‹ Chrestomathie du moyen âgeChapitre 194 sur 245 · LA BALLADE DES PENDUS · texte numérisé non relu

LA BALLADE DES PENDUS

Cette pièce fut composée par A'illon quand il croyait qu'il allait être pendu avec plusieurs de ses compagnons. Elle est censée adressée par les squelettes à ceux qui les contemplent attachés au gibet de Montfaucon.

Frères humains qui après nous vivez,

N'aiez les cuers contre nous endurcis ;

Car se pitié de nous povres avez,

Dieu en aura plus tost de vous mercis.

Vous nous voiez cy atachez, cinq, sis; 5

Quant de la chair, que trop avons nourrie,

Elle est pieça* dévorée et pourrie,

Et nous, les os, devenons cendre et poudre.

De nostre mal personne ne s'en rie,

Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre ! lo

Se vous clamons frères 2, pas n'en devez

Avoir desdaing, quoy que fusmes occis

Par justice ; toutesfois vous sçavez

Que tous honnnes n'ont pas bon sens assis 3.

Excusez nous, puis que sommes transis^, i5

Eiivers le iilz de la Vierge Marie,

Que sa grâce ne soit pour nous tarie,

Nous préservant de l'infernale fouldre.

Nous sommes mors : ame ne nous harie^,

Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre î 20

La pluye nous a buez^ et lavez

Et le soleil desséchez et noircis;

Pies, coibeaulx nous ont les yeux cavez

1. Pieça, depuis lonf,4einps. — 2. Si nous vous appelons fières. — 5. Assis, mis dans leur ànne. — 4. Transis, trépasses. — 5. Ame ne nous harie^ que personne ne nous harcèle. — 6. Buez, lessivés.

VILLON

Et arraché la barbe et les sourcilz ;

Jamais, nul temps, nous ne sommes rassis*; 25

Puis ça, puis la, comme le vent varie,

A son plaisir sans cesser nous charie.

Plus becquetez d'oiseaulx que dez a coudre.

Ne soiez donc de nostre contrarie;

Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre ! 3o

Envoi

Prince Jésus, qui sur tous as maistrie,

Garde qu'Enfer n'ait de nous seigneurie :

A luy n'avons que taire ne que souldre^.

flommes, icy n'a point de moquerie.

Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre! 35

i Rassis, au repos. — 2. Nous n'avons rien à faire avec lui et rien à lui payer.

POÉSIE LYRIQUE

Les plus anciens monuments de notre poésie lyrique ne remontent pas au delà du xn^ siècle ; ce sont les chansotis d'histoire, dont on trouvera plus loin un spécimen. Il est pourtant certain qu'avant cette époque il a existé de nombreux chants de danse, ayant la fraîcheur et la grâce inimitables des productions populaires les plus spontanées ; mais quelques refrains seulement nous en sont parvenus, incorporés dans des pièces de l'époque suivante.

Au xii« siècle, la poésie lyrique du nord de la France, d'inspiration variée, possède à son service des formes spécifiques nombreuses [rotrouenges, servenlois, chansons, rondeaux, estampies, virelis, molets, pastourelles, etc.). Dans la seconde moitié de ce siècle, elle subit très fortement l'induence do celle du midi, et à côté de la lyrique française d'origine s'épanouit une riche floraison de poésies légères qui ne diffèrent guère de celles des troubadours que par la langue. Cette production lyrique se prolonge jusque vers la tin du xin^ siècle.

(( Au xiv« siècle, Guillaume de Machaut introduit un style lyrique nouveau, accompagné d'innovations non moins grandes dans la musique; cet art, dont la ballade, le chant royal, le rondeau (triolet), le lai de douze strophes sont les principaux éléments, retrouve auprès des grands la faveur dont avait joui l'art des xn*^ et xrn'^ siècles ; il est cultivé par Eustaclie l)eschamps, plus tard par T'roissart, Christine de Pisan, Charles d'Orléans, et dure, avec quelques modifications, jusqu'à la Renaissance. » (G. Paris, La littérature française au moyen âge, % m.)

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