Dames a rebrassez ^ collez,
De quelconque condicion,
Portans atours et bourrelez,
Mort saisit sans exception. 120
Et meure Paris et Helaine, Quiconques meurt meurt a douleur Telle qu'il pert vent ^ et alaine; Son fiel se crevé sur son cuer.
Puis sue Dieu scel quel sueur, i-iS El nVsl ([[}'[ (le ses maulx l'alege : Car enfaiil n'a, frère ne seur, Qui lors voulsist^ estre son plege^.
1. SV (lonJojiscv. so plaindi'o. — 2. Jarq/fcs Co'ur, le fameux arp^enti(;r (!<' CJiarl(>s VII, ("lait iiioi l dcnuis cimi ans. — 3. Sidère^ astre.
— i. Quant est, poiii' ce est. — Lfin/c. dalle. — 6. Rebrnssez^ larp^omont ouverts, repliés. — 7. Vent, souffle. — 8. Voulsiat, voulût.
— y. Son plege, sa caution.
LE TESTAMENT
La mort le fait frémir, pallir,
Le nez courber, les vaines tendre,
Le col enfler, la chair mollir,
Joinctes* et nerfs croistre et estendre.
Corps femenin, qui tant es tendre,
Poly, souef-, si précieux.
Te fauldra il ces maulx attendre ?
Ouy, ou tout vif aller es^ cieulx.
BALLADE* DES DAaiES DU TEMPS JADIS
iJictes moy ou, n'en quel pays, Est Flora, la belle Rornmaine ^ ; Archipiada*^, ne Thaïs ^
Qui fut sa cousine germaine; i4o
Echo^, parlant quand bruyt on maine
Dessus rivière ou sus estan.
Qui beaulté ot trop plus qu'humaine.
Mais ou soni les neiges d'antan^?
Ou est la très sage Helloïs, i45 Pour qui fut chastié, puis moyne,
1. Joinctes, articulations. — 2. Souef, doux. — ô. Es, dans les.
4. La Ballade, depuis le xiv" siècle, a trois couplets (rarement cinq), identiques pour le nombre et la mesure d(^s vers et pour la rime. Le plus souvent elle se termine par un « envoi », reproduisant la forme de la seconde moitié d'un couplet. Le même vers, « refrain », termine nécessairement chaque couplet et l'envoi. A l'origine, l'envoi était toujours adressé à un prince (au « prince » ou président d'un « pui ») ; plus tard on l'adressa souvent à un prince imaginaire ou l'on se contenta d'introduire le mot « prince » dans le premier vei'S de l'envoi ; quelquefois même on s'est affranchi de cette dernière formalité (Cf. page 505).
o. Flora. Plusieurs conrtisanes fameuses de Rome ont porté ce nom. (Cf. Lactance, I, 20; Plutarque, Vie de Pompée, § II; Juvénal, Sat. II, 0.) — {'). Archipiada. II s'agit ici d'Alcibiade, dont le nom, cité au génitif dans un passage où Boèce parlait de sa beanté, avait été pris au moyen âge pour un nom de femme. — 7. Thaïs était pour les poètes latins du moyen âge un des noms types de la courtisane. — 8. Echo, la nymphe éprise de Narcisse. — 9. lïantan, de l'année passée {anie annum).
ClIRESTOfATHIt:
VILLON
Pierre EsbaillarU a Saint Denis?
Pour son amour ot cest essoyne^.
Semblablenient ou est la royne
Oui commanda que Buridan^ !5o
Fust gecté en ung sac en Saine?
Mais ou sont les neiges d'autan?
La royne blanche* comme lis,
Qui chantoit a voix de seraine;
Berte au grant pié^, Bietris, Allis^; i55
Ilaremburgis qui tint le Maine',
El Jehanne, la bonne Lorraine,
Qu'Englois brûlèrent a Rouan^;
Ou sont ilz^, ou, Vierge souvraine?
Mais ou sont les neiges d'autan? i6o
Envoi
Prince , n'enquerez de sepmaine Ou elles sont, ne de cest an, Que ce refîrain ne vous remaine** :
Mais ou sont les neiges d'autan?
1. Eslxiillarl. Abjiiliird. — ^. Essoi/ne, malheur, peine. Al)ailard fut ]^\m\ (le son amour jiour iiéloïse, et se lit ensuite moine. — 5. ^*///'/f/(ni . r/est le iK'ros d'une légende fameuse fjui a inspiré le drame de /(/ Tour (Je Ncsk'. — i. On ne sait au juste ((ui le jtoète veut ici dési<;ner. - o. Hcrlc (iii (iffUil pié est riiéroïn(3 d'une chanson de ^esle. (|ui en fait la femme de l'éjyin le Bref et la mère deCharlemaj^ne. - (>. Bief ris, Aéli.s (ou Allis). Il est impossible d'identifier ces noms (jui ont été portés par plusieurs femmes de l'histoire ou de la léj^ende. l/amie do Dante, celle ((u'il a chantée dans la Divine Comédie, s'appelait Béatrice. Une l'onde extrêmement |)opulair(.' aux xu* et xnr siècle^ avait pour thème une aventui-e de la « belle x\élis ». — 7. Ilaremburgis. Erembourg, fille et unique héritière d'Hélie de la Flèche, comte d'Anjou, succéda à son père en 1110 et épousa la même année Foulques V, comte d'Anjou, à qui elle apporta en dot le Maine. Elle mourut en 1150. — 8. Jehanne. C'est en liol que Jeanne d Aie fut brûlée à Rouen par les Anglais. — 9. Ih^ elles. — 10. N'en- (fuerez de sepmaine, ne de cest an, ne demandez jamais. — 11. Que... vous romaine, (jue je ne vous répète.
LE TESTAMENT