‹ Chrestomathie du moyen âgeChapitre 206 sur 245 · EUSTACHE DESCHAMPS · texte numérisé non relu

EUSTACHE DESCHAMPS

Eustache Deschamps est né à Vertus, en Cliampagne, vers 15i0, et mort vers 1410. Il exerça différentes fonctions aux gages des rois de France et d'autres princes, pour le service de qui il dut souvent voyager hors de France. Toutes les circonstances de sa vie publique ou privée, tous les événements de son époque furent pour lui sujets à versifier. Son œuvre littéraire est extrêmement volumineuse et ne comprend pas moins de quatorze cent cinquante ballades, rondeaux et autres pièces légères, sans compter des Lettres, Traités, Dits et autres compositions, dont plusieurs fort longues. Le tout a été publié par MM. de Queux de Saint-llilaire et G. Raynaud : Œuvres complètes de E. Deschamps (Société des Anciens Textes français, 10 vol. in-8% 1878-1'>0i;.

BALLADE MXXIII »

Chasciins parle do chcvance^ acquérir,

D'avoir estât, puissance et renommée,

Qu'on se voye de pluseurs requérir,

Qu'on ait honeur, qui tant est désirée :

C'est tout triboul^ et labour* de pensée; 5

Je ne vueil rien au cuer qui me desplaise,

1. Pour les règles essentielles de la ballade, conf. page 275, note i. — 2. Chevance, biens. — 3. Triboul^ tourment. — 4. Labour^ travail.

POÉSIE LYRIQUE

Mais en passant de journée en journée*, Il me souflîst que je soye bien aise.

Des faiz de nul ne vueil ja enquérir,

Ne d'autruy biens avoir la teste enflée 2, lo

Ne moy tuër pour terre conquérir :

Si riche n'est qui ait que sa ventrée 5.

Pour sens avoir ne vueil langue dorée,

Ne pour honeur tant soufrir de mesaise;

Tous telz estas n'est que vent et fumée : i5

11 me souffist que je soie bien aise.

Ne sçay je bien qu'il fault chascun mourir,

Sanz espargnier personne qui soit née ?

Nature fait tout homme a mort courir;

C'est sanz rapel, par sentence ordonnée^. 20

Pour quoy est donc vie désordonnée

Pour acquérir la chevance mauvaise?

Fy de l'avoir et richesce emmurée !

Il me souftist que je soye bien aise.

Envoi

Prince, on se doit en ce monde esjouïr, 25

Garder la loy, a Dieu faire plaisir,

Sanz convoiter ne faire euvre punaise^;

Qu'on face bien, et se doit on tenir

A ce qu'on a, et pour vray soustenir :

Il me souffist que je soye bien aise. 3o

.1. En vivant jour après Jour. — 2. Ni me casser la tête pour les ))iens des autres. — 3. 11 n'est homme si riche qui puisse manger au delà de la capacité de son ventre — 4. Ordonnée, réglée, qu'on ne peut pas changer. — 5. Punaise, puante, sale.

EISTACHE DESGHAMPS

BALLADE MCCLVIII

Vous qui avez chous, pois, fèves et lart,

SoilleS forment 2 ou pain d'orge a mangier

Par vo labour 3, et pouez tost ou tart

Et franchement lever, dormir, veillier,

Ne vueilliez pas vo franchise* avilher^ 5

Pour estât nul, com font les curiaulx^

Ne pour vivre de précieux morsiaulx

Ou la mort gist par convoiteuse envie,

Mais mangez, frans^ fruiz, laitues, poreaulx,

Car il n'est riens qui vaille franche vie. lo

Qui sert il fault toujours avoir regart

A son seigneur, pour son corps avancier,

Que de meffaire et du courcier^ se gart^

Et qu'il soit prest de toudis*^ traveillier

A son** vouloir, ou pas ne l'avra chier; i5

Et s'en grâce est, envie avra de ceaulx

Qui sont a court; frans garder les pourceaulx

Lui vauldroit mieulx qu'en serve seignourie

User son corps soubz les biens desloyaulx,

Car il n'est riens qui vaille franche vie. 20

Par asservir franchise se départ

Quant il la fault vivre en autrui dangier*^,

Qui faim et soif mainte foiz lui repart ** :

Ce lui fait lors ses qualitez changier

Et de la mort ains*^ son terme approchier. 25

La vie est brief des grans et des royaulx,

1. Soi7/e, seigle. —2. Forment, froment. — 3. Labour^ IravaiL — i. Franchise^ liberté. — ^. Avillier, avilir, abaisser. — 6. Curiaulx, courtisans. — 7. Frans, libres. — 8. Courcier, fâcher. — 9- Se gart, se garde. — 10. Tondis, toujours. — 11. Son, se ra[)porte à seigneur, qui est aussi le sujet de l'avra (l'aura). — 12. Se départ, s'en va, disparaît. — 13. En autrui danqier, en puissance d'autrui. — 14. Qui..., qui (se rapporte à autrui) ne lui répartit, accorde souvent que faim et soif. — lo. Ainsj avant.

POÉSIE LYRIQUE

Si vaull bien mieulx frans mangier sea naveaulx^

Joieux de ciier, et boire eaue jolie,

Que vivre sers^, tristes, plains de joyaulx.

Car il n'est riens qui vaille franche vie. 3o

Envoi

Prince, trésors, ricliesce a granz monceaulx,

Or et argent, saintures et chapeaulx

Ne valent pas une pomme pourrie,

Qui 3 n'est joieux, frans, humbles et loyaux :

Vive donc frans qui puet, c'est li plus beaux^ 55

Car il n'est riens qui vaille franche vie.

Page 1